Erreurs crées par la routine et les idées fausses pendant la guerre.
En étudiant les causes de décadence de nos industries, avant la guerre,
nous avons vu qu’elles résultaient de certains défauts de caractère
identiques dans toutes les branches de ces industries.
Les infériorités ainsi constatées par divers observateurs présentent une
telle généralité qu’il semble difficile de les croire spéciales à une
seule catégorie sociale. Il est donc intéressant de chercher si on ne
les retrouve pas également dans les autres professions, la profession
militaire, par exemple.
Si les mêmes défauts se constatent partout nous devrons bien en conclure
qu’ils font partie de ces caractères généraux communs à tous les
individus d’une même race et alors apparaîtra nettement la nécessité
d’étudier les moyens d’y porter remède.
Remarquons tout d’abord deux caractéristiques fondamentales des guerres
modernes: principes directeurs d’une simplicité extrême; réalisation de
ces principes d’une complication formidable. Tel est le résumé de la
stratégie actuelle aussi bien sur terre que sur mer.
La démonstration de la simplicité des conceptions directrices est
vérifiée par le seul énoncé des principes directeurs de la stratégie
maritime anglaise et de la stratégie terrestre allemande pendant la
dernière guerre.
En ce qui concerne l’Angleterre, le concept orientant ses constructions
navales était, suivant l’amiral Fischer: posséder une vitesse supérieure
à celle de l’ennemi et des canons de plus longue portée.
La formule est d’une évidente simplicité, mais que de difficultés dans
sa réalisation! Elle fut cependant obtenue et c’est pourquoi, dans
certains combats de la dernière guerre, des croiseurs cuirassés
allemands furent coulés sans avoir pu toucher une seule fois les navires
anglais, ainsi que le rapporte l’amiral cité à l’instant.
Le principe de stratégie militaire qui guida l’état-major allemand au
début des hostilités présentait les mêmes caractères de simplicité dans
l’énoncé et de difficultés dans la réalisation. Il consistait, suivant
la méthode jadis appliquée par Annibal à la bataille de Cannes, à fixer
l’adversaire sur le front et l’envelopper en l’attaquant par les deux
ailes.
Le général de Falkenhausen pratiquait fidèlement cette méthode lorsqu’il
déploya 44 corps d’armée allemands entre la Suisse et la mer du Nord,
avec avance par les deux ailes, surtout par la droite en Belgique puis
resserrement par le nord de la France que ne protégeait aucune place
forte.
La réalisation de cette manœuvre entraîna l’emploi an première ligne de
toutes les réserves allemandes et la dangereuse nécessité de traverser
la Belgique.
Si pareille méthode échoua ce fut principalement parce que les
Allemands, ne soupçonnant pas la capacité de résistance des Français,
dégarnirent une partie de leur front pour envoyer des troupes en Russie.
C’est du moins l’explication que donne l’ancien général en chef,
Falkenhayn, dans un livre récent.
L’idée première des Allemands était, suivant lui, d’anéantir la
résistance française pour se retourner ensuite contre la Russie. Elle
échoua comme il est dit plus haut parce que les envahisseurs, trop
convaincus de la victoire, prélevèrent à la fin d’août 1914 sur le front
occidental des forces importantes qui leur firent défaut sur la Marne.
Ils furent ensuite guidés par cette idée fausse de rechercher la
décision en Russie et de se borner chez nous à s’immobiliser dans des
tranchées, en attendant sur le front russe un triomphe qui ne pouvait
venir, vu l’immensité du territoire et l’innombrable réserve de soldats
qu’il contenait.
* * * * *
Parmi les défauts psychologiques constatés chez nos dirigeants
militaires, le plus nuisible fut assurément la routine. Elle est
constituée par une certaine paresse de la réflexion et de la volonté qui
rend hostile aux idées nouvelles, aux innovations et conduit à faire
toujours les choses de la même façon.
Quoique semblant parfois engendrer des résultats analogues, la routine
et la persévérance ne sauraient être confondues. La routine venant
surtout d’une inertie de la volonté, porte à réaliser l’action avec un
minimum d’efforts. La persévérance exige au contraire un grand
développement de la volonté et de l’effort. Le Germain est persévérant
et non routinier. Le Russe est routinier, mais non persévérant.
Le routinier s’inspire d’idées qui ne changent plus quand il les a
adoptées, généralement d’ailleurs sans discussion. Pour lui l’idée ne
dérive pas de connaissance raisonnée des choses, mais seulement d’une
croyance acceptée par suggestion ou contagion.
Hostile à toutes les initiatives, la routine crée vite la peur du risque
et la terreur des responsabilités.
Répandue chez les citoyens d’un pays, la routine s’étend bientôt des
gouvernés aux gouvernants. On voit alors cas derniers hésiter devant les
plus petites innovations, nommer, pour éviter les responsabilités, une
foule de commissions et de sous-commissions qui, le plus souvent,
n’aboutissent qu’à des décisions incertaines. Plusieurs journaux ont
rappelé comment, dans le but d’étudier l’utilité du canon léger
d’accompagnement qui rendit tant de services à l’Allemagne, nos
gouvernants nommèrent successivement dix-neuf commissions et
sous-commissions qui, d’ailleurs, n’arrivèrent à aucune décision.
C’est généralement dans les pays routiniers que les partis violents
acquièrent le plus d’influence. Dégagés de routine, aussi bien
d’ailleurs que de principes, ces partis sont les seuls auxquels l’action
soit facile.
Les peuples routiniers, étant peu capables d’évolution, se trouvent
voués aux révolutions. Il arrive toujours, en effet, un moment où, faute
d’avoir su s’adapter progressivement aux changements de milieu, la
nécessité oblige à s’y adapter brusquement et violemment. C’est
l’ensemble des violences qui constitue une révolution.
* * * * *
Ramenant la routine à cet élément essentiel l’influence d’une idée fixe
adoptée par des mentalités hostiles aux changements et un peu dépourvues
d’imagination et de volonté, nous allons montrer maintenant
quelques-unes de ses conséquences pendant la guerre, surtout à ses
débuts.
Sous une suggestion d’origine encore ignorée et dérivant, peut-être, de
l’ancienne réflexion de Moltke sur l’inutilité d’entrer en France par la
Belgique, les grands chefs de notre École de guerre avaient déclaré que
jamais l’Allemagne ne nous envahirait par le nord. Et, comme jadis
Pompée affirmant devant le Sénat que César ne franchirait pas le
Rubicon, l’ayant dit une fois ils le répétaient toujours.
Ils le répétèrent tellement que, sous leur influente, toutes les
forteresses d’arrêt qui protégeaient le nord de la France, y compris
Lille, furent successivement déclassées. Au moment de la guerre, elles
n’avaient plus ni canons, ni munitions, ni soldats pour les défendre.
La même idée fixe fit concentrer toutes nos armées vers l’Est alors que
les Allemands arrivaient par le Nord.
Cette prodigieuse illusion, si justement qualifiée de tragique erreur
par le député Engerand, dans la remarquable étude que publia le
_Correspondant_, fut l’origine d’une surprise qui nous coûta
l’envahissement et la ruine des plus riches départements de la France.
L’idée directrice de notre état-major était si ancrée qu’au moment même
où les Allemands massaient une immense armée sur le nord de la France,
le généralissime raillait, dans sa correspondance, le général Lanrezac
«qui lui signalait l’imminence du danger et dont la douleur était
poignante devant un tel aveuglement».
De cet aveuglement, dû à la ténacité d’une idée fixe chez des esprits
routiniers, il résulta, écrit l’auteur cité plus haut, que «rien
n’arriva comme notre état-major l’avait prévu et rien n’arriva de ce
qu’il avait prévu. Ce fut la surprise sur toute la ligne, le désarroi,
la pagaye».
Rien ne pouvait arrêter l’invasion, car, suivant la judicieuse remarque
de M. Engerand, nous avions laissé «la totalité de la région du Nord
hors de la zone des armées, notre concentration étant établie de Belfort
à Mézières-Givet. Hormis l’état-major français tout le monde voyait
l’offensive allemande par le nord de la Belgique».
Cet état-major était malheureusement trop hypnotisé par sa routinière
illusion pour saisir les réalités. La déroute seule put l’éclairer.
La guerre a fourni de nombreux exemples montrant le danger de la routine
créée par des idées fixes. Le général d’artillerie Gascoin, dans son
livre sur l’_Évolution de l’artillerie_, fait observer qu’en 1914 «le
tir aux grandes distances» était une hérésie condamnée par les
règlements. Il en résulta que nous ignorâmes pendant plusieurs
années--exactement, jusque dans l’été de 1916--la portée de notre 75,
portée qui dépasse 7.000 mètres.
«Ce n’est pas un des moindres phénomènes de cette guerre, au point de
vue psychologique, écrit l’auteur, que cette erreur dans laquelle
vécurent plusieurs milliers d’officiers d’artillerie et de généraux de
toutes armes, sur les propriétés de leur canon principal, pendant
plusieurs années de guerre de tranchée où il fut longtemps le seul à
compter dans les combats journaliers.»
On ignora également pendant plusieurs années l’aptitude du 75 à
bouleverser les tranchées en tirant des obus explosifs sous un fort
angle de chute. Nous nous obstinions au tir rasant qui ne pouvait
naturellement avoir aucune action sur les tranchées.
«Il est nécessaire de noter, pour l’histoire de l’artillerie, et pour
l’histoire de la psychologie, pendant cette guerre, écrit le même
général, que, durant deux années, nos attaques avaient souffert, et
nos ennemis avaient profité de cette méconnaissance de l’aptitude du
75, aux tirs de pilonnage ou de bouleversement des tranchées, de cette
ignorance partielle où nous nous trouvions, où se trouvaient des
milliers d’officiers, des propriétés d’un canon qu’ils pratiquaient
depuis plus de quinze ans!»
Sous l’influence de cette idée fausse de l’inviolabilité des tranchées
on renonça définitivement aux projets de trouées, et les avances furent
limitées à la profondeur d’action supposée du 75, soit environ deux à
trois kilomètres. En raison de notre ignorance de sa portée réelle, on
se bornait le plus souvent à canonner les tranchées ennemies un peu au
hasard. D’où un effroyable gaspillage de munitions. Le général cité plus
haut, évalue le coût de chaque soldat allemand tué à environ 5.000 kilos
de munitions.
«Au point de vue psychologique, il est curieux de constater qu’on se
trouva paralysé, arrêté, par des barrières fictives tout à fait
illusoires qu’on s’était à soi-même imposées en s’interdisant de tirer
au delà de 5.000 mètres le 75, notre seul matériel réellement
nombreux, approvisionné et efficace.»
Sans doute l’expérience aurait dû nous éclairer mais, domine le dit le
général Gascoin: «on était vite arrivé dans cette guerre, au grand
quartier général, à redouter les idées nouvelles.» Il en résulta «une
infériorité générale, sauf en stoïcisme, des soldats et des chefs».
«Voilà pourquoi, conclut l’auteur, cette guerre de tranchée fut sévère
et pourquoi elle fut coûteuse, et voilà pourquoi, au bout de quelques
années d’usure pour nous, sans le renfort américain, elle eût
peut-être apporté la victoire à Ludendorff, s’il n’avait pas cru, au
printemps 1918, devoir tenter la chance décisive dans la guerre de
mouvement.»
Les doctrines de nos grands chefs pesèrent lourdement sur la durée de la
guerre. C’est seulement quand elles furent abandonnées, à la suite de
succès un peu imprévus, que l’heure du triomphe se dessina. Au lieu de
petites actions locales, le généralissime attaqua successivement sur
plusieurs points, c’est-à-dire en menaçant partout, ce qui empêcha
l’ennemi d’amener des renforts sur les positions attaquées comme il le
faisait auparavant. Pour la première fois depuis les débuts de la guerre
nous eûmes alors l’initiative des opérations.
Le passage suivant d’une interview du maréchal Foch semble bien prouver
que le plan d’attaque généralisée ne fut décidé qu’au dernier moment.
«Peu à peu, dit-il, en voyant le succès venir on a étendu le front
d’attaque.»
* * * * *
Les exemples qui précèdent suffiraient à montrer quelles catastrophes
peut provoquer la routinière persistance de certaines idées. Ils ne
furent malheureusement pas les seuls observés au cours de la guerre.
C’est, en effet, à l’influence d’autres idées fixes que semblent dues
les surprises répétées dont nous fûmes victimes pendant les premiers
mois de 1918.
Après trois tentatives infructueuses de trouée (septembre 1915, juillet
1916, avril 1917), notre état-major avait fini par acquérir cette
nouvelle idée directrice que les méthodes de guerre actuelles rendaient
les fronts inviolables. Sans doute, on admettait bien qu’ils pouvaient
être entamés sur une petite profondeur mais au prix de pertes énormes,
sans rapport avec le but obtenu.
Chez les tempéraments routiniers une idée imprévue se fixe difficilement
dans l’esprit, mais quand elle s’y est ancrée tout ce qu’on peut lui
opposer se trouve immédiatement rejeté sans examen.
Du fait que l’inviolabilité des fronts fut admise par l’état-major, il
devait naturellement s’en suivre le relâchement général d’une
surveillance jugée inutile.
C’est ce relâchement qui, sans doute, inspira aux Allemands le plan de
leurs surprises, notamment de celle du Chemin des Dames où nous ne
soupçonnions même pas une attaque possible.
Par des mouvements artificiels, ils arrivèrent d’abord a persuader notre
état-major que l’offensive se ferait fort loin du but visé par eux.
Transporter des troupes et du matériel au point réel du combat sans
attirer l’attention n’était pas aisé. Un correspondant de guerre a
publié sur les procédés employés des détails, identiques d’ailleurs à
ceux donnés par les journaux allemands, qui prouvent quelles
méticuleuses précautions exige la guerre moderne pour rendre possible un
succès.
Les soldats voyageaient par petits groupes la nuit, avec interdiction de
fumer ou d’allumer du feu pour faire cuire leurs aliments. Le jour, les
hommes se dissimulaient dans les bois et aucune troupe, aucune voiture,
aucun canon ne devait se montrer sur les routes.
Pour rendre la surprise plus complète, l’attaque fut seulement précédée
d’un très court bombardement d’obus toxiques. Ayant abandonné leur
grosse artillerie, les armées assaillantes n’étaient accompagnées, en
dehors des mitrailleuses, que de ces pièces assez légères pour être
transportées par les hommes et dont à ce moment nos commissions
discutaient encore l’utilité.
Le succès obtenu par les Allemands mit une fois de plus en évidence la
valeur de certaines qualités telles que l’ordre, la vigilance, la
minutie, jadis tenues pour modestes, mais qui, dans la phase actuelle du
monde, je l’ai montré plus haut, sont indispensables à la prospérité
d’un peuple.
La routine provoquée par l’inertie peut être due également à la pauvreté
des idées. Pas d’initiative possible, en effet, sans idées directrices.
Dans un livre sur les enseignements maritimes de la guerre l’amiral
Davelny fait remarquer que si notre marine a joué un rôle aussi effacé
au cours de la lutte, ce fut justement en raison de l’absence
d’initiative de ses chefs. «Il a manqué l’impulsion de la tête pour
opposer des moyens nouveaux à des méthodes nouvelles.» En cinq ans de
guerre notre marine ne sut prendre aucune initiative. Elle souffrit
aussi du terrible manque d’organisation, constaté dans la plupart de nos
services.
* * * * *
Nous venons de montrer à l’aide d’exemples précis les conséquences de la
routine. Les Allemands, eux aussi, en furent plus d’une fois victimes.
Leur vraie supériorité tint à ce que, grâce à une forte éducation
expérimentale, ils surent rejeter assez vite les théories erronées, quel
que fût le prestige de leurs défenseurs.
En réalité, si les Allemands commirent beaucoup d’erreurs, ce ne fut pas
généralement sous l’influence d’idées fixes mais sous l’impulsion de
sentiments fixes, ce qui n’est pas du tout la même chose.
Parmi les plus actifs de ces sentiments figuraient l’orgueil, le besoin
de domination et le mépris de l’adversaire. A eux furent dues beaucoup
des fautes psychologiques rappelées dans une autre partie de cet
ouvrage.
Mais, je le répète, si les Allemands commirent des erreurs égales aux
nôtres ils surent s’incliner devant les leçons de l’expérience et ne
s’opposèrent jamais aux initiatives créatrices de progrès.
C’est pourquoi, au cours de la campagne, ils évoluèrent toujours
beaucoup plus vite que les Alliés. Nos critiques militaires ont bien dû
reconnaître les constantes initiatives germaniques. «Les alliés, écrit
le général Malleterre, ont toujours été devancés dans l’application par
l’état-major allemand qui a su ainsi conserver ou reprendre la
supériorité militaire à des époques où celle des alliés paraissait se
manifester ou même s’imposer.»
Parmi les initiatives allemandes il en est dont le rôle fut
considérable. Il suffira de mentionner parmi elles les suivantes:
Esage des grands mortiers automobiles auxquels fut due la chute si
rapide de Liége, Maubeuge, Anvers, etc. Emploi des gaz asphyxiants,
construction de grands sous-marins, création de canons tirant à 100
kilomètres, etc.
La cause principale de notre infériorité sur tant de points est
identique à celles que nous avons constatées en étudiant nos méthodes
industrielles: paralysie de l’initiative par la routine issue elle-même
de la persistance d’idées utiles autrefois, mais que l’évolution moderne
a rendues erronées.
* * * * *
Ce n’est ni avec des lois ni avec des règlements qu’on remédiera aux
défauts psychologiques que révèle l’observation des diverses classes de
notre société. Seul un système d’éducation entièrement nouveau,
s’adressant beaucoup plus au caractère qu’à l’intelligence, pourra y
parvenir. La prodigieuse évolution des États-Unis est due à des méthodes
d’enseignement complètement différentes des nôtres.
Après avoir vu nos nouveaux alliés à l’œuvre et mesuré leur activité
féconde on comprend combien sont justes les réflexions d’un de nos plus
éminents savants, M. Le Chatelier, écrivant à propos de l’éducation en
Amérique, qu’un peuple formé par des méthodes d’éducation semblables
possédera une civilisation certainement supérieure à la nôtre.
Le rôle désastreux de notre université constitue d’ailleurs un nouvel
exemple de l’influence funeste de la routine créée par certaines idées
fixes.
Celles qui dirigent notre enseignement n’ayant jamais évolué, en effet,
il en résulte une infériorité partout reconnue. C’est avec raison que
dans la conclusion d’une grande enquête parlementaire sur l’Enseignement
universitaire, un éminent ministre, M. Ribot, a pu dire que notre
université est en partie «responsable des maux de la société française».
Responsable dans une grande mesure de nos premiers revers, pourrait-on
ajouter aussi.