dis... Ne parlons pas de ce vilain passé. Il n’existe plus pour moi.
VIVETTE.
Alors, pourquoi gardes-tu des choses qui te le rappellent?
FRÉDERI.
Mais... je n’ai rien gardé.
VIVETTE.
Et ces lettres que tu as là?...
FRÉDERI, stupéfait.
Comment, tu savais donc?... Oui, c’est vrai, je les ai gardées
longtemps. C’était comme une curiosité mauvaise que j’avais de
connaître cet homme; mais à présent, regarde. (_Il ouvre sa blouse._)
VIVETTE.
Elles n’y sont plus?...
FRÉDERI.
Balthazar est allé les rendre ce matin.
VIVETTE.
Tu as fait cela, mon Fréderi? (_Lui sautant au cou._) Oh! que je suis
heureuse!... Si tu savais comme elles m’ont fait souffrir, ces lettres
maudites... quand tu me prenais contre ton cœur et que tu me disais : «
Je t’aime! » Tout le temps, je les sentais là sous ta blouse, et cela
m’empêchait de te croire.
FRÉDERI.
Ainsi tu ne me croyais pas, et pourtant tu voulais bien devenir ma
femme?
VIVETTE, souriant.
Cela m’empêchait de te croire; mais cela ne m’empêchait pas de
t’aimer...
FRÉDERI.
Et maintenant, si je te dis : « Je t’aime! » est-ce que tu le croiras?...
VIVETTE.
Dis-le, voyons!
FRÉDERI.
Ah! chère femme! (_Il la serre contre sa poitrine, puis tous deux
étroitement enlacés, ils marchent à petits pas et disparaissent une
minute derrière les hangars._)
SCÈNE V.
LES MÊMES, LE GARDIEN, BALTHAZAR.
Mitifio entre vivement, fait quelques pas dans la cour déserte, puis
va pour frapper à la maison, quand la porte s’ouvre et Balthazar
paraît.
BALTHAZAR, se retournant.
C’est toi!... qu’est-ce que tu veux?
LE GARDIEN.
Mes lettres! (_A ce moment le groupe des amoureux rentre en scène._)
BALTHAZAR.
Comment! tes lettres?... mais je les ai portées à ton père ce matin; tu
ne viens donc pas de chez vous?
LE GARDIEN.
Voilà deux nuits que je couche à Arles.
BALTHAZAR.
Ça dure donc toujours?...
LE GARDIEN.
Toujours!...
BALTHAZAR.
J’aurais cru pourtant qu’après cette histoire des lettres...
LE GARDIEN.
Quand c’est pour elles qu’on est lâche, les femmes vous pardonnent
toutes les lâchetés.
BALTHAZAR.
Alors, grand bien te fasse, mon garçon. Ici, grâce à Dieu, nous en
avons fini avec cette folie-là. L’enfant se marie dans quatre jours, et
cette fois il prend quelqu’un d’honnête.
LE GARDIEN.
Ah! oui, il est bien heureux, lui. Ce doit être si bon de s’aimer
librement, à la face du ciel et des hommes, d’être fier de ce qu’on
aime, et de pouvoir dire au monde qui passe : « C’est ma femme,
regardez-la! » Moi, j’arrive la nuit comme un voleur. Le jour, je me
cache, je rode autour d’elle, et puis, quand nous sommes seuls, ce sont
des scènes, des querelles! D’où viens-tu?... Qu’as-tu fait?... Quel
est cet homme à qui tu parlais?... Et des fois qu’il y a, au milieu
de nos caresses, il me vient des envies de l’étouffer pour qu’elle
ne me trompe plus... (_Ici le groupe enlacé des amoureux paraît,
traversant la scène dans le fond._) Ah! l’horrible vie de mensonges et
de méfiance! Heureusement, cela va finir. Maintenant, nous allons vivre
ensemble et malheur à elle si...
BALTHAZAR.
Vous vous mariez?...
LE GARDIEN.
Non, je l’enlève... Si tu es aux bergeries cette nuit, tu entendras une
fière galopade dans la plaine. J’aurai la belle en travers de ma selle,
et je te réponds que je la tiendrai bien.
BALTHAZAR.
Elle t’aime donc bien, cette Arlésienne maudite?...
FRÉDERI, s’arrêtant dans le fond.
Oh!
LE GARDIEN.
Oui... c’est son caprice du moment. Et puis un enlèvement, ça lui va.
Courir les grandes routes à l’aventure, rouler d’auberge en auberge, le
changement, la peur, la poursuite, voilà ce qu’elle aime surtout. Elle
est comme ces oiseaux de la mer qui ne chantent que dans les orages...
FRÉDERI, bas, avec rage.
C’est lui!... enfin!...
VIVETTE
Fréderi, viens... ne reste pas là!
FRÉDERI, la repoussant.
Laisse-moi!
VIVETTE, éplorée.
Ah! il l’aime encore... Fréderi...
FRÉDERI.
Va-t’en... va-t’en donc! (_Il la pousse dans la maison, puis revient
écouter._)
LE GARDIEN.
Moi, ce voyage me fait peur. Je pense au vieux qui va rester seul,
à mes chevaux, à la cabane, et à la belle vie d’honnête homme que
j’aurais menée là-bas, si je ne l’avais pas rencontrée.
BALTHAZAR.
Pourquoi partir alors? Fais ce que le nôtre a fait. Renonce à cette
femme et marie-toi.
LE GARDIEN, bas.
Je ne peux pas... Elle est si belle!...
FRÉDERI, bondissant.
Je ne le sais que trop qu’elle est belle, misérable... Mais quel
besoin avais-tu de venir me le rappeler? (_Avec un rire de rage._) Un
paysan!... C’était un paysan comme moi!... (_Marchant vers lui._) Ah!
mon bonheur te fait envie, et c’est en sortant de ses bras que tu viens
me le dire, quand tu as encore sur ta bouche ses baisers de la dernière
nuit. Mais tu ne sais donc pas que, pour un de ces moments de passion
dont tu me parles, pour une minute de ta vie à toi, je donnerais toute
la mienne, tout mon paradis pour une heure de ton purgatoire... Maudit
sois-tu d’être venu, maquignon de malheur!... C’est encore pis que de
l’avoir vue elle-même... tu me rapportes avec son haleine l’horrible
amour dont j’ai manqué de mourir. Maintenant c’est fini, je suis perdu.
Et pendant que tu courras les routes avec ton amoureuse, il y aura ici
des femmes en larmes... Mais non! ce n’est pas possible, cela ne sera
pas. (_Sautant sur un des gros marteaux avec lesquels on a planté les
mais._) Allons, défends-toi, bandit, défends-toi, que je te tue, je
ne veux pas mourir seul. (_Le gardien recule. — Toute cette scène est
presque couverte par le bruit des tambourins qui arrivent._)
BALTHAZAR, se jetant sur Fréderi.
Malheureux, que vas-tu faire?
FRÉDERI, se débattant.
Non, laisse-moi;... lui d’abord, son Arlésienne ensuite. (_Au moment
où il arrive sur le gardien, Rose s’élance au milieu d’eux. — Fréderi
s’arrête, chancelle, le marteau lui tombe des mains. — Au même instant
des torches secouées apparaissent devant la ferme, et les farandoleurs
envahissent la cour en criant : « Saint-Éloi!... Saint-Éloi!... »_)
LES FARANDOLEURS.
Saint-Éloi! Saint-Éloi! A la farandole!
LES GENS DE LA FERME, apparaissant sur le balcon.
Saint-Éloi!... Saint-Éloi!... (_Chants et danses. — Tableau._)
CINQUIÈME TABLEAU.
LA MAGNANERIE.
Une grande salle, avec large fenêtre et balcon dans le fond. — A
gauche, second plan, l’entrée de la magnanerie; premier plan, la
chambre des enfants. — A droite, un escalier de bois montant au
grenier. Sous l’escalier, un lit à demi caché par des rideaux. Quand
la toile se lève, la scène est vide. Dans la cour du Castelet on
entend les fifres et les tambourins des farandoleurs : puis on chante
la « Marche des Rois... » A ce moment, Rose entre, une petite lampe
à la main. Elle pose sa lampe, va sur le balcon du fond, y reste un
moment à regarder danser, puis rentre.
SCÈNE PREMIÈRE.
ROSE MAMAÏ, seule.
Ils chantent, en bas. Ils ne se doutent de rien. Le berger lui-même
s’y est trompé en le voyant sauter de si bon cœur : « Ça ne sera rien,
maîtresse. Un dernier coup de tonnerre, comme quand l’orage va
finir... » Dieu l’écoute!... Mais j’ai bien peur... Aussi, je veille...
SCÈNE II.
ROSE, FRÉDERI.
FRÉDERI, s’arrête en voyant sa mère.
Qu’est-ce que tu fais là?... Je croyais que tu ne couchais plus ici...
ROSE, un peu gênée.
Mais si. J’ai encore de l’autre côté quelques vers à soie qui ne sont
pas éclos. Il faut que je les surveille... Mais toi? pourquoi n’es-tu
pas resté en bas à chanter avec les autres?
FRÉDERI.
J’étais trop fatigué.
ROSE.
Le fait est que tu y allais d’une rage à cette farandole. Vivette aussi
a beaucoup dansé. C’est un oiseau, cette petite; elle ne touchait pas
la terre... As-tu vu l’aîné des Giraud comme il lui tournait autour?
Elle est si avenante... Ah! vous allez faire une jolie paire à vous
deux.
FRÉDERI, vivement.
Bonsoir. Je vais me coucher. (_Il l’embrasse._)
ROSE, le retenant.
Et puis, tu sais, si celle-là ne te convient pas, il faut le dire. Nous
aurons bientôt fait de t’en trouver une autre.
FRÉDERI.
Oh! ma mère.
ROSE.
Eh! qu’est-ce que tu veux? Ce n’est pas le bonheur de cette petite
que je cherche, c’est le tien... Et tu n’as pas l’air de quelqu’un
d’heureux au moins?
FRÉDERI.
Mais si... mais si...
ROSE.
Voyons, regarde-moi. (_Elle lui prend la main._) On dirait que tu as la
fièvre.
FRÉDERI.
Oui... la fièvre de Saint-Éloi qui fait boire et qui fait danser. (_Il
se dégage._)
ROSE.
(_A part._) Je ne saurai rien. (_Le rattrapant._) Mais ne t’en va donc
pas, tu t’en vas toujours.
FRÉDERI, souriant.
Allons. Qu’est-ce qu’il y a encore?
ROSE, le regardant bien en face.
Dis-moi... Cet homme qui est venu tout à l’heure...
FRÉDERI, détournant les yeux.
Quel homme?
ROSE.
Oui... cette espèce de bohémien, de gardien de chevaux... Cela t’a fait
du mal de le voir... n’est-ce pas?
FRÉDERI.
Bah! Ç’a été un moment, une folie... et puis tiens! je t’en prie, ne me
fais pas parler de ces choses... J’aurais peur de te salir en remuant
toute cette boue devant toi.
ROSE.
Allons donc! Est-ce que les mères n’ont pas le droit d’aller partout
sans se salir, de tout demander, de tout savoir?... Voyons, parle-moi,
mon enfant. Ouvre-moi bien ton cœur. Il me semble que, si tu me parlais
un peu seulement, moi j’en aurais si long à te dire... tu ne veux pas!
FRÉDERI, doux et triste.
Non, je t’en prie. Laissons cela tranquille.
ROSE.
Alors, viens... descendons...
FRÉDERI.
Pourquoi faire?
ROSE.
Ah! je suis peut-être folle, mais je trouve que tu as un mauvais
regard cette nuit. Je ne veux pas que tu restes seul... viens aux
lumières, viens... D’abord tous les ans, pour saint Éloi, tu me fais
faire un tour de farandole. Cette année, tu n’y as pas pensé. Allons,
viens. J’ai envie de danser, moi... (_Avec un sanglot._) J’ai bien
envie de pleurer aussi.
FRÉDERI.
Ma mère, ma mère, je t’aime... ne pleure pas... Ah! ne pleure pas, bon
Dieu!
ROSE.
Parle-moi donc alors, puisque tu m’aimes.
FRÉDERI.
Mais que veux-tu que je te dise?... Eh bien oui, j’ai eu une mauvaise
journée aujourd’hui. Il fallait bien s’y attendre. Après des secousses
pareilles, on n’arrive pas au calme tout d’un coup. Regarde le Rhône
les jours de mistral; est-ce qu’il ne s’agite pas encore longtemps
après que le vent est tombé? Il faut laisser aux choses le temps de
s’apaiser... Voyons, ne pleure pas. Tout cela ne sera rien... Une nuit
de bon sommeil à poings fermés, et demain il n’y paraîtra plus... Je ne
songe qu’à oublier, moi, je ne songe qu’à être heureux.
ROSE, gravement.
Tu ne songes qu’à ça?
FRÉDERI, détournant la tête.
Mais oui...
ROSE, le fouillant jusqu’au fond des yeux.
Bien vrai?
FRÉDERI.
Bien vrai.
ROSE, tristement.
Tant mieux, alors...
FRÉDERI, l’embrassant.
Bonsoir... Je vais me coucher. (_Elle l’accompagne d’un long regard et
d’un sourire jusqu’à la porte de la chambre. A peine la porte fermée,
la figure de la mère change, devient terrible._)
SCÈNE III.
ROSE, seule.
Être mère, c’est l’enfer!... Cet enfant-là, j’ai manqué mourir de lui
en le mettant au monde. Puis il a été longtemps malade... A quinze ans,
il m’a fait encore une grosse maladie. Je l’ai tiré de tout comme par
miracle. Mais ce que j’ai tremblé, ce que j’ai passé de nuits blanches,
les rides de mon front peuvent le dire... Et maintenant que j’en ai
fait un homme, maintenant que le voilà fort, et si beau, et si pur,
il ne songe plus qu’à s’arracher la vie, et pour le défendre contre
lui-même, je suis obligée de veiller là, devant sa porte, comme quand
il était tout petit. Ah! vraiment, il y a des fois que Dieu n’est
pas raisonnable... (_Elle s’assied sur un escabeau._) Mais elle est
à moi, ta vie, méchant garçon. Je te l’ai donnée, je te l’ai donnée
vingt fois. Elle a été prise jour par jour dans la mienne; sais-tu
bien qu’il a fallu toute ma jeunesse pour te faire tes vingt ans? Et
à présent tu voudrais détruire mon ouvrage. Oh! oh! (_Radoucie et
triste._) C’est vrai qu’il souffre bien aussi, le pauvre enfant. Son
affreux amour le tient encore, et j’étais folle de croire que quelqu’un
pourrait le guérir. Il a du mal de sa mère, celui-là! Les cœurs comme
les nôtres ne savent aimer qu’une fois... Mais enfin ce n’est pas ma
faute. Il ne faut pas m’en punir, voyons... qu’est-ce que je pouvais
faire de plus que ce que j’ai fait?... Je lui disais : « Prends-la...
nous te la donnons. » A moins d’aller la lui chercher moi-même... Si
je savais où la prendre seulement, cette drôlesse; je l’amènerais bien
de force... Mais c’est trop tard. Elle est partie, et c’est bien pour
cela qu’il veut mourir... Il veut mourir! Comme c’est ingrat tout de
même les enfants!... Et moi aussi, quand mon pauvre homme est mort et
qu’il me tenait les mains en s’en allant, j’avais bien envie de partir
avec lui... Mais tu étais là, toi, tu ne comprenais pas bien ce qui
se passait, mais tu avais peur, et tu criais. Ah! dès ton premier cri
j’ai senti que ma vie ne m’appartenait pas, que je n’avais pas le droit
de partir... Alors, je t’ai pris dans mes bras, je t’ai souri, j’ai
chanté pour t’endormir, le cœur gros de larmes, et quoique veuve pour
toujours, aussitôt que j’ai pu, j’ai quitté mes coiffes noires pour ne
pas attrister tes yeux d’enfant... (_Avec un sanglot._) Ce que j’ai
fait pour lui, il pourrait bien le faire pour moi maintenant... Ah!
les pauvres mères. Comme nous sommes à plaindre! Nous donnons tout,
on ne nous rend rien. Nous sommes les amantes qu’on délaisse toujours.
Pourtant nous ne trompons jamais, nous autres, et nous savons si bien
vieillir...
CHŒUR, au dehors.
Sur un char
Doré de toutes parts
On voit trois rois graves comme des anges.
Sur un char
Doré de toutes parts;
Trois rois debout parmi les étendards!
(_Tambourins et danses._)
ROSE.
Quelle nuit!... quelle veillée!... (_La porte de la chambre s’ouvre
vivement._) Qui est là?
SCÈNE IV.
ROSE, L’INNOCENT.
L’Innocent sort de la chambre de gauche, pieds nus, ses cheveux
blonds sont ébouriffés, sans blouse, sans gilet, rien qu’un pantalon
de futaine retenu par une bretelle. — Ses yeux brillent, son visage a
quelque chose de vivant, d’ouvert, d’inaccoutumé.
L’INNOCENT, s’approchant, un doigt sur les lèvres.
Chut!
ROSE.
C’est toi?... Qu’est-ce que tu veux?...
L’INNOCENT, bas.
Couchez-vous, et dormez tranquille... Il n’y aura rien encore cette
nuit!...
ROSE.
Comment! rien... tu sais donc?...
L’INNOCENT.
Je sais que mon frère a un grand chagrin, et que vous me faites
coucher dans sa chambre de peur qu’il ne retourne son chagrin contre
lui-même... Aussi voilà plusieurs nuits que je ne dors que d’un œil...
Depuis quelque temps il allait mieux, mais cette fois la nuit a été
bien mauvaise... Il a recommencé à pleurer, à parler tout seul. Il
disait : « Je ne peux pas... je ne peux pas!... il faut que je m’en
aille!... » Puis à la fin, il s’est couché. Maintenant, il dort, et je
me suis levé doucement, doucement, pour venir vous le dire... Pourquoi
me regardez-vous comme cela, ma mère?... Ça vous étonne que j’y voie si
fin et que j’aie tant de raisonnement... Mais vous savez bien ce que
Balthazar disait : « Il s’éveille, cet enfant, il s’éveille! »
ROSE.
Est-ce possible?... Oh!... O mon Innocent!
L’INNOCENT.
Mon nom est Janet, ma mère. Appelez-moi Janet. Il n’y a plus d’Innocent
dans la maison.
ROSE, vivement.
Tais-toi... ne dis pas ça.
L’INNOCENT.
Pourquoi?
ROSE.
Ah! je suis folle... C’est ce berger avec ses histoires... Viens, mon
chéri, viens que je te regarde. Il me semble que je ne t’ai jamais vu,
que c’est un nouvel enfant qui m’arrive. (_Le prenant sur ses genoux._)
Comme tu es grandi, comme tu es beau! Sais-tu que tu ressembleras à
Fréderi? C’est qu’il y a de la vraie lumière dans tes yeux maintenant.
L’INNOCENT.
Ma foi! oui, je crois que maintenant je suis éveillé tout à fait... Ce
qui n’empêche pas que j’ai bien sommeil, et que je vais aller dormir,
car je tombe... Voulez-vous m’embrasser encore, dites?...
ROSE.
Si je veux! (_Elle l’embrasse avec fureur._) Je t’en dois tant de ces
caresses. (_Elle l’accompagne jusqu’à la chambre._) Va dormir, mon
chéri, va.
SCÈNE V.
ROSE, seule.
Plus d’Innocent dans la maison! Si ça allait vous porter malheur... Ah!
qu’est-ce que je dis là?... Je ne mérite pas cette grande joie qui
m’arrive... Non! non! Ce n’est pas possible. Dieu ne m’a pas rendu un
enfant pour m’en enlever un autre... (_Elle courbe un instant la tête
devant une madone incrustée dans le mur, elle va vers la porte de la
chambre et elle écoute._) Rien... ils dorment tous deux. (_Elle ferme
la fenêtre du fond, range quelques objets, quelques sièges, puis entre
dans son alcôve et tire son rideau. — Musique de scène. — Le petit jour
commence à blanchir les grandes vitres du fond._)
SCÈNE VI.
FRÉDERI, ROSE, dans l’alcôve.
FRÉDERI, il entre à demi vêtu, l’air égaré. Il écoute et s’arrête.
(_Bas._) Trois heures. Voilà le jour. Ça sera comme dans l’histoire
du berger. Elle s’est battue toute la nuit, et puis au matin... puis
au matin... (_Il fait un pas vers l’escalier, puis s’arrête._) Oh!
c’est horrible!... Quel réveil ils vont tous avoir ici!... mais c’est
impossible. Je ne peux pas vivre. Tout le temps je la vois dans les
bras de cet homme. Il l’emporte, il la serre, il... Ah! vision maudite,
je t’arracherai bien de mes yeux! (_Il s’élance sur l’escalier._)
ROSE, appelant.
Fréderi!... Est-ce toi? (_Fréderi s’arrête au milieu de l’escalier,
chancelant, les bras étendus._)
ROSE, s’élançant de l’alcôve, court à la chambre des enfants, regarde,
et pousse un cri terrible.
Ah!... (_Elle se retourne, et voit Fréderi sur l’escalier._) Qu’est-ce
que... Où vas-tu?
FRÉDERI, égaré.
Mais tu ne les entends donc pas là-bas du côté des bergeries?... Il
l’emporte... Attendez-moi! attendez-moi!... (_Il s’élance, Rose se
jette à corps perdu à sa poursuite. — Quand elle arrive à la porte qui
est au milieu de l’escalier, Fréderi vient de la fermer. — Elle frappe
avec rage._)
ROSE.
Fréderi, mon enfant!... Au nom du ciel! (_Elle frappe à la porte,
la secoue._) Ouvre-moi, ouvre-moi!... Mon enfant!... Emporte-moi,
emporte-moi dans ta mort... Ah!... mon Dieu!... Au secours! Mon
enfant!... Mon enfant va se tuer... (_Elle descend l’escalier comme une
folle, se précipite vers la fenêtre du fond, l’ouvre, regarde et tombe
avec un cri terrible._)
SCÈNE VII.
LES MÊMES, L’INNOCENT, BALTHAZAR, LE PATRON MARC.
L’INNOCENT.
Maman!... Maman!... (_Il s’agenouille près de sa mère._)
BALTHAZAR, voyant la fenêtre ouverte, s’élance et regarde dans la cour.
Ah! (_Au patron Marc qui vient d’entrer._) Regarde à cette fenêtre, tu
verras si on ne meurt pas d’amour!...
_Imprimé_
LE 10 OCTOBRE MIL HUIT CENT SOIXANTE-DOUZE.
PAR J. CLAYE
POUR A. LEMERRE, LIBRAIRE
_A PARIS_