III

Vous serez souvent prêt à me demander pourquoi je ne me débarrasse pas

des horreurs de l’opium en le quittant, ou en diminuant la quantité des

doses. Je vais bientôt avoir répondu. On a pu supposer que je cédais

trop aisément au charme de cette passion; on ne supposera pas que je

trouve du charme dans mes propres terreurs. Que le lecteur croie donc

que j’ai essayé de bien des manières, et bien souvent, à réduire la

quantité. J’ajouterai que ceux qui m’ont vu souffrir de tels essais, ont

été les premiers à me supplier d’y mettre fin. Mais n’aurais-je pas pu

retrancher une goutte par jour, ou, en y ajoutant de l’eau, partager une

goutte en deux ou trois? Mille gouttes ainsi partagées, auraient duré

près de six ans à réduire. C’est là l’erreur commune de ceux qui ne

connaissent pas l’opium par eux-mêmes.

J’en appelle à ceux qui en ont fait l’expérience; ils ont dû voir que,

jusqu’à un certain point, on peut le réduire aisément et sans aucune

douleur; mais qu’ayant une fois passé outre, il ne faut plus songer à

revenir. Sans doute, diront ceux qui ne savent de quoi ils parlent, vous

souffrirez pendant quelques jours un abattement d’esprit, un

engourdissement. Rien de tout cela. Au contraire, les esprits sont

exaltés, le pouls est fort, la santé est meilleure. Ce n’est pas là

qu’est la souffrance. Ceci n’a aucune ressemblance avec ce qu’on éprouve

en renonçant à l’usage du vin. C’est un état d’irritation d’estomac

intolérable, accompagné de respiration précipitée, et de telles douleurs

qu’il serait inutile d’essayer de les décrire.

Maintenant je vais entrer _in medias res_, et reprendre ma narration

commencée.

Mes études depuis longtemps sont interrompues. Je ne puis lire moi-même

avec aucun plaisir; il m’est difficile surtout de lire quelque temps de

suite. Cependant je lis parfois tout haut pour amuser les autres, parce

que la lecture est un de mes talents principaux, presque le seul que je

possède. Il m’a rendu longtemps très fier, attendu qu’il est assez rare.

Les acteurs sont les plus méchants lecteurs qu’on puisse voir: M... lit

assez bien; et Mrs ... dont on parle tant, ne sait lire que les pièces

de théâtre; elle ne peut lire Milton d’une manière supportable. En

général, ou on lit la poésie sans la comprendre, ou on dépasse les

bornes du naturel. Si quelque chose m’a jamais ému dans un livre, ce

sont les grandes lamentations de Samson Agonistes, ou les grandes

harmonies des discours de Satan dans le _Paradis recouvré_, lorsque je

les lisais tout haut. Une jeune dame venait quelquefois prendre le thé

avec nous; et je lisais les poëmes de M. W...th. (W..., par parenthèse,

est le seul poëte que j’aie jamais vu lire bien ses propres vers; il lit

admirablement.)

* * * * *

Depuis près de deux ans, je crois que je n’ai lu qu’un seul livre. Les

mathématiques, la philosophie, etc., me sont devenues insipides. Je leur

trouve une pauvreté et une faiblesse enfantine qui m’attristent lorsque

je pense qu’elles ont fait mes occupations et mes plaisirs d’autrefois.

Dans l’état où je me trouve, je me suis tourné pour m’amuser vers

l’économie politique. En 1819, un ami que j’ai à Edimbourg m’envoya

l’ouvrage de M. Ricardo; et je m’écriai, avant d’avoir fini le premier

chapitre: C’est toi qui es l’homme! L’admiration et la curiosité étaient

des sentiments morts depuis longtemps dans mon sein, j’admirai pourtant.

Ce fut là le seul livre que je pus écouter. C’est à ce sujet que je

composai mes _Prolégomènes à tout système futur d’économie politique_.

J’espère qu’on ne trouvera pas qu’ils sentent l’opium; quoique pour bien

des gens, ce soit un narcotique assez puissant.

* * * * *

J’avais intention de publier cet ouvrage: l’arrangement fut fait avec un

imprimeur de province; de plus un prote fut retenu pour quelques jours.

Mais il me restait une préface à faire, et une dédicace que je comptais

adresser à M. Ricardo. Je me trouvai totalement incapable de

l’entreprendre. Les arrangements furent contremandés, le prote renvoyé,

et mes «Prolégomènes» restèrent paisiblement à côté de leur frère aîné

plus heureux.

* * * * *

J’ai ainsi décrit et raconté ma propre imbécillité, en termes qui

s’appliquent, plus ou moins, à chaque partie des quatre ans durant

lesquels je fus sous _le pouvoir de Circé_. Mais pour ce qui est de la

souffrance et des maux que j’ai endurés, rien ne peut les exprimer.

J’étais bien rarement capable d’écrire une lettre; une réponse de deux

mots à celles que je recevais, était tout ce que je pouvais faire; et

cela, souvent après avoir laissé ma lettre ouverte pendant des semaines

ou des mois sur ma table. Sans l’assistance de M..., tout billet à faire

payer ou à payer serait resté de même, et il en eût été de mon économie

domestique comme de mon économie politique.

* * * * *

Le _mangeur d’opium_ pourtant ne perd rien de sa sensibilité morale. Il

désire, il attend, il espère aussi vivement qu’auparavant; il sent ce

qu’il doit faire; mais ce qui est possible est au delà de ses forces,

non-seulement sous le rapport de l’exécution, mais encore sous le

rapport de la détermination. Il reste à souhaiter tout ce qu’il devrait

faire, justement comme un homme qu’une langueur mortelle contraint à

garder le lit, se sentirait l’envie de venger une injure ou un outrage

fait à quelqu’un qui lui est cher. Il maudit les chaînes qui paralysent

ses mouvements. Il donnerait sa vie pour se lever et marcher; mais,

aussi faible que le plus faible enfant, il ne peut même l’essayer.

* * * * *

Je passe maintenant à ce qui fait le sujet de ces dernières confessions,

à l’histoire, au journal de ce qui occupait mes rêves, car c’était là la

cause immédiate et perpétuelle de mes plus cruelles douleurs.

* * * * *

La première chose qui me força de remarquer en moi un changement

notable, fut le retour de ces visions auxquelles l’enfance seule ou les

grands états d’irritabilité sont sujets. Je ne sais si le lecteur se

souvient que plusieurs enfants, peut-être tous, ont la faculté de se

peindre dans l’obscurité toute sorte de fantômes. Dans les uns, ce

pouvoir est simplement une affection mécanique de l’œil; d’autres ont la

volonté ou la demi-volonté d’appeler ou d’écarter ces effets singuliers;

un enfant que je questionnais là-dessus, me dit un jour: «Je puis leur

dire de venir, et ils viennent; mais ils viennent quelquefois lorsque je

ne leur dis pas de venir.» Sur quoi je lui répondis qu’il avait sur les

apparitions un pouvoir presque égal à celui des centurions romains sur

leurs soldats. Vers le milieu de l’année 1817, je crois, cette faculté

vint décidément s’attacher à moi. La nuit, lorsque j’étais éveillé dans

mon lit, de longues processions passaient avec une pompe lugubre autour

de moi; je m’entendais raconter d’interminables histoires, plus tristes

et plus solennelles que celles d’avant Œdipe ou Priam, avant Tyr, avant

Memphis, et, dans le même temps, un changement s’opéra dans mes rêves;

un théâtre semblait tout à coup s’ouvrir et s’éclairer dans mon cerveau,

et me présenter des spectacles de nuit d’une splendeur plus qu’humaine;

et les quatre faits suivants doivent être mentionnés comme remarquables.

I

Au moment où s’augmentait la faculté de créer dans mes yeux, une espèce

de sympathie s’établissait entre l’état de rêve et l’état de veille où

je me trouvais. Tous les objets qu’il m’arrivait d’appeler et de me

retracer volontairement dans l’obscurité, étaient aussitôt transformés

en apparitions; de sorte que j’avais peur d’exercer cette faculté

redoutable; car, semblable à Midas, dont l’avarice se punissait

elle-même, et qui changeait en or tout ce qui l’approchait, dès qu’une

chose pouvait se présenter aux yeux, je n’avais qu’à y penser dans

l’obscurité, et je la voyais paraître comme un fantôme; et, par une

conséquence apparemment inévitable, une fois ainsi tracée en couleurs

imaginaires, comme un mot écrit en encre sympathique, elle arrivait

jusqu’à un éclat insupportable qui me brisait le cœur.

L'Anglais mangeur d'opium Traduit de l'Anglais et augmenté par Alfred de Musset, avec une notice par M. Arthur Heulhard · 第 16 / 23 题