III

Maintenant, comment Musset fut-il séduit par cette Iliade opiacée?

Musset, qui songea d’abord à se vouer à la médecine, la considéra-t-il

comme une annexe de ses études? Fut-il attiré vers le conteur anglais

par le même amour des sensations violentes et factices? Il nous paraît

que la date de la traduction répond péremptoirement à la question.

L’année 1828 a sa signification particulière dans l’histoire de la

révolution littéraire qui éclata deux ans plus tard. Elle est l’aurore

du romantisme. En ces temps, le byronisme sévissait. Le spectre d’Young

assombrissait les nuits des collégiens de seize ans. Ces jeunes gens,

dont plusieurs avaient du génie, mouillaient de pleurs métaphysiques les

durs oreillers de l’internat, et croyaient se draper, en passant leurs

culottes, dans les oripeaux de Lara. Plus qu’aucun autre, Musset, avant

de suivre sa voie, abandonna la France de Rabelais pour le moyen âge de

l’Allemagne et de l’Angleterre. Élégant de l’élégance insulaire, blond,

élancé, serré à la taille par la redingote à la Brummel, Musset,

considéré d’ensemble, pouvait tromper sur sa race, et charriait, à fleur

de peau, du sang d’aristocratie saxonne. Il ne reniait point ces

attaches extérieures au dandysme, à l’héroïsme byronien, et jamais, dans

sa plus grande ferveur romantique, il n’eut l’inculte aspect du

bousingot. Il n’est pas jusqu’à son débraillé qui ne sente encore le

gentilhomme, et si bas qu’il descende dans le bourbier des passions

humaines, il porte au front je ne sais quel rayon qui part d’en haut.

Musset joua de bonne heure à ce jeu de _désespérance_, qui est un

attribut de la déception mal supportée. Et peut-être lui a-t-il manqué,

pour être le plus grand des poëtes, de mettre son cœur à tremper dans un

bain de philosophie. Depuis il s’est moqué de lui-même, mais il n’en fut

pas moins victime de la mode. Il commença donc par crier à l’assassinat

de son âme, avant même qu’elle fût entamée, pour obéir au mot d’ordre de

_navrement_ universel qui soufflait de la Tamise. Les Confessions de

Thomas de Quincey, cette conspiration d’un homme contre soi, tentèrent

cet enfant qui ne guerroya pas moins contre sa raison que de Quincey

lui-même. Il les traduisit sans doute avec amour, mais un peu à la façon

de Perrault d’Ablancourt, dont on appelait les traductions «les belles

infidèles.» S’il tombe en communauté d’impressions avec son auteur, il

se laisse aller à des digressions personnelles; il n’hésite pas à se

substituer à lui et à prendre les effets de l’opium pour son propre

compte. Nous avons soigneusement vérifié ces intercalations sur le texte

étranger, et nous avons séparé ce qui revient à Musset de ce qui est à

Quincey. D’ailleurs, nous avons poussé le scrupule jusqu’à respecter les

menus détails de l’édition de 1828, et sauf quelques guillemets replacés

dans les interlocutoires, et le rétablissement de la ponctuation pour la

clarté de la phrase, nous n’avons rien dénaturé ni altéré du texte

primitif.

Qu’on partage ou non l’enthousiasme de Baudelaire pour le livre de

Quincey; la traduction d’Alfred de Musset, et surtout les réflexions

qu’il y ajoute en son privé nom, sont d’un intérêt indiscutable. Si

courte qu’ait été sa conversion à l’opium, elle est un trait de lumière

dans les ténèbres de ce caractère fait de contrastes et de nuances

souvent insaisissables.

En rééditant ce volume, écarté sans préméditation maligne des _Œuvres_

de Musset, nous plaidons la cause du public, qui a droit à des

impressions exactes sur celui qu’il lit et qu’il aime, comme le piéton a

droit au poteau indicateur des distances et des directions sur le chemin

qu’il parcourt.

Or, dans le fait seul d’avoir translaté de l’anglais en français les

singulières élucubrations du Mangeur d’opium, il faut voir la première

tendance d’esprit du poëte. Il y a toujours un lien mystérieux entre

celui qui est traduit et celui qui traduit, et Musset a plus d’une fois

scellé cet accord secret de pensées. Toutefois, la lecture des terribles

ébranlements cérébraux dont s’est plaint de Quincey a pu être le remède

abortif des inclinations de Musset pour les toxiques.

Sa lettre à Paul Foucher, datée du château de Cogners, le 23 septembre

1827, est un écho vibrant des idées noires qui lui présagent une vie

tourmentée. Le spleen l’assiége, et il voudrait le traiter à l’anglaise:

«Si je me trouvais dans ce moment-ci à Paris, dit-il, j’éteindrais ce

qui me reste d’un peu noble dans le punch et la bière, et je me

sentirais soulagé. On endort bien un malade avec de l’opium, quoiqu’on

sache que le sommeil lui doive être mortel! J’en agirais de même avec

mon âme!» Presque toute la lettre est sur ce ton de découragement et

d’écœurement prématurés, et c’est un adolescent de dix-huit ans à peine

qui parle! L’admirable chapitre qui ouvre les _Confessions d’un enfant

du siècle_ jette une magnifique lumière sur cet état psychologique de la

première génération de ce siècle. Et, si on appliquait à cette

aberration les leçons de l’histoire, il faudrait y reconnaître une sorte

de _vapeurs_ masculines succédant aux vapeurs féminines du siècle

précédent.

* * * * *

Si Musset n’ingurgite pas l’opium comme l’humoriste anglais, est-ce que

toute sa vie n’est pas le reflet d’un rêve opiacé? Est-ce qu’il n’a pas

les langueurs de la mélancolie et les soubresauts de la névrose? Est-ce

qu’il n’est pas l’Hamlet de l’idéal, toujours entraîné par des destinées

plus fortes que ses volontés?

* * * * *

Nous le répétons: l’_Anglais mangeur d’opium_ est d’une importance

capitale dans la vie de Musset: il en éclaire certains recoins, comme

par un rayon de lanterne sourde. Il dénonce toute une éducation de

spleenique; il explique les stupéfiants mélanges de houblon et de rhum

du café d’Orsay, cette furia britannique au plaisir, et cet humour dans

ses amours, quand

_Enveloppant Paris dans la brume de Londres_,

il allait nuitamment frapper au heurtoir des bouges.

Il explique aussi, par contre-coup, les revirements moraux de celui qui

s’offrit le luxe d’étonner Dieu par des invocations célestes, et qui dut

lui causer la surprise que lord Seymour causerait à Saint-Pierre en

demandant les clefs du paradis à ce frère tourier des étoiles.

L'Anglais mangeur d'opium Traduit de l'Anglais et augmenté par Alfred de Musset, avec une notice par M. Arthur Heulhard · 第 4 / 23 题