Il y avait près de là une femme en jupon et en tablier qui, un madras
rouge en capuchon sur la tête, déterrait courageusement des pommes de
terre, tandis que son homme allumait une pipe à vingt pas.
--Pardon, madame, connaissez-vous le Bois-Peillot? Comment peut-on
s'y rendre?
--Le Bois-Peillot? Je connaissons pas ce nom-là... Dis donc, Félix,
sais-tu où que c'est, toi, le Bois-Peillot?
--Ma fi non, répliqua le rustre.
Il se gratta un instant la tête, puis:
--Demandez voir au berger _communau_, fit-il enfin, en désignant à
une portée de fusil un solitaire enfoui dans une vieille capote de
soldat et occupé, sous une haie, à épucer un chien, tandis qu'un
autre chien pareil battait la plaine pour assembler des moutons épars.
Le vicomte s'étant rendu à cet avis et ayant posé la même question
au berger, celui-ci, sans remuer, considéra un instant son
interlocuteur des pieds à la tête, d'un air sournois, puis:
--C'est pour rire, fit-il, et monsieur sait bien où c'est...
puisqu'il y va!
--Si je le savais, repartit Charaintru impatienté, je ne le
demanderais pas... Je n'ai nullement envie de rire.
Alors le berger qui semblait regretter ses paroles et qui les
laissait tomber une à une comme des gouttes de liquide précieux, dit
au voyageur:
--Y a deux routes..., une qu'était pavée dans les temps et qu'est
pour les voitures... Quant à vous, prenez le sentier que voici. Y
vous conduira core plus vite que le pavé à Bois-Peillot.
Puis il daigna entrer dans quelques explications presque nettes sur
la façon de se diriger dans ce nouveau labyrinthe et le vicomte se
remit en marche, maudissant chez son ancien ami une sauvagerie qui
faisait ignorer sa demeure, même des habitants du pays.
Plus M. de Charaintru approchait du but, moins, à vrai dire, il en
devinait l'existence, mais il ne pouvait plus interroger personne.
Sans autre guide que les explications du berger, il lui fallut
suppléer par induction à leur insuffisance.
Il eut de grands découragements, puis aussi de grands ravissements
soudains quand il atteignait des _replats_ élevés plantés de grands
chênes, d'où il apercevait des oiseaux de proie planant dans les
nues et quelques lapins fuyards sur les mousses luxuriantes qui
veloutaient les roches.
Le lierre et le chèvrefeuille s'y donnaient carrière; les sentiers se
perdaient sous les ronces et les fougères pour se retrouver ensuite
et se perdre encore.
Puis, c'était, dans un site inattendu, une nappe d'eau sautillant
contre les roches, auxquelles s'adossaient des cabanes abandonnées de
charbonniers.
C'est ainsi que de futaie en futaie, de taillis en taillis, et
bien que le site devînt de plus en plus désert et sauvage, ce qui
s'alliait mal avec la proximité d'une habitation, il fut tout à coup
arrêté par un amas de pierres, formant un bastion de haute mine, qui
n'était lui-même que la base d'un antique château ruiné.
Ayant contourné cet obstacle, le vicomte se trouva devant un parc
dont la grille paraissait depuis si longtemps close et rouillée qu'il
ne put comprendre la facilité avec laquelle elle roula sur ses gonds
dès que son arrivée fut signalée.
Chose surprenante, l'allée principale avait été sarclée et ratissée
récemment.
Le château présentait son flanc du côté de l'avenue et faisait face
en retour sur une terrasse dominant les bois et si haut perchée que
les chênes, en secouant leurs têtes, semblaient, de là, une prairie
accidentée, moutonnée par le vent.
Cette terrasse était vaste, bordée de balustres enfouis sous les
pariétaires et remplis de buissons parasites, partout où elle n'était
pas dallée.
Vu en son entier, le castel n'était qu'un assemblage de
constructions de diverses époques dont la plus ancienne datait de
Henri II.
Les persiennes, lasses d'être closes, commençaient à pendre et à
pourrir.
Les tuiles enlevées par les ouragans jonchaient la cour.
Des lézardes attristaient les murs.
Tout cela était solide encore et pouvait être réparé, mais autant il
y a de grâce dans certaines ruines, autant il y avait d'austérité
farouche dans ce repaire de hiboux et de chauves-souris.
Il y a une période longue de dissolution qui s'écoule entre le moment
où une maison cesse d'être habitable et celui où le jour se fait dans
les toitures, où les planches s'effondrent, où les salles deviennent
des parterres de fleurs sauvages et les murs des rochers moussus se
confondant avec les véritables rochers.
Charaintru, qui ne comprenait que les châteaux pimpants, faits ou
restaurés de la veille, vernis de haut en bas comme des tableaux
neufs et entourés de corbeilles ajustées et de gazons taillés,
riait mentalement de la folie d'un avare qui avait mieux aimé faire
l'économie de l'entretien que d'empêcher une résidence superbe de se
métamorphoser en masure.
En ce moment, et tandis qu'un valet portant une livrée de
garde-chasse s'empressait auprès du nouveau venu et saisissait le
cheval par la bride, le baron Pottemain parut au haut du perron, tout
de noir vêtu, comme si son deuil eût été récent, et descendit d'un
pas majestueux au-devant du vicomte, auquel il serra longuement les
mains.
--Que je vous suis donc reconnaissant, mon cher ami, s'écria-t-il,
d'avoir bien voulu venir me trouver au fond de ma retraite!
--Retraite est le mot, dit Charaintru en riant, car c'est le diable
pour parvenir jusque chez vous.
--Et encore, répliqua le baron, n'est-on guère récompensé à
l'arrivée, lorsqu'au lieu de découvrir une coquette maison de
campagne on se trouve en face de ruines désolées... Hélas! voilà ce
que deviennent les maisons où il n'y a pas de femmes et d'où nous
exile la douleur d'avoir perdu celle qui en était l'ornement!
Ce commentaire explicatif fut accepté par Charaintru sans réclamation.
--Pourtant, hasarda-t-il, c'est un crime de laisser tout ceci en
l'état... et peut-être serait-ce le moment de renouveler un peu la
façade de la propriété?
--Peut-être en effet! fit le baron, en introduisant son commensal
dans une pièce du rez-de-chaussée, de la dimension d'un boudoir et
dont une boiserie de sapin, entamée çà et là par les rats, servait de
cadre à une manière de bureau de bois noirci, chargé de paperasses
jaunes, et à deux fauteuils de cuir dont le crin s'échappait en
flocons poudreux.
--Diable! il fait frais ici, dit Charaintru en secouant les épaules.
--Patience! fit le baron. La salle à manger vous consolera tout à
l'heure de ce cabinet transitoire.
Le vicomte considéra un instant son interlocuteur. C'est à peine si,
après quatre années de séparation, il retrouvait les traits de son
ancien ami, tant il avait changé et pris l'allure d'un gentilhomme
campagnard.
Les joues carrées du baron s'encadraient entre deux accents
circonflexes, formés, l'un par des sourcils épais relevés sur les
tempes, l'autre par les plis de la bouche allant se perdre dans de
gros favoris presque roux.
Charaintru remarqua en outre que l'accent du baron s'était modifié.
On reconnaissait dans ses paroles l'intonation familière du Normand.
Si ses _é_ et ses _i_ étaient des croches, ses _o_ et ses _a_ étaient
des blanches.
Presque aussitôt une domestique annonça que ces messieurs étaient
servis et l'on passa dans la salle à manger. Charaintru fut
littéralement stupéfait.
A l'humidité près qui avait détaché par endroits les tentures,
c'était merveille que cette pièce attiédie par un feu de cheminée et
comme il n'en existe que dans les ballades.
Sur deux chenets fantastiques en fer forgé, trois billes d'ormes
centenaires rougeoyaient comme un véritable incendie, allumant çà
et là des paillettes de pourpre sur les cristaux, les faïences et
l'argenterie, pêle-mêle avec les paillettes bleues dont les parsemait
le jour pâle et doux, tombant d'un ciel d'automne, par deux fenêtres
à haut cintre qui s'ouvraient sur la cour du château.
Sur la nappe opulente aux armes du baron brodées en rouge, deux
couverts avec leurs serviettes damassées tordues en spirales; une
pyramide d'huîtres avec de gros citrons épars; un sauterne d'ambre
dans des flacons trentenaires; des réchauds fumants où des cailles
au raisin faisaient vis-à-vis à des ris de veau piqués de truffes,
et sur une étagère émaillée de plateaux hispano-mauresques et
flanquée de corbeilles en porcelaine de vieux Saxe, des éboulements
de chasselas de Thomery et de Muscat violet des tropiques avec
des poires fondantes et des sucreries de toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel.
On se mit à table, et le Normand donna à son hôte l'exemple d'un
appétit pantagruélique jusqu'au moment où, se renversant sur son
siège de Cordoue, aux bras d'ébène, il lui dit après avoir porté la
santé de tous les Charaintru passés, présents et à venir:
--Mon cher ami, je passe à bon droit ici pour avare, car il y a trois
mortelles années que je n'y ai dépensé trois écus de cent sous; j'ai
eu tort, je le reconnais et je m'en repens, mais il a fallu ces
trois années pour me reconnaître; la douleur m'avait abruti. Tout me
rebutait, ma _regrettable_ épouse ne m'avait pas donné d'enfants;
elle m'a laissé en échange la chose désormais la plus inutile pour
moi, la fortune. Votre venue aujourd'hui m'a rappelé mes années de
Paris, je veux me ressaisir et vous m'en avez fourni l'occasion. Je
bénis le hasard qui, vous amenant chez les de Guermanton, tout près
de Bois-Peillot, m'a permis de me ressouvenir que j'avais encore
quelques amis sur terre.
Mais Charaintru avait retrouvé son franc-parler et son assurance dans
les libations répétées.
Il choqua à son tour son verre contre celui de son hôte et demanda:
--Mais enfin m'expliquerez-vous votre obstination à vivre ainsi
retiré, sans chercher à vous créer des relations?
--Je vous l'ai dit. Mon deuil m'avait fait prendre le monde en
horreur; puis, une fois l'habitude prise, je ne trouvais plus de
prétexte suffisant pour me rapprocher des gens que j'avais tenus
systématiquement éloignés. J'ai regretté souvent la situation que je
m'étais créée, mais ma réputation de sauvage était déjà trop bien
établie...
--Les Guermanton, par exemple, sont de charmantes gens, fit
Charaintru, qui eussent été heureux de vous recevoir.
--Eh bien, fit vivement le baron Pottemain, je vous prends au mot,
ménagez-moi une entrevue... Je savais, du reste, que M. de Guermanton
était un homme fort affable et très courtois. Nous avons eu jadis une
petite affaire à régler ensemble et j'en aurai peut-être une plus
importante à traiter avec lui quand vous m'aurez présenté. Du reste,
je puis vous dire de quoi il s'agit. Connaissez-vous l'enclave de M.
de Guermanton sur mes terres?
--Non, dit Charaintru, mais je sais qu'elle existe.
--Imaginez-donc que vous avez le Bois-Peillot, c'est-à-dire une
propriété de plus de cinq cents hectares, moins vingt mille mètres
entrant chez vous comme un fer de hache et où le voisin va attendre
en plaine, au débucher, vos chevreuils dont vous n'êtes plus que le
rabatteur.
--Je conçois. C'est ennuyeux... Et vous traiteriez volontiers avec M.
de Guermanton pour l'achat de cette enclave?
--Parfaitement. A combien l'estimez-vous? Pensez-vous que votre ami
soit fort exigeant?
--C'est une valeur de convenance, dit le vicomte. Pour de Guermanton,
à un franc le mètre, cela vaut vingt mille francs; pour vous, cela en
vaut soixante mille.
--Vous croyez que c'est là ce qu'il me demandera?
--Non, mais je les demanderais à sa place.
--Vous êtes un ami bien dévoué, fit le baron Pottemain en riant, et
je ne vous prendrai pas pour intermédiaire, je ferai ma commission
moi-même. Je serai ainsi plus sûr de réussir et à meilleur compte,
car, sans que j'en aie l'air, je suis très documenté sur le compte de
mon voisin. Il peut se vanter d'être un homme heureux, car il possède
trois choses rares sur la terre: un ami sans pareil, vous..., une
femme vertueuse et une institutrice modèle...
--Vous connaissez Mlle Pauline? demanda Charaintru au comble de
l'étonnement.
--Oui, et je vais vous l'avouer, puisque j'en suis au chapitre des
confidences, je la connais non seulement pour en avoir beaucoup
entendu parler, mais aussi pour l'avoir entrevue... oh! sans qu'elle
s'en doute! Et je la trouve charmante!
--Ah! par exemple! Pottemain amoureux! Et amoureux de l'institutrice
de Guermanton! Voilà une surprise à laquelle je ne m'attendais guère!
Mais, mon cher, où cela vous mènera-t-il? Mlle Pauline n'a pas le
sou... Et d'ailleurs elle est honnête... Vous n'avez pas l'intention,
par hasard, de demander sa main?
--Pourquoi pas? répliqua simplement le baron. Et s'il me plaisait,
pour faire taire les mauvaises langues et dérouter les gens qui
m'accusent de ladrerie, de me marier avec une fille riche de sa seule
beauté et de sa seule vertu. J'ai de l'argent pour deux.
--En voilà une sévère! s'écria Charaintru, dont les crus que lui
versait incessamment son hôte avaient délié la langue. Écoutez-moi.
Je suis franc et je vous dis tout net que vous feriez là une fameuse
sottise.
--Diable! s'écria le baron, comme vous y allez! Vous êtes carré au
moins!
--_In vino veritas!_ reprit Charaintru, dont la tête dodelinait de
ci, de là. Je suis connu pour mettre à tout bout de champ les pieds
dans le plat. On me demande un avis... Je le donne sans m'inquiéter
de flatter le goût de celui qui m'entend!
--Ce n'est pas de cela que je puis vous blâmer, je vous blâme de ne
pas me donner vos raisons. Alors, selon vous, il ne faut pas épouser.
--Jamais! fit le vicomte, qui frappa solennellement du poing sur
la table, attendu que toute femme pauvre se tient pour une reine
détrônée et que, en l'enrichissant, on lui persuade qu'il s'agit
d'une simple restitution. Et alors, quand elle se dit, comme elles
se le disent toutes: «Cette fortune est bien à moi, car elle aurait
toujours dû être à moi,» elle tient déjà le riche épouseur pour un
voleur qui va rendre gorge, et elle sourit de pitié et de rage quand
son mari se permet de lui rappeler qu'il a tout apporté avec lui.
--Voilà, dit le baron, qui est raisonné, mais je vais un peu
raisonner à mon tour. Vous m'accorderez bien qu'il y a quelques
femmes sensées dans ce monde, et celle dont nous parlons doit être,
au portrait qu'on m'en a fait, une consolante exception. Passons du
général au particulier. Que peut-on dire sur elle?
--On n'en parle pas.
--C'est beaucoup. Comment la trouvez-vous physiquement? Vous
m'accorderez bien qu'elle est jolie?
--Je ne l'ai pas regardée... Je ne regarde que les femmes riches.
--Et celles que vous enrichissez sans les épouser? dit le Normand
avec une grosse malice.
--Celles-là, passe! Mais voyons, y pensez-vous sérieusement? Une
institutrice!
--Elle est, paraît-il, d'une excellente famille.
--C'est toujours une employée à gages... Et dans cette caste pas
d'honnêteté possible. Je n'admettrai jamais une institutrice honnête,
déclara Charaintru, qui commençait à être tout à fait gris, que si
vous admettez les intendants honnêtes... et vous savez comme moi
qu'il n'y en a pas... qu'il ne peut pas y en avoir!
--Ah! cette fois, mon ami, fit le Normand, j'ai le regret de vous
arrêter en plein paradoxe et vous êtes pris à votre propre piège. Je
vous affirme qu'il existe des intendants honnêtes... Je possède ce
merle blanc. Il se nomme Pastouret et, si j'avais toujours suivi ses
conseils, le Bois-Peillot serait à la fois une mine d'or et un vrai
jardin d'Armide.
Charaintru, ne trouvant rien à répliquer, se versa un verre de
vieille eau-de-vie et le baron continua:
--Avez-vous remarqué l'homme qui est venu prendre à votre arrivée la
bride de votre cheval? C'est lui. Il cumule à la fois les fonctions
de majordome et de garde-chasse. Il mourrait à côté d'un morceau
de pain sans y toucher. Du temps où je m'occupais encore de mes
affaires, il entrait dans mes vues avec un mélange de lucidité et
de fanatisme. Depuis, je l'ai laissé maître de mon domaine et si
je ne suis pas ruiné, c'est à lui que je le dois... Il sait faire
suer à mes coupes des bénéfices inconnus. Il vendrait le même arbre
en charpente, en bois de brûle et en merrain à trois personnes
différentes! Et une écriture! Il faut voir son écriture! Il a été
jadis fourrier au régiment... La ronde, la coulée, la gothique, cela
se lit à portée de pistolet... Des comptes perlés comme un manuscrit
du moyen âge...
--Mlle Pauline, fit en gouaillant Charaintru, doit avoir aussi une
fort belle écriture et être très forte en arithmétique...
Mais le baron, tout à son sujet, ne releva pas cette raillerie.
--Êtes-vous content de la façon dont je vous ai reçu?
--Certes! fit Charaintru.
--Eh bien, je ne me suis occupé de rien. C'est Pastouret, qui a tout
préparé, sur le simple avis que j'attendais un ami.
--Où est-il, Pastouret... que je l'embrasse! s'écria le vicomte.
--Pastouret habite le petit cabinet où je vous ai reçu. Le jour, il y
travaille et je ne suis pas sûr qu'il ne se relève pas la nuit pour
voir, s'il n'y a pas quelque chose à faire... Il est navré de mon
apathie et de mon désintéressement de toutes choses... Je reconnais
qu'il a raison... Enfin c'est un homme qui est à ce point dévoué
à mes intérêts que, ayant remarqué que la chandelle coûtait moins
cher que l'huile, il n'emploie pour son usage, et malgré moi, que de
la chandelle! Rien ne le rebute. Un jour de mauvaise humeur, ayant
congédié brusquement un domestique, je trouvai néanmoins le matin mes
bottes cirées à ma porte et cirées par Pastouret lui-même!
--Vous n'épouserez pas, je suppose, Mlle Pauline pour qu'elle vous
cire vos bottes? demanda Charaintru cette fois tout à fait ivre.
--Ne rions pas! dit le Normand. A elle, nous donnerons au contraire,
s'il le faut, dix caméristes au lieu d'une... Elle me sera une raison
de me ressaisir... Qu'elle accepte ma proposition... Elle entrera
ici en maîtresse et aussitôt, comme dans le vieux conte de Perrault,
le Bois-Peillot, nouveau Bois-Dormant, se réveillera... Et valets,
piqueurs, bûcherons, dames d'atours, réveillés aussi, se mettront
à l'ouvrage. On mettra des carreaux aux fenêtres, du badigeon
partout... On verra ce qu'on n'a pas vu depuis longtemps, des fleurs
dans les parterres, des eaux dans les fontaines, du sable dans les
allées... Bref, le vieux Parisien que je suis au fond saura prouver
que, chez lui, on ne sait pas seulement déjeuner... on sait vivre!
--Mais vous êtes poète, mon cher sauvage! s'écria Charaintru, et je
dois reconnaître que l'on vous a calomnié... Heureuse, Mlle Pauline,
de provoquer de semblables enthousiasmes chez un homme comme vous...
Eh bien, écoutez! Vous m'avez si bien reçu que je vous dois une
compensation. Bien que vous ne m'ayez pas converti à vos idées,
je fais litière de mes préventions et m'institue votre avocat! En
rentrant, je pose votre candidature.
Puis, comme le baron esquissait un geste:
--Ne craignez rien, ajouta le vicomte, ce sera fait avec la
discrétion d'un homme bien élevé et d'un ami dévoué... puis je vous
ménagerai une entrevue avec la famille de Guermanton... Après, mon
rôle sera terminé... Vous serez, ce n'est pas douteux, très bien
reçu... A vous de faire le reste...
--Merci, je n'attendais pas moins de vous.
Le baron accompagna le vicomte jusqu'à la grille du parc où se tenait
Pastouret, tenant en main le cob tout sellé.
Un instant, il s'écarta de la grande allée pour montrer à son hôte
le mausolée monumental qu'il avait fait élever au milieu d'un épais
massif.
--Voici, dit-il d'un ton pénétré, l'image de celle dont le souvenir
restera éternellement gravé au fond de mon cœur.
Charaintru se découvrit et s'approcha du socle sur lequel reposait le
buste en marbre de la baronne, et il considéra un instant l'œuvre de
Romagny.
--Un chef-d'œuvre de ressemblance! Et c'est à vous que je le dois,
continua le baron, vous, qui m'avez fait connaître M. Romagny, un
bien grand artiste... Pas de jour, depuis trois ans, que je ne sois
venu ici donner une pensée à celle que j'ai perdue et à qui je dois
tout!
--Décidément, fit Charaintru en s'éloignant, vous êtes un sentimental
et je ne plains pas la belle Pauline!
Il serra une dernière fois avec effusion les mains que lui tendait le
baron et sauta en selle.
--Merci encore de votre aimable réception. Comptez sur moi! Et à
bientôt!
Puis, apercevant Pastouret toujours debout, à la tête de son cheval,
il mit vivement la main à sa poche.
--Tenez, mon brave homme, pour votre peine!
Mais Pastouret le prévint:
--Je remercie monsieur le vicomte! dit-il froidement, en reculant
d'un pas. Je n'ai besoin de rien.
--C'est miraculeux! exclama Charaintru. Mais je vous revaudrai tout
cela... Au revoir, Cincinnatus!
Le baron Pottemain regarda le vicomte de Charaintru s'éloigner au
galop, puis haussant les épaules:
--Quel imbécile! fit-il à mi-voix.
Et, suivi de son intendant, il reprit à pas lents le chemin du
château.