ARTHUR HEULHARD.

Au lecteur,

Je vous offre, lecteur bénévole, l’histoire d’une époque remarquable de

ma vie; si vous n’y trouvez _l’agréable_, soyez sûr d’y trouver

_l’utile_: c’est dans cette espérance que j’écris, et ce sera mon excuse

si je parais soulever trop hardiment ce voile de pudeur ou de pitié dont

se couvrent avec tant de soin l’infirmité et l’erreur. Rien, en effet,

n’est plus révoltant pour la délicatesse anglaise que le spectacle d’un

être souffrant. L’esprit a ses plaies et ses blessures aussi cruelles et

souvent plus horribles que celles du corps. Tels seront peut-être les

tristes objets qu’il vous faudra voir dans ces confessions

_extra-judiciaires_. Et cependant, si nous eussions voulu nous mettre en

sympathie avec la société décente, où chacun sait tenir son quant-à-soi,

n’avions-nous pas pour point de mire la littérature française, ou cette

partie de la littérature allemande empreinte encore de la faiblesse et

de l’exquise sensibilité des Français? Cela, je le sens si bien et si

fort, que j’ai longtemps hésité à laisser mon livre ou une partie de mon

livre, m’exposer nu aux yeux de tout le monde; et ce n’est qu’après

avoir mûrement réfléchi à toutes les raisons pour ou contre, que je me

suis décidé à me confesser avant ma mort; car alors, pour plusieurs

motifs, tout doit être connu.

Le crime ou la misère s’écartent du grand jour: ce qu’ils doivent aimer,

c’est la solitude; jusque dans le commun cimetière, la mort va les

reléguer à la dernière place, et leur refuse le titre de frère dans la

grande famille des hommes.

Mais, puisque ces confessions ne sont pas des révélations de crimes, et

que, d’ailleurs, même dans cette hypothèse, il peut en résulter quelque

bien pour autrui, j’ai dû faire violence à ces sentiments reçus, et

compenser l’exception à la règle par l’utilité d’une expérience, que le

lecteur peut acheter à si bon marché. L’infirmité et la misère,

d’ailleurs, ne sont pas toujours crime; ils forment ou subissent cette

triste alliance en proportion des motifs et des vues du coupable, et des

palliatifs connus ou secrets en proportion des tentations plus ou moins

puissantes et de la résistance plus ou moins heureuse dans ses

efforts[1]. Pour ma part, sans offenser la vérité ou la modestie, je

puis dire que ma vie a été entièrement celle d’un philosophe. Dès ma

naissance, pendant mes jours _d’écolier_, les plaisirs que j’ai

poursuivis étaient intellectuels; si les plaisirs de _l’opium_ sont

sensuels, et si je dois avouer que je les ai recherchés jusqu’à un excès

dont on n’avait point gardé d’exemple[2], il n’en est pas moins vrai que

j’ai lutté avec un zèle religieux contre cette entraînante passion, et

que j’ai fait ce que nul autre n’avait fait. J’ai brisé, presque

jusqu’au bout, la chaîne maudite qui m’entourait. Une telle conquête

doit faire oublier une telle faiblesse; ajoutez encore que le triomphe

est toujours inattaquable, tandis que l’on peut excuser la défaite,

selon qu’elle est la consolation d’une peine ou la recherche d’un

plaisir.

[1] Phrase peu compréhensible (A. H.)

[2] _Gardé_, dis-je. Car un homme célèbre de ces temps-ci est allé

beaucoup plus loin que moi, si l’on dit vrai.

Pour le crime, j’en repousse donc l’idée; et quand elle serait juste, il

serait possible qu’on me la pardonnât, en considération des services que

je veux rendre à la classe entière des _mangeurs d’opium_. Mais où

sont-ils? Lecteur, j’en suis fâché, mais ils sont en grand nombre. Je

m’en suis convaincu, il y a quelques années, en calculant combien de

gens alors, dans une petite classe de la société (celle des hommes

distingués par leurs talents ou par les postes éminents qu’ils

occupent), pouvaient être comptés parmi les _mangeurs d’opium_. Ainsi,

par exemple, l’éloquent M..., le dernier comte de... lord..., M... le

philosophe, un des derniers sous-secrétaires d’État (qui me raconta

quelle sensation il avait éprouvée le premier jour qu’il en prit, dans

les mêmes termes que le comte de..., savoir «qu’il lui semblait que des

rats lui rongeaient l’estomac»); M..., et plusieurs autres aussi connus,

qu’il serait trop long de nommer. Maintenant, si une classe si limitée

peut fournir tant d’exemples (et cela sur l’enquête d’un seul

observateur), n’en doit-on pas inférer que l’entière population de

l’Angleterre en donnerait en nombre proportionnel? J’en doutai

cependant, jusqu’à ce que des faits venus à ma connaissance m’eussent

confirmé dans cette conclusion. J’en rapporterai deux: 1º trois

respectables pharmaciens de Londres, dans différents quartiers de la

ville, me dirent, en me vendant quelques grains d’opium, que la quantité

des _mangeurs d’opium_ était immense, et que la difficulté de distinguer

les personnes à qui l’usage avait rendu ce poison nécessaire, de celles

qui en achetaient dans un dessein sinistre, leur attirait chaque jour

des reproches. Voici pour Londres; 2º quelques années après, passant à

Manchester, plusieurs entrepreneurs de manufactures de coton

m’assurèrent que l’habitude de prendre de l’opium s’introduisait parmi

les ouvriers; tellement qu’un samedi, dans l’après-midi, les comptoirs

des pharmaciens étaient couverts de petits paquets d’un ou deux grains

d’opium, préparés d’avance pour le soir. La cause de cette mode était la

modicité des prix de journées qui les privait alors des moyens de se

procurer de l’ale et des liqueurs spiritueuses; _la hausse_ aurait donc

pu la faire cesser. Mais, comme je ne puis croire qu’un homme ayant

connu de pareilles jouissances, puisse revenir ensuite au premier usage

de l’alcool, je tiens pour certain:

_Qu’on peut le prendre avant de le connaître._

_Mais non le quitter l’ayant pris._

Sérieusement, le pouvoir de l’opium a été admis par les médecins mêmes

qui sont ses ennemis nés; ainsi, par exemple, Awsiter, apothicaire de

l’hôpital Greenwich, dans les _Essais sur les effets de l’opium_

(publiés en l’an 1763), essayant de trouver pourquoi Mead avait trop peu

expliqué la nature et les propriétés de ce poison, s’exprime ainsi

mystérieusement (φωναντα συνετοισι): «Peut-être a-t-il trouvé le sujet

trop délicat pour être communiqué au public, et comme beaucoup de gens

pouvaient en user sans discernement, la crainte qu’il fallait en

inspirer a pu détourner les gens sages d’en faire l’expérience; _il y a

dans l’opium des propriétés qui, si elles étaient connues, en rendraient

l’usage plus commun chez nous que chez les Turcs eux-mêmes_;» et ce

résultat, dit-il, prouverait une misère générale. Je ne suis pas

d’accord sur la conclusion; mais j’en parlerai à la fin de mes

confessions, où je compte offrir au lecteur la _morale_ de cet ouvrage.

L'Anglais mangeur d'opium Traduit de l'Anglais et augmenté par Alfred de Musset, avec une notice par M. Arthur Heulhard · 第 5 / 23 题