qui occupait Iéna; mais ayant été le premier instigateur de la guerre,
il lui parut inconvenant de se retirer sans combattre. Il fut bien
cruellement puni de sa témérité. Le maréchal Lannes, profitant
habilement des hauteurs au bas desquelles le prince Louis avait si
imprudemment déployé ses troupes, les fit d'abord mitrailler par son
artillerie, et dès qu'il les eut ébranlées, il lança plusieurs masses
d'infanterie qui, descendant rapidement des hauteurs, fondirent comme un
torrent impétueux sur les bataillons prussiens et les enfoncèrent en un
instant!... Le prince Louis, éperdu, et reconnaissant probablement sa
faute, espéra la réparer en se mettant à la tête de sa cavalerie, avec
laquelle il attaqua impétueusement les 9e et 10e de housards. Il obtint
d'abord quelque succès; mais nos housards, ayant fait avec furie une
nouvelle charge, rejetèrent la cavalerie prussienne dans les marais,
tandis que leur infanterie fuyait en désordre devant la nôtre.
Au milieu de la mêlée, le prince Louis s'étant trouvé aux prises avec un
sous-officier du 10e de housards, nommé Guindet, qui le sommait de se
rendre, répondit par un coup du tranchant de son épée qui coupa la
figure du Français; alors celui-ci, passant son sabre au travers du
corps du prince, l'étendit raide mort!...
Après le combat et la déroute complète de l'ennemi, le corps du prince
ayant été reconnu, le maréchal Lannes le fit honorablement porter au
château de Saalfeld, où il fut remis à la famille princière de ce nom,
alliée à la maison royale de Prusse, et chez laquelle le prince Louis
avait passé la journée et la soirée précédentes à se réjouir de la
prochaine arrivée des Français et même, dit-on, à donner un bal aux
dames du lieu. À présent on le leur rapportait vaincu et mort!... Je vis
le lendemain le corps du prince étendu sur une table de marbre; on avait
fait disparaître toutes traces de sang; il était nu jusqu'à la ceinture,
ayant encore sa culotte de peau et ses bottes, et paraissait dormir. Il
était vraiment beau! Je ne pus m'empêcher de faire de tristes réflexions
sur l'instabilité des choses humaines, en voyant ce qui restait de ce
jeune homme, né sur les marches d'un trône, et naguère encore si aimé,
si entouré et si puissant!... La nouvelle de la mort du prince Louis
jeta la consternation dans l'armée ennemie, ainsi que dans toute la
Prusse, dont il était adoré.
Le 7e corps passa la journée du 11 à Saalfeld. Nous allâmes le 12 à
Neustadt et le 13 à Kala, où nous rencontrâmes quelques débris des
troupes prussiennes battues devant Saalfeld. Le maréchal Augereau les
ayant fait attaquer, elles opposèrent très peu de résistance et mirent
bas les armes. Parmi les prisonniers se trouvait le régiment du prince
Henri, dans lequel Augereau avait été jadis _soldat_, et comme, à moins
d'être d'une haute naissance, il était fort difficile de devenir
officier supérieur en Prusse, et que les sergents ne parvenaient jamais
au grade de sous-lieutenant, cette compagnie avait encore le même
capitaine et le même sergent-major!... Remis, par la bizarrerie du
destin, en présence de son ancien soldat devenu maréchal et illustré par
de hauts faits d'armes, le capitaine prussien, qui reconnut parfaitement
Augereau, se conduisit en homme d'esprit, et parla constamment au
maréchal comme s'il ne l'avait jamais vu. Celui-ci l'invita à dîner, le
fit asseoir auprès de lui, et sachant que les bagages de cet officier
avaient été pris, il lui prêta tout l'argent dont il avait besoin, et
lui donna des lettres de recommandation pour la France. Quelles
réflexions dut faire ce capitaine! Mais aucune expression ne pourrait
peindre le saisissement du vieux sergent-major prussien, en voyant son
ancien soldat couvert de décorations, entouré d'un nombreux état-major
et commandant un corps d'armée! Tout cela lui paraissait un rêve! Le
maréchal fut plus expansif avec cet homme qu'il ne l'avait été avec le
capitaine; appelant le sergent par son nom, il lui tendit la main et lui
fit donner vingt-cinq louis pour lui et deux pour chacun des soldats qui
se trouvaient dans la compagnie à l'époque où il en faisait partie, et
qui y étaient encore. Nous trouvâmes cela de fort bon goût.
Le maréchal comptait coucher à Kala, qui n'est qu'à trois lieues d'Iéna,
lorsque, à la tombée de la nuit, le 7e corps reçut l'ordre de se rendre
sur-le-champ dans cette dernière ville, où l'Empereur venait d'entrer
sans coup férir à la tête de sa garde et des troupes du maréchal Lannes.
Les Prussiens avaient abandonné Iéna en silence, mais quelques
chandelles oubliées par eux dans les écuries y avaient probablement mis
le feu, et l'incendie, se propageant, dévorait une partie de cette
malheureuse cité, lorsque le corps du maréchal Augereau y entra vers
minuit. C'était un triste spectacle que de voir les habitants, les
femmes et les vieillards à demi nus, emportant leurs enfants et
cherchant à se soustraire par la fuite au fléau destructeur, tandis que
nos soldats, retenus dans les rangs par le devoir et le voisinage de
l'ennemi, restaient impassibles, l'arme au bras, comme des gens qui
comptent l'incendie pour peu de chose, en comparaison des dangers
auxquels ils vont être exposés sous peu.
Le quartier de la ville par lequel les Français arrivaient n'était point
incendié, les troupes pouvaient circuler facilement, et pendant qu'elles
se massaient sur les places et les grandes rues, le maréchal s'établit
avec son état-major dans un hôtel d'assez belle apparence. J'y rentrais
en revenant de porter un ordre, lorsque des cris perçants se firent
entendre dans une maison voisine dont une porte était ouverte. J'y monte
à la hâte, et guidé par les cris, je pénètre dans un bel appartement, où
j'aperçois deux charmantes filles de dix-huit à vingt ans, en chemise,
se débattant contre les entreprises de quatre ou cinq soldats de
Hesse-Darmstadt, faisant partie des régiments que le landgrave avait
joints aux troupes françaises du 7e corps. Bien que ces hommes, pris de
vin, n'entendissent pas un mot de français, et moi fort peu d'allemand,
ma présence, mes menaces, leur en imposèrent, et l'habitude d'être
bâtonnés par leurs officiers leur fit même recevoir sans mot dire les
coups de pied et les horions que, dans mon indignation, je leur
distribuai largement, en les jetant au bas de l'escalier; en quoi je fus
peut-être imprudent, car, au milieu de la nuit, et dans une ville où
régnait un affreux tumulte, seul, en face de ces hommes, je m'exposais à
me faire tuer par eux; mais ils s'enfuirent, et je plaçai dans une salle
basse un peloton de l'escorte du maréchal.
Remonté dans l'appartement où les deux jeunes demoiselles s'étaient
vêtues à la hâte, je reçus l'expression de leur chaleureuse
reconnaissance. Elles étaient filles d'un professeur de l'Université,
qui, s'étant porté avec sa femme et ses domestiques au secours de l'une
de leurs sœurs récemment accouchée, dans le quartier incendié, les avait
laissées seules, quand les soldats hessois se présentèrent. L'une de ces
jeunes filles me dit avec exaltation «Vous marchez au combat au moment
où vous venez de nous sauver l'honneur; Dieu vous en récompensera, soyez
certain qu'il ne vous arrivera rien de fâcheux!...» Le père et la mère,
qui rentraient au même instant, en rapportant la nouvelle accouchée et
son enfant, furent d'abord fort surpris de me trouver là; mais dès
qu'ils connurent le motif de ma présence, ils me comblèrent aussi de
bénédictions. Je m'arrachai aux remerciements de cette famille
reconnaissante, pour me rendre auprès du maréchal Augereau qui se
reposait dans l'hôtel voisin en attendant les ordres de l'Empereur.
CHAPITRE XXX
Iéna.--Le curé d'Iéna.--Auerstædt.--Conduite de Bernadotte.--Entrée à
Berlin.
La ville d'Iéna est dominée par une hauteur, nommée le Landgrafenberg,
au bas de laquelle coule la Saale; les abords du côté d'Iéna sont très
escarpés, et il n'existait alors qu'une seule route, celle de Weimar,
par Mühlthal, défilé long et difficile, dont le débouché, couvert par un
petit bois, était gardé par les troupes saxonnes alliées des Prussiens.
Une partie de l'armée prussienne était en ligne, en arrière, à une
portée de canon. L'Empereur, n'ayant que ce seul passage pour arriver
sur les ennemis, s'attendait à éprouver de grandes pertes en l'attaquant
de vive force, car il ne paraissait pas possible de le tourner. Mais
l'_heureuse étoile_ de Napoléon, qui le guidait encore, lui fournit un
moyen inespéré, dont je ne sache pas qu'aucun historien ait parlé, mais
dont j'atteste l'exactitude.
Nous avons vu que le roi de Prusse avait contraint l'électeur de Saxe à
joindre ses troupes aux siennes. Le peuple saxon se voyait à regret
engagé dans une guerre qui ne pouvait lui procurer aucun avantage futur
et qui, pour le présent, portait la désolation dans son pays, théâtre
des hostilités. Les Prussiens étaient donc détestés en Saxe, et Iéna,
ville saxonne, partageait ce sentiment de réprobation. Exalté par
l'incendie qui la dévorait en ce moment, un prêtre de cette ville, qui
considérait les Prussiens comme les ennemis de son roi et de sa patrie,
crut pouvoir donner à Napoléon le moyen de les chasser de son pays, en
lui indiquant un petit sentier par lequel des fantassins pouvaient
gravir la rampe escarpée du Landgrafenberg. Il y conduisit donc un
peloton de voltigeurs et des officiers de l'état-major. Les Prussiens,
croyant ce passage impraticable, avaient négligé de le garder. Mais
Napoléon en jugea différemment, et, sur le rapport que lui en firent les
officiers, il y monta lui-même, accompagné du maréchal Lannes, et dirigé
par le curé saxon. L'Empereur ayant reconnu qu'il existait entre le haut
du sentier et la plaine qu'occupait l'ennemi, un petit plateau
rocailleux, résolut d'en faire le point de réunion d'une partie de ses
troupes, qui déboucheraient de là comme d'une citadelle pour attaquer
les Prussiens.
L'entreprise eût été d'une difficulté insurmontable pour tout autre que
pour Napoléon, commandant à des Français; mais lui, faisant prendre
sur-le-champ quatre mille outils de pionniers dans les caissons du génie
et de l'artillerie, ordonna que tous les bataillons travailleraient à
tour de rôle, pendant une heure, à élargir et adoucir le sentier, et
lorsque chacun d'eux aurait fini sa tâche, il irait se former en
silence sur le Landgrafenberg, pendant qu'un autre le remplacerait. Les
travaux étaient éclairés par des torches, dont la lueur se confondait
aux yeux de l'ennemi avec celle de l'incendie d'Iéna. Les nuits étant
fort longues à cette époque de l'année, nous eûmes le temps de rendre
cette rampe accessible non seulement aux colonnes d'infanterie, mais
encore aux caissons et à l'artillerie, de sorte que, avant le jour, les
corps des maréchaux Lannes, Soult, et la première division d'Augereau,
ainsi que la garde à pied, se trouvèrent massés sur le Landgrafenberg.
Jamais l'expression _massée_ ne fut plus exacte, car la poitrine des
hommes de chaque régiment touchait presque le dos des soldats placés
devant eux. Mais les troupes étaient si bien disciplinées que, malgré
l'obscurité et l'entassement de plus de quarante mille hommes sur cet
étroit plateau, il n'y eut pas le moindre désordre, et bien que les
ennemis qui occupaient Cospoda et Closevitz ne fussent qu'à une
demi-portée de canon, ils ne s'aperçurent de rien!
Le 14 octobre au matin, un épais brouillard couvrait la campagne, ce qui
favorisa nos mouvements. La deuxième division d'Augereau, faisant une
fausse attaque, s'avança d'Iéna par le Mühlthal sur la route de Weimar.
Comme c'était le seul point par lequel l'ennemi crût qu'il nous fût
possible de sortir d'Iéna, il y avait établi des forces considérables;
mais, pendant qu'il se préparait à défendre vigoureusement ce défilé,
l'empereur Napoléon, faisant déboucher du Landgrafenberg les troupes
qu'il y avait agglomérées pendant la nuit, les rangea en bataille dans
la plaine. Les premiers coups de canon et une brise légère ayant dissipé
le brouillard, auquel succéda le plus brillant soleil, les Prussiens
furent vraiment stupéfaits en voyant les lignes de l'armée française
déployées en face d'eux et s'avançant pour les combattre!... Ils ne
pouvaient comprendre comment nous étions arrivés sur le plateau,
lorsqu'ils nous croyaient au fond de la vallée d'Iéna, sans avoir
d'autre moyen de venir à eux que la route de Weimar, qu'ils gardaient si
bien. En un instant, la bataille s'engage, et les premières lignes des
Prussiens et des Saxons, commandées par le prince de Hohenlohe, se
trouvent forcées de reculer. Leurs réserves avançaient, mais, de notre
côté, nous reçûmes un puissant renfort. Le corps du maréchal Ney et la
cavalerie de Murat, retardés dans les défilés, débouchèrent dans la
plaine et prirent part à l'action. Cependant, un corps d'armée prussien,
commandé par le général Ruchel, arrêta un moment nos colonnes; mais,
chargé par la cavalerie française, il fut presque entièrement détruit,
et le général Ruchel tué.
La 1re division du maréchal Augereau, en débouchant du Landgrafenberg
dans la plaine, se réunit à la 2e, arrivant par le Mühlthal, et le corps
d'armée longeant la route d'Iéna à Weimar s'empara d'abord de Cospoda,
et puis du bois d'Iserstædt, tandis que le maréchal Lannes prenait
Viersehn-Heilingen et le maréchal Soult Hermstædt.
L'infanterie prussienne, dont j'ai déjà fait connaître la mauvaise
composition, se battit fort mal, et la cavalerie ne fit guère mieux. On
la vit à plusieurs reprises s'avancer à grands cris sur nos bataillons;
mais, intimidée par leur attitude calme, elle n'osa jamais charger à
fond; arrivée à cinquante pas de notre ligne, elle faisait honteusement
demi-tour au milieu d'une grêle de balles et des huées de nos soldats.
Les Saxons combattaient avec courage: ils résistèrent longtemps au corps
du maréchal Augereau, et ce ne fut qu'après la retraite des troupes
prussiennes que, s'étant formés en deux grands carrés, ils commencèrent
leur retraite, tout en continuant à tirer. Le maréchal Augereau,
admirant le courage des Saxons, et voulant ménager le sang de ces braves
gens, venait d'envoyer un parlementaire pour les engager à se rendre,
puisqu'ils n'avaient plus d'espoir d'être secourus, lorsque le prince
Murat, arrivant avec sa cavalerie, lança les cuirassiers et les dragons,
qui, chargeant à outrance sur les carrés saxons, les enfoncèrent et les
contraignirent à mettre bas les armes; mais, le lendemain, l'Empereur
les rendit à la liberté et les remit à leur souverain, avec lequel il ne
tarda pas à faire la paix.
Tous les corps prussiens qui avaient combattu devant Iéna se retiraient
dans une déroute complète sur la route de Weimar, aux portes de laquelle
les fuyards, leur artillerie et leurs bagages étaient accumulés, lorsque
apparurent tout à coup les escadrons de la cavalerie française!... À
leur aspect, la terreur se répand dans la cohue prussienne; tout fuit
dans le plus grand désordre, laissant en notre pouvoir un grand nombre
de prisonniers, de drapeaux, de canons et de bagages.
La ville de Weimar, surnommée la nouvelle Athènes, était habitée à cette
époque par un grand nombre de savants, d'artistes et de littérateurs
distingués, qui s'y réunissaient de toutes les parties de l'Allemagne,
sous le patronage du duc régnant, protecteur éclairé des sciences et des
arts. Le bruit du canon, le passage des fuyards, l'entrée des vainqueurs
émurent vivement cette paisible et studieuse population. Mais les
maréchaux Lannes et Soult maintinrent le plus grand ordre, et, sauf la
fourniture des vivres nécessaires à la troupe, la ville n'eut à souffrir
d'aucun excès. Le prince de Weimar servait dans l'armée prussienne; son
palais, dans lequel se trouvait la princesse son épouse, fut néanmoins
respecté, et aucun des maréchaux ne voulut y loger.
Le quartier du maréchal Augereau fut établi aux portes de la ville, dans
la maison du chef des jardins du prince. Tous les employés de cet
établissement ayant pris la fuite, l'état-major, ne trouvant rien à
manger, fut réduit à souper avec des ananas et des prunes de serre
chaude! C'était par trop léger pour des gens qui, n'ayant rien pris
depuis vingt-quatre heures, avaient passé la nuit-précédente sur pied,
et toute la journée à combattre!... Mais nous étions vainqueurs, et ce
mot magique fait supporter toutes les privations!...
L'Empereur retourna coucher à Iéna, où il apprit un succès non moins
grand que celui qu'il venait de remporter lui-même. La bataille d'Iéna
eut cela d'extraordinaire qu'elle fut _double_, si je puis m'exprimer
ainsi, car ni l'armée française, ni celle de Prusse ne se trouvaient
réunies devant Iéna. Chacune d'elles, séparée en deux parties, livra
deux batailles différentes. En effet, pendant que l'Empereur débouchant
d'Iéna à la tête des corps d'Augereau, de Lannes, de Soult, de Ney, de
sa garde et de la cavalerie de Murat, battait, ainsi que je viens de
l'expliquer, les corps prussiens du prince de Hohenlohe et du général
Ruchel, le roi de Prusse, à la tête de son armée principale, commandée
par le célèbre prince de Brunswick, les maréchaux Mollendorf et
Kalkreuth, se rendant de Weimar à Naumbourg, avait couché au village
d'Auerstædt, non loin des corps français de Bernadotte et de Davout, qui
se trouvaient dans les villages de Naumbourg et alentour. Pour aller
rejoindre l'Empereur du côté d'Apolda, dans les plaines au delà d'Iéna,
Bernadotte et Davout devaient passer la Saale en avant de Naumbourg et
traverser le défilé étroit et montueux de Kösen.
Bien que Davout pensât que le roi de Prusse et le gros de son armée
étaient devant l'Empereur et ne les crût pas si près de lui à Auerstædt,
ce guerrier vigilant s'empara la nuit du défilé de Kösen et de ses
rampes escarpées, que le roi de Prusse et ses maréchaux avaient négligé
de faire occuper, imitant en cela la faute qu'avait commise devant Iéna
le prince de Holenlohe, en ne faisant pas garder le Landgrafenberg.
Les troupes de Bernadotte et de Davout réunies ne s'élevaient qu'à
quarante-quatre mille hommes, tandis que le roi de Prusse en avait
quatre-vingt mille à Auerstædt.
Dès le point du jour du 14, les deux maréchaux français connurent
quelles forces supérieures ils allaient combattre; tout leur faisait
donc un devoir d'agir avec ensemble. Davout, en comprenant la nécessité,
déclara qu'il se placerait volontiers sous les ordres de Bernadotte;
mais celui-ci, comptant pour rien les lauriers partagés, et ne sachant
pas se sacrifier aux intérêts de son pays, voulut agir seul, et sous
prétexte que l'Empereur lui avait ordonné de se trouver le 13 à
Dornbourg, il voulut s'y rendre le 14, bien que Napoléon lui écrivît
dans la nuit que si par hasard il était encore à Naumbourg, il devait y
rester et soutenir Davout. Bernadotte, ne trouvant pas cette mission
assez belle, laissa au maréchal Davout le soin de se défendre comme il
le pourrait; puis, longeant la Saale, il se rendit à Dornbourg, et bien
qu'il n'y trouvât pas un seul ennemi, et que du haut des positions qu'il
occupait il vît le terrible combat soutenu à deux lieues de là par
l'intrépide Davout, Bernadotte ordonna à ses divisions d'établir leurs
bivouacs et de faire tranquillement la soupe!... En vain les généraux
qui l'entouraient lui reprochèrent-ils son inaction coupable, il ne
voulut pas bouger!... De sorte que le général Davout, n'ayant avec lui
que les vingt-cinq mille hommes dont se composaient les divisions
Friant, Morand et Gudin, résista avec ces braves à près de quatre-vingt
mille Prussiens, animés par la présence de leur roi!...
Les Français, en sortant du défilé de Kösen, s'étaient formés près du
village de Hassenhausen; ce fut vraiment sur ce point que la bataille
eut lieu, car l'Empereur était dans l'erreur lorsqu'il croyait avoir
devant lui à Iéna le Roi et le gros de l'armée prussienne. Le combat que
soutinrent les troupes de Davout fut un des plus terribles de nos
annales, car ses divisions, après avoir victorieusement résisté à toutes
les attaques des fantassins ennemis, se formèrent en carrés,
repoussèrent les charges nombreuses de la cavalerie et, non contentes de
cela, marchèrent en avant avec une telle résolution, que les Prussiens
reculèrent sur tous les points, laissant le terrain couvert de cadavres
et de blessés. Le prince de Brunswick et le général Schmettau furent
tués, le maréchal Mollendorf grièvement blessé et fait prisonnier. Le
roi de Prusse et ses troupes exécutèrent d'abord leur retraite en assez
bon ordre sur Weimar, espérant s'y rallier derrière le corps du prince
de Hohenlohe et du général Ruchel qu'ils supposaient vainqueurs, tandis
que ceux-ci, vaincus par Napoléon, allaient de leur côté chercher un
appui auprès des troupes que dirigeait le Roi. Ces deux énormes masses
de soldats vaincus et démoralisés s'étant rencontrées sur la route
d'Erfurt, il suffit de l'apparition de quelques régiments français pour
les jeter dans la plus grande confusion. La déroute fut complète!...
Ainsi fut punie la jactance des officiers prussiens. Les résultats de
cette victoire furent incalculables et nous rendirent maîtres de presque
toute la Prusse.
L'Empereur témoigna sa haute satisfaction au maréchal Davout, ainsi
qu'aux divisions Morand, Friant et Gudin, par un ordre du jour qui fut
lu à toutes les compagnies et même dans toutes les ambulances des
blessés. L'année suivante, Napoléon nomma Davout duc d'Auerstædt, bien
qu'il se fût moins battu dans ce village que dans celui de Hassenhausen;
mais le roi de Prusse avait eu son quartier général à Auerstædt, et les
ennemis en avaient donné le nom à la bataille que les Français nomment
Iéna. L'armée s'attendait à voir Bernadotte sévèrement puni, mais il en
fut quitte pour une verte réprimande, l'Empereur craignant d'affliger
son frère Joseph, dont Bernadotte avait épousé la belle-sœur, Mlle
Clary. Nous verrons plus tard comment l'attitude de Bernadotte, au jour
de la bataille d'Auerstædt, lui servit en quelque sorte de premier
échelon pour monter au trône de Suède.
Je ne fus point blessé à Iéna, mais j'éprouvai une mystification dont
le souvenir excite encore ma colère après quarante ans... Au moment où
le corps d'Augereau attaquait les Saxons, ce maréchal m'envoya porter au
général Durosnel, commandant une brigade de chasseurs, l'ordre de
charger sur la cavalerie ennemie. Je devais conduire cette brigade par
un chemin que j'avais déjà reconnu. Je cours me mettre en tête de nos
chasseurs qui s'élancent sur les escadrons saxons: ceux-ci résistent
bravement; il y eut une mêlée, mais enfin nos adversaires furent
contraints de se retirer avec perte. Je me trouvai vers la fin du combat
en face d'un officier de housards vêtu de blanc et appartenant au
régiment du prince Albert de Saxe. Je lui appuie sur le corps la pointe
de mon sabre en le sommant de se rendre, ce qu'il fait en me remettant
son arme. Le combat fini, j'ai la générosité de la lui rendre, ainsi que
cela se pratique en pareil cas entre officiers, et j'ajoute que bien que
son cheval m'appartienne d'après les lois de la guerre, je ne veux pas
l'en priver. Il me remercie beaucoup de ce bon traitement, et me suit
dans la direction que je prends pour retourner auprès du maréchal,
auquel je me faisais une fête de ramener mon prisonnier. Mais dès que
nous fûmes à cinq cents pas des chasseurs français, le maudit officier
saxon, qui était à ma gauche, dégainant son sabre, fend l'épaule de mon
cheval et allait me frapper, si je ne me fusse jeté sur lui, bien que
n'ayant pas mon sabre à la main. Mais nos corps se touchant, il n'avait
plus assez d'espace pour que son bras pût diriger sa lame contre moi; ce
que voyant, il me prend par mon épaulette, car j'étais en habit ce
jour-là, et tirant avec force, il me fait perdre l'équilibre. Ma selle
tourne sous le ventre du cheval, et me voilà une jambe en l'air et la
tête en bas, pendant que le Saxon, s'éloignant au triple galop, va
rejoindre les débris de l'armée ennemie. J'étais furieux, tant de la
position dans laquelle je me trouvais que de l'ingratitude dont cet
étranger payait mes bons procédés; aussi, dès que l'armée saxonne fut
prisonnière, j'allai chercher mon officier de housards afin de lui
administrer une bonne leçon; mais il avait disparu!...