Vous serez souvent prêt à me demander pourquoi je ne me débarrasse pas
des horreurs de l’opium en le quittant, ou en diminuant la quantité des
doses. Je vais bientôt avoir répondu. On a pu supposer que je cédais
trop aisément au charme de cette passion; on ne supposera pas que je
trouve du charme dans mes propres terreurs. Que le lecteur croie donc
que j’ai essayé de bien des manières, et bien souvent, à réduire la
quantité. J’ajouterai que ceux qui m’ont vu souffrir de tels essais, ont
été les premiers à me supplier d’y mettre fin. Mais n’aurais-je pas pu
retrancher une goutte par jour, ou, en y ajoutant de l’eau, partager une
goutte en deux ou trois? Mille gouttes ainsi partagées, auraient duré
près de six ans à réduire. C’est là l’erreur commune de ceux qui ne
connaissent pas l’opium par eux-mêmes.
J’en appelle à ceux qui en ont fait l’expérience; ils ont dû voir que,
jusqu’à un certain point, on peut le réduire aisément et sans aucune
douleur; mais qu’ayant une fois passé outre, il ne faut plus songer à
revenir. Sans doute, diront ceux qui ne savent de quoi ils parlent, vous
souffrirez pendant quelques jours un abattement d’esprit, un
engourdissement. Rien de tout cela. Au contraire, les esprits sont
exaltés, le pouls est fort, la santé est meilleure. Ce n’est pas là
qu’est la souffrance. Ceci n’a aucune ressemblance avec ce qu’on éprouve
en renonçant à l’usage du vin. C’est un état d’irritation d’estomac
intolérable, accompagné de respiration précipitée, et de telles douleurs
qu’il serait inutile d’essayer de les décrire.
Maintenant je vais entrer _in medias res_, et reprendre ma narration
commencée.
Mes études depuis longtemps sont interrompues. Je ne puis lire moi-même
avec aucun plaisir; il m’est difficile surtout de lire quelque temps de
suite. Cependant je lis parfois tout haut pour amuser les autres, parce
que la lecture est un de mes talents principaux, presque le seul que je
possède. Il m’a rendu longtemps très fier, attendu qu’il est assez rare.
Les acteurs sont les plus méchants lecteurs qu’on puisse voir: M... lit
assez bien; et Mrs ... dont on parle tant, ne sait lire que les pièces
de théâtre; elle ne peut lire Milton d’une manière supportable. En
général, ou on lit la poésie sans la comprendre, ou on dépasse les
bornes du naturel. Si quelque chose m’a jamais ému dans un livre, ce
sont les grandes lamentations de Samson Agonistes, ou les grandes
harmonies des discours de Satan dans le _Paradis recouvré_, lorsque je
les lisais tout haut. Une jeune dame venait quelquefois prendre le thé
avec nous; et je lisais les poëmes de M. W...th. (W..., par parenthèse,
est le seul poëte que j’aie jamais vu lire bien ses propres vers; il lit
admirablement.)
* * * * *
Depuis près de deux ans, je crois que je n’ai lu qu’un seul livre. Les
mathématiques, la philosophie, etc., me sont devenues insipides. Je leur
trouve une pauvreté et une faiblesse enfantine qui m’attristent lorsque
je pense qu’elles ont fait mes occupations et mes plaisirs d’autrefois.
Dans l’état où je me trouve, je me suis tourné pour m’amuser vers
l’économie politique. En 1819, un ami que j’ai à Edimbourg m’envoya
l’ouvrage de M. Ricardo; et je m’écriai, avant d’avoir fini le premier
chapitre: C’est toi qui es l’homme! L’admiration et la curiosité étaient
des sentiments morts depuis longtemps dans mon sein, j’admirai pourtant.
Ce fut là le seul livre que je pus écouter. C’est à ce sujet que je
composai mes _Prolégomènes à tout système futur d’économie politique_.
J’espère qu’on ne trouvera pas qu’ils sentent l’opium; quoique pour bien
des gens, ce soit un narcotique assez puissant.
* * * * *
J’avais intention de publier cet ouvrage: l’arrangement fut fait avec un
imprimeur de province; de plus un prote fut retenu pour quelques jours.
Mais il me restait une préface à faire, et une dédicace que je comptais
adresser à M. Ricardo. Je me trouvai totalement incapable de
l’entreprendre. Les arrangements furent contremandés, le prote renvoyé,
et mes «Prolégomènes» restèrent paisiblement à côté de leur frère aîné
plus heureux.
* * * * *
J’ai ainsi décrit et raconté ma propre imbécillité, en termes qui
s’appliquent, plus ou moins, à chaque partie des quatre ans durant
lesquels je fus sous _le pouvoir de Circé_. Mais pour ce qui est de la
souffrance et des maux que j’ai endurés, rien ne peut les exprimer.
J’étais bien rarement capable d’écrire une lettre; une réponse de deux
mots à celles que je recevais, était tout ce que je pouvais faire; et
cela, souvent après avoir laissé ma lettre ouverte pendant des semaines
ou des mois sur ma table. Sans l’assistance de M..., tout billet à faire
payer ou à payer serait resté de même, et il en eût été de mon économie
domestique comme de mon économie politique.
* * * * *
Le _mangeur d’opium_ pourtant ne perd rien de sa sensibilité morale. Il
désire, il attend, il espère aussi vivement qu’auparavant; il sent ce
qu’il doit faire; mais ce qui est possible est au delà de ses forces,
non-seulement sous le rapport de l’exécution, mais encore sous le
rapport de la détermination. Il reste à souhaiter tout ce qu’il devrait
faire, justement comme un homme qu’une langueur mortelle contraint à
garder le lit, se sentirait l’envie de venger une injure ou un outrage
fait à quelqu’un qui lui est cher. Il maudit les chaînes qui paralysent
ses mouvements. Il donnerait sa vie pour se lever et marcher; mais,
aussi faible que le plus faible enfant, il ne peut même l’essayer.
* * * * *
Je passe maintenant à ce qui fait le sujet de ces dernières confessions,
à l’histoire, au journal de ce qui occupait mes rêves, car c’était là la
cause immédiate et perpétuelle de mes plus cruelles douleurs.
* * * * *
La première chose qui me força de remarquer en moi un changement
notable, fut le retour de ces visions auxquelles l’enfance seule ou les
grands états d’irritabilité sont sujets. Je ne sais si le lecteur se
souvient que plusieurs enfants, peut-être tous, ont la faculté de se
peindre dans l’obscurité toute sorte de fantômes. Dans les uns, ce
pouvoir est simplement une affection mécanique de l’œil; d’autres ont la
volonté ou la demi-volonté d’appeler ou d’écarter ces effets singuliers;
un enfant que je questionnais là-dessus, me dit un jour: «Je puis leur
dire de venir, et ils viennent; mais ils viennent quelquefois lorsque je
ne leur dis pas de venir.» Sur quoi je lui répondis qu’il avait sur les
apparitions un pouvoir presque égal à celui des centurions romains sur
leurs soldats. Vers le milieu de l’année 1817, je crois, cette faculté
vint décidément s’attacher à moi. La nuit, lorsque j’étais éveillé dans
mon lit, de longues processions passaient avec une pompe lugubre autour
de moi; je m’entendais raconter d’interminables histoires, plus tristes
et plus solennelles que celles d’avant Œdipe ou Priam, avant Tyr, avant
Memphis, et, dans le même temps, un changement s’opéra dans mes rêves;
un théâtre semblait tout à coup s’ouvrir et s’éclairer dans mon cerveau,
et me présenter des spectacles de nuit d’une splendeur plus qu’humaine;
et les quatre faits suivants doivent être mentionnés comme remarquables.
I
Au moment où s’augmentait la faculté de créer dans mes yeux, une espèce
de sympathie s’établissait entre l’état de rêve et l’état de veille où
je me trouvais. Tous les objets qu’il m’arrivait d’appeler et de me
retracer volontairement dans l’obscurité, étaient aussitôt transformés
en apparitions; de sorte que j’avais peur d’exercer cette faculté
redoutable; car, semblable à Midas, dont l’avarice se punissait
elle-même, et qui changeait en or tout ce qui l’approchait, dès qu’une
chose pouvait se présenter aux yeux, je n’avais qu’à y penser dans
l’obscurité, et je la voyais paraître comme un fantôme; et, par une
conséquence apparemment inévitable, une fois ainsi tracée en couleurs
imaginaires, comme un mot écrit en encre sympathique, elle arrivait
jusqu’à un éclat insupportable qui me brisait le cœur.