LE TYRAN.--LE CANCER.--MACHINE INFERNALE. AVEUGLE PROSCRIPTION (FIN DE
L’ANNÉE 1800)
La rapidité de cette campagne, son étonnante finale qu’une seule
bataille avait produite, la surprise de Mélas, sa surdité au passage
d’une si grande armée par les Alpes, tout cela amusa fort Paris et lui
fit oublier les souffrances de Gênes, la longue indécision de la
victoire de Marengo, achetée par une perte énorme, et la mort de Desaix.
Le public avait été servi à son goût par une surprise de théâtre, un
dénouement subit et grand, par delà l’espérance.
Il en resta quelque plaisanterie, un ragoût à la mode, _les poulets à la
Marengo_, taillés, cuits, servis tout de suite. Et le vainqueur fut plus
que jamais dans la bouche du peuple: _ce farceur de Bonaparte_.
Mais, selon la coutume des grands acteurs, qui ne rient jamais de leurs
tours les mieux réussis, il revint imposant et sombre, montrant le front
chargé du profond calculateur, du puissant magicien dont les
conjurations ont vaincu la nature, dompté même les Alpes.
C’était un autre Bonaparte. La surprise de ce prodigieux succès n’avait
pas ébloui les autres seulement, mais lui-même;--il savait pourtant
mieux que personne combien il avait été près de l’échec.
Dans cette position, le triomphateur, désormais trop haut, trop
au-dessus des hommes pour s’en soucier, délaissa tout à coup les
habitudes un peu bourgeoises qu’il affectait depuis brumaire. Joséphine,
sans être quittée (et toujours couchant avec lui), fut un peu mise de
côté et vit arriver à Paris, mandée par Bonaparte, la belle Italienne
Grassini, qui avait chanté à Milan le triomphe, et qu’on pouvait appeler
la voix de l’Italie.
La Grassini, que lui-même traitait assez brutalement[14], fut-elle un
simple jeu ou comme un paravent derrière lequel on ne distinguait pas
les licences bien autres que prenait le nouveau souverain?
[14] Un jour qu’elle lui demandait son portrait, le brutal lui donna
une pièce de cent sous.
En ce moment, les sœurs de Bonaparte, toujours en lutte avec Joséphine,
avaient décidément vaincu, et elles furent prédominantes, jusqu’à ce que
la fille de Joséphine, Hortense, belle-fille de Bonaparte, les
dépossédât à son tour.
Les satiriques ont voulu voir l’inceste en tout cela. Tradition
douteuse. Seulement on pourrait croire que cet imitateur des rois en
tant de choses eût voulu aussi (selon le mot de madame Henriette, selon
l’exemple de Louis XV et de tant d’autres) prendre ce privilège d’une
morale toute royale[15].
[15] Joséphine l’accusait d’avoir séduit ses sœurs. Madame de Rémusat,
t. 1, p. 204.
Bientôt il fallut que toutes ces femmes fussent reines: Caroline le fut
de Naples, Pauline de Saint-Domingue, enfin Hortense de Hollande.
Ceux qui ne voyaient que les actes extérieurs de Bonaparte, sa
prodigieuse activité, ne soupçonnaient pas que sa famille l’occupât plus
que la France et l’Europe. L’ambition de ces femmes, qui voulaient des
trônes, celle de ses frères, qui, le voyant sans enfants, rêvaient sa
succession et l’hérédité, lui créaient mille tiraillements. De Marengo à
la paix d’Amiens et au départ de Pauline pour Saint-Domingue, il couva
une maladie qui éclata quand Pauline partit[16].
[16] Bourrienne, _Mémoires_.
Son teint cadavéreux, jaunâtre (non pas du beau bistre italien), déjà le
marquait, ainsi que de vives souffrances, qui obligeaient parfois son
secrétaire de le soutenir, même pour traverser un corridor. Était-ce le
cancer à l’estomac qu’il tenait de son père et qui lui-même l’emporta?
était-ce la maladie de peau si commune au pays de sa famille maternelle
(Sartène), maladie qu’en cette année, plus occupé de femmes, il aurait
refoulée par des médicaments?
En 1800, après Marengo, il n’était pas malade encore, mais violemment
surexcité par tant de passions, tant de projets. Arbitre de l’Europe, il
se montra tout autre, un nouveau Bonaparte, atroce et furieux. Une bête
cruelle sembla rugir en lui. Le tyran apparut.
Il quitta ses habitudes dissimulées et montra tout à coup ce qu’était le
nouveau gouvernement, sans loi, sans garantie. Chacun vit la chaîne de
fer.
D’abord il s’était proposé d’être l’arbitre des partis. On sait le mot:
«Qu’il n’y ait plus ni jacobins, ni modérés, ni royalistes mais partout
des Français.» Mais en réalité, né royaliste, il restait royaliste.
Après avoir frappé dans ce parti Frotté, un ennemi qui l’avait insulté,
il n’exécuta guère ses menaces sur la Vendée. Les royalistes n’avaient
pas à se plaindre. Il leur avait donné, non le roi, mais la royauté, le
gouvernement monarchique qu’ils désiraient, et peu à peu leur rendait
les biens non vendus.
Sa vraie querelle n’était qu’avec la république et les républicains. Il
les avait trouvés victorieux en Hollande et en Suisse, faisant reculer
l’Europe, et par un lâche tour il avait fait l’escamotage de brumaire.
Voilà ce qu’il savait, et il se rendait cette justice que, de ce côté,
un bon coup de poignard lui était dû.
Un Italien, le sculpteur Ceracchi, qui avait fait pour le Directoire un
beau buste de Bonaparte, était revenu de son enthousiasme pour lui comme
en revinrent aussi le grand musicien Beethoven et bien d’autres.
Ceracchi et ses amis, prévoyant peut-être le sort réservé à leur patrie,
parlaient fort de la nécessité de tuer le tyran. Un nommé Harel avertit
le secrétaire intime Bourrienne de ces propos. Et Bonaparte fit donner
aux conjurés de l’argent, des armes, au lieu de tout arrêter. Il voulut
les enfoncer dans leur complot, et dans leur ruine.
Leur affaire n’était pas terminée lorsqu’éclata (24 décembre 1800) _la
machine infernale_.
Bonaparte se rendait au théâtre. Il échappa, entra dans sa loge, se
contint, parut calme. Mais dès qu’il fut rentré chez lui, il laissa
partir sa fureur, désigna les coupables par les noms de jacobins, de
septembriseurs. Fouché et d’autres lui remontrèrent en vain qu’il
fallait d’abord connaître les coupables avant de les nommer... Les
dispositions qu’il avait à l’épilepsie le rendaient terrible en ces
moments; ses yeux de plomb, qui ordinairement étaient ternes, semblaient
une vitre, s’illuminaient alors de lueurs sinistres. Et il répétait
d’une voix stridente: «Septembriseurs, et massacreurs.»
Fouché n’était pas rassuré. Les souvenirs de Lyon et de Nantes pouvaient
faire croire qu’en défendant les jacobins, il plaidait pour lui-même. Il
avouait à Bourrienne qu’il croyait le consul dans l’erreur, mais ne
pouvait rien prouver. Alors, par peur, il se soumit lâchement, et dans
un rapport accusa aussi les jacobins, disant: «Tous n’ont pas pris le
poignard, mais tous en sont capables.»
Voilà Bonaparte content. Hypocritement il dit aux douze maires de Paris:
«Tant qu’ils n’ont attaqué que moi, je me suis remis aux lois.
Maintenant ils ont mis en danger Paris même, il faut les frapper.»
Ainsi plus de garantie et plus de lois. Un simple arrêté du consul,
confirmé par le Sénat, déporte cent trente personnes. Tous embarqués.
Leur déportation fut au fond de l’Océan. Car presque tous périrent dans
une tempête.
Les deux seuls qui montèrent sur l’échafaud, avec Ceracchi et ses
complices, ne les connaissaient pas.
Bonaparte enfin, averti, éclairé sur les véritables auteurs du complot,
les royalistes, n’arrêta rien et dit: «N’importe j’en suis débarrassé.»
L’insolente férocité qu’il montra dans cette affaire, et qu’il n’étala
jamais au même degré, préférant à l’ordinaire des formes plus adroites
et plus astucieuses, s’explique par un paroxysme d’orgueil qui lui était
venu.
L’admiration et l’amitié du czar Paul, et leurs projets communs,
semblaient le faire déjà le maître de l’Europe.