Au lecteur,
Je vous offre, lecteur bénévole, l’histoire d’une époque remarquable de
ma vie; si vous n’y trouvez _l’agréable_, soyez sûr d’y trouver
_l’utile_: c’est dans cette espérance que j’écris, et ce sera mon excuse
si je parais soulever trop hardiment ce voile de pudeur ou de pitié dont
se couvrent avec tant de soin l’infirmité et l’erreur. Rien, en effet,
n’est plus révoltant pour la délicatesse anglaise que le spectacle d’un
être souffrant. L’esprit a ses plaies et ses blessures aussi cruelles et
souvent plus horribles que celles du corps. Tels seront peut-être les
tristes objets qu’il vous faudra voir dans ces confessions
_extra-judiciaires_. Et cependant, si nous eussions voulu nous mettre en
sympathie avec la société décente, où chacun sait tenir son quant-à-soi,
n’avions-nous pas pour point de mire la littérature française, ou cette
partie de la littérature allemande empreinte encore de la faiblesse et
de l’exquise sensibilité des Français? Cela, je le sens si bien et si
fort, que j’ai longtemps hésité à laisser mon livre ou une partie de mon
livre, m’exposer nu aux yeux de tout le monde; et ce n’est qu’après
avoir mûrement réfléchi à toutes les raisons pour ou contre, que je me
suis décidé à me confesser avant ma mort; car alors, pour plusieurs
motifs, tout doit être connu.
Le crime ou la misère s’écartent du grand jour: ce qu’ils doivent aimer,
c’est la solitude; jusque dans le commun cimetière, la mort va les
reléguer à la dernière place, et leur refuse le titre de frère dans la
grande famille des hommes.
Mais, puisque ces confessions ne sont pas des révélations de crimes, et
que, d’ailleurs, même dans cette hypothèse, il peut en résulter quelque
bien pour autrui, j’ai dû faire violence à ces sentiments reçus, et
compenser l’exception à la règle par l’utilité d’une expérience, que le
lecteur peut acheter à si bon marché. L’infirmité et la misère,
d’ailleurs, ne sont pas toujours crime; ils forment ou subissent cette
triste alliance en proportion des motifs et des vues du coupable, et des
palliatifs connus ou secrets en proportion des tentations plus ou moins
puissantes et de la résistance plus ou moins heureuse dans ses
efforts[1]. Pour ma part, sans offenser la vérité ou la modestie, je
puis dire que ma vie a été entièrement celle d’un philosophe. Dès ma
naissance, pendant mes jours _d’écolier_, les plaisirs que j’ai
poursuivis étaient intellectuels; si les plaisirs de _l’opium_ sont
sensuels, et si je dois avouer que je les ai recherchés jusqu’à un excès
dont on n’avait point gardé d’exemple[2], il n’en est pas moins vrai que
j’ai lutté avec un zèle religieux contre cette entraînante passion, et
que j’ai fait ce que nul autre n’avait fait. J’ai brisé, presque
jusqu’au bout, la chaîne maudite qui m’entourait. Une telle conquête
doit faire oublier une telle faiblesse; ajoutez encore que le triomphe
est toujours inattaquable, tandis que l’on peut excuser la défaite,
selon qu’elle est la consolation d’une peine ou la recherche d’un
plaisir.
[1] Phrase peu compréhensible (A. H.)
[2] _Gardé_, dis-je. Car un homme célèbre de ces temps-ci est allé
beaucoup plus loin que moi, si l’on dit vrai.
Pour le crime, j’en repousse donc l’idée; et quand elle serait juste, il
serait possible qu’on me la pardonnât, en considération des services que
je veux rendre à la classe entière des _mangeurs d’opium_. Mais où
sont-ils? Lecteur, j’en suis fâché, mais ils sont en grand nombre. Je
m’en suis convaincu, il y a quelques années, en calculant combien de
gens alors, dans une petite classe de la société (celle des hommes
distingués par leurs talents ou par les postes éminents qu’ils
occupent), pouvaient être comptés parmi les _mangeurs d’opium_. Ainsi,
par exemple, l’éloquent M..., le dernier comte de... lord..., M... le
philosophe, un des derniers sous-secrétaires d’État (qui me raconta
quelle sensation il avait éprouvée le premier jour qu’il en prit, dans
les mêmes termes que le comte de..., savoir «qu’il lui semblait que des
rats lui rongeaient l’estomac»); M..., et plusieurs autres aussi connus,
qu’il serait trop long de nommer. Maintenant, si une classe si limitée
peut fournir tant d’exemples (et cela sur l’enquête d’un seul
observateur), n’en doit-on pas inférer que l’entière population de
l’Angleterre en donnerait en nombre proportionnel? J’en doutai
cependant, jusqu’à ce que des faits venus à ma connaissance m’eussent
confirmé dans cette conclusion. J’en rapporterai deux: 1º trois
respectables pharmaciens de Londres, dans différents quartiers de la
ville, me dirent, en me vendant quelques grains d’opium, que la quantité
des _mangeurs d’opium_ était immense, et que la difficulté de distinguer
les personnes à qui l’usage avait rendu ce poison nécessaire, de celles
qui en achetaient dans un dessein sinistre, leur attirait chaque jour
des reproches. Voici pour Londres; 2º quelques années après, passant à
Manchester, plusieurs entrepreneurs de manufactures de coton
m’assurèrent que l’habitude de prendre de l’opium s’introduisait parmi
les ouvriers; tellement qu’un samedi, dans l’après-midi, les comptoirs
des pharmaciens étaient couverts de petits paquets d’un ou deux grains
d’opium, préparés d’avance pour le soir. La cause de cette mode était la
modicité des prix de journées qui les privait alors des moyens de se
procurer de l’ale et des liqueurs spiritueuses; _la hausse_ aurait donc
pu la faire cesser. Mais, comme je ne puis croire qu’un homme ayant
connu de pareilles jouissances, puisse revenir ensuite au premier usage
de l’alcool, je tiens pour certain:
_Qu’on peut le prendre avant de le connaître._
_Mais non le quitter l’ayant pris._
Sérieusement, le pouvoir de l’opium a été admis par les médecins mêmes
qui sont ses ennemis nés; ainsi, par exemple, Awsiter, apothicaire de
l’hôpital Greenwich, dans les _Essais sur les effets de l’opium_
(publiés en l’an 1763), essayant de trouver pourquoi Mead avait trop peu
expliqué la nature et les propriétés de ce poison, s’exprime ainsi
mystérieusement (φωναντα συνετοισι): «Peut-être a-t-il trouvé le sujet
trop délicat pour être communiqué au public, et comme beaucoup de gens
pouvaient en user sans discernement, la crainte qu’il fallait en
inspirer a pu détourner les gens sages d’en faire l’expérience; _il y a
dans l’opium des propriétés qui, si elles étaient connues, en rendraient
l’usage plus commun chez nous que chez les Turcs eux-mêmes_;» et ce
résultat, dit-il, prouverait une misère générale. Je ne suis pas
d’accord sur la conclusion; mais j’en parlerai à la fin de mes
confessions, où je compte offrir au lecteur la _morale_ de cet ouvrage.