Propagation de l’ouragan révolutionnaire dans divers pays.
Nous venons d’examiner les résultats de l’expérience communiste, forme
ultime de l’esprit révolutionnaire qui semble agiter l’Europe. Il nous
reste maintenant à constater sa propagation.
L’Europe se trouve en proie aujourd’hui, à une de ces grandes épidémies
mentales qui, plus d’une fois, ont sévi dans l’histoire.
En dehors des croyances religieuses peu de mouvements se sont manifestés
avec une intensité semblable à celle de l’anarchie révolutionnaire qui
ravage actuellement une partie du monde.
Les monarchies n’ont pas été les seules victimes de l’ouragan. Les
démocraties elles-mêmes n’échappèrent pas à son action. La plus ancienne
de toutes, la Suisse, s’est vue menacée par la tempête et faillit périr.
Des causes diverses, dont plusieurs ont été déjà énumérées, sont à la
base de ce soulèvement universel. L’une des principales fut la
démonstration de l’incapacité des souverains qui avaient lancé les
peuples dans une sinistre aventure.
Le mouvement s’est propagé ensuite aux pays neutres par ce phénomène de
la contagion mentale dont nous avons plusieurs fois déjà signalé
l’action.
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Les révolutions ne se bornent pas à renverser quelqu’un ou quelque
chose. Elles prétendent aussi remplacer ce qui a été détruit. Sur les
ruines accumulées, les sectaires élèvent de nouveaux fétiches: dieux,
princes, ou doctrines.
Aucune personnalité ne s’étant trouvée posséder assez de prestige pour
se substituer aux monarques détrônés, une seule forme de pouvoir devait
se présenter à l’esprit populaire, celle de petites assemblées
susceptibles de gérer les intérêts des divers groupes sociaux. Ainsi
naquirent les soviets, associations de soldats et d’ouvriers.
Les intérêts de ces groupes étant dissemblables devaient nécessairement
entrer en conflit. Aucun ne pouvant prendre assez de forces pour faire
prédominer les intérêts généraux, que maintiennent facilement en temps
normal les traditions, les institutions et les lois, on vit naître en
Russie aussi bien qu’en Hongrie, et pendant quelque temps en Allemagne
des dictatures individuelles absolues.
Dans tous les pays soumis à ce régime, ce fut le retour à la barbarie
primitive, la domination de l’instinctif sur le rationnel, le
déchaînement des passions que les contraintes sociales ne refrénaient
plus. Une civilisation implique en effet un réseau de gênes qui limitent
nécessairement les tendances animales dormant au fond de nous. Contre
ces barrières, les envieux, les impulsifs et les inadaptés, éternels
mécontents, furent à toutes les époques de l’histoire prêts à se
révolter. Dès qu’une circonstance le leur permet ils tâchent de les
renverser.
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Une révolution populaire n’admet jamais qu’elle soit seulement guidée
par des instincts et des appétits. Les théoriciens lui cherchent bientôt
des principes philosophiques comme soutien. C’est ainsi que les hommes
de la Terreur tentèrent de justifier leurs actes en adoptant les
rêveries de Rousseau sur le bonheur égalitaire des sociétés primitives
et la nécessité de les rétablir.
Les nouveaux révolutionnaires ont observé cette tradition en présentant
leurs actes comme l’application du socialisme intégral: socialisation
des moyens de production, dictature du prolétariat, suppression de la
propriété, confiscation des capitaux, etc. En peu de temps, nous l’avons
vu, ce régime ruina le pays qui l’avait adopté et engendra la guerre
civile. Jamais n’apparut aussi clairement l’action dévastatrice que
peuvent exercer des idées fausses.
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Les historiens de l’avenir, qui dédaigneront autant que ceux
d’aujourd’hui les enseignements de la psychologie, auront bien de la
peine à comprendre comment le bolchevisme put atteindre un pays aussi
indépendant et libéral que la Suisse.
Et cependant, malgré toutes les prévisions, les apôtres bolchevistes
réussirent à y provoquer une grève générale qui faillit arrêter toute la
vie économique de ce pays et obligea le Conseil fédéral à mobiliser une
armée de 60.000 hommes. La grève cessa d’ailleurs immédiatement, dès que
le Conseil se décida à expulser la bande des bolchevistes russes qui la
dirigeaient. C’est par là qu’il eût fallu commencer.
Mais leur influence se montra d’abord si grande que le Conseil fédéral
avait commencé par céder à leurs menaces, sans même oser protéger les
ouvriers qui voulaient travailler. Un grand journal suisse écrivait
alors:
«Maître de la rue où roulait seule son auto, l’état-major socialiste a
pu croire la partie gagnée.»
«Ce fut seulement après des tergiversations prolongées que le
gouvernement cessa de capituler avec l’ennemi. La garde civique fournit
alors des travailleurs volontaires pour remplacer ceux qui faisaient
défection et tâchaient d’arrêter les services publics: transports,
postes et télégraphes, publication des journaux, etc.»
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L’Allemagne qui avait tout fait pour propager le bolchevisme en Russie
fut obligée de le subir un instant. Elle flotta entre les diverses
formes du socialisme. Toutes se montrèrent également désastreuses. Le
budget est devenu un tonneau des Danaïdes et toutes les administrations,
postes, chemins de fer, etc., très productives jadis, sont aujourd’hui
en perte. Le déficit des chemins de fer seulement est de 10 milliards
par an.
«Le nombre des sans-travail entretenus par l’État, écrivait un grand
journal allemand, a encore augmenté. Selon les statistiques
officielles, il a atteint, en novembre, le chiffre de 388.300, dont
96.799 femmes!
La commune de Berlin, qui a dû appliquer à ses nouveaux employés les
tarifs socialistes d’appointements, a cru utile de faire connaître à
ses administrés l’échelle actuelle des salaires. Cette publication est
instructive; elle nous apprend que le directeur de la voirie
municipale, après vingt ans de service, touche un traitement de 8.760
marks; son chauffeur a des appointements de 9.127 marks, un échevin
touche 10.000 marks, mais un employé auxiliaire a 18.000 marks. Un
vieil employé du même bureau a seulement 7.960 marks. Le chef de
division de l’office de la répartition des graisses a un traitement de
5.500 marks; son teneur de livres a, lui, 8.700 marks. Les inspecteurs
des jardins des promenades publiques touchent 6.570 marks; un simple
jardinier débute à 7.070 marks. Un ingénieur de la ville doit se
contenter de 6.600 marks; son garçon de bureau est payé 8.000 marks.
Et cela continue ainsi pendant plusieurs pages. Ai-je besoin de vous
dire que tous ces hauts appointés sont des protégés des socialistes et
sont chargés de surveiller et de dénoncer les employés suspects? Le
rapport conclut laconiquement: On ne saurait trop condamner une
politique qui fait naître de pareilles anomalies.»
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Les méthodes de propagation du bolchevisme russe sont fort intéressantes
à connaître. Comme les apôtres de toutes les croyances, ces sombres
fanatiques tiennent à répandre dans le monde la vérité pure dont ils se
croient détenteurs.
Leur propagande se fait par des journaux et des manifestes, mais surtout
par l’action directe d’une nuée d’agitateurs abondamment pourvus
d’argent.
Un député de Genève a rapporté au conseil national des détails
intéressants sur cette propagande, à l’époque où elle était favorisée
par les Allemands:
«L’état-major allemand entretint, durant toute la guerre, des agents
actifs en Suisse, notamment le comte Tattenbach, l’ancien homme du
Maroc qui était en relations constantes avec les agents de Lénine et
de Trotzki.»
Les agitateurs essayent surtout de provoquer dans les foules des
mouvements qui, par contagion mentale, s’étendent ensuite rapidement.
Il suffit, du reste, pour arrêter de tels mouvements, de provoquer une
agitation contraire. On peut en donner comme exemple la façon dont fut
combattue une manifestation projetée en Italie, par les socialistes,
dans le but de déchaîner une grève générale:
«Il a suffi que deux jeunes gens, place Colonna, eussent brandi un
drapeau en criant: Vive l’Italie!» pour que des centaines de personnes
se réunissent autour du drapeau tricolore, en criant: «Vive le roi!
Vive l’Italie victorieuse!»
«Le groupe de manifestants est devenu bientôt un fleuve d’hommes, et
des milliers de citoyens, ayant à leur tête des officiers et des
soldats, ont formé un cortège.»
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Nous avons à plusieurs reprises montré comment, durant la guerre, les
Allemands tentèrent les plus grands efforts pour répandre le bolchevisme
en France, sachant qu’il leur avait déjà permis de désagréger la Russie.
Certains procès retentissants ont montré la force de cette propagande et
ses résultats. Elle aboutit aux mutineries militaires du commencement de
1917.
La victoire éloigna ce danger, mais ne l’a pas fait disparaître. Le
bolchevisme est une des armes qui restent à l’Allemagne et pendant
longtemps elle en usera.
Un auteur germanophile écrivait dans le _Politiken_ de Copenhague
(10-9-1918) un article sur les conséquences de la propagande
bolcheviste, dont quelques passages montrent bien les idées répandues
actuellement en Allemagne:
«Dans quelques années, dit-il, la situation dans tous les pays
belligérants sera la même: nous nous trouverons alors dans un chaos
qui rappellera l’état actuel de la Russie. C’est le bolchevisme qui se
répand dans l’univers; les capitalistes seront supprimés, les
gouvernements feront faillite et l’administration des États et des
villes tombera entre les mains des Conseils d’ouvriers. Une lutte
terrible pour les vivres éclatera entre les habitants des campagnes et
des villes et en fin de compte n’auront quelque chose à manger que
ceux qui seront le mieux armés et qui seront les plus cruels.»
La force possible du bolchevisme en France tient à ce qu’il traduit,
comme je l’ai fait remarquer, les aspirations d’un grand nombre de
socialistes. Ces derniers s’imaginent qu’il permettra au monde «d’être
reconstitué sur des bases internationales nouvelles».
Les discours d’aussi incorrigibles rêveurs justifient cette assertion
attribuée à Lénine: «Sur cent bolchevistes, il y a un théoricien,
soixante imbéciles et trente-neuf scélérats.»
Le théoricien est le plus redoutable de la série parce qu’étant
convaincu il a la force que donne toujours une croyance.
Ce sont surtout les théoriciens qui essaient de propager chez nous le
bolchevisme, au moyen des journaux à leur service. Pour espérer que
cette propagande reste inefficace, il faudrait bien peu connaître l’âme
des foules.
«Le bolchevisme, écrivait le _Journal de Genève_, a gagné des millions
à la solde de l’impérialisme allemand et dans le pillage de la Russie.
Ces millions il les dépense aujourd’hui dans le monde entier pour
fomenter une révolution générale, en faveur de l’impérialisme
prolétarien. Partout il envoie des émissaires dont les portefeuilles
sont bourrés de billets de banque et les porte-monnaie garnis d’or.
Partout il agit. Partout il agite. Partout il organise des comités,
cadres des futurs soviets.»
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Les très réels et fort dangereux progrès du bolchevisme étonnent les
personnes peu familiarisées avec l’étude des croyances, et ignorant, par
conséquent, je le rappelle encore, que l’absurdité d’une croyance n’a
jamais nui à sa propagation. Le serpent, le bœuf, le crocodile et autres
animaux ont eu des millions d’adorateurs. Les divinités exigeant des
sacrifices humains furent innombrables. Il semblait tout naturel aux
guerriers d’Homère qu’un roi immolât sa fille pour obtenir des dieux un
vent favorable à leurs vaisseaux.
Le mystique, l’affectif et le rationnel appartiennent à des cycles
psychologiques trop différents pour se pénétrer jamais. L’histoire des
croyances et de leur propagation est impossible à comprendre sans cette
capitale notion.