III

A égale distance entre Moulins et Souvigny se trouve un canton boisé

que l'on prendrait volontiers pour un coin de l'ancienne Gaule.

C'est un continent de verdure haute et profonde où les champs

labourés ne forment que des golfes épars.

Il y a là une propriété moins agricole que forestière, connue sous

le nom de _Coupes de Guermanton_, où, sur les rares débris d'un

château qui fut brûlé à l'époque de la Révolution, s'élève un cottage

pimpant, confortable, faisant face au levant et au couchant et dont

on n'aperçoit rien de la grande route, que les girouettes.

Derrière une grille flanquée de deux pavillons de garde, le passant

voit fuir une large et sinueuse allée, qui disparaît derrière un

massif de grands pins.

Cette aimable retraite était l'habitation d'une famille composée de

quatre personnes et d'une domesticité plus fidèle que nombreuse.

M. de Guermanton, ancien officier, avait épousé par raison sa cousine

Jeanne dont il avait deux enfants, un garçon et une fille.

La solitude qui n'est saine pour personne n'est tolérable que pour la

nullité ou le génie.

Ces quatre personnes auraient eu le droit de s'ennuyer

prodigieusement, dans un tête-à-tête de dix mois par an,

qu'interrompaient à peine quelques visites, sans une particularité

assez rare aujourd'hui.

M. de Guermanton s'était fait un plan d'existence laborieuse auquel

il se soumettait avec la ponctualité d'un soldat.

L'ayant été, il avait gardé de ce genre de vie le culte de l'heure

sonnante et de l'ordre.

Fort actif, il avait pris par contre en horreur la vie de garnison.

Indifférent au turf, au jeu, à l'opéra, il n'avait que deux passions:

la philanthropie et l'agriculture.

Il menait au besoin la charrue, maniait la cognée et plus qu'aux

trois quarts médecin, il visitait les malades et les pauvres. Mais

l'amour de l'agriculture et la philanthropie n'étaient pas les

qualités exclusives de l'homme. Père attentif et tendre, il avait

pour Jeanne l'estime que mérite une femme correcte et irréprochable.

Mais l'indifférence de Mme de Guermanton pour tout ce qui n'était

pas le ménage, ainsi qu'une certaine étroitesse d'esprit qui

l'empêchait de s'associer aux vues très hautes de celui qu'elle

appelait, avec une nuance d'ironie, son philosophe, faisait de cette

femme la matrone romaine plutôt que la compagne d'un penseur qui,

tout en comptant des pieds d'arbres ou des mesures d'avoine, brassait

des idées.

Mme de Guermanton, femme de taille moyenne et replète, était jolie,

blonde, plutôt gaie que triste, mais tranquille et unie comme l'eau

de son étang, où de nombreuses carpes rappelaient encore, par leur

immobilité béate, l'humeur sans variété de leur châtelaine.

Elle avait un compartiment pour tout; le plus spacieux pour les

questions culinaires.

En dehors de ce luxe, elle était parcimonieuse, et si le latin eût

fait partie de ses études restreintes, elle eût pu prendre cette

devise: _Pro domo meâ_.

Elle surveillait tout de la même attention, le poli de ses marbres,

le brillant de ses parquets, le mouvement de la basse-cour et de la

cave, les faits et gestes de ses valets et de son époux.

Douce et têtue, elle attachait à tous les détails la même importance.

Avec Jeanne, il n'y avait pas de péchés véniels. Cette tournure

d'esprit et la résolution de trouver excessif tout ce qui n'était

pas à sa mesure la rendaient ennuyeuse, absolue et sereine comme le

chapelain d'une douairière.

Quand elle éprouvait la moindre résistance, elle avait une voix

de tête qui faisait songer au caquetage d'une poule chassée par un

passant de dessus ses œufs.

Cela ne durait point, mais on en gardait le souvenir et l'on évitait

tout ce qui aurait pu en provoquer le retour.

Son mari n'était pas le dernier à se soumettre.

Jamais il ne cherchait à briser l'obstacle.

Tout au plus se donnait-il la peine de le tourner.

Il avait si nettement défini les deux sphères différentes de la

double activité conjugale que les compétitions étaient rares.

Toutefois, ce tête-à-tête perpétuel avec Jeanne eût été réellement

insupportable pour un esprit aussi élevé que le châtelain, mais il

y avait heureusement dans la maison quelqu'un pour sentir, sans en

parler, l'admiration méritée par Jacques de Guermanton.

C'était Pauline Marzet, l'institutrice.

Elle n'avait qu'une façon de le lui témoigner: c'était de se

prodiguer aux enfants.

Aussi la recherchaient-ils et l'aimaient-ils comme une grande sœur.

Le grand art de la jeune fille consistait à remplir les longues

soirées d'hiver.

Elle avait sur le piano un talent de réminiscence ou d'improvisation

qui équivalait, pour Jacques, à tout un orchestre.

Cet art, qui ne s'apprend point, tenait à une organisation

supérieure.

Au demeurant, Pauline Marzet était presque de la famille.

M. de Guermanton avait servi sous les ordres de son père, ancien

officier supérieur.

Le commandant Marzet était d'un caractère aventureux. La monotonie

de la vie de garnison ne pouvant convenir à son tempérament, il

avait donné sa démission et sollicité du gouvernement une mission à

l'étranger. Successivement, il s'était trouvé en des pays lointains à

la tête d'entreprises qui n'avaient pas eu des résultats heureux et

il était mort, laissant sa famille dans une situation fort précaire.

C'est alors que le hasard fit retrouver à M. de Guermanton la petite

fille qu'il avait fait bien souvent sauter sur ses genoux alors qu'il

était sous-lieutenant.

La pauvre enfant, orpheline à dix-sept ans, avait remis son sort

entre les mains de l'ancien officier, et celui-ci lui avait ouvert

toutes grandes les portes de sa maison.

Jeanne avait approuvé la décision de son mari et c'est ainsi que

Pauline Marzet avait trouvé une nouvelle famille.

Dans son besoin de reconnaissance pour le bienfaiteur que le ciel

avait mis sur son chemin, Pauline s'était consacrée entièrement à

l'éducation de Georges et de Berthe, dont on pouvait dire qu'elle

était la véritable mère.

On s'était habitué à elle et, dans cet intérieur uni et calme, elle

était la vie et la gaieté.

Sa conversation était variée et intarissable.

Elle lisait beaucoup et surtout elle avait gardé un souvenir très

vif des longs voyages qu'elle avait faits au temps de ses années

heureuses.

Car elle avait, en compagnie de ses parents, parcouru l'Asie tout

entière.

Tout l'avait frappée dans ces pérégrinations lointaines.

Aussi, lorsque la théière fumait, le soir, sur le guéridon du salon,

M. de Guermanton n'était-il pas le dernier à dire:

--Pauline, dans quel coin de l'Orient allez-vous nous promener

aujourd'hui?

Mme de Guermanton n'interrompait guère ces récits que pour s'écrier:

--Mais, c'est vraiment par trop extraordinaire!

Même certains points de détail lui étaient fort suspects.

Ainsi, jamais Pauline ne put faire accepter par Jeanne l'histoire de

ces fleurettes, que les filles hindoues font pousser et s'épanouir

à vue d'œil, autour de leurs pieds nus, après en avoir répandu les

graines sur le sol.

Jacques, qui connaissait ce prodige et qui souffrait pour Pauline de

l'incrédulité de sa femme, s'efforça en vain de la convaincre à son

tour, il n'en obtint jamais que l'unique réponse:

--C'est vraiment trop extraordinaire!

Au demeurant, Pauline étonnait et inquiétait Mme de Guermanton sans

la charmer.

La châtelaine avait souvent sur le bord des lèvres le mot des

sceptiques:

--A beau mentir qui vient de loin.

De plus, l'institutrice avait dépassé la vingtième année et elle

était devenue une superbe jeune fille. Jacques lui paraissait animé à

son égard d'une sympathie bien vive...

M. de Guermanton ne fut pas long à trouver le fin mot des réticences

et des résistances de sa femme.

Il comprit que la jalousie s'était emparée de l'âme de Jeanne et y

était à l'état latent.

N'étant pas homme à souffrir dans sa maison les péripéties d'un roman

vulgaire, il ne ménagea rien pour l'empêcher d'éclore.

On avait l'habitude, à Guermanton, de faire chaque jour une promenade

à cheval.

Trois poneys procuraient aux trois habitants du cottage ce salutaire

plaisir.

Un beau jour, Mme de Guermanton se plaignit brusquement de la fatigue

que lui causait l'équitation.

Jacques aurait voulu et aurait pu continuer ses promenades avec

Pauline, intrépide cavalière.

Il n'en fit pas une seule dans ce tête-à-tête.

Lorsqu'il fut avéré positivement que Jeanne se récusait, les trois

poneys furent vendus et Jacques, monté sur un grand cheval de sang,

continua seul à arpenter le pays au lever du soleil, franchissant

haies et barrières.

De la même brusque façon, il élimina tout ce qui, entre Pauline et

lui, pouvait être taxé d'intimité.

Mais il restait l'échange des pensées et il eût été bizarre que

l'on ne causât de rien, parce que Jeanne ne prenait aucune part aux

causeries d'une certaine portée.

Jacques tenait à parler de tout et même de ce qui n'intéressait

nullement sa femme, alors justement qu'elle était présente.

Il n'aurait pas voulu que même les domestiques pussent dire que

monsieur et mademoiselle s'entretenaient à part.

Malheureusement, ces sages précautions ne servirent à rien.

Jeanne châtiait doucement son mari et la jeune fille en s'endormant

après dîner dans son fauteuil.

C'était signifier assez nettement que toute conversation l'ennuyait.

Or, un soir d'automne, et comme une pluie réglée avait un peu détendu

la fibre de tout le monde, les enfants dégoûtés de leur damier, et

pour conjurer l'heure du sommeil, toujours trop prompte à sonner,

s'étaient logés sur les genoux paternels, demandant à cor et à cri

une histoire.

Jacques transmit la supplique à Pauline; et Pauline, les yeux

attachés à un dernier bouquet de roses, répéta d'un air distrait et

rêveur:

--Une histoire?

--Une belle histoire de l'Inde! dirent les enfants.

--En fait d'histoire, reprit Pauline, je préférerais à toutes les

miennes celle que pourraient nous raconter ces fleurs; on croirait,

en cette saison surtout, que les dernières fleurs épanouies ont

quelque chose à nous dire. Elles semblent regarder, attendre et

chercher une voix pour nous jeter un adieu!

--Est-ce qu'il y a des fleurs qui parlent? demanda l'espiègle de huit

ans qui était parvenu à enfourcher un des genoux de son père.

--Tu sais bien, répliqua sa petite sœur, qu'il y a des plantes à qui

l'on fait mal en les touchant: ainsi les sensitives...

--Il y a aussi, dit le petit garçon, le baguenaudier qui craque comme

un pistolet, quand on le presse dans la main.

--Il faut, dit la mère assoupie, demander à Mlle Pauline s'il n'y a

pas aussi des fleurs qui parlent dans l'île de Ceylan.

--Il y a, sans aller si loin, dit Jacques en riant, les _Mandragores

qui chantent_. Il est vrai que paroles et musique sont de Charles

Nodier.

--Je ne connais à Ceylan, répondit Pauline, que les plantes qui tuent

quand on dort à leur ombre.

--Mais, dit la petite fille, il ne pousse pas de ces fleurs-là à

Guermanton.

--Et pourtant, dit le petit Georges, maman a défendu de laisser

jamais des fleurs dans notre chambre à coucher, parce que cela nous

ferait mourir. C'est égal, je voudrais bien trouver une fleur qui

parle!

--Allez dormir, mes enfants, dit alors M. de Guermanton, il est huit

heures. Vous rencontrerez peut-être de ces fleurs-là dans vos rêves.

--Nous n'avons pas eu notre histoire, fit Georges en appuyant

lourdement sa tête contre le gilet de son père. On ne peut pas

dormir sans histoire.

--Tu vas voir que tu dormiras parfaitement sans cela, répliqua le

père en se levant doucement et emportant son fils dans ses bras.

La petite Berthe, un peu désappointée aussi, recueillit les baisers

du soir et suivit son frère, en tenant l'habit de M. de Guermanton

comme un refuge contre l'obscurité du corridor.

Quand les dames furent seules:

--Voilà maintenant mon fils entêté des fleurs qui parlent, dit Mme

de Guermanton, avec une nuance d'aigreur. Si l'on continue à farcir

la tête de ces enfants de toutes ces fadaises, on court grand risque

d'en faire des rêveurs comme leur père.

Pauline tressaillit imperceptiblement:

--Je suis la coupable, murmura-t-elle, un peu émue; mais il me

semblait que l'avantage de l'éducation de famille consiste justement

à laisser aux enfants tremper leurs lèvres à la coupe d'intelligence

et de sentiments où l'on boit soi-même, et, si les fleurs ont un

langage pour nous, il n'est point déplacé de le leur faire entendre.

--Passe encore pour les fleurs, dit Mme de Guermanton, mais je suis

épouvantée pour eux de ces veuves du Malabar qui se font rôtir, de

ces sournois cuivrés qui vous étranglent avec un mouchoir, sans vous

crier gare, de toute cette vie de fièvre, d'embuscades, de poisons, à

laquelle vous avez eu le malheur d'assister toute jeune et qui, Dieu

merci, est étrangère à nos climats pluvieux et tempérés. Tout cela

a déteint sur vous d'une façon incurable. Je commence à croire que

vous ne vous corrigerez jamais de la passion du drame asiatique, bien

que vous en soyez la première victime. Vous marchez à la journée sur

des chausses et des serpents. Ici, dans nos taillis, c'est tout au

plus si en avril on rencontre au soleil une couleuvre inoffensive.

Les besaciers qui viennent réclamer à la grille leur morceau de pain

ne combinent point en secret de nous assassiner. Notre vie est unie.

Nos enfants la continueront, j'espère; et puissent-ils ne point

trouver dans sa paix monotone une raison de changer.

Cette sortie inattendue de la mère, articulée sur un ton

d'impatience, stupéfia positivement Pauline; la broderie qu'elle

tenait lui échappa des mains; elle les joignit en pâlissant, comme à

l'ouïe d'un coup de tonnerre lointain dans un ciel sans nuages.

Elle regardait Mme de Guermanton sans rien trouver à lui répondre

et quand, sur ces entrefaites, M. de Guermanton rentra le sourire

aux lèvres, après avoir assisté à la prière du soir de ses enfants,

il se demanda, voyant ces deux figures immobiles, s'il interrompait

une conversation dans laquelle il était de trop. La physionomie de

Pauline lui parut altérée, celle de sa femme à la fois animée et

contrainte.

--Puis-je savoir, demanda-t-il avec un enjouement feint, de quelle

espèce de fleurs il est à présent question?

--D'une terreur folle que j'ai pour mes enfants, de certaines fleurs

des tropiques, répondit Mme de Guermanton, avec un sourire qui

voulait tempérer l'amertume de son premier discours. Je disais à

Pauline que Georges et sa sœur prennent insensiblement un tour

d'esprit si... tropical que bientôt ils penseront en _zend_ ou en

_cingali_.

--Plût à Dieu qu'ils parlassent le persan comme le français! dit

gaiement M. de Guermanton; mais ils n'en sont pas encore là.

--Quant à moi, dit Pauline, je ne saurais me charger de leur

apprendre; mais Mme de Guermanton faisait tout à l'heure une

réflexion qui m'a frappée...

--Et laquelle? demanda le mari.

--Elle n'avait pourtant rien de bien extraordinaire, dit Mme de

Guermanton.

--Enfin la connaîtrai-je? répéta-t-il en remarquant le silence gardé

par Mlle Marzet.

--Que ne parlez-vous à ma place? dit à Pauline Mme de Guermanton, qui

ne se souciait apparemment point de se répéter.

--C'est bien simple, dit la jeune fille avec un pénible effort: j'ai

quitté la patrie à l'âge de Georges, avec mon père et ma mère, qui,

attirés par les souvenirs d'une ancienne fortune, allaient demander

à un sol plus fécond une fortune nouvelle pour leur pauvre petite

fille. Ballottés de l'Inde française, qui n'existe plus, à l'Inde

anglaise, qui envahit tout, ils crurent vingt fois toucher au succès

et perdirent vingt fois l'espérance. A Ceylan, sous les grands

bois de teck de l'île Centrale, dont il suffirait d'abattre et de

transporter quelques centaines de pieds d'arbres pour être riche, mon

père contracta au milieu des miasmes la maladie qui l'emporta et qui

m'a faite orpheline. Des débris de ce naufrage, ma mère recueillit en

pleurant quelques poignées d'or avec lesquelles elle voulut ramener

son enfant dans cette Europe, que nous pensions ne revoir jamais! Se

défiant de toutes les spéculations et de tous les placements après la

dure expérience qu'elle en avait faite, elle dépensa, pièce à pièce,

le trésor de la veuve, pour achever mon instruction, aimant mieux me

laisser, en mourant, institutrice d'une école primaire, que femme

incomprise et cherchant aventure! Vous m'avez rencontrée ayant pour

tout bien un diplôme d'institutrice et ce deuil qu'après trois ans je

porte encore... Vous m'avez accueillie, vous m'avez tenu lieu du père

et de la mère que j'avais perdus. En me confiant vos enfants, vous

m'avez laissé croire que je leur étais utile; mais si les souvenirs

de mon enfance remplissent malgré moi mes discours, si je parle trop

devant ces chers petits de choses qui peuvent tourmenter leur esprit

et les agiter, si, en un mot, et bien malgré moi, je ne suis plus

pour eux bienfaisante et bien disante, pourquoi ne songerais-je point

à la retraite? Ah! si j'ai gardé si chers les souvenirs d'une enfance

orageuse, de quelle tendresse n'entourerai-je point le souvenir des

jours que j'ai passés ici? Monsieur de Guermanton, vous ne me dites

rien? Mais, madame a parlé; j'ai compris... et j'abdique.

Pauline, dont la voix avait souvent tremblé en parlant ainsi, mais

qui avait fait taire toute faiblesse, essuya deux larmes furtives,

en femme qui ne veut pas les montrer. Un coup d'œil qu'elle jeta

sur M. de Guermanton, à la dérobée, le lui montra sérieux, pensif,

interrogeant sa femme du regard, mais voulant paraître impassible.

--Une semblable détermination me semble un peu soudaine, dit Mme de

Guermanton que la figure de son mari inquiétait et dont le ton avait

fléchi.

--Vous m'atterrez, dit enfin le père de famille à l'institutrice.

Mais vous êtes libre. Si vous nous quittez, vous emporterez des

regrets que vous n'imaginez pas.

--Je les jugerai d'après les miens, répondit Pauline attendrie.

Elle se leva, salua et sortit à pas lents, sans bruit, comme une

ombre.

Dès que Pauline Marzet eut refermé la porte, Jacques de Guermanton

entra dans une de ces franches colères qui se déchaînent parfois chez

les hommes les plus maîtres d'eux-mêmes, quand on les frappe au plus

sensible de leur cœur.

Les préoccupations domestiques et les confitures de Mme de Guermanton

ne l'avaient jamais amusé.

En faisant le plus raisonnable des mariages, comme on l'entend, il

avait épousé l'uniformité et l'ennui; et, comme avant d'accepter le

joug conjugal, il avait connu les plaisirs d'une vie aventureuse,

celle des camps et des voyages, il n'avait pas tardé à s'apercevoir

que le pot-au-feu n'était point son fait.

Or, la vie, si courte quand elle est remplie, est d'une longueur

désespérante quand elle est vide.

On peut bien se jeter à la nage pour traverser un détroit; mais

on est bien aise de rencontrer, chemin faisant, une barque où se

reposer, quand le courage du nageur est trahi par ses forces.

C'est ainsi que Pauline, avec le tour original de son caractère, sa

beauté expressive, son passé voyageur, sa saveur méridionale, avait

semblé à Jacques une distraction nécessaire dans une vie monotone. En

vivant en frère avec elle, il s'était épris d'elle, sans le vouloir,

au point de considérer le _riant exil des bois_, comme le temple

de Pauline dont Jeanne n'ornait qu'une niche, tandis que l'autre

divinité trônait sur le maître autel.

On comprend dès lors la colère de Jacques en voyant, d'un coup

sec et imprévu, Jeanne renverser avec sa main mignonne et perfide

la divinité du temple et se figurer que dans la vie solitaire de

Guermanton, Pauline ôtée, il n'y aurait qu'une institutrice de moins.

--Ma chère, dit l'ancien officier de dragons, vous venez, en

congédiant Mlle Marzet sans mon avis, de me causer un désappointement

que vous n'imaginez guère. Ah! ça, dites-moi, je vous prie, ce que

vont devenir nos enfants, quand elle n'y sera plus! Vous figurez-vous

que le spectacle de vos occupations, que l'examen des légumes

apportés chaque matin par votre jardinier, que le rangement des

fruits dans le fruitier, que les supputations arithmétiques avec

votre cuisinière tiendront lieu à vos enfants de l'étude de la

nature, des sciences élémentaires et des langues vivantes? Êtes-vous

polyglotte comme Mlle Marzet? Êtes-vous musicienne comme Mlle Marzet?

Êtes-vous... amusante comme Mlle Marzet?

--Il y a longtemps, murmura Mme de Guermanton, que je trouve Mlle

Marzet beaucoup trop amusante! Je crois que les enfants y perdront

sous un rapport; mais le mal est réparable, il y a d'autres

institutrices. Seulement, tout en vous voyant fort occupé de Pauline,

je n'imaginais pas que vous en fussiez arrivé à trouver le vide

irréparable à compter du jour où il n'y aurait plus que votre femme

pour le combler.

--Ainsi, c'est à une risible jalousie que vous sacrifiez les intérêts

les plus sérieux?

--Oui, je suis jalouse de cette demoiselle: j'ai ce vice, de toutes

les femmes: tenir au cœur de mon mari!

--Si vous aviez quelque motif sérieux de jalousie, croiriez-vous

donc, dans votre myopie, remédier à tout cela en éloignant votre

rivale? Croyez-vous tout conjurer en cachant, comme l'autruche à

l'heure du danger, votre tête dans le sable? Mais en vérité, ma

chère, je n'aurais point attendu jusqu'ici et je n'aurais point

adopté la vie que je mène si j'avais voulu vous tromper! Paris est

grand et, si je l'avais exigé, vous auriez consenti à y vivre! Or,

vous savez sans doute que les distractions n'y manquent ni pour

l'esprit ni pour le cœur. Cette Babylone a toutes sortes de petits

jardins suspendus près des toits où l'on peut aller s'asseoir sans

la permission de sa femme et tout à fait à son insu. La polygamie

orientale y est poussée aux derniers raffinements. Ici, dans une

maison de verre, sous la surveillance implacable de mes gens, je mène

austèrement une vie austère. Une femme aimable, dont la présence

est justifiée par une mission évidente, celle d'enseigner à nos

enfants ce que--franchement--nous ne savons plus guère, cette femme,

cette jeune fille, se trouve être de plus, pour nous, une compagnie

agréable; et, par un coup de tête, vous la supprimez!

--Vous êtes le maître, monsieur, dit Jeanne entêtée dans sa

résolution, mais en revenant sur ce qui a été dit ce soir, vous

outrageriez la mère de famille. Faites maintenant ce qu'il vous

plaira.

--Un retour aimable, un repentir ne peuvent émaner que de vous. Ainsi

le veulent les convenances.

--Ne comptez pas sur moi pour me dégager, mon ami. Je ne saurais que

me taire et vous obéir.

--Un tiers imposé par ma volonté, dans le ménage, deviendrait un

perpétuel sujet de discorde. Or, je veux la paix!

Jeanne sourit imperceptiblement. Elle avait bien songé à cela et

elle connaissait le respect classique de son mari pour la dignité

conjugale.

--Après tout, dit-elle, ce n'est pas un sort si digne d'envie que

celui de Mlle Marzet. Que voulez-vous que devienne à la longue

une fille de vingt ans pleine d'idées romanesques, de passions

inassouvies, de diables bleus, en face de deux enfants faisant des

gammes et traçant des bâtons sur du papier réglé? Si vous êtes l'ami

de Mlle Marzet, vous devez avoir pitié d'elle et désirer pour elle

autre chose. Si vous n'êtes que son ami désintéressé, vous devez

désirer qu'elle se marie. Cherchons ensemble, aidons-la à trouver un

époux. Nous aurons travaillé tous deux à une bonne action et votre

attachement pour elle y trouvera son compte.

--Ah! vous croyez, dit Jacques d'un ton de persifflage, avoir tout

fait pour le prochain en lui mettant la corde au cou? Epousez donc

n'importe qui, et tout sera dit sur votre destin! C'est ainsi que

finissent les romans et les pièces de théâtre, il est vrai, mais

le moment où la toile tombe est celui où commence, bien souvent,

le vrai drame, le drame sans témoins, le drame sans littérature où

l'on conjugue en tournant les pouces: Je m'ennuie, tu t'ennuies, il

s'ennuie, nous nous ennuyons...

--Vous devenez tout à fait galant! s'écria Jeanne, de sa voix de

tête. Vous me feriez aussi à la longue conjuguer ce verbe-là!

Jacques revint-il à de meilleurs sentiments, ou persévéra-t-il dans

sa colère?

Patiente et froide, Jeanne triompha-t-elle de son emportement de

femme dont on brise une habitude chère? Les caractères les plus

entiers font à la paix des sacrifices proportionnés à leur force

même.

Peut-être aussi Jacques comprit-il qu'il aimait Pauline Marzet

beaucoup plus qu'il ne l'avait pensé.

Or, il n'est pas de supplice comparable à une observation perpétuelle

de soi dans ces relations où tout sollicite à la fois la raison de

s'abstenir et un cœur tendre et chaleureux de passer outre.

Jacques avait sacrifié ses inclinations à ses intérêts et à une foi

prématurée dans sa maturité, en épousant sa cousine moins pour ses

beaux yeux que par esprit de famille et par convenance.

Il avait partagé l'erreur exprimée dans la maxime vulgaire: «Il faut

faire une fin», comme si le cœur de certaines gens en avait jamais

fini!

Il rongea son frein et chercha peut-être désormais d'autres

distractions que ses platoniques entretiens avec Pauline...

De son côté Mlle Marzet, retirée chez elle, s'y était enfermée

vivement. Puis, avec l'instinct de ceux dont la circulation s'arrête

dans le paroxysme d'une émotion soudaine, elle dénoua tous les liens

de ses vêtements, se mouilla les tempes avec de l'eau froide et se

jeta sur son lit en sanglotant.

--Que leur ai-je fait? fut sa première exclamation.

Par quelque revers que l'on ait passé, les revers nouveaux confondent

les calculs de la pensée au point de nous faire croire que nous

rêvons.

L'idée du mutisme de M. de Guermanton, dans un moment où il avait

semblé à Pauline que l'estime et la sympathie de cet homme dussent

être son égide, l'avait frappée plus que tout le reste et elle le

diminuait dans son estime au point d'effacer presque le souvenir de

ses bienfaits.

Il s'écoula un temps long, sans qu'il lui fût possible de coordonner

les faits ni de les rattacher à une logique quelconque. Alors elle

remonta le cours des trois années écoulées, cherchant dans les

souvenirs plus anciens et dans les moindres, un indice, une origine,

une cause à ce désastre impossible à prévoir.

Jamais Mme de Guermanton ne lui avait fait une observation pénible,

jamais elle ne l'avait blâmée que dans cette forme délicate qui

consiste à dire:

--Ne pensez-vous pas que... Ne trouvez-vous pas qu'il serait

préférable...?

Questions auxquelles Pauline avait toujours répondu par:

--Il se pourrait... Vous avez certainement raison...

Le sujet des _Contes orientaux_ était assurément ce dont Pauline se

préoccupait le moins.

Elle sentait que ce n'était là qu'un prétexte; mais alors... elle

avait péché d'une manière plus grave! Et laquelle?

Chemin faisant dans ce dédale, elle considéra tout à coup son propre

portrait, une petite carte photographique suspendue dans un cadre

de cinquante centimes, à côté d'un portrait de Mme de Guermanton,

suspendu dans un cadre pareil.

C'était l'œuvre d'un artiste de passage, de ceux qui, dans les fêtes

de village, vous bâclent une épreuve, avec ressemblance garantie,

pour vingt sous.

Il y avait trois ans que ces photographies étaient faites. Pauline

avait alors dix-huit ans.

Elle était maigre, toutes ses forces vives s'étant, jusque-là,

concentrées dans son cerveau. Cet organe avait fait tort aux autres.

La jeune fille n'était encore faite pour inspirer, presque enfant, de

jalousie à personne.

Il n'y avait point jusqu'à ses cheveux en bandeaux plats qui ne lui

donnassent un peu l'air d'une pensionnaire.

Par contre Mme de Guermanton, déjà mère, était dans la plénitude

de sa beauté; ses cheveux blonds formaient, autour de son visage

aquilin, une auréole de boucles et de nattes, qui en corrigeaient la

placide sécheresse en donnant un cadre gracieux à ses yeux arrondis.

Nulle comparaison à établir entre la jeune femme à son apogée et

Pauline à l'aube des floraisons premières, et dans cette comparaison,

si elle venait à l'esprit de quelqu'un, tout marquait que l'une était

le centre et l'autre la satellite.

Mais il y avait trois ans de cela!

Soudain Pauline se releva; elle prit la bougie et vint s'accouder

devant le miroir ovale de sa petite toilette en noyer.

Non! Elle n'était plus le petit magister en jupons chargé d'enseigner

l'écriture à Berthe et à Georges!

En trois ans, la fleur s'était épanouie au soleil d'une vie large, au

grand air et dans cette liberté relative que procurent l'aisance et

les soins prévenants.

Le deuil perpétuel de Pauline s'était tempéré; les caprices de la

mode en avaient fait une parure et, tandis que ses cheveux d'un noir

d'encre avaient pris le tour onduleux des statues de Coustou, ses

lèvres framboisées accompagnaient d'une touche vive l'éclat de ses

prunelles ardentes.

L'étoffe légère de ses manches laissait deviner, à travers leur

réseau noir, un bras d'albâtre qui n'avait plus rien des sécheresses

étiolées de la première adolescence.

Elle avait enfin, ce je ne sais quoi qui commande la sympathie, qui

occupe, qui fascine la pensée et qui confond tous les jours les

calculs de la raison pour laisser libre cours aux surprises du cœur.

Il n'était que faire d'aller chercher ailleurs que dans ce

changement, l'amertume trahie par les paroles de Mme de Guermanton;

et bien que Pauline fût à cent lieues de se trouver décidément plus

belle et plus aimable que l'épouse de son hôte, un éclair lui révéla

que peut-être elle avait perdu dans l'esprit de Mme de Guermanton, ce

qu'elle-même avait gagné à tous les yeux.

Jacques aimait Pauline et Jeanne puisait dans cette certitude tous

les motifs de son aversion contre la jeune fille.

Et Pauline aussi n'avait-elle point cent fois pensé avec émotion au

bonheur que Jeanne devait trouver dans la tendresse d'un époux comme

le sien?

Un rien lui avait révélé l'âme de feu de cet homme encore jeune, si

ce n'était plus un jeune homme.

Il avait l'habitude de noter sur de petites bandes de papier qu'il

laissait ensuite, comme des marques dans les livres eux-mêmes, les

pensées saillantes ou les mots frappants recueillis dans ses lectures.

C'est ainsi qu'une fois, lisant après lui un livre charmant, la

_Bêtise humaine_ de Noriac, elle y avait trouvé et elle avait gardé

avec prédilection un petit papier de cette espèce, sur lequel Jacques

avait, de sa main, écrit ce mot de l'héroïne du roman reprochant au

héros des préoccupations philosophiques:

«Mon ami, ce que tu dis là est beaucoup bête: le faux, c'est tout; le

vrai, c'est l'amour.»

Cette citation avait décelé à Pauline l'âme de Jacques.

A compter du jour où cette confidence involontaire d'un homme contenu

et sévère dans ses allures, était devenue la proie de l'ardente jeune

fille, elle en avait fait son talisman.

Elle l'avait cachée dans un livre à elle; elle la relisait souvent.

Et, si quelque recherche exquise de sa part pour le bien des enfants

confiés à sa tutelle était payée d'un regard affectueux, ou d'un

serrement de main par son hôte, elle avait envie de lui répondre:

--Si je chéris vos enfants, c'est que le vrai... c'est l'amour!

Comme elle y songeait, elle ouvrit le livre où la brûlante maxime

était serrée, voulant y chercher un contre-poison à la haine que Mme

de Guermanton lui avait marquée le soir même et elle ne l'y trouva

plus.

Elle frémit, étonnée, chercha feuille à feuille, regarda à terre...

Le petit papier avait disparu. Plus de doute; une main indiscrète

l'avait trouvé et repris!... La main de Jeanne, peut-être?

Ce petit fait pouvait expliquer bien des choses.

La nuit de Pauline fut fiévreuse, et le peu de sommeil qu'elle goûta

fut pire que l'insomnie.

Quoi qu'il en fût, son premier soin, en se retrouvant avec ses hôtes,

le lendemain, fut d'être comme à l'ordinaire, tout en cherchant dans

leurs physionomies les traces d'une émotion qu'ils n'avaient pu

manquer de mettre en commun, d'une discussion qui s'en était suivie

peut-être, d'une lutte quelconque dans laquelle la femme ou le mari

avait triomphé.

Rien de visible; et il ne fut d'abord question de rien.

Mais Pauline, après s'être contenue devant les enfants, rechercha un

tête-à-tête avec leur mère et elle lui dit résolument:

--Madame, vous m'avez témoigné hier que nous devions nous séparer; la

séparation aura donc lieu, mais daignez m'en indiquer l'époque, car

ma carrière ne fait que commencer, à en juger par le peu de temps que

je l'ai fournie et par l'état de ma fortune, je dois, n'est-ce pas me

pourvoir? Combien de temps me laisserez-vous pour cela?

--Mais... le temps indispensable, répondit Mme de Guermanton d'un

ton glacé. Et même, ajouta-t-elle pour tempérer la dureté de cette

réponse, vous n'échangerez, si vous m'en croyez, votre position

actuelle contre une position analogue qui si vous repoussez mes

conseils et notre appui dans la recherche d'une condition meilleure!

--Mais quelle condition meilleure pourrais-je obtenir? s'écria

Pauline, impatientée de cet implacable sang-froid.

--Toutes seront meilleures pour une femme de votre caractère, dit

Jeanne, que la vie d'institutrice en face du bonheur des autres,

lorsque vous n'êtes pas appelée à le partager.

--Je n'ai rien fait pour troubler le vôtre, dit Pauline avec une

conviction sincère.

--Et l'eussiez-vous tenté, ajouta ironiquement la femme de Jacques,

vous n'auriez pu y réussir! Mais pourquoi une situation fausse et

pleine de dangers? Une femme bien née, jeune et jolie comme vous

l'êtes, ne saurait trouver éternellement son bonheur à soigner les

enfants d'autrui. Les mères, toujours très jalouses de leur influence

sur leurs enfants, ne la voient pas volontiers partagée par une autre

personne. Il n'y a, tout compte fait, qu'un système rationnel, mettre

ses garçons au lycée et ses filles au couvent. Mariez-vous, ma chère,

et ayez aussi des enfants; vous comprendrez alors tout cela!

Un sourire mélancolique crispa les lèvres de Pauline, quand elle

répondit à Mme de Guermanton:

--Il ne me manque qu'une toute petite chose pour fonder une dynastie,

c'est le royaume!

--Qui sait? répliqua énigmatiquement la châtelaine. Tout arrive.

Barbe-bleue · 第 12 / 38 题