MARENGO.--14 JUIN 1800.--LA BATAILLE PERDUE ET GAGNÉE

L’effet désiré fut produit. On sut à Paris par de triomphants bulletins

que Bonaparte était entré à Milan. Et l’on ne douta pas qu’il ne fût

déjà vainqueur. La parole du 18 brumaire semblait être exacte. On crut

le voir descendant les Alpes avec ses dieux: _La Guerre et la Fortune_,

et en un instant traversant, domptant l’Italie.

Dans la réalité, il n’en avait que la place qu’occupait son armée, pas

même Milan entièrement, car le château tenait encore. Ni Mantoue, ni

aucune des grandes forteresses n’étaient sorties de la main de

l’Autriche. La nécessité d’attendre Moncey, qui lentement débouchait des

Alpes, obligea Bonaparte de rester huit jours à Milan, au milieu de la

joie, des transports d’un peuple qui se croyait sauvé.

Il y resta dans les fêtes, du 2 au 9 juin, pendant qu’on mourait à

Gênes. Le 4, Masséna eut la douleur de se rendre, après avoir tellement

prolongé la résistance. Les Autrichiens lui accordèrent les plus belles

conditions. Mais les Anglais tirèrent sur lui, lorsqu’en barque il

sortait du port, prétendant que les Autrichiens, qui dépendaient de

l’amiral Keith, n’avaient pas le droit d’accorder cette capitulation ni

de prendre Gênes.

Bonaparte, après le triomphe, devait enfin penser à la victoire, à son

ennemi fortifié. Si la cour d’Autriche, selon sa méthode, n’avait obligé

Mélas d’éparpiller ses forces, de garnir tant de places, il aurait eu

sur Bonaparte une écrasante supériorité. Cent mille hommes contre

cinquante mille. Mélas, réduit par ce système, ne se trouva pas plus

fort que Bonaparte. Murat ayant pris Plaisance, Lannes, Montebello,

après un sanglant combat que Lannes lui-même trouva effroyable

d’acharnement, Bonaparte arriva dans la plaine de Marengo sur la

Bormida, en face de l’armée de Mélas. La voyant ramassée dans ce bassin,

il disait l’avoir enfermée. Mais cette armée, qui en partie était

l’élite de la Hongrie, eût bien pu lui en dire tout autant.

Desaix, arrivé fort à propos d’Égypte et de Provence, fut mandé en hâte

par Bonaparte, qui craignait qu’une nouvelle armée amenée pendant la

bataille ne vînt de Gênes et ne tombât sur lui. Il envoya Desaix

observer la route vers Novi. Mais, dès midi ou une heure, voyant ses

trois lignes enfoncées, sauf la seconde, qui, sous Lannes, tenait

encore, il le rappela, montra à Desaix le champ de bataille, demanda ce

qu’il en pensait. Desaix regarda sa montre, dit: «C’est une bataille

perdue, mais il est de bonne heure; nous en gagnerons une autre.»

Mélas avait vraiment vaincu. Cet homme de quatre-vingts ans, qui depuis

quinze heures était à cheval et avait eu deux chevaux tués sous lui,

tombait de fatigue; il rentra dans Alexandrie pour prendre quelque

repos, et fit mander partout qu’il avait gagné la bataille.

La reine de Naples, qui allait à Vienne, apprit en route la bonne

nouvelle, crut la France vaincue à jamais, et se livra à d’indécents

transports qui devaient bientôt se changer en pleurs.

Même à Paris, les impressions étaient diverses. Un conciliabule s’était

formé pour savoir qui succéderait à Bonaparte s’il périssait. On

hésitait entre la Fayette, Moreau, Brune et Carnot. Et l’on eût choisi

le dernier, comme un nom plus conciliant entre les partis. Fort tard, on

apprit la victoire[12].

[12] Carnot, _Mémoires_, t. II, p. 251.

Elle tint en partie au hasard. Le vaillant Zach, à qui Mélas laissait le

commandement, était myope. Il crut que Masséna arrivait, et il prit

Desaix pour l’un des siens, le rencontra, et se fit prendre.

Desaix, avec des dons supérieurs et toutes les vertus de l’homme et du

soldat, était un sensible et fidèle Auvergnat qui avait besoin de

s’attacher, d’aimer et d’obéir; il prit pour son idéal celui qu’il

connaissait bien mal, Bonaparte. Et dans cette occasion où il s’exposait

pour la France, on peut croire aussi qu’il était heureux de se dévouer

pour son héros. Il chargeait à fond perdu, lorsqu’il fut frappé d’une

balle en pleine poitrine. Napoléon lui a prêté de vaines paroles qu’il

ne dit pas. Son seul sentiment fut de craindre pour l’armée et la

bataille. Il prononça un seul mot: «N’en dites rien.»

On le retrouva, reconnaissable à son épaisse et noire chevelure[13]. Il

vainquit après sa mort. Car le jeune Kellermann et ses cuirassiers, que

Desaix avait amenés, arrivèrent comme la tempête, divisèrent et firent

prisonnier un corps de cinq mille grenadiers hongrois. Dernier acte de

la bataille; aussi Kellermann dit un mot que Bonaparte ne lui pardonna

jamais: «Avec cette charge, je vous ai mis la couronne sur la tête.»

[13] Le même jour, Kléber fut assassiné en Égypte. Deux grandes

pertes, mais bien différentes. Kléber était un admirable citoyen.

Desaix, serf de l’admiration, avait été fasciné par Bonaparte; sa

modestie le rendait dépendant, crédule.--Joubert avait mieux échappé

à Bonaparte; son beau-père Sémonville et Talleyrand l’avaient fait

ambitieux, impatient de monter plus haut; son mariage sembla lui

avoir ôté la ferme et froide volonté. Il se précipita et courut à la

mort.

En effet les deux ailes de Mélas étaient victorieuses et n’avaient plus

d’ennemis. Si elles s’étaient rabattues sur les Français, elles auraient

pu les écraser. Mais elles manquaient de chefs; leurs sept généraux

étaient hors de combat. Elles repassèrent paisiblement la Bormida, en

gardant les têtes du pont, et même un poste en avant, près Marengo.

Mêlas y était dans une position inattaquable. Il attendait un corps

considérable de renfort; il avait derrière lui je ne sais combien de

places fortes. Et Bonaparte aucune.

Chose inexplicable, malgré son armée frémissante, Mélas désespéra,

capitula (15 juin). Pour se retirer vers Mantoue, il céda Alexandrie,

Milan, Turin, Gênes, avec l’artillerie et tout ce qui s’y trouvait. On

put croire que ce vaillant homme était devenu fou.

Le favori de la fortune, Bonaparte, malgré la perte de Desaix, qu’il fit

enterrer loin de Paris, au Saint-Bernard, alla triompher à Milan, où il

fut reçu plus qu’en roi,--en dieu même.

Pour Paris, il fut plus modeste. Il y écrivit ce mot qui est encore d’un

citoyen: «J’espère que le peuple français sera content de son armée.»

Histoire du XIXe siècle (volume 3/3) · 第 15 / 108 题