Allons!... voilà notre affût manqué... Trrr... Qu’est-ce qu’elle a donc

de si pressé à me dire? Je suis sûr que c’est encore pour me parler de

cette Arlésienne. (_Il se promène de long en large._) Ma foi! si cela

continue, la maison ne sera plus tenable. Le garçon ne desserre plus

les dents, le grand-père a les yeux rouges, la mère me fait une mine...

comme si c’était ma faute!... (_S’arrêtant devant l’équipage._) Est-ce

que c’est ma faute, voyons?...

L’ÉQUIPAGE.

Oui, capitaine...

MARC.

Comment! oui... Fais donc attention à ce que tu dis... Est-ce que je

pouvais aller voir sous les sabots de cette margoton, pour savoir si

elle avait perdu un fer ou deux en route?... Et puis enfin, quoi!...

En voilà des histoires pour une amourette! Si tous les hommes étaient

comme moi... Feu de Dieu!... Je serais curieux de la voir la femelle

qui me mettra le grappin dessus... (_Bourrant l’équipage._) Et toi

aussi, matelot, je suis sûr que tu serais curieux de la voir... (_Il

rit, l’équipage rit et ils se regardent._)

SCÈNE II.

LES MÊMES, VIVETTE, avec des paquets.

VIVETTE.

Déjà levé, capitaine...

MARC.

Hé! c’est notre amie Vivette... Où allons-nous donc de si bonne heure,

misè Vivette, avec ces gros paquets?

VIVETTE.

Je vais porter mon bagage au pontonnier du Rhône... Je pars par le

bateau de six heures.

MARC.

Vous partez?

VIVETTE.

Mais oui, capitaine, il faut bien.

MARC.

Comme elle dit cela gaiement : il faut bien! Et vos amis de Castelet,

cela ne vous fait donc pas gros cœur de vous en aller d’eux?

VIVETTE.

Ah! que si fait; mais il y a là-bas à Saint-Louis une brave femme qui

s’ennuie d’être seule, et cette idée me donne du courage pour partir...

Ah! bonne mère! mais j’y songe. Et le feu qui n’est pas fait... Et la

soupe des hommes... Justement ce matin, la chambrière qui est malade...

vite, vite...

MARC.

Voulez-vous que je vous aide?...

VIVETTE.

Volontiers, capitaine. Tenez, là-bas, derrière la porte, deux ou trois

fagots de sarment.

MARC, prenant les fagots.

Voilà... voilà... (_A l’équipage._) Qu’est-ce que tu as donc toi à me

regarder? avec tes gros yeux...

VIVETTE, prenant les sarments.

Merci... Maintenant il n’y a plus qu’à souffler...

MARC.

Je m’en charge.

VIVETTE.

C’est cela! Pendant ce temps je vais jusqu’au bateau, retenir ma

place...

MARC, vivement.

Vous allez revenir, au moins?

VIVETTE.

Sans doute! Il faut bien que je dise adieu à ma marraine... (_Chargeant

son paquet._) Hop!

MARC.

Laissez, laissez. L’équipage va vous porter cela. C’est trop lourd...

Hé! matelot... Eh bien!... quoi!... qu’est-ce que tu as? qu’est-ce qui

t’étonne? Prends ces paquets, on te dit...

VIVETTE.

A tout à l’heure, capitaine... (_Elle sort._)

SCÈNE III.

LE PATRON MARC, seul.

Si celle-ci s’en va, par exemple, nous sommes bien. Il n’y avait que

ça de gai et de vivant dans la maison... Et puis si avenante, si

honnête avec tout le monde, s’entendant si bien à vous donner vos

titres. « Oui, capitaine, non, capitaine! » pas une fois elle n’y

aurait manqué... Hé! hé! tout de même ce ne serait pas déplaisant à

voir trotter sur le pont de la _Belle Arsène_ un joli petit perdreau de

fillette dans ce goût-là!... Hé bien! hé bien! qu’est-ce qui me prend?

Est-ce que moi aussi... Décidément il y a un mauvais air qui court par

ici. Je crois ma parole que cette Arlésienne nous a flanqué le feu à

tous. (_Il souffle avec rage._)

SCÈNE IV.

LE PATRON MARC, BALTHAZAR.

BALTHAZAR, appuyé sur la table, le regarde depuis un montent.

Joli temps pour les bécassines, marinier...

MARC, surpris et gêné.

Ah! c’est toi?... (_Il jette le soufflet._)

BALTHAZAR.

Le ciel est tout noir de gibier, là-bas sur Giraud.

MARC, se levant.

Ne m’en parle pas. Je suis furieux. Ils m’ont fait manquer mon affût...

BALTHAZAR.

Et c’est pour te calmer le sang que tu...? (_Il fait le geste de

souffler le feu._) Pas besoin de mettre des bottes pour cela... (_Il

rit._)

MARC.

C’est bon! c’est bon! vieux malicieux. (_A part._) Il faut toujours

qu’il soit dans votre dos ce grand-là! (_Voyant le berger s’installer

dans la cheminée et allumer sa pipe._) Ah çà! tu es donc convoqué toi

aussi?...

BALTHAZAR, assis dans la cheminée.

Convoqué?...

MARC.

Mais oui... Il paraît qu’il y a un grand conseil de famille ce matin.

Je ne sais pas ce qui leur est arrivé... Encore quelque histoire...

Chut! les voilà...

SCÈNE V.

LES MÊMES, ROSE, FRANCET MAMAÏ.

ROSE.

Entrez, père...

MARC.

Qu’est-ce qu’il y a donc?

ROSE.

Ferme la porte.

MARC.

Oh! oh! il paraît que c’est sérieux.

ROSE.

Très-sérieux... (_Voyant Balthazar._) Tu es là, toi?

BALTHAZAR.

Est-ce que je suis de trop, maîtresse?...

ROSE.

Au fait, non, tu peux rester. Ce que j’ai à leur dire, tu le sais aussi

bien que nous... C’est une chose terrible, à laquelle nous pensons tous

en nous-mêmes et dont personne n’ose parler. Seulement, à cette heure,

le temps presse, et il faut que nous nous en expliquions une bonne

fois...

MARC.

Je parie que c’est encore ton garçon dont il s’agit.

ROSE.

Oui, Marc, tu as deviné... Il s’agit de mon enfant qui est en train de

mourir. Ça vaut la peine qu’on en parle...

FRANCET MAMAÏ.

Qu’est-ce que tu dis là?...

ROSE.

Je dis que notre enfant est en train de mourir, grand-père, et je viens

vous demander si tout bonnement nous allons le regarder passer comme

cela sans rien faire?

MARC.

Mais enfin qu’est-ce qu’il a?...

ROSE.

Il a que c’était au-dessus de ses forces de renoncer à son Arlésienne.

Il a que cette lutte l’épuise... que cet amour le tue.

MARC.

Tout ça ne nous dit pas de quoi il meurt. On meurt d’une pleurésie,

d’un palan qui vous tombe sur la tête, emporté par un coup de mer;

mais que diable!... un garçon de vingt ans, solidement amarré sur ses

ancres, ne va pas se laisser glisser pour une contrariété d’amour...

ROSE.

Tu crois, Marc?...

MARC, riant.

Ah! ah! il faut venir en Camargue pour rencontrer encore ces

superstitions-là. (_Légèrement._) Écoutez ceci, sœurette; c’est la

romance à la mode cet hiver à l’Alcazar arlésien... (_Avec prétention._)

Heureusement qu’on ne meurt pas d’amour

Heureusement (_bis_) qu’on ne meurt pas d’amour.

(_Un silence de mort._)

BALTHAZAR, dans la cheminée.

Ça chante bien, les tonneaux vides!

MARC.

Hein?...

ROSE.

Ta chanson est une menteuse, Marc. Il y a des beaux vingt ans qui

meurent d’amour, et même le plus souvent, comme ils trouvent cette mort

trop lente, ceux qui sont atteints de cet étrange mal se débarrassent

de l’existence, pour en avoir plus tôt fini...

FRANCET MAMAÏ.

Est-ce possible, Rose?... Tu crois que l’enfant...

ROSE.

Il a la mort dans les yeux, je vous dis. Regardez-le bien, vous verrez.

Moi, voilà huit jours que je le surveille, j’ai fait mon lit dans sa

chambre, et la nuit je me lève pour écouter... Croyez-vous que c’est

vivre, cela, pour une mère? Tout le temps, je tremble, j’ai peur de

tout pour lui. Les fusils, le puits, le grenier... D’abord je vous

préviens, je vais la faire mûrer, cette fenêtre du grenier... On voit

les fenêtres d’Arles de là-haut, et tous les soirs l’enfant monte les

regarder... Ça m’effraye... Et le Rhône... Oh! ce Rhône! j’en rêve,

et lui aussi il en rêve. (_Bas._) Hier, il est resté plus d’une heure

devant la maison du pontonnier, à regarder l’eau avec des yeux fous...

Il n’a plus que cette idée dans la tête, j’en suis sûre... s’il ne l’a

pas fait encore, c’est que je suis là, toujours là derrière lui à le

garder, à le défendre, mais maintenant je suis à bout de forces, et je

sens qu’il va m’échapper.

FRANCET MAMAÏ.

Rose! Rose!...

ROSE.

Écoutez-moi, Francet. Ne faites pas comme Marc. Ne levez pas les

épaules à ce que je vous dis... Je le connais mieux que vous, cet

enfant, et je sais ce dont il est capable... C’est tout le sang de sa

mère, et moi... si on ne m’avait pas donné l’homme que je voulais, je

sais bien ce que j’aurais fait.

FRANCET MAMAÏ.

Mais enfin, voyons... nous ne pouvons pourtant pas le marier... avec

cette...

ROSE.

Pourquoi pas?

FRANCET MAMAÏ.

Y pensez-vous, ma fille?...

LE PATRON MARC.

Feu de Dieu!...

FRANCET MAMAÏ.

Je ne suis qu’un paysan, Rose, mais je tiens à l’honneur de mon

nom et de ma maison, comme si j’étais seigneur de Caderousse ou de

Barbantane... Cette Arlésienne, chez moi!... fi donc!...

ROSE.

Vraiment, je vous admire tous les deux à me parler de votre honneur.

Eh ben! et moi? qu’est-ce que j’aurais à dire alors? (_S’avançant vers

Francet._) Voilà vingt ans que je suis votre fille, maître Francet,

est-ce que vous avez jamais entendu une mauvaise parole sur mon

compte?... Pourrait-on trouver quelque part une femme plus honnête,

plus fidèle à son devoir?... Il faut bien que je le dise, puisque

personne de vous n’y pense... Est-ce que mon homme en mourant n’a

pas témoigné devant tous de ma sagesse et de ma loyauté?...Et si,

moi, moi je consens à introduire cette drôlesse dans ma maison, à lui

donner mon enfant, ce morceau de moi-même, à dire : « Ma fille, » ah çà,

croyez-vous par hasard que ça me sera moins dur qu’à vous autres?... Et

pourtant je suis prête à le faire, puisqu’il n’y a que ce moyen de le

sauver...

FRANCET MAMAÏ.

Aie pitié de moi, ma fille, tu me brises...

ROSE.

O mon père, je vous en conjure, pensez à votre Fréderi... Vous avez

déjà perdu votre fils... Celui-là, c’est votre petit-fils, c’est votre

enfant deux fois, est-ce que vous voudriez le perdre encore?...

FRANCET MAMAÏ.

Mais j’en mourrai, moi, de ce mariage...

ROSE.

Eh! nous en mourrons tous... qu’est-ce que ça fait?... pourvu que

l’enfant vive.

FRANCET MAMAÏ.

Qui m’aurait dit cela, mon Dieu! que je verrais une chose pareille!...

BALTHAZAR, se levant tout à coup.

J’en connais un qui ne la verra pas, par exemple... Comment! ici,

dans Castelet, une catau qui a roulé avec tous les maquignons de

la Camargue... Eh bien! ce sera du propre... (_Jetant son manteau,

sa trique._) Voilà ma cape et mon bâton, maître Francet. Faites mon

compte, que je m’en aille...

FRANCET MAMAÏ, l’implorant.

Balthazar, c’est pour l’enfant... Pense! je n’ai plus que celui-là.

ROSE.

Eh! laissez-le donc partir... Il a pris trop de place à notre feu, ce

serviteur-là.

BALTHAZAR.

Ah! l’on a bien raison de dire que mille brebis sans un berger ne sont

pas un bon troupeau. Ce qui manque depuis longtemps à cette maison,

c’est un homme pour la conduire. Il y a des femmes, des enfants, des

vieillards; il manque le maître.

ROSE.

Réponds-moi franchement, berger... Crois-tu que l’enfant serait capable

de se tuer si nous ne lui donnions pas cette fille?

BALTHAZAR, grave.

Je le crois...

ROSE.

Et tu aimerais mieux le voir mourir?...

BALTHAZAR.

Cent fois!...

ROSE.

Va-t’en, misérable, va-t’en, sorcier de malheur... (_Elle s’élance sur

lui._)

FRANCET MAMAÏ, s’interposant.

Laissez, laissez Rose... Balthazar est d’un temps plus dur que le

vôtre, où l’on mettait l’honneur par-dessus tout. Moi aussi, je date de

ce temps-là, mais je n’en suis plus digne. Je vais faire ton compte, tu

peux t’en aller, berger...

BALTHAZAR.

Non!... pas encore... Voilà l’enfant qui descend... Je suis curieux de

voir comment vous allez vous y prendre pour lui dire cela... Fréderi,

Fréderi, ton grand-père veut te parler...

SCÈNE VI.

LES MÊMES, FRÉDERI.

FRÉDERI.

Tiens! tout le monde est là!... Qu’est-ce qui se passe donc? Qu’est-ce

que vous avez?...

ROSE.

Et toi, malheureux enfant, qu’est-ce que tu as?... Pourquoi es-tu si

pâle, si brûlant? Tenez! grand-père, regardez-le, ce n’est plus que

l’ombre de lui-même...

FRANCET MAMAÏ.

C’est vrai qu’il est bien changé...

FRÉDERI, sourire pâle.

Bah! Je suis un brin malade. Mais ce n’est rien, un peu de fièvre, ça

passera. (_A Francet._) Vous vouliez me parler, grand-père?...

FRANCET MAMAÏ.

Oui, mon enfant, je voulais te dire... Je... tu... (_Bas à Rose._)

Dis-lui, toi, Rose; moi, jamais je ne pourrai.

ROSE.

Écoute, mon enfant, nous savons tous que tu as une grande peine, dont

tu ne veux pas nous parler. Tu souffres, tu es malheureux... C’est

cette femme, n’est-ce pas?

FRÉDERI.

Prenez garde, ma mère... On avait dit qu’on ne prononcerait jamais ce

nom-là ici.

ROSE, avec explosion.

Il le faut pourtant bien puisque tu en meurs... puisque tu en veux

mourir... Oh! ne mens pas... Je le sais, tu n’as trouvé que ce moyen

pour arracher cette passion de ton cœur; c’est de t’en aller de ce

monde avec elle... Eh bien! mon fils, ne meurs pas; comme qu’elle soit,

cette Arlésienne maudite, prends-la... Nous te la donnons.

FRÉDERI.

Est-ce possible?... ma mère... mais vous n’y songez pas!... Vous savez

bien ce que c’est que cette femme...

ROSE.

Puisque tu l’aimes...

FRÉDERI, très-ému.

Ainsi vraiment, ma mère, vous consentiriez?... Et vous, grand-père,

qu’est-ce que vous en dites?... Vous rougissez? vous baissez la tête?

Ah! le pauvre vieux, comme cela doit lui coûter... Faut-il que vous

m’aimiez tous pourtant pour me faire un sacrifice pareil!... Eh bien!

non, mille fois non! Je ne l’accepterai pas... Relevez la tête, mes

amis, et regardez-moi sans rougir... La femme à qui je donnerai votre

nom en sera digne, je vous jure...

SCÈNE VII.

LES MÊMES, VIVETTE, par le fond.

VIVETTE, s’arrêtant timidement.

Pardon... Je vous dérange!...

FRÉDERI, la retenant.

Non... reste... reste... Qu’en dites-vous, grand-père? Je crois que

celle-là vous n’aurez pas de honte à l’appeler votre fille...

TOUS.

Vivette!...

VIVETTE.

Moi?...

FRÉDERI, à Vivette, qu’il soutient.

Tu sais ce que tu m’as dit : Le mal qu’une femme m’a fait, il n’y a

qu’une femme qui puisse le guérir. Veux-tu être cette femme, Vivette?

Veux-tu que je te donne mon cœur? Il est bien malade, bien ébranlé des

secousses qu’il a reçues, mais c’est égal! Je crois que si tu t’en

mêles, tu viendras à bout de lui? Veux-tu essayer, dis?... (_Le père

et la mère restent éperdus, les bras tendus vers Vivette d’un air

suppliant._)

VIVETTE, se cachant dans le sein de Rose.

Répondez-lui pour moi, marraine.

BALTHAZAR, sanglotant, prend la tête de Fréderi dans ses mains.

Ah! cher enfant, Dieu te bénisse pour tout le bien que tu me fais!

ACTE TROISIÈME.

QUATRIÈME TABLEAU.

LA COUR DE CASTELET

COMME AU PREMIER TABLEAU.

Seulement propre, luisante, endimanchée. — Aux deux côtés de la porte

du fond, un arbre de mai tout enguirlandé de fleurs. — Au-dessus

de la porte, un bouquet gigantesque de blés verts, de bluets, de

coquelicots, melle, pied d’alouette. — Va-et-vient des valets et des

chambrières en habits de fête. — Devant le puits, une servante en

train de remplir sa cruche. — De temps en temps, la brise apporte par

bouffées un son de fifre, un roulement de tambourins.

SCÈNE PREMIÈRE.

BALTHAZAR, VALETS, SERVANTES.

Balthazar entre par le fond, suant, couvert de poussière.

LES VALETS.

Ah! voilà Balthazar.

UN DES VALETS.

Bonjour, père.

BALTHAZAR, joyeusement.

Salut, salut, jeunesse... (_Il vient s’asseoir au bord du puits._)

LA SERVANTE.

Bon Dieu! comme vous avez chaud, mon pauvre berger.

BALTHAZAR, s’essuyant le front.

Je viens de loin, et le soleil est dur... Donne-moi ta cruche... (_La

femme lève sa cruche et le fait boire._)

LA SERVANTE.

Si c’est possible de se mettre le corps dans un état pareil, à votre

âge...

BALTHAZAR.

Bah! je ne suis pas si vieux qu’on croit... C’est seulement ce grand

coquin de soleil dont je n’ai pas l’habitude... Songe, ma fille : voici

plus de soixante ans que je n’avais passé un mois de juin dans la

plaine. (_Les valets se sont approchés et font cercle autour de lui._)

UN VALET.

C’est vrai, père. Vous êtes en retard cette année, pour le passage des

troupeaux.

BALTHAZAR.

Dam! oui. Les bêtes ne sont pas contentes, mais que veux-tu?... J’ai

marié le père, j’ai marié le grand-père, je ne pouvais pas m’en

aller sans marier le petit... Heureusement que ce ne sera pas long :

aujourd’hui, on publie les bans, premier, dernier; jeudi les présents,

samedi, la noce. Puis, en route pour la montagne...

LA SERVANTE.

Vous ne vous reposerez donc jamais, père Balthazar? Vous comptez donc

mener les bêtes jusqu’à votre dernier souffle?...

BALTHAZAR.

Si j’y compte!... (_Se découvrant._) Au grand Berger qui est là-haut,

je n’ai jamais demandé qu’une chose, c’est de me faire mourir en

pleines Alpes, au milieu de mon troupeau, par une de ces nuits de

juillet où il y a tant d’étoiles... Du reste, je ne suis pas en peine.

Je suis sûr de m’en aller comme cela; c’est ma planète!... Encore un

coup, ma belle chatte. (_Il boit, la servante lui tient la cruche._)

LES VALETS, se regardant entre eux avec admiration.

Tout de même, il sait que c’est sa planète!...

SCÈNE II.

LES MÊMES, LE PATRON MARC et L’ÉQUIPAGE.

Le patron Marc s’est avancé sur le balcon. Il est endimanché, gilet

de soie, casquette dorée à larges galons, cravate de soie, chemise à

jabot.

MARC, à Balthazar qui boit.

Hé! là-bas, père Balthazar, ménageons-nous, ça porte à la tête, cette

boisson-là...

BALTHAZAR.

Voyez-vous maître Olibrius qui fait le fier là-haut, parce qu’il a une

casquette neuve, qui reluit comme le bassin d’un barbier... Tu n’es

donc pas à la messe, mauvais chrétien, un jour comme aujourd’hui?

MARC, descendant.

Grand merci... Il faut aller la chercher trop loin, la messe, dans ce

pays de sauvages... Et je me souviens de la carriole... (_Regardant

autour de lui._) Oh! oh! j’espère que nous voilà pavoisés... Qu’est-ce

que vous ferez donc le jour des noces, si vous en faites tant pour les

accordailles?...

UN VALET.

Mais ce n’est pas seulement les accordailles aujourd’hui, c’est aussi

la Saint-Éloi, la fête du labourage.

LE PATRON.

C’est donc cela qu’on entend ronfler les tambourins.

LE VALET.

Mais oui, les confrères de saint Éloi s’en vont de ferme en ferme en

dansant la farandole. Nous les aurons avant ce soir à Castelet.

MARC.

Ah çà, est-ce que le jour de saint Éloi la messe serait plus longue que

les autres dimanches?... Nos gens n’en finissent pas d’arriver...

LA SERVANTE.

Ils auront bien sûr fait le tour par Saint-Louis pour prendre la mère

Renaud.

MARC.

Tiens, au fait... nous allons donc la voir, cette brave vieille... A

propos, père Planète, est-ce que ce n’est pas une de tes anciennes?...

BALTHAZAR.

Tais-toi, marinier.

MARC, riant.

Hé! hé! il paraît que du temps du père Renaud... (_Les valets rient._)

BALTHAZAR.

Tais-toi, marinier.

MARC.

Vous avez, comme on dit, glané du blé de lune ensemble.

BALTHAZAR, se levant, pâle, d’une voix terrible.

Marinier!... (_Le patron recule, effrayé. — Les valets s’arrêtent de

rire. — Balthazar les regarde tous un moment._) De ce vieux fou de

Balthazar et de ses planètes, riez-en tant que vous voudrez... Mais

cette histoire-là, c’est sacré!... Je défends qu’on y touche...

MARC.

C’est bon, c’est bon, on n’a pas voulu te fâcher, que diable!

LES VALETS.

Mais non, père Balthazar, vous savez bien... (_Ils l’entourent. — Il se

rassied tout tremblant._)

MARC, bas à l’équipage.

Je n’ai jamais vu une maison pareille pour prendre les histoires

de femmes au sérieux. C’est comme l’autre avec son Arlésienne. Il

semblait tant que c’était fini, qu’il n’y avait plus d’espoir. Et puis

maintenant...

LES VALETS, courant au fond.

Les voilà! les voilà!...

BALTHAZAR, très-ému.

Oh! mon Dieu! (_Il va se mettre à l’écart dans un coin._)

SCÈNE III.

LES MÊMES, ROSE, FRANCET, FRÉDERI, VIVETTE, L’INNOCENT, LA MÈRE RENAUD.

Ils entrent par le fond, tous en toilette, coiffes de dentelles,

jaquettes à fleurs. — La vieille marche la première, appuyée sur

Vivette et sur Fréderi.

MÈRE RENAUD.

Le voilà donc encore ce vieux Castelet... Laissez-moi un peu, mes

enfants, que je le regarde...

MARC.

Bonjour, mère Renaud.

MÈRE RENAUD, lui faisant une grande révérence.

Quel est ce beau monsieur?... Je ne le connais pas...

ROSE.

C’est mon frère, mère Renaud...

FRANCET MAMAÏ.

C’est le patron Marc.

MARC, lui soufflant.

Capitaine!...

MÈRE RENAUD.

Je suis votre servante, monsieur le patron.

MARC, furieux, entre ses dents.

Patron!... patron!... Ils n’ont donc pas vu ma casquette.

L’INNOCENT, battant des mains.

Oh! comme ils sont jolis, cette année, les arbres de saint Éloi!

MÈRE RENAUD.

Cela me fait plaisir de revoir toutes ces choses. Il y a si

longtemps... Depuis ton mariage, Francet...

FRÉDERI.

Est-ce que vous vous reconnaissez, grand’mère?...

MÈRE RENAUD.

Je le crois bien. Par ici la magnanerie, par là, les hangars. (_Elle

s’avance et s’arrête devant le puits._) Oh! le puits!... (_Petit

rire._) Est-il, Dieu, possible que du bois et de la pierre vous remuent

le cœur à ce point-là...

MARC, bas aux valets.

Attendez, nous allons rire. (_Il s’approche de la vieille, lui prend

le bras doucement, et lui fait faire quelques pas vers le coin où

Balthazar s’est blotti._) Et celui-là, mère Renaud, est-ce que vous le

reconnaissez?... Je crois qu’il est de votre temps.

MÈRE RENAUD.

Bonté divine! mais c’est... c’est Balthazar...

BALTHAZAR.

Dieu vous garde, Renaude! (_Il fait un pas vers elle._)

MÈRE RENAUD.

Oh!... ô mon pauvre Balthazar!... (_Ils se regardent un moment sans

rien dire. — Tout le monde s’écarte respectueusement._)

MARC, ricanant.

Hé! hé! les vieux tourtereaux!

ROSE, sévèrement.

Marc!

BALTHAZAR, à demi-voix à la vieille.

C’est ma faute. Je savais que vous alliez venir. Je n’aurais pas dû

rester là...

MÈRE RENAUD.

Pourquoi?... pour tenir notre serment?... va! ce n’est plus la peine.

Dieu lui-même n’a pas voulu que nous mourions sans nous être revus,

et c’est pour cela qu’il a mis de l’amour dans le cœur de ces deux

enfants. Après tout, il nous devait bien ça pour nous récompenser de

notre courage...

BALTHAZAR.

Oh! oui, il nous en a fallu du courage; que de fois, en menant mes

bêtes, je voyais la fumée de votre maison qui avait l’air de me faire

signe : Viens!... elle est là!...

MÈRE RENAUD.

Et moi, quand j’entendais crier tes chiens et que je te reconnaissais

de loin avec ta grande cape, il m’en fallait de la force pour ne pas

courir vers toi. Enfin, maintenant, notre peine est terminée et nous

pouvons nous regarder en face sans rougir... Balthazar...

BALTHAZAR.

Renaude!

MÈRE RENAUD.

Est-ce que tu n’aurais pas de honte à m’embrasser, toute vieille et

crevassée par le temps, comme je suis là...

BALTHAZAR.

Oh!

MÈRE RENAUD.

Eh bien! alors, serre-moi bien fort sur ton cœur, mon brave homme.

Voilà cinquante ans que je te le dois, ce baiser d’amitié. (_Ils

s’embrassent longuement._)

FRÉDERI.

C’est beau le devoir! (_Serrant le bras de Vivette._) Vivette, je

t’aime...

VIVETTE.

Bien sûr?

MARC, s’approchant.

Dites donc, mère Renaud, si nous allions un peu du côté de la cuisine,

maintenant, pour voir si le tourne-broche n’a pas changé depuis vous?

FRANCET MAMAÏ.

Il a raison.... à table!... (_Il prend le bras de la vieille._)

TOUS.

A table! à table!

MÈRE RENAUD, se retournant.

Balthazar...

ROSE.

Allons, berger...

BALTHAZAR, très-ému.

Je viens... (_Tout le monde entre par la gauche. — La scène reste vide

quelques secondes. — Musique de scène. — La nuit vient._)

SCÈNE IV.

FRÉDERI, VIVETTE. Ils sortent tous deux de la maison.

FRÉDERI, amenant Vivette près du puits.

Vivette, écoute ici, regarde-moi... Qu’est-ce que tu as? Tu n’es pas

contente.

VIVETTE.

Oh! si, mon Fréderi.

FRÉDERI.

Tais-toi, ne mens pas, tu as quelque chose qui te tourmente et te gâte

la joie de nos accordailles. Je sais bien ce que c’est, c’est ton

malade qui te fait peur. Tu n’es pas encore sûre de lui... Eh bien,

sois heureuse, je te jure que je suis guéri.

VIVETTE, secouant la tête.

Quelquefois on croit cela, et puis...

FRÉDERI.

Te rappelles-tu cette année où j’ai été si malade? De tout le temps

de ma maladie, il ne m’est resté qu’une chose dans la mémoire. C’est

un matin où pour la première fois on avait ouvert ma fenêtre. Le vent

du Rhône sentait si bon ce matin-là!... J’aurais pu dire une par une

toutes les herbes sur lesquelles il avait passé. Et puis, je ne sais

pas pourquoi, mais le ciel me semblait plus clair que d’ordinaire,

les arbres avaient plus de feuilles, les ortolans chantaient mieux,

et j’étais bien... Alors le médecin est entré, et il a dit en me

regardant : Il est guéri!... Eh bien! à cette heure où je te parle, je

suis comme ce matin-là, c’est le même ciel, le même apaisement de tout

mon être, et plus rien qu’un désir en moi, mettre ma tête là, sur ton

épaule et y rester toujours... Tu vois bien que je suis guéri.

VIVETTE.

Ainsi c’est bien vrai, tu m’aimes?...

FRÉDERI, bas.

Oui...

VIVETTE.

Et l’autre?... celle qui t’a fait tant de mal, tu n’y penses plus

jamais?...

FRÉDERI.

Je ne pense qu’à toi, Vivette...

VIVETTE.

Oh! pourtant...

FRÉDERI.

L'Arlésienne · 第 2 / 3 段