L’enquête sur les résultats du communisme.
Le communisme bolcheviste se considère comme l’application intégrale du
socialisme. Il était donc fort intéressant d’étudier soigneusement les
résultats d’une pareille expérience.
On ne saurait donc trop remercier les 136 députés auteurs d’une
proposition «tendant à inviter le gouvernement à constituer une
commission extra-parlementaire chargée d’étudier les méthodes et les
résultats économiques et sociaux du bolchevisme».
Cette proposition se trouve précédée d’un très long et très détaillé
rapport où sont étudiés, en s’appuyant presque exclusivement sur les
publications bolchevistes, les résultats déjà obtenus.
Les auteurs de ce remarquable travail font d’abord observer que les
problèmes d’organisation sociale sont actuellement dominés par deux
formules contraires.
L’une, la formule individualiste, cherche la solution des questions
sociales dans la liberté. Le meilleur rendement économique serait
obtenu, suivant elle, en laissant à l’individu sa libre initiative.
A la formule individualiste s’oppose la formule socialiste, qui prétend
organiser une société où la production et la répartition des richesses,
au lieu d’être abandonnées à l’initiative individuelle, seraient régies
par l’État.
Cette absorption étatiste constitue ce que les partisans de la doctrine
appellent la socialisation des moyens de production, de transport et
d’échange.
C’est ce nouveau régime qui vient d’être expérimenté sur une vaste
échelle en Russie pendant deux années.
* * * * *
Avant d’examiner les résultats officiels, déjà résumés dans le précédent
chapitre, répétons encore que le bolchevisme, comme le proclament ses
défenseurs, ne représente que la stricte application du marxisme
allemand adopté par la presque totalité de nos socialistes. Il reste
distinct du syndicalisme, doctrine inconciliable, aux yeux des
bolchevistes, avec le communisme et la dictature du prolétariat.
Un peu déconcertés par les résultats du terrorisme russe, quelques
socialistes français essayèrent de soutenir que les bolchevistes avaient
mal interprété le marxisme. Il a été facile de leur répondre que ses
principes étaient trop clairs pour qu’on puisse les mal comprendre. La
dictature du prolétariat, la suppression du droit de propriété privée,
la socialisation de l’industrie, la gestion ouvrière, etc., constituent
des dogmes limpides, acceptés par tous les socialistes. C’est, du reste,
un descendant même de Karl Marx, qui a déclaré que les maîtres actuels
de la Russie, Lénine et Trotzki, sont de purs marxistes.
La doctrine socialiste de la dictature du prolétariat se trouve réalisée
par les bolchevistes au moyen d’assemblées locales d’ouvriers, dites
soviets. Elles sont élues au suffrage universel, mais les bourgeois et
les paysans aisés s’en trouvent exclus.
Les soviets locaux nomment des délégués qui constituent d’autres
soviets. Tous les trois mois, un congrès des divers soviets de Russie se
réunit pour examiner les rapports des commissaires du peuple.
Pratiquement, ces assemblées n’exercent aucune influence. Les seuls
maîtres réels restent les dictateurs suprêmes. Ils dissolvent
immédiatement les soviets qui leur font de l’opposition. Quand, par
hasard, l’opposition est trop vive, les dissidents sont fusillés
sommairement.
* * * * *
Les documents publiés par les bolchevistes, et reproduits dans le
rapport que je résume, montrent avec quelle rapidité le régime
communiste a désorganisé la Russie. Mines, usines, chemins de fer, etc.,
tout s’effondra en quelques mois.
Les chemins de fer, qui, en 1914, donnaient un revenu de 1.700.000
roubles, ont présenté, en 1918, un déficit de 8 milliards.
Mêmes résultats pour toutes les industries nationalisées. Sous le régime
de la socialisation, les recettes atteignant à peine la moitié des
dépenses, il fallut fermer le plus grand nombre des usines.
La désorganisation ainsi produite a été reconnue par les bolchevistes
eux-mêmes. C’est ainsi que leur commissaire aux finances écrit:
«La confiscation systématique de l’industrie a détruit tout l’appareil
du crédit. Les capitalistes avaient de l’organisation. Ils savaient
faire marcher l’économie populaire.»
On ferait bien, confesse avec résignation le commissaire bolcheviste,
«de solliciter les plus actifs d’entre les bourgeois». C’est, comme je
l’indiquais dans un précédent chapitre, à cette sollicitation qu’a fini
par se résigner Lénine.
* * * * *
La désorganisation générale qu’engendra la nationalisation de
l’industrie a été vite accrue par le contrôle des ouvriers, très réclamé
aussi de nos syndicalistes.
L’organe officiel du gouvernement bolcheviste, les _Izvestia_, est
obligé de reconnaître la faillite du système. Il le qualifie
«d’incompréhension totale des nécessités de la production industrielle,
de dissolution complète de l’économie».
Même les usines les plus indispensables, celles consacrées notamment à
la fabrication des métaux, ont dû fermer. Les rares hauts fourneaux
fonctionnant encore sont à marche réduite. La grande usine de cotonnade
de Moscou, qui occupait autrefois 20.000 ouvriers, n’en emploie plus
maintenant 500.
A Pétrograd, sur les 400.000 ouvriers occupés au moment de la
révolution, les deux tiers ont disparu.
Les prolétaires eux-mêmes finissent par reconnaître la faillite des
doctrines socialistes qui prétendaient réaliser leur bonheur.
Une délégation des partis ouvriers social-démocrates et
social-révolutionnaires a publié l’appel suivant:
«Notre vie est devenue intolérable, les fabriques chôment, nos enfants
meurent de faim; au lieu de pain, les affamés reçoivent des balles; le
droit de parler, d’imprimer, de s’assembler n’existe plus. Il n’y a
plus de justice, nous sommes gouvernés despotiquement par des hommes
en qui nous n’avons plus aucune confiance depuis longtemps, qui ne
connaissent ni loi, ni droit, ni honneur, qui nous ont trahis et
vendus pour conserver le pouvoir. Ils nous ont promis le socialisme et
ils n’ont fait qu’anéantir notre économie populaire par leurs
expériences insensées. Au lieu du socialisme, nous avons des fabriques
vides, des hauts-fourneaux éteints, des milliers de sans-travail. La
guerre civile dévaste le pays, les champs ne sont pas encore
ensemencés...»
Il ne reste même plus aux infortunés ouvriers la possibilité de se
mettre en grève. A la moindre tentative, ils sont fusillés en masse.
Le sort des paysans est aussi misérable. Des bandes de gardes rouges,
envoyées dans les campagnes pour réquisitionner les grains, sont obligés
de livrer bataille aux moujiks qui se défendent à main armée et refusent
les billets de banque communistes.
* * * * *
En présence de tels résultats, les rares socialistes ayant réussi à
conserver quelque liberté de jugement en arrivent à douter fortement de
leurs doctrines. Voici comment s’exprime un des théoriciens marxistes
allemands les plus connus, Karl Kautsky:
«La tâche la plus importante des temps modernes, c’est de produire, et
l’on verra si c’est le système capitaliste ou si c’est le système
socialiste qui dans tous les domaines produira le mieux et le plus.
Or, jusqu’ici, la révolution russe a perdu le procès. Elle n’a su que
ruiner la grande industrie, désorganiser le prolétariat et renvoyer
dans les campagnes les ouvriers des villes. Le seul résultat positif
de l’activité bolcheviste est la création d’un militarisme nouveau.»
Les leçons à tirer de l’expérience russe apparaissent nombreuses. La
plus claire est qu’un despote absolu peut bien détruire une société,
mais reste impuissant à la reconstruire.
Le régime bolcheviste ne parvint à se maintenir en Russe qu’au moyen
d’une armée richement payée, commandée en partie par des officiers
allemands fort heureux de contribuer à prolonger un désordre dont ils
espèrent voir leur pays profiter un jour. C’est en effet, vers
l’Allemagne que la Russie se tournera fatalement quand elle voudra
sortir de l’anarchie et se reconstituer.
* * * * *
On pourrait se demander, après l’exposé qui précède, pourquoi les 136
députés dont j’ai résumé le rapport, crurent nécessaire de solliciter du
gouvernement une Commission «chargée d’étudier les méthodes et les
résultats économiques et sociaux du bolchevisme».
Évidemment, les signataires de ce rapport savaient fort bien ce qu’il
fallait penser du bolchevisme. Le but de leur demande fut sans doute
d’attirer l’attention générale sur les résultats de la première
application des théories marxistes restées, on le sait, l’évangile de
nos socialistes. Ces derniers ne cessent de réclamer, eux aussi, la
dictature du prolétariat et la socialisation des moyens de production.
Il était donc utile de bien connaître les résultats obtenus en Russie
sous l’influence de ces doctrines.
Renseigner le public est d’autant plus indispensable que le bolchevisme
se propage dans tous les pays au moyen d’une légion d’agents à la solde
des dictateurs russes. De nombreux journaux populaires sont entretenus
par eux. L’argent pillé chez les particuliers et dans les banques permet
d’alimenter cette propagande.
Elle a créé au bolchevisme de nombreux adeptes, non seulement dans la
classe ouvrière, mais aussi dans des milieux qu’on n’aurait pas cru
d’une réceptivité mentale si facile. Au dernier Congrès fédéral des
syndicats d’instituteurs, le rapporteur estimait que _les révolutions
russes et hongroises font de la bonne besogne_». Un autre instituteur a
parlé en faveur «de la dictature du prolétariat», qu’il considère comme
une nécessité historique inéluctable».
Une telle incompréhension des réalités montre à quel degré de cécité
mentale conduisent certaines croyances imposées en bloc par contagion
aux esprits faibles.
* * * * *
En dehors de ses principes économiques dont l’expérience russe a montré
l’inanité, le bolchevisme s’appuie sur des supports psychologiques
d’ordre sentimental et mystique dont la puissance fut toujours
prépondérante.
Il sut trouver des formules concrètes pour justifier certains sentiments
qui, jadis, ne s’avouaient guère.
La mentalité dite bolcheviste, se caractérise, surtout, je l’ai déjà
fait observer, par une haine envieuse de toutes les supériorités, aussi
bien celle de la fortune que celle de l’intelligence.
Sous ses apparences démocratiques trompeuses, le bolchevisme est le
contraire de l’égalité démocratique. Il ne souhaite de détruire les
anciennes hiérarchies sociales que pour les rétablir en sa faveur, grâce
à la dictature du prolétariat.
Aux yeux des meneurs socialistes, une telle dictature apparaît comme une
féodalité nouvelle instituée à leur profit.
Cette féodalité constitue un rêve très flatteur pour la vanité des
incapables, puisqu’elle leur assurerait le passage d’une situation
subalterne à une situation souveraine. Dans ce mot magique «dictature du
prolétariat», tous les médiocres entrevoient une ère nouvelle où, de
subordonnés ils deviendraient chefs et pourraient tyranniser durement
les anciens maîtres.
La mentalité bolcheviste est aussi vieille que l’histoire. Le Caïn de la
Bible avait déjà une âme bolcheviste. Mais c’est de nos jours seulement
que cette antique mentalité a rencontré une doctrine politique pour la
justifier. Tel est le motif de sa propagation rapide qui vient saper les
anciennes armatures sociales.
En dehors de l’esprit de révolte, d’indiscipline, de jalousie et de
haine, la mentalité bolcheviste se révèle par une foule de petits faits
d’observation journalière. Ils sont analogues à celui que relatait un
journal suisse sur la décision des autorités socialistes d’une grande
ville d’accorder 6.000 francs de traitement aux balayeurs et 3.000
francs seulement aux ingénieurs.
* * * * *
La dictature du prolétariat exigée par la mentalité bolcheviste pourra
produire bien des ravages, détruire les plus stables civilisations, mais
elle sera toujours dominée, finalement, par la puissance de
l’intelligence.
Dans l’évolution actuelle du monde, le rôle de la capacité est destiné à
devenir beaucoup plus important encore qu’il ne l’était jadis.
Au moyen âge, le baron féodal et son serf différaient fort peu en
instruction et en intelligence. A cette époque, l’égalité aurait donc pu
être établie facilement entre les hommes.
Aujourd’hui, elle est devenue impossible. Loin de tendre vers l’égalité,
les cerveaux humains se différencient de plus en plus. Entre le simple
matelot et son capitaine, entre l’ouvrier et l’ingénieur qui le dirige,
les dissemblances n’ont fait que s’accentuer avec les progrès de la
technique.
Une révolution peut bien, comme en Russie, décréter que le matelot
commandera au capitaine et l’ouvrier à l’ingénieur. Autant vaudrait
décider qu’un homme n’ayant jamais entendu une note de musique sera
capable de diriger un orchestre.
Il est curieux de constater que le besoin d’égalité d’abord, de
dictature ensuite, se soient précisément développés au moment où les
progrès de la science et la complication croissante de la civilisation
rendaient la réalisation d’un tel rêve impossible.
Avec les formidables difficultés de la technique moderne, le défaut de
capacité mène à une ruine rapide. L’expérience russe l’a surabondamment
prouvé.
Ses résultats ont montré ce que devient un pays gouverné par
l’incapacité. La Révolution communiste russe n’a fait que remplacer
l’absolutisme d’en haut par la tyrannie d’en bas. Ses dirigeants
adoptèrent simplement le régime tzariste en l’exagérant. Leur police est
plus despotique qu’elle ne l’avait jamais été. La bureaucratie encore
plus compliquée que celle de l’ancien régime, la liberté de la presse
beaucoup moindre qu’autrefois puisqu’il n’en reste aucune trace.
En attendant l’heure, probablement lointaine, où seront tenues pour
évidentes les vérités que je viens de formuler, le bolchevisme grandira
encore, attirant l’immense légion des inadaptés: professeurs mécontents,
travailleurs médiocres, primaires envieux, c’est-à-dire le bloc
formidable des vanités, des incapacités et des haines dont le monde est
rempli.
Ajoutons encore à cette armée celle des esprits faibles et indécis ne
pouvant se passer d’une foi pour orienter leurs vacillantes pensées.
Dès que de tels esprits sont subjugués par un dogme, aucune expérience,
aucun raisonnement ne saurait les détourner de leur foi. Ils restent
alors enfermés dans ce cycle magique de la croyance dont les lois
spéciales sont fort étrangères à celles de la logique rationnelle.
Sans une étude approfondie de ces lois on ne saurait comprendre l’action
des grands mouvements religieux comme le Bouddhisme et l’Islamisme
jadis, le Bolchevisme aujourd’hui, qui, à certaines époques, viennent
bouleverser le monde.
L’intelligence a progressé dans le cours des âges mais les sentiments
n’ont guère varié. L’humanisme moderne est menée par les mêmes
illusions, les mêmes rêves que toutes les humanités antérieures. Les
puissances mystiques n’ont pas cessé de nous asservir.
La raison a grandi, les temples ont été remplacés par des laboratoires
où règne la pensée pure, mais la rigide raison reste sans prestige sur
l’âme des multitudes. Les seuls maîtres qu’elles écoutent toujours sont
ces éternels tribuns, créateurs des miracles qui remplissent l’histoire.
* * * * *
L’expérience bolcheviste est une de celles qui montrent le mieux combien
les buts atteints par les guerres et les révolutions peuvent différer
des buts poursuivis. La Révolution russe triompha en promettant la paix
et actuellement la Russie est en guerre avec tous ses voisins. Elle
voulait supprimer le militarisme et n’a réussi qu’à établir un régime
militaire plus dur que tous les régimes antérieurs. Elle voulait
supprimer le droit de propriété et a seulement fini par créer la
propriété individuelle chez un peuple qui n’avait encore connu que la
propriété collective.