Vers le milieu de l’année, quand l’Europe fut surprise, émerveillée de
Marengo, le petit groupe qui osait, à Pétersbourg, être pour l’alliance
française, groupe minime, s’enhardit, osa proposer tout bas une alliance
plus étroite et qui allait plus loin que la question des neutres. On fit
remarquer à Paul que les Anglais, qui se vantaient de sauver l’empire
ottoman, s’en rendaient peu à peu les maîtres. Leur succès de
Saint-Jean-d’Acre, la mort de Kléber, assassiné le jour même de Marengo,
les favorisaient. Ils avaient le parfait maniement des choses de
l’Orient, savaient que, sans se démasquer, en partageant les profits
avec les pachas, ils feraient ce qu’ils voudraient et n’auraient pas
besoin de guerre pour prendre de ce grand empire une possession tacite.
C’est ce qu’ils ont fait en ce siècle sous le nez de la Russie.
Celle-ci, avocat des Grecs, parlait toujours pour la Turquie d’une
refonte totale. Mais les Anglais ne proposant _au malade_ (on appelait
ainsi déjà la Turquie), qu’une plus douce médecine, allaient s’emparer
de lui, en le laissant s’abîmer et fondre dans son choléra.
Dans les mois d’août et de septembre, le seul homme qui osât être
vraiment Russe et du parti de l’empereur, Rostopchine, se hasarda à lui
démontrer cela en grand secret, au risque de blesser l’impératrice, le
parti allemand, celui des étrangers et de la jeune Russie, qui, par les
idées, les intérêts, se rattachaient aux Anglais. Ceux-ci avaient eu
l’industrie de convertir à l’admiration de l’Angleterre cette jeunesse
aveugle, imprévoyante. Ainsi le jeune Strogonoff, élevé par le Français
Romme, mais déviant aux idées anglaises, appelait Paul «le tyran». Ainsi
Alexandre même, le fils du czar, élevé par Laharpe, un patriote de la
Suisse française, suivait de préférence ses jeunes camarades les
Czartoryski, et rêvait avec eux, pour la Pologne et la Russie peut-être,
une constitution anglaise, qu’on ferait à la mort de Paul.
Celui-ci, maître en apparence et le prouvant parfois d’une manière
capricieuse, voyait le désert s’étendre autour de lui. Vers le 1er
octobre, il demanda à Rostopchine d’écrire enfin et de résumer tout ce
qu’il avait dit.
Les Allemands, qui ont seuls le monopole de l’histoire du Nord, disent
beaucoup de mal de ce Rostopchine. Nous qui ne connaissons ce nom que
par l’incendie de Moscou, nous sommes pourtant disposés à voir en lui un
vrai Russe, dévoué à la Russie et au czar.
Dans le mémoire (jusqu’ici inconnu) qu’il fit pour Paul et que j’ai sous
les yeux[18], il fait un tableau de l’Europe, de la politique des
Anglais et de leurs vues sur la Turquie, et conseille hardiment de les
prévenir. Bonaparte, après la mort de Kléber, et maintenant si faible en
Égypte, sans doute sera heureux de la proposition. Dans le partage, il
aurait l’Égypte et la Grèce maritime, la Russie aurait la Roumélie
(Constantinople), la Bulgarie, la Moldavie; l’Autriche le reste et la
Prusse une indemnité.
[18] Ce précieux mémoire, copié sur l’original par le prince Gagarin,
et mis dans une revue russe, m’a été communiqué par l’obligeance de
M. Iwan Tourgueneff.
Le mémoire de Rostopchine porte à la marge quelques mots de Paul, qu’il
avait ajoutés au crayon en se parlant à lui-même pendant la lecture. Ces
notes, malheureusement rares, sont infiniment curieuses. Ce sont
visiblement des cris du cœur, de la conscience, qu’il s’adressait à
lui-même;--par exemple quand Rostopchine lui fait si largement sa part
au démembrement projeté, Paul s’écrie: «N’est-ce pas trop?» Puis, à
propos du succès probable et de la conquête, il ajoute en marge: «Malgré
tout cela, on me _grondera_ quand même.»
Singulière expression pour un maître si absolu! Qui osera gronder le
czar? Probablement sa famille, l’impératrice sans doute, estimée,
respectée de Paul, qui avec la liberté d’une épouse inquiète pour son
mari, pour la Russie elle-même, doit objecter les conséquences d’un si
grand mouvement, qui va certainement le brouiller avec l’Angleterre et
l’Europe, le monde des _honnêtes gens_, dont il avait été jusque-là le
défenseur.
Pour cette Allemande et pour son parti, surtout pour les émigrés qu’il
avait recueillis et protégés, ses rapports avec la France, avec
Bonaparte, que les émigrés appelaient toujours _Vendémiaire_, étaient un
objet d’horreur. Elle ne put qu’augmenter lorsque Paul, qui avait tant
aidé Naples, y envoya un ambassadeur pour s’entendre avec celui du
premier consul, et que les deux diplomates réunis dans la même loge
devant toute l’assistance, associèrent les drapeaux des deux nations,
France et Russie.
En réalité, une armée française entrant au royaume de Naples allait
occuper le rivage où l’Italie regarde de si près la Grèce. Bonaparte
destinait ce commandement et cette gloire d’envahir l’Orient à Macdonald
(depuis duc de Tarente), général sage et peu brillant qui ne lui portait
pas ombrage. Mais Paul, dit-on, par un très beau mouvement, avait
demandé le plus digne, Masséna, le vainqueur de Souvarow, que tout le
monde exaltait alors pour sa défense de Gênes. Ce nom de Masséna, le
grand général jacobin, fut répété dans le parti contre-révolutionnaire
pour rendre plus odieux les nouveaux projets du czar.
Pour dérouter les curieux, on disait en même temps cette chose absurde
(qu’ont répétée tous les historiens), que Paul et Bonaparte préparaient
une expédition contre l’Inde Anglaise. Les Anglais y crurent si peu,
qu’à ce moment même ils tirèrent des troupes de l’Inde pour les envoyer
en Égypte au secours des Turcs.
On disait aussi que cinquante mille Cosaques allaient monter à cheval.
Ces belliqueuses tribus, sœurs de la Pologne, et qui suivirent jadis si
longtemps le drapeau polonais contre les Turcs, auraient pu s’adjoindre
sans doute des escadrons polonais et lithuaniens.
Paul avait fait revenir des Polonais de Sibérie, chose menaçante pour
les seigneurs russes qui avaient les terres confisquées. Mais ce qui
choqua bien plus, c’est qu’il délivra le héros de la Pologne, le saint,
le martyr, l’_homme drapeau_, Kosciuszko. Quand il entra dans sa prison
et qu’il vit cette victime, ce pauvre grand homme taillé en pièces et
qui n’était pas remis de ses blessures, il ne put contenir son cœur,
versa d’abondantes larmes. Car Kosciuszko, cher également aux Russes,
aux Cosaques et aux Polonais, lui représentait sans doute le martyre
commun de cette grande race slave, son servage, sa captivité. La Russie
elle-même est une prison[19].
[19] Voy. _Mém. de Niemcewiz_.
Dans cette visite généreuse, imprudente peut-être, qui excita
l’inquiétude de tous ceux qui avaient reçu de Catherine des biens
confisqués, Paul s’était fait accompagner de son fils, le jeune
Alexandre, ami et camarade des Czartoryski. Alexandre, tout entouré de
jeunes émigrés, des Richelieu, Langeron, Saint-Priest, etc., devait être
peu favorable à la révolution. De plus, Allemand par sa mère et Anglais
par ses amitiés, il était l’ennemi naturel (ennemi doux, modeste, mais
ennemi pourtant) de tous les projets de Paul; il était l’espoir de la
colonie étrangère, du parti allemand, qui attendait le règne de
l’impératrice ou de son fils.
Il pleura, comme son père, à la vue de Kosciuszko, mais sans doute
révéla et à sa mère et à tous cette scène touchante, qui alarma bien des
gens, comme un augure certain de la résurrection de la Pologne. Elle
pouvait être à ce moment un instrument militaire contre la Turquie,
contre les Anglais, qui certainement allaient la défendre comme leur
alliée actuelle (et leur proie dans l’avenir). Le moment semblait
favorable pour Paul. Pitt tombait, et la grande Angleterre
manufacturière, le roi et son futur ministre, Addington, soupiraient
après la paix.
Cependant le printemps arrivait, les mers du Nord dégelaient. Paul
imagina un moyen de détourner l’attention des Anglais en les faisant
attaquer en Hanovre par la Prusse. Le Hanovre, patrimoine antique de la
maison royale! Georges III y tenait de cœur, et il aurait dit
volontiers: «Prenez plutôt mes trois royaumes, mais laissez-moi le
Hanovre!»
C’était un point si sensible, que Paul engageait par là un combat à
mort, où les vues pacifiques du roi et son honnêteté comme homme se
trouveraient embarrassées. Une flotte anglaise partit pour la Baltique.
Les Anglais de Pétersbourg, dont Paul arrêtait le négoce, furent
désespérés, ainsi que les maisons russes qui commerçaient avec eux. Les
cuirs, les câbles, les goudrons, les suifs, tous ces produits russes
qu’enlevait l’Angleterre pour sa marine, chaque année, restaient là
prisonniers à Cronstadt, Revel, Riga, ainsi que les amas de blés venus
de Pologne. Les grands propriétaires étaient comme enfermés, asphyxiés,
la mer du Nord et le commerce anglais étant leurs débouchés uniques. Le
czar en fermant ces ports les ruinait et les étouffait pour ainsi dire,
les portait, pour se délivrer, aux résolutions les plus sinistres.
Paul se trouva ainsi condamné par tous, les seigneurs et les marchands.
On eut ce spectacle étonnant d’un monarque absolu qui ne peut rien, que
tout le monde abandonne. Cela semblait un grand signe; on s’attendait à
quelque chose d’effroyable. Les loyers baissèrent de prix à Pétersbourg.
On s’enfuyait, craignant les fureurs de cet homme délaissé (qui
rappelait le lépreux de la cité d’Aoste).
Paul ne se fiait qu’à Rostopchine. Mais, dans le mémoire que j’ai sous
les yeux, on voit qu’il était convenu qu’il l’enverrait à Paris en
faisant semblant de le disgracier. Chose imprudente! en laissant partir
Rostopchine, il se désarmait lui-même de la surveillance qui le
rassurait le plus. Il l’avait fait directeur des postes et comptait sur
lui, en cas de conspiration, pour le tirer de Pétersbourg et le conduire
à Moscou, dans la ville vraiment russe où il serait en sûreté.
Sans doute, au moment du printemps, le grand projet pressait fort. Dans
l’absence de Rostopchine, Paul crut pouvoir se confier à un homme qu’il
avait comblé de biens et auquel il donna le gouvernement de Pétersbourg
même. Il n’était ni Russe, ni Allemand, mais Courlandais (race douteuse
qui n’est pas russe, mais qui gouverne beaucoup trop la Russie). Ce
Courlandais, Pahlen, avait force biens confisqués, craignait de les
rendre si Paul vivait.
Pahlen fit conspirer plus qu’il ne conspira lui-même. Il ne cacha pas à
son maître qu’il y avait un complot (en disant qu’il le déjouerait).
Paul s’était aliéné ses propres gardes en rétablissant la discipline
militaire, sur les abus de laquelle Catherine avait fermé les yeux. On
attribua la première idée de la conspiration à un scélérat italien, mais
ce fut en réalité un Russe, un officier des gardes de Paul, le prince
Zouboff[20] qui y eut la part principale. Il s’en vanta plus tard à la
cour de Berlin, où tout le monde eut horreur de sa funèbre légèreté.
[20] Voy. Hardenberg.
On recruta d’autant plus aisément les assassins, qu’ils voyaient
eux-mêmes que les meurtriers de Pierre III, loin d’être punis étaient
parvenus à une haute fortune. Une Russe, mademoiselle Nélidoff avait
sauvé les assassins de Pierre en disant que ces gens-là étaient bien
dangereux, qu’il était plus sûr de ne pas les punir. Ce beau
raisonnement agit fort sur Catherine; elle réfléchit qu’après tout, ils
lui avaient rendu _service_. Il devait agir de même sur la veuve et le
fils de Paul.
Plusieurs des meurtriers étaient de jeunes fous, qui avaient lu
Plutarque et croyaient tuer César. D’autres étaient des politiques, qui
agissaient pour le parti anglo-allemand. Cela est si vrai que, dans un
très bon livre allemand, _Mémoires d’Hardenberg_, on appelle vil et
misérable celui qui seul se repentit, et qui écrivit à Paul pour le
sauver.
Cette mort fut épouvantable bien plus que la mort de Pierre III. D’abord
ce fut une hypocrite obsession, où on le pressait d’abdiquer pour
l’impératrice et son fils. On le serrait de plus en plus, et déjà on
avait tué deux hussards qui avaient voulu défendre la porte. Cela
n’était que trop clair; il vit bien qu’on en voulait à sa vie. Et ce qui
brisa son cœur et son courage, c’est qu’un des conjurés fort jeune lui
parut être son fils chéri, Constantin. Alors Paul, l’appelant du nom
dont tout le monde le désignait à la cour, s’écria douloureusement: «Et
vous aussi, monseigneur Constantin!» Puis il tomba sans connaissance.
Dès qu’il revint, les instances recommencèrent, mais de plus en plus
menaçantes. Éperdu, il chercha la porte de l’impératrice, ne se
souvenant plus qu’il l’avait murée lui-même. Puis, il courut dans
l’appartement, cherchant une cachette et finit par s’en faire une en se
mettant sous des drapeaux.
Scène hideuse que cette chasse où on poursuivait un homme, comme un rat
et une souris!
Les assaillants étaient aussi effrayés que lui. L’un d’eux, Benigsen, né
Anglais, parvint à leur rendre du courage, et comme on disait: «Il est
sauvé!» il le montra blotti sous ces drapeaux en disant: «Point de
faiblesse! autrement, je vous fais massacrer tous!»
Cependant le bruit gagnait, et l’impératrice voulait venir. Un garde
l’en empêcha. Elle lui donna un soufflet, mais n’insista point, et ne
passa pas. Un chirurgien anglais qui se trouvait là fort à point, lui
dit: «Ne bougez pas, madame. On m’appelle, je vais tout finir.»
Il finit tout, en effet, au moyen de son bistouri, en coupant les
artères.
Pahlen s’était tenu dans la cour avec les gardes restant à même de
massacrer ses complices si l’affaire ne réussissait pas. Il aurait
prétendu alors qu’il avait sauvé l’empereur.
La chose avait si bien transpiré d’avance, que l’envoyé prussien, dînant
chez un grand de l’empire, vit un chambellan de Paul qui tirait sa
montre et disait: «Le grand empereur n’est pas dans ce moment fort à son
aise.»
Dans la réalité, la mère allemande et son fils s’étaient trouvés,
peut-être à leur insu, chefs du parti de l’étranger contre le czar, seul
véritable Russe. On leur avait dit ce qu’on ne croyait pas soi-même,
qu’on pourrait forcer Paul à abdiquer. Qui régnerait? On ne l’avait pas
décidé. Si bien que l’Allemande croyait que c’était elle qui régnerait
comme avait régné Catherine après Pierre III.
Ni le fils, ni la mère ne firent rien contre les meurtriers, sur le
moment (ils craignaient peut-être) et ils ne firent rien plus tard. Les
coupables gardèrent leurs places et leurs dignités. Le doux Alexandre
vécut au milieu des assassins de son père et envoya l’un d’eux à Berlin,
comme ambassadeur de Russie.
* * * * *
Non seulement Paul ne fut pas vengé, mais l’on s’attacha toujours, par
une tradition soignée et constante, à représenter cet ami de la France
et de la Pologne comme un maniaque, un fou. En cela le parti
allemand-anglais, qui seul a écrit cette histoire, s’est asservi à
appuyer de son mieux les récits de l’aristocratie russe.
Les paysans de Russie n’écrivent pas et n’ont pu défendre la mémoire de
leur pauvre empereur;--qu’un Français l’essaye ici, avec des documents
russes qu’on peut dire irréfutables, ayant été lus et annotés de Paul
lui-même.
Malgré les bizarreries de ce caractère et l’assistance trop confiante
qu’il donnait à Bonaparte, on ne peut regarder sa mort que comme un
malheur pour les Russes, les Slaves en général et pour l’Europe.
Sa haute justification qui dicte l’arrêt de l’histoire, se trouve en
deux mots: 1º il aurait été sauvé s’il eût pu aller à Moscou dans la
ville vraiment russe; et on ne put le tuer que dans la ville bâtarde,
peuplée de faux Russes qui désiraient retourner sous le joug d’une
Allemande; 2º sa bienveillance pour les Polonais devait faire espérer
qu’il réparerait le crime de Catherine, et qu’en relevant la Pologne
sous l’abri de la Russie, il reconstituerait la grande unité slave[21].
[21] Cette appréhension le fit haïr des siens, et tous ceux qui, comme
Pahlen, tenaient leur fortune des confiscations, durent désirer sa
mort.
Le partage de la Pologne, proposé par l’astucieux Frédéric, sembla
d’abord un avantage pour la Russie, à qui l’on fit faire forte part, et
qui dès lors se vit entourée, souvent secondée de ses deux complices, la
Prusse et l’Autriche, en toute querelle européenne. Mais ce qu’on ne
prévoyait pas, c’est que la Russie, occupée de ce pillage acharné sur ce
grand cadavre, se détournerait des progrès spontanés et personnels qui
demandent des efforts et certains ménagements des grands pour le peuple
russe, qu’ils tiennent à l’état barbare.
Ce qu’on ne prévoyait pas, c’est que, de cent manières les Allemands
envahiraient la Russie; comme intendants, économes, employés du
gouvernement; qu’ils se feraient les maîtres du pays et qu’enfin cette
Allemagne bâtarde, l’un des peuples les plus platement médiocres de la
terre, exclurait de tout progrès les Russes bien autrement doués, et
qui, si on ne les étouffe, ont l’adresse, et souvent la vive ingéniosité
du Midi.
La grosse Allemagne, dès lors interposée comme un mur, entre la Russie
et l’Europe, imprima au génie russe sa frigidité, sa roideur, paralysa
les délicats organes par lesquels la Russie eût senti l’électricité de
l’Occident, la chaleur que projettent au loin les arts de la France, de
l’Italie, et le miracle de l’industrie anglaise. C’est comme un soleil
de civilisation qui échauffe, éclaire l’Ouest, et dont la Russie a
d’elle-même l’instinct de se rapprocher.
L’Allemagne sans doute est très cultivée, mais d’une autre culture.
C’est un certain bagage scolastique propre à l’esprit allemand qui
l’empêche de se communiquer. Il y a là un obstacle grave. Les cerveaux
russes qu’on essaye de cultiver à l’allemande aux universités y prennent
je ne sais quelle gaucherie, quelle difficulté d’action, qui va mainte
fois jusqu’à la paralysie définitive.
Cette pesante Allemagne appliquée à la mobile Russie n’en vient que trop
bien à bout, en l’écrasant, lui ôtant la force de faire un pas. On le
vit sous Alexandre. Délivré des caprices, souvent bizarres, de Paul, on
eut en revanche sous son fils (Français d’extérieur, mais Allemand par
sa mère) un imitateur de l’Allemagne. Ses colonies militaires, copiées
de celles d’Autriche, poussèrent son peuple dans un tel désespoir que
plusieurs paysans aimèrent mieux mourir par le knout que de se soumettre
à ses absurdes règlements.
Pour revenir, la tragique mort de Paul, qui ramenait la Russie au joug
de l’étranger, fut un malheur pour l’Europe. Elle éloigna la Russie de
tout rapprochement avec la France.
Et la tyrannie de Napoléon, ses fatales victoires d’Austerlitz, de la
Moskowa, qui firent de la guerre une affaire nationale et finirent par
mener les Russes en France, ne confirmèrent que trop le divorce entre
l’Orient et l’Occident de l’Europe, entre deux peuples, analogues de
caractère, nés pour être amis.