Raisons psychologiques de la débâcle allemande.
§ 1.--Surprise générale produite par la débâcle allemande.
Toutes les causes de la défaite allemande ne sont pas nettement
déterminées encore. Il s’écoulera sans doute bien des années avant
qu’elles soient définitivement éclaircies.
La débâcle germanique constitua pour beaucoup d’Allemands aussi bien
d’ailleurs que pour les Alliés et les autres peuples, un des plus
incompréhensibles événements de l’histoire.
Les explications fournies par le _Livre Blanc_ que publia le
gouvernement allemand ne contribuent guère à l’éclairer. Elles montrent
seulement l’importance du rôle des facteurs psychologiques dans l’issue
de la grande guerre.
C’est en raison de cette influence des éléments psychologiques que nous
croyons pouvoir écrire quelques pages sur un sujet dont l’étude semble
réservée aux écrivains militaires.
* * * * *
On se rend compte à quel point la défaite allemande était difficile à
prévoir en relisant les discours des hommes d’État les plus éminents,
peu de jours seulement avant l’armistice. Ils montrent combien demeurent
parfois imprévisibles des événements fort prochains.
Parmi ces discours, un de ceux qui prouvent le mieux cette imprévision,
fut prononcé le 23 octobre 1918, c’est-à-dire dix-huit jours avant
l’armistice, par un des hommes alors les mieux documentés de l’univers,
M. Balfour, ministre des Affaires Étrangères anglais. Il disait:
«_La fin de la guerre n’est pas encore en vue._ Nous n’avons pas lieu
de supposer que nos ennemis vont, du moins les plus formidables
d’entre eux, se désagréger devant la force morale et matérielle des
puissances associées.»
La surprise de ce ministre fut naturellement très grande lorsque,
quelques jours plus tard, l’ennemi s’avoua spontanément vaincu. Son
étonnement se traduisit dans les termes suivants:
«Je ne crois pas que dans l’histoire du monde il y ait eu un
changement aussi foudroyant, aussi important dans la fortune de la
guerre que celui qui s’est produit entre mars et octobre.»
En France il nous restait également bien peu d’espérance. La veille même
de la débâcle allemande nous avions presque perdu tout espoir de succès.
«Le soir du 29 mai 1918, écrit un de nos brillants historiens M.
Madelin, la victoire future de l’Entente eût paru hypothèse folle même à
nos meilleurs amis.» Paris était sérieusement menacé. Jamais l’Allemagne
n’avait paru plus près d’un triomphe définitif.
Ces citations ne montrent pas seulement combien la défaite allemande fut
imprévue. Elles indiquent aussi à quel point nous étions mal renseignés
sur l’état des armées ennemies. Notre manque de documentation à ce sujet
est même singulier. Dès le 14 août, en effet, on le sait aujourd’hui,
Ludendorff avouait à l’empereur que la guerre était perdue.
* * * * *
Les événements du début de l’année 1918 révèlent avec quelle rapidité la
victoire changea de camp.
La transformation opérée en quelques mois fut vraiment prodigieuse
puisqu’une série de défaites désastreuses pour les Alliés se termina par
leur éclatant triomphe. Quelques lignes suffiront à rappeler ces
immortelles pages de notre histoire.
Depuis le 21 mars 1918, les Allemands nous ayant déjà deux fois surpris
nous avaient infligé de durs revers. Le 27 mai, nous fûmes surpris
encore, au Chemin des Dames, c’est-à-dire d’un côté où leur présence
n’était même pas soupçonnée. Ils nous y furent près de 100.000
prisonniers et s’emparèrent d’un immense matériel de réserve accumulé
dans un secteur que nos chefs jugeaient inviolable.
A la suite de ce succès, la poussée des Allemands devint formidable. Le
27 mai au soir ils franchissent l’Aisne, le 29, ils prennent Soissons,
le 31, ils sont sur la Marne, le 1er juin ils entrent à Château-Thierry.
Paris semblait alors tellement menacé que le gouvernement qui avait déjà
envoyé en province ses grands services se préparait à vider la capitale
de ses habitants. La situation paraissait désespérée.
Elle ne l’était pas, pourtant, puisque cinq mois plus tard l’armée
allemande, forte encore de plus de 1.500.000 hommes, signait une
convention qu’un général ne se résigne à subir que lorsque sa force
combative est entièrement détruite.
Les conditions imposées étaient terribles, en effet, pour le vaincu.
Reddition de la presque totalité de son matériel de guerre, abandon de
l’immense flotte de cuirassés et de sous-marins orgueil de l’Allemagne,
évacuation de l’Alsace qu’on avait juré de ne rendre jamais, acceptation
des garnisons ennemies sur le Rhin, renonciation à toutes les colonies
si lentement et si coûteusement conquises. L’Allemagne qui se croyait
encore au faîte de la grandeur tombait brusquement dans un abîme
d’humiliations.
* * * * *
Des événements aussi prodigieux constitueront une inoubliable leçon pour
les peuples et les rois qui, confiants dans leur force, rêveraient de
nouvelles conquêtes. L’Allemagne se croyait sûre d’un succès complet et
rapide. Son organisation militaire et son armement étaient immensément
supérieurs aux nôtres. Elle avait cent chances contre une d’être
victorieuse et cependant elle fut vaincue.
Il faut donc bien reconnaître que dans les guerres modernes où des
peuples entiers sont aux prises, l’imprévisible peut déjouer les plus
savants calculs. A plusieurs reprises nous côtoyâmes l’abîme où tous les
neutres s’attendaient à nous voir sombrer. Nous n’y sombrâmes pourtant
pas, et l’Allemagne, malgré ses nombreuses victoires, fut finalement
écrasée.
* * * * *
Les lois générales qui régissent le sort des batailles montrent que leur
issue dépend le plus souvent de la valeur et du nombre des soldats, de
la capacité des chefs et de la puissance du matériel.
Mais toutes les prévisions fondées sur ces évidences s’écroulent quand
interviennent certaines circonstances fortuites, dont l’ensemble
constitue ce que notre ignorance qualifie de hasard.
Ces circonstances méritent bien le nom de fortuites car il dépend de
très peu de chose qu’elles se réalisent ou ne se réalisent pas.
La guerre mondiale se trouva précisément remplie de telles
circonstances.
Parmi les événements prouvant à quel point le succès d’une guerre peut
tenir à des circonstances imprévues nous citerons un fait rapporté par
l’amiral anglais Percy Scott[4] qui montre combien la destruction totale
de la flotte anglaise par les Allemands eût été facile.
[4] Fifty years in the Navy.
L’amiral raconte qu’ayant visité, en novembre 1914, à Scapa Flow où
était réunie toute la flotte anglaise, l’amiral Jellicoë commandant
cette flotte, ce dernier lui déclara que rien ne la protégeant elle
pouvait être entièrement détruite en une nuit par quelques sous-marins.
Il est tout à fait incompréhensible, fait remarquer Percy Scott, que
notre flotte n’ait pas été anéantie. La seule explication possible est
que les Germains «ne pouvaient pas croire que nous fussions assez fous
pour placer nos vaisseaux dans une position où ils pouvaient être
facilement attaqués par des sous-marins». Deux espions leur avaient bien
signalé cette absence de défense, mais une telle déclaration parut si
invraisemblable que les espions furent soupçonnés de trahison et
fusillés immédiatement. Deux autres ensuite envoyés déclarèrent, pour
éviter le sort de leurs camarades, que la flotte anglaise était aussi
bien abritée que la flotte allemande dans le canal de Kiel. Les
Allemands renoncèrent alors à tenter une destruction qui leur eût été si
aisée et eût mis fin rapidement à la guerre. La révélation de cette
situation, ajoute l’amiral, «sera sans doute la plus amère des pilules
que les Germains aient jamais eu à avaler».
On pourrait citer encore, parmi les circonstances fortuites ayant joué
leur rôle dans l’issue de la guerre, le fait qu’elle eût été, sans
doute, prolongée de beaucoup, si le général Mangin avait, comme je le
raconte plus loin, suivi le conseil qu’on lui donnait de ne pas
continuer son offensive.
Ces possibilités diverses et celles résultant des alliances que nous
valurent les maladresses psychologiques des Allemands, montrent une fois
de plus le peu de valeur de la théorie du fatalisme historique. Ce sont
nos incertitudes et nos ignorances qui créent les prétendues fatalités
dont nous sommes ensuite victimes.
§ 2.--Causes attribuées par les Allemands à leur défaite.
L’armée et la nation constituèrent chez tous les peuples, pendant la
guerre, deux éléments réagissant constamment l’un sur l’autre.
Il est visible que le peuple russe fléchit avant que ses armées eussent
été détruites, mais pour l’Allemagne on ne sait pas encore nettement qui
céda le premier, de l’armée ou du peuple.
Les chefs des troupes impériales prétendent que ce sont les plaintes du
peuple qui démoralisèrent l’armée, mais d’autres écrivains assurent au
contraire que c’est la démoralisation des soldats qui entraîna celle de
la nation.
Autant qu’on en peut juger aujourd’hui d’après les plus récents
documents, il semble bien qu’à un certain moment le moral des généraux
et de l’armée allemande se trouva fort déprimé. A l’appui de cette
hypothèse se trouve la dépêche d’Hindenburg télégraphiant au moment de
la discussion des projets de paix devant le Reichstag: «qu’il ne pouvait
plus tenir ses troupes, qu’elles lui échappaient et que sans un
armistice, il serait forcé de capituler avec l’armée entière».
Cette mentalité ne fut pas seulement celle du dernier moment puisque,
dès le 1er octobre, Ludendorff déclarait:
«Nous sommes dans une situation terrible; à chaque instant, la rupture
du front peut se produire.»
Armées fatiguées, généraux démoralisés, indignation d’un peuple déçu
dans toutes ses espérances, telles semblent bien avoir été les causes de
la débâcle.
Les polémiques des écrivains allemands restent cependant assez
contradictoires. Le colonel Bauer, ami et compagnon de Ludendorff,
déclare que: «La troisième et dernière offensive fut un échec, parce que
Ludendorff avait sacrifié ses meilleures troupes en d’inutiles
offensives.»
Dans la _Frankfurter Zeitung_ du 26 janvier 1919, le commandant Paulus
écrit:
«Dire que l’intérieur est seul cause de la défaite et seul a forcé
Ludendorff à demander au chancelier d’engager des négociations en vue
d’un armistice immédiat, n’est pas exact. A la fin de septembre 1918,
l’armée allemande était déjà en retraite sur la ligne de résistance
Anvers, Bruxelles, Namur, Thionville et Metz. Ce n’est donc pas le
front intérieur mais le haut commandement allemand qui, par manque de
capacités et de volonté est responsable de l’effondrement.»
En fait, les résultats des guerres modernes sont dus à une série de
causes diverses qu’il faut étudier séparément pour saisir le rôle de
chacune d’elles. Essayons de le faire maintenant.
§ 3.--Causes diverses contribuant à déterminer l’issue d’une guerre.
_Rôles de l’esprit offensif et de l’esprit défensif._--A en juger par
les enseignements de la dernière guerre, on pourrait dire de l’offensive
ce qu’Ésope disait de la langue qu’elle est la meilleure et la pire des
choses. L’esprit d’offensive causa nos premières défaites, mais il nous
valut aussi nos définitifs succès.
L’esprit d’offensive ne cessa d’animer nos chefs au début de la campagne
lorsque la victoire leur semblait assurée. Il représentait alors la
doctrine de l’École de guerre.
Cette doctrine perdit bientôt son prestige à la suite de défaites
répétées. Elle le perdit même au point que, malgré la supériorité de nos
effectifs, nous demeurâmes immobilisés quatre ans devant les Allemands
qui eux-mêmes voulant terminer leurs opérations en Russie avant de nous
attaquer, restaient sur la défensive. Le principe de l’inviolabilité des
fronts avait fini, je l’ai déjà fait remarquer, par devenir un dogme
dans l’esprit de nos généraux.
Le fait que l’esprit d’offensive n’est qu’un des divers éléments dont
l’ensemble permet de triompher se prouve par l’insuccès des Allemands
dans leurs trois dernières grandes attaques, notamment celle du 27 mai
1918, qui après avoir conduit Ludendorff jusqu’à la rive gauche de la
Marne, se termina par un échec.
Le moral du soldat se trouve évidemment stimulé par l’offensive et
déprimé par la défensive. Mais il est plus déprimé encore par une
offensive malheureuse.
C’est précisément ce qui arriva en 1914, au début de la campagne. Les
Allemands, connaissant la doctrine de notre état-major, savaient que
nous attaquerions et qu’en se retirant ils nous attireraient à leur
poursuite sur des champs de bataille aménagés par eux, à Sarrebourg et à
Morhange notamment. Ils y obtinrent en effet, des victoires signalées.
L’offensive représente en réalité une force morale qui doit s’appuyer
sur des forces matérielles suffisantes et dirigées habilement. Mal
préparée, les pertes seront d’autant plus élevées que l’esprit
d’offensive des soldats aura été plus énergique. Nous en fîmes maintes
fois l’expérience malheureuse pendant la guerre.
En résumé, la suprématie du feu et celle des combinaisons tactiques
semblent des conditions préalables du succès de l’offensive. Si nos
pertes de combattants furent aussi énormes, c’est que les Allemands
gardèrent presque toujours la suprématie de l’artillerie.
_Rôle de divers éléments psychologiques: idéal, confiance, surprise,
etc._--A côté de l’esprit d’offensive il existe encore certains éléments
psychologiques: idéal, surprise, unité de commandement, etc., que nous
avons étudiés déjà, dont l’influence est incontestable, mais à la
condition qu’elle soit combinée avec d’autres facteurs.
Aussi peut-on dire que le président Wilson a fortement exagéré en
parlant de «l’irrésistible force spirituelle de l’armée des États-Unis,
laquelle a terrifié l’ennemi».
La puissance de cette force morale fut grande assurément, mais elle eût
été bien faible sans un appui matériel.
La confiance représente un autre élément psychologique d’une portée
considérable.
Considérable, mais également très insuffisante à elle seule et, parfois
même, dangereuse. Au début de la campagne nos généraux se croyaient sûrs
de la victoire et cette confiance contribua à nos premiers revers. Les
généraux allemands possédaient une confiance aussi forte et elle
entraîna successivement leurs succès et leur défaite.
Dans une interview, le maréchal Foch déclarait qu’il n’avait jamais
douté de l’issue de la guerre: «A la guerre, ajoutait-il, c’est celui
qui doute qui est perdu. On ne doit jamais douter.»
Assurément, mais les Allemands eux non plus ne doutaient pas du succès
et cela ne les a pas empêchés d’être écrasés.
_Rôle du nombre des combattants._--Le nombre des combattants a une
importance évidente, mais non prépondérante cependant puisque, pendant
plusieurs années, les effectifs de l’Entente, aussi bien sur le front
français que sur le front russe, dépassèrent fortement ceux des
Allemands et que nous ne pûmes alors ni les repousser ni même obtenir de
succès partiels importants.
Si, malgré l’infériorité de leur nombre, les Allemands furent souvent
victorieux, c’est qu’ils nous restaient fort supérieurs par leur
artillerie, par leurs procédés de fortification de campagne et par
beaucoup d’initiative.
Longtemps, nous crûmes le nombre des hommes plus important que celui des
canons. Cette coûteuse erreur contribua fortement à la perte de quatorze
cent mille hommes sur les trois millions de soldats environ que, par un
effort gigantesque, nous avions amenés sur le front.
La confiance dans la puissance du nombre qui exerça une véritable
fascination sur notre conduite de la guerre, continue à intervenir
encore dans l’interprétation de ses résultats.
Suivant plusieurs écrivains militaires, les Allemands ayant engagé
toutes leurs forces au cours des grandes offensives de mars, avril et
mai, n’auraient plus gardé de réserves disponibles tandis que nous en
possédions. D’où leur défaite.
En réalité, au 1er juillet 1918, l’ennemi avait encore en France plus de
quinze cent mille hommes, disséminés, il est vrai, sur un front beaucoup
trop étendu, ce qui le rendait faible partout.
Il était, dès lors, probable que des attaques en masse sur plusieurs
points briseraient ce mince cordon. Mais il fallait, pour y arriver, que
nous nous décidions à multiplier nos offensives de divers côtés. Or, les
Allemands n’avaient aucune raison de supposer que nous les
multiplierions puisque pendant quatre ans nous n’avions jamais osé
tenter une telle opération. Toutes nos attaques antérieures n’avaient
eu, en effet, pour but que des objectifs très limités.
C’était la doctrine du haut commandement. Ce ne fut pas heureusement
celle du maréchal Foch quand il devint le maître, mais il rencontra
beaucoup de résistance à l’exécution de ses ordres.
Le général Mangin rappelle, dans une interview publiée par _Le Matin_,
qu’avant son attaque du 18 juillet, il était invité à la prudence.
--«Faites attention, me disait-on; allez-y doucement et n’occupez que
des positions où vous puissiez passer l’hiver.»
Les premières avances ayant réussi au delà des espérances, il était
clairement indiqué de les continuer de proche en proche sur tout le
front. Ce ne fut pas sans hésitation, pourtant, que cette offensive
générale se réalisa. Dans l’interview citée plus haut, le même officier
raconte qu’on lui ordonna de l’arrêter, alors même que l’ennemi reculait
de toutes parts. L’intervention du généralissime Foch fut nécessaire
pour lui permettre de continuer.
On peut considérer comme probable, aujourd’hui que si l’emploi habile
des réserves joua un certain rôle dans la débâcle finale des Allemands,
ce rôle ne fut nullement prépondérant.
Le facteur vraiment capital, fut d’avoir su profiter d’une attaque
heureuse jetée sur le flanc de l’assaillant pour continuer une série
ininterrompue de coups vigoureux sur toute l’étendue de la ligne.
_Influence de l’expédition d’Orient._--Nous voici arrivés à une des
causes de la défaite allemande, que n’invoquent guère les écrivains
militaires français ou étrangers, mais qui, cependant, est peut-être, de
toutes les influences énumérées jusqu’ici, une des plus importantes.
L’abandon de la lutte par les Bulgares et les Turcs, à la suite de nos
succès en Orient, exerça, en effet, une démoralisante action sur
l’esprit des généraux allemands et aussi de la population.
Turcs et Bulgares étant hors de cause, et les troupes autrichiennes en
retraite les routes de Vienne et, par conséquent, celles de l’Allemagne
se trouvaient ouvertes.
L’idée que les Français ravageraient à leur tour les provinces
allemandes comme nos départements avaient été ravagés sembla si
effrayante aux Germains, qu’une paix quelconque fut jugée préférable et
c’est pourquoi, sans doute, ils mirent tant de hâte à solliciter un
armistice, malgré la dureté des conditions imposées.
On voit à quel point fut heureuse l’initiative, si combattue en France,
par beaucoup d’hommes politiques et par notre grand état-major, d’une
expédition à Salonique. Elle ne servit à rien pendant plusieurs années,
mais au dernier moment, quand un chef énergique remplaça le général
temporisateur qui la dirigeait, elle devint la cause indirecte de notre
victoire en Occident.
Si même nous avions attendu seulement quelques semaines avant d’accorder
l’armistice, nous aurions pu le signer à Berlin, ce qui eût été d’une
bien autre portée morale que de le signer sur notre propre territoire.
Les Allemands n’auraient pu alors soutenir qu’ils n’avaient pas été
militairement vaincus.
* * * * *
L’esquisse qui précède, montre de quels problèmes se trouve hérissée
l’histoire de la grande guerre.
Notre exposé, bien que confiné surtout dans le domaine de la
psychologie, a fait voir quelles incertitudes enveloppent les faits en
apparence les plus faciles à connaître.
Dans les événements historiques, les moindres parcelles de vérité sont
entourées de nuages qui les rendent bien difficilement accessibles. Les
mêmes faits se trouvent transformés entièrement par les illusions et les
passions de leurs narrateurs.
Nous sortons à peine de la guerre et déjà nous voyons combien sont
contradictoires les récits publiés sur des points essentiels depuis les
origines du conflit jusqu’aux causes de la débâcle germanique.
Ce n’est pas aux hommes d’aujourd’hui qu’il sera donné de connaître
beaucoup de certitudes sur notre grande épopée. En histoire la vérité
est toujours fille du temps. Il a fallu plus de cinquante ans de
recherches pour éclairer les causes de la défaite de Napoléon à
Waterloo.
La vérité ne peut être demandée aux acteurs des grands drames dont ils
furent les héros. Entraînés par les événements ils les subissent et
souvent même ils ne les comprennent pas.
Et c’est pourquoi, en histoire comme en sociologie, c’est le général
surtout et non le particulier qu’il faut s’efforcer d’atteindre. Alors
seulement les horizons se dégagent et, au-dessus des phénomènes
éphémères, apparaît l’engrenage des lois éternelles qui en guident le
cours.