Nous passâmes une partie de l'hiver à Darmstadt en fêtes, bals et galas.

Les troupes du grand-duc étaient commandées par un respectable général,

de Stoch. Il avait un fils de mon âge, lieutenant des gardes, charmant

jeune homme avec lequel je me liai intimement et dont je reparlerai.

Nous n'étions qu'à dix lieues de Francfort-sur-Mein; cette ville, encore

libre, et que son commerce rendait immensément riche, était depuis

longtemps le foyer de toutes les intrigues ourdies contre la France, et

le point de départ de toutes les fausses nouvelles qui circulaient en

Allemagne contre nous. Aussi, le lendemain de la bataille d'Austerlitz,

et lorsque le bruit se répandit qu'il y avait eu un engagement dont on

ne savait pas le résultat, les habitants de Francfort assuraient que

les Russes étaient vainqueurs; plusieurs journaux poussèrent même la

haine jusqu'à dire que les désastres de notre armée avaient été si

grands que pas un seul Français n'en avait échappé!... L'Empereur,

auquel on rendait compte de tout, dissimula jusqu'au moment où,

prévoyant la possibilité d'une rupture avec la Prusse, il rapprocha

insensiblement ses armées des frontières de ce royaume. Voulant alors

punir l'impertinence des Francfortois, il ordonna au maréchal Augereau

de quitter à l'improviste Darmstadt et d'aller s'établir avec _tout son

corps d'armée_ dans Francfort et sur son territoire.

L'ordre de l'Empereur portait que la ville devait, le jour de l'entrée

de nos troupes, donner comme bienvenue _un louis d'or_ à chaque soldat,

deux aux caporaux, trois aux sergents, dix aux sous-lieutenants et ainsi

de suite!... Les habitants devaient, en outre, loger, nourrir la troupe

et payer pour frais de table, savoir: au maréchal six cents francs par

jour, aux généraux de division quatre cents, aux généraux de brigade

deux cents, aux colonels cent: le Sénat était tenu d'envoyer tous les

mois un million de francs au Trésor impérial à Paris.

Les autorités de Francfort, épouvantées d'une contribution aussi

exorbitante, coururent chez l'envoyé de France; mais celui-ci, auquel

Napoléon avait donné des instructions, leur répondit: «Vous prétendiez

que pas un seul Français n'avait échappé au fer des Russes; l'empereur

Napoléon a donc voulu vous mettre à même de compter ceux dont se compose

un seul corps de la grande armée: il y en a six autres d'égale force, et

la garde viendra ensuite...» Cette réponse, rapportée aux habitants, les

plongea dans la consternation, car, quelque immenses qu'aient été leurs

richesses, ils eussent été ruinés si cet état de choses eût duré

quelque temps. Mais le maréchal Augereau ayant fait appel à la clémence

de l'Empereur en faveur des Francfortois, il reçut l'autorisation de

faire ce qu'il voudrait, de sorte qu'il prit sur lui de ne garder dans

la ville que son état-major et un seul bataillon: les autres troupes

furent réparties dans les principautés voisines. Dès ce moment, la joie

reparut, et les habitants, pour témoigner leur reconnaissance au

maréchal Augereau, lui donnèrent un grand nombre de fêtes. J'étais logé

chez un riche négociant nommé M. Chamot. Je passai près de huit mois

chez lui, pendant lesquels il fut, ainsi que sa famille, plein

d'attentions pour moi.

CHAPITRE XXVIII

Missions auprès de l'Empereur et du roi de Prusse.--Situation de la

Prusse.

Pendant que nous étions à Francfort, un accident très douloureux survenu

à un officier du 7e corps me valut une double mission, dont la première

partie fut très pénible, et la seconde fort agréable et même brillante.

À la suite d'une fièvre cérébrale, le lieutenant N..., du 7e chasseurs,

tomba complètement en enfance; le maréchal Augereau me chargea de

conduire ce pauvre jeune homme à Paris d'abord, auprès de Murat, qui s'y

était toujours intéressé, et ensuite dans le Quercy, si celui-ci m'en

priait. Comme je n'avais pas vu ma mère depuis mon départ pour la

campagne d'Austerlitz, et la savais non loin de Saint-Céré, au château

de Bras, que mon père avait acheté quelque temps avant sa mort, je reçus

avec plaisir une mission qui, tout en me mettant à même de rendre

service au maréchal Murat, me permettait d'aller passer quelques jours

auprès de ma mère. Le maréchal me prêta une bonne calèche, et je pris la

route de Paris. Mais la chaleur et l'insomnie exaltèrent tellement mon

pauvre camarade que, passant de l'idiotisme à la fureur, il faillit me

tuer d'un coup de clef de voiture. Je ne fis jamais un voyage plus

désagréable. Enfin, j'arrivai à Paris et conduisis le lieutenant N...

auprès de Murat, qui résidait pendant la belle saison au château de

Neuilly. Le maréchal me pria d'achever la tâche que j'avais commencée et

de conduire N... dans le Quercy. J'y consentis, dans l'espoir de revoir

ma mère, tout en faisant observer que je ne pouvais partir que dans

vingt-quatre heures, le maréchal Augereau m'ayant chargé de dépêches

pour l'Empereur, que j'allai rejoindre à Rambouillet, où je me rendis

officiellement le jour même.

J'ignore ce que contenaient les dépêches dont j'étais porteur, mais

elles rendirent l'Empereur fort soucieux. Il manda M. de Talleyrand et

partit avec lui pour Paris, où il m'ordonna de le suivre et de me

présenter chez le maréchal Duroc le soir. J'obéis.

J'attendais depuis longtemps dans un des salons des Tuileries, lorsque

le maréchal Duroc, sortant du cabinet de l'Empereur dont il laissa la

porte entr'ouverte, ordonna de vive voix à un officier d'ordonnance de

se préparer à partir en poste pour une longue mission. Mais Napoléon

s'écria: «Duroc, c'est inutile, puisque nous avons ici Marbot qui va

rejoindre Augereau; il poussera jusqu'à Berlin, dont Francfort est à

moitié chemin.» En conséquence, le maréchal Duroc me prescrivit de me

préparer à me rendre à Berlin avec les dépêches de l'Empereur. Cela me

contraria, parce qu'il fallait renoncer à aller embrasser ma mère; mais

force fut de me résigner. Je courus donc à Neuilly prévenir Murat. Quant

à moi, croyant ma nouvelle mission très pressée, je retournai aux

Tuileries; mais le maréchal Duroc me donna jusqu'au lendemain matin. J'y

fus au lever de l'aurore, on me remit au soir; puis le soir au

lendemain, et ainsi de suite pendant plus de huit jours.

Cependant, je prenais patience, parce que chaque fois que je me

présentais, le maréchal Duroc ne me tenait qu'un instant, ce qui me

permettait de courir dans Paris. Duroc m'avait remis une somme assez

forte, destinée à renouveler mes uniformes tout à neuf, afin de paraître

sur un bon pied devant le roi de Prusse, entre les mains duquel je

devais remettre _moi-même_ une lettre de l'Empereur. Vous voyez que

Napoléon ne négligeait aucun détail, lorsqu'il s'agissait de relever le

militaire français aux yeux des étrangers.

Je partis enfin, après avoir reçu les dépêches et les instructions de

l'Empereur, qui me recommanda surtout de bien examiner les troupes

prussiennes, leur tenue, leurs armes, leurs chevaux, etc... M. de

Talleyrand me remit un paquet pour M. Laforest, ambassadeur de France à

Berlin, chez lequel je devais descendre. Arrivé à Mayence, qui se

trouvait alors faire partie du territoire français, j'appris que le

maréchal Augereau était à Wiesbaden. Je m'y rendis et le surpris fort en

lui disant que j'allais à Berlin par ordre de l'Empereur. Il m'en

félicita et m'ordonna de continuer ma route. Je marchai nuit et jour par

un temps superbe du mois de juillet, et arrivai à Berlin un peu fatigué.

À cette époque, les routes de Prusse n'étant pas encore ferrées, on

roulait presque toujours au pas sur un sable mouvant où les voitures,

enfonçant profondément, soulevaient des nuages de poussière

insupportables.

M. Laforest me reçut à merveille. Je logeai à l'ambassade et fus

présenté au Roi et à la Reine, ainsi qu'aux princes et aux princesses.

En recevant la lettre de l'Empereur, le roi de Prusse parut fort ému.

C'était un grand et bel homme, dont la figure exprimait la bonté; mais

il manquait de cette animation qui dénote un caractère ferme. La Reine

était vraiment très belle; une seule chose la déparait: elle portait

toujours une grosse cravate, afin, disait-on, de cacher un goître assez

prononcé qui, à force d'être tourmenté par les médecins, s'était ouvert

et répandait une matière purulente, surtout lorsque cette princesse

dansait, ce qui était son divertissement de prédilection. Du reste, sa

personne était remplie de grâce, et sa physionomie spirituelle et

majestueuse exprimait une volonté ferme. Je fus reçu très gracieusement,

et comme la réponse que je devais rapporter à l'Empereur se fit attendre

plus d'un mois, tant il paraît qu'elle était difficile à faire, la Reine

voulut bien m'inviter aux fêtes et bals qu'elle donna pendant mon

séjour.

De tous les membres de la famille royale, celui qui me traita avec le

plus de bonté, du moins en apparence, fut le prince Louis, neveu du Roi.

On m'avait prévenu qu'il exécrait les Français et surtout leur empereur;

mais comme il aimait passionnément l'état militaire, il me questionnait

sans cesse sur le siège de Gênes, les batailles de Marengo et

d'Austerlitz, ainsi que sur l'organisation de notre armée. Le prince

Louis de Prusse était un homme superbe, et sous le rapport de l'esprit,

des moyens et du caractère, c'était de tous les membres de la famille

royale le seul qui eût quelque ressemblance avec le grand Frédéric. Je

fis connaissance avec plusieurs personnes de la Cour, et surtout avec

des officiers que je suivais tous les jours à la parade et aux

manœuvres. Je passais donc mon temps fort agréablement à Berlin, où

notre ambassadeur me comblait de prévenances; mais je finis par

m'apercevoir qu'il voulait me faire jouer dans une affaire délicate un

rôle qui ne pouvait me convenir, et je devins très réservé.

Mais examinons la position de la Prusse vis-à-vis de Napoléon. Les

dépêches que j'apportais y avaient trait, ainsi que je l'ai su plus

tard.

En acceptant de Napoléon le don de l'électorat du Hanovre, patrimoine de

la famille régnante d'Angleterre, le cabinet de Berlin s'était aliéné

non seulement le parti antifrançais, mais aussi presque toute la nation

prussienne. L'amour-propre allemand se trouvait en effet blessé des

succès remportés par les Français sur les Autrichiens, et la Prusse

craignait aussi de voir son commerce ruiné par suite de la guerre que le

cabinet de Londres venait de lui déclarer. La Reine et le prince Louis

cherchaient à profiter de cette effervescence des esprits pour amener le

Roi à faire la guerre à la France, en se joignant à la Russie, qui, bien

qu'abandonnée par l'Autriche, espérait encore prendre sa revanche de la

défaite d'Austerlitz. L'empereur Alexandre était encore entretenu dans

ses projets contre la France par un Polonais, son aide de camp favori,

le prince Czartoryski.

Cependant le parti antifrancais, qui s'augmentait tous les jours,

n'avait encore pu déterminer le roi de Prusse à rompre avec Napoléon;

mais se sentant appuyé par la Russie, ce parti redoubla d'efforts, et

profita habilement des fautes que commit Napoléon en plaçant son frère

Louis sur le trône de Hollande, et en se nommant lui-même protecteur de

la _Confédération du Rhin_, acte qu'on présenta au roi de Prusse comme

un acheminement au rétablissement de l'empire de Charlemagne. Napoléon

voulait, disait-on, en finir, pour faire descendre tous les souverains

d'Allemagne au rang de ses vassaux!... Ces assertions, fort exagérées,

avaient néanmoins produit un grand changement dans l'esprit du Roi, dont

la conduite avec la France devint dès lors tellement équivoque, qu'elle

détermina Napoléon à lui écrire de sa main, et sans suivre la marche

habituelle de la diplomatie, pour lui demander: «Êtes-vous pour ou

contre moi?...» Tel était le sens de la lettre que j'avais remise au

Roi. Son conseil, voulant gagner du temps pour compléter les armements,

fit retarder la réponse, et ce fut la cause qui me retint si longtemps à

Berlin.

Enfin, au mois d'août, une explosion générale eut lieu contre la France,

et l'on vit la Reine, le prince Louis, la noblesse, l'armée, la

population entière, demander la guerre à grands cris. Le Roi se laissa

entraîner; mais comme, bien que décidé à rompre la paix, il conservait

encore un faible espoir d'éviter les hostilités, il paraît que dans sa

réponse à l'Empereur il s'engageait à désarmer, si celui-ci ramenait en

France toutes les troupes qu'il avait en Allemagne, ce que Napoléon ne

voulait faire que lorsque la Prusse aurait désarmé, de sorte que l'on

tournait dans un cercle vicieux d'où l'on ne pouvait sortir que par la

guerre.

Avant mon départ de Berlin, je fus témoin du délire auquel la haine de

Napoléon porta la nation prussienne, ordinairement si calme. Les

officiers que je connaissais n'osaient plus me parler ni me saluer;

plusieurs Français furent insultés par la populace; enfin les gendarmes

de la garde noble poussèrent la jactance jusqu'à venir aiguiser les

lames de leurs sabres sur les degrés en pierre de l'hôtel de

l'ambassadeur français!... Je repris en toute hâte la route de Paris,

emportant avec moi de nombreux renseignements sur ce qui se passait en

Prusse. En passant à Francfort, je trouvai le maréchal Augereau fort

triste; il venait d'apprendre la mort de sa femme, bonne et excellente

personne qu'il regretta beaucoup, et dont la perte fut sentie par tout

l'état-major, car elle avait été excellente pour nous.

Arrivé à Paris, je remis à l'Empereur la réponse autographe du roi de

Prusse. Après l'avoir lue, il me questionna sur ce que j'avais vu à

Berlin. Lorsque je lui dis que les gendarmes de la garde étaient venus

aiguiser leurs sabres sur l'escalier de l'ambassade de France, il porta

vivement la main sur la poignée de son épée et s'écria avec indignation:

«Les insolents fanfarons apprendront bientôt que nos armes sont en bon

état!...»

Ma mission étant dès lors terminée, je retournai auprès du maréchal

Augereau et passai tout le mois de septembre à Francfort, où nous nous

préparâmes à la guerre en continuant à nous amuser le plus possible, car

nous pensions que rien n'étant plus incertain que la vie des militaires,

ils doivent s'empresser d'en jouir.

CHAPITRE XXIX

État de l'armée prussienne.--Marche sur Wurtzbourg.--Combat de Saalfeld

et mort du prince Louis de Prusse.--Augereau et son ancien compagnon

d'armes.--Retour à Iéna.--Épisode.

Cependant les différents corps de la grande armée se rapprochaient des

rives du Mein. L'Empereur venait d'arriver à Wurtzbourg, et sa garde

passait le Rhin. Les Prussiens, de leur côté, s'étant mis en marche et

traversant la Saxe, avaient contraint l'Électeur à joindre ses troupes

aux leurs; cette alliance forcée, et par conséquent peu sûre, était la

seule que le roi de Prusse eût en Allemagne. Il attendait, il est vrai,

les Russes; mais leur armée était encore en Pologne, derrière le Niémen,

à plus de cent cinquante lieues des contrées où les destinées de la

Prusse allaient être décidées.

On a peine à concevoir l'impéritie qui présida pendant sept ans aux

décisions des cabinets des ennemis de la France. Nous avions vu, en

1805, les Autrichiens nous attaquer sur le Danube et se faire battre

isolément à Ulm, au lieu d'attendre que les Russes les eussent rejoints,

et que la Prusse se fût déclarée contre Napoléon. Voici, à présent,

qu'en 1806, ces mêmes Prussiens qui, l'année d'avant, auraient pu

empêcher la défaite des Austro-Russes en se joignant à eux, non

seulement nous déclarent la guerre, lorsque nous sommes en paix avec le

cabinet de Vienne, mais, imitant sa faute, nous attaquent sans attendre

les Russes!... Enfin, trois ans après, en 1809, les Autrichiens

renouvelèrent seuls la guerre contre Napoléon, au moment où celui-ci

était en paix avec la Prusse et la Russie! Ce désaccord assura la

victoire à la France. Malheureusement, il n'en fut pas de même en 1813,

où nous fûmes écrasés par la coalition de nos ennemis.

Le roi de Prusse eut d'autant plus tort, en 1806, de se déclarer contre

Napoléon avant l'arrivée des Russes, que ses troupes, bien que fort

instruites, n'étaient pas en état de se mesurer avec les nôtres, tant

leur composition et leur organisation étaient mauvaises. En effet, à

cette époque, les capitaines prussiens étaient propriétaires de leur

compagnie ou escadron: hommes, chevaux, armes, habillements, tout leur

appartenait. C'était une espèce de ferme qu'ils louaient au

gouvernement, moyennant un prix convenu. On conçoit que toutes les

pertes étant à leur compte, les capitaines avaient un grand intérêt à

ménager leur compagnie, tant dans les marches que sur les champs de

bataille, et comme le nombre d'hommes qu'ils étaient tenus d'avoir

était fixé, et qu'il n'existait pas de conscription, ils enrôlaient à

prix d'argent d'abord les Prussiens qui se présentaient, ensuite tous

les vagabonds de l'Europe que leurs enrôleurs embauchaient dans les

États voisins. Mais cela ne suffisant pas, les recruteurs prussiens

enlevaient de _vive force_ un très grand nombre d'hommes, qui, devenus

soldats malgré eux, étaient tenus de servir jusqu'à ce que l'âge les mît

hors d'état de porter les armes; alors on leur délivrait un brevet de

_mendiant_, car la Prusse n'était pas assez riche pour leur donner les

Invalides ou la pension de retraite. Pendant la durée de leur service,

ces soldats étaient encadrés entre de vrais Prussiens, dont le nombre

devait être au moins de moitié de l'effectif de chaque compagnie, afin

de prévenir les révoltes.

Pour maintenir une armée composée de parties aussi hétérogènes, il

fallait une discipline _de fer_; aussi la plus légère faute était-elle

punie par la bastonnade. De très nombreux sous-officiers, tous

Prussiens, portaient constamment une canne, dont ils se servaient très

souvent, et, selon l'expression admise, on comptait une canne pour sept

hommes. La désertion du soldat étranger était irrémissiblement punie de

mort. Vous figurez-vous l'affreuse position de ces étrangers, qui,

s'étant engagés dans un moment d'ivresse, ou ayant été enlevés de force,

se voyaient, loin de leur patrie et sous un ciel glacial, condamnés à

être soldats prussiens, c'est-à-dire esclaves, pendant toute leur

vie!... et quelle vie! À peine nourris, couchés sur la paille, n'ayant

que des habits très légers, point de capotes, même dans les hivers les

plus froids, et ne touchant qu'une solde insuffisante pour leurs

besoins. Aussi n'attendaient-ils pas pour mendier qu'on leur en donnât

l'autorisation en les renvoyant du service, car, lorsqu'ils n'étaient

pas sous les yeux de leurs chefs, ils tendaient la main, et il m'est

arrivé plusieurs fois, tant à Potsdam qu'à Berlin, de voir les

grenadiers à la porte même du Roi me supplier de leur faire l'aumône!...

Les officiers prussiens étaient généralement instruits et servaient fort

bien; mais la moitié d'entre eux, nés hors du royaume, étaient de

pauvres gentilshommes de presque toutes les contrées de l'Europe qui,

n'ayant pris du service que pour avoir de quoi vivre, manquaient de

patriotisme et n'étaient nullement dévoués à la Prusse; aussi

l'abandonnèrent-ils presque tous, lorsqu'elle fut dans l'adversité.

Enfin, l'avancement n'ayant lieu que par ancienneté, la très grande

majorité des officiers prussiens, vieux, cassés, se trouvaient hors

d'état de supporter les fatigues de la guerre. C'était une armée ainsi

composée et commandée qu'on allait opposer aux vainqueurs d'Italie,

d'Égypte, de l'Allemagne et d'Austerlitz!... Il y avait folie! mais le

cabinet de Berlin, abusé par les victoires que le grand Frédéric avait

obtenues avec des troupes mercenaires, espérait qu'il en serait encore

de même; il oubliait que les temps étaient bien changés!...

Le 6 octobre, le maréchal Augereau et le 7e corps quittèrent Francfort,

pour se diriger, ainsi que toute la grande armée, vers les frontières de

Saxe, déjà occupées par les Prussiens. L'automne était superbe; il

gelait un peu pendant la nuit, mais le jour nous avions un soleil

brillant. Mon petit équipage était bien organisé; j'avais pris un bon

domestique de guerre, François Woirland, ancien soldat de la légion

noire, vrai sacripant et grand maraudeur: mais ce sont là les meilleurs

serviteurs en campagne; car avec eux on ne manque jamais de rien.

J'avais trois excellents chevaux, de bonnes armes, un peu d'argent; je

me portais très bien, je marchais donc gaiement au-devant des événements

futurs!...

Nous nous dirigeâmes sur Aschaffenbourg, d'où nous gagnâmes Wurtzbourg.

Nous y trouvâmes l'Empereur, qui fit défiler les troupes du 7e corps,

dont l'enthousiasme était fort grand. Napoléon, qui possédait des notes

sur tous les régiments, et qui savait en tirer très habilement parti

pour flatter l'amour-propre de chacun d'eux, dit en voyant le 44e de

ligne: «Vous êtes de tous les corps de mes armées celui où il y a le

plus de _chevrons_; aussi vos trois bataillons comptent-ils à mes yeux

pour six!...» Les soldats enthousiasmés répondirent: «Nous vous le

prouverons devant l'ennemi!» Au 7e léger, presque tout composé d'hommes

du bas Languedoc et des Pyrénées, l'Empereur dit: «Voilà les meilleurs

marcheurs de l'armée; on n'en voit jamais un seul en arrière, surtout

quand il faut joindre l'ennemi!» Puis il ajouta en riant: «Mais, pour

vous rendre justice entière, je dois vous dire que vous êtes les plus

_criards_ et les plus maraudeurs de l'armée!--C'est vrai, c'est vrai!»

répondirent les soldats, dont chacun avait un canard, une poule ou une

oie sur son sac, abus qu'il fallait tolérer, car, comme je vous l'ai

dit, les armées de Napoléon, une fois qu'elles étaient en campagne, ne

recevaient de distributions que fort rarement, chacun vivant sur le pays

comme il pouvait. Cette méthode présentait sans doute de graves

inconvénients, mais elle avait un avantage immense, celui de nous

permettre de pousser toujours en avant, sans être embarrassés de convois

et de magasins, et ceci nous donnait une très grande supériorité sur les

ennemis, dont tous les mouvements étaient subordonnés à la cuisson ou à

l'arrivée du pain, ainsi qu'à la marche des troupeaux de bœufs, etc.,

etc.

De Wurtzbourg, le 7e corps se dirigea vers Cobourg, où le maréchal fut

logé au palais du prince, dont toute la famille s'était éloignée à notre

approche, excepté le célèbre feld-maréchal autrichien prince de Cobourg.

Ce vieux guerrier, qui avait si longtemps combattu contre les Français,

dont il appréciait le caractère, eut assez de confiance en eux pour les

attendre. Cette confiance ne fut pas trompée, car le maréchal Augereau

lui envoya une garde d'honneur, lui rendit avec empressement la visite

qu'il en avait reçue, et prescrivit d'avoir les plus grands égards pour

lui.

Nous n'étions plus éloignés des Prussiens, dont le Roi se trouvait à

Erfurt. La Reine l'accompagnait et parcourait à cheval les rangs de

l'armée, dont elle cherchait à exciter l'ardeur par sa présence.

Napoléon, trouvant que ce rôle n'appartenait pas à une princesse, lança

contre elle dans ses bulletins des observations fort blessantes. Les

avant-gardes française et prussienne se rencontrèrent enfin le 9 octobre

à Schleitz; il y eut sous les yeux de l'Empereur un petit combat, où les

ennemis furent battus: c'était pour eux un début de mauvais augure.

Le même jour, le prince Louis se trouvait, avec un corps de dix mille

hommes, posté à Saalfeld. Cette ville est située sur les rives de la

Saale, au milieu d'une plaine à laquelle on arrive en traversant des

montagnes fort abruptes. Les corps des maréchaux Lannes et Augereau

s'avançant sur Saalfeld par ces montagnes, le prince Louis, puisqu'il

voulait attendre les Français, aurait dû se placer dans cette contrée

difficile et remplie de défilés étroits, où peu de troupes peuvent en

arrêter de fort nombreuses; mais il négligea cet avantage, probablement

par suite de la persuasion où il était que les troupes prussiennes

valaient infiniment mieux que les troupes françaises. Il poussa même le

mépris de toute précaution jusqu'à placer une partie de ses forces en

avant d'un ruisseau marécageux, ce qui rendait leur retraite fort

difficile en cas de revers. Le vieux général Muller, Suisse au service

de la Prusse, que le Roi avait placé auprès de son neveu pour modérer sa

fougue, ayant fait à celui-ci quelques observations à ce sujet, le

prince Louis les reçut fort mal, en ajoutant que pour battre les

Français il n'était pas besoin de prendre tant de précautions, et qu'il

suffisait de tomber dessus dès qu'ils paraîtraient.

Ils parurent le 10 au matin, le corps du maréchal Lannes en première

ligne, celui d'Augereau en seconde; mais ce dernier n'arriva pas à

temps pour prendre part au combat. Sa présence était d'ailleurs inutile,

les troupes du maréchal Lannes se trouvant plus que suffisantes. En

attendant que son corps d'armée fût sorti du défilé, le maréchal

Augereau, suivi de son état-major, se plaça sur un mamelon d'où nous

dominions parfaitement la plaine et pouvions suivre de l'œil toutes les

péripéties du combat.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 20 / 27 段