6 mars.

La canonnade s'est fait entendre presque toute la nuit à intervalles

irréguliers, cessant vers les 3 heures. A 5 heures, les canons grecs

recommencent de tirer avec acharnement. On entend au loin une fusillade

nourrie. Ce doit être l'attaque générale.

A 5 heures 1/2, tout cesse. Nous gagnons dans la nuit le monastère de

Tsouka, notre observatoire. Le silence est complet, impressionnant. Pas

un coup de canon. Pas même un coup de fusil. Que se passe-t-il donc? Les

hommes, tout à l'heure, criaient: «Zito «et les premiers zitos étaient

venus d'Aétorachi, du côté qui touche Bizani. Maintenant, le cri de joie

monte de toute la ligne. 11 s'est certainement passé quelque chose de

grave et d'important. Et, quittant le monastère de Tsouka, nous courons

aux nouvelles vers Losetzi.

Comme nous descendons, une fusillade éclate sur Aétorachi et gagne

Kotortsi, Lasina, etc. Vraiment, nous ne savons plus que penser. Tout ce

qui se passe en ce moment nous semble extraordinaire...

Nous arrivons au téléphone... «_Christos anesthi!_ nous crient les

soldais... (Christ est ressuscité!) Janina est grecque à l'heure qu'il

est! La nouvelle est officielle. Cette nuit ont commencé les pourparlers

pour la reddition. Seulement Essad pacha voulait que ses troupes

restassent libres. Le Diadoque n'a pas accepté et il a ordonné un

semblant d'attaque générale à 5 heures ce matin. A 5 heures 1/2, Essad

acceptait toutes ses conditions. Maintenant, nos troupes vont occuper

Bizani. Ensuite, les bataillons d'evzones du colonel Joanno entreront

dans Janina...»

Nous n'en demandons pas plus. D'ailleurs, il nous serait impossible en

ce moment de prononcer une parole... Nous serrons la main à ces braves

gens et nous gagnons bien vite Losetzi. Mous avons hâte de partir, de

gagner s'il se peut Janina. L'intérêt est là, maintenant. Mais il nous

faut d'abord, sur le conseil d'officiers, aller vers Bizani, où se

trouvent les généraux.

Nous montons, nous montons, et, tout d'un coup, d'une crête que nous

venons d'atteindre, Bizani nous apparaît comme jamais encore nous ne

l'avions vu. Quelle chose formidable! Une suite de hauteurs et de

ravins. Partout des canons, des tranchées, des zones de fils de fer...

[Illustration: Carte de la région de Janina.]

A notre gauche, sur le petit Bizani, des troupes grecques avancent, puis

se massent sur un mamelon. C'est l'occupation tant rêvée! Pauvres gens,

l'ont-ils assez mérité, ce triomphe d'aujourd'hui! Sur le grand Bizani,

très haut et très loin, un tout petit drapeau blanc...

Nous descendons, nous remontons, jetant au passage un coup d'oeil aux

défenses que nous côtoyons ou traversons. Il en est de très primitives

qu'on sent avoir été improvisées en hâte. Par contre, un peu plus loin,

voici des tranchées très bien faites, avec abris souterrains pour les

hommes, passages souterrains, etc. Les fusils des hommes sont à leur

place, car les soldats turcs ont été ce matin rassemblés, sans armes,

vers le village de Serviana.

Soudain, sur le mamelon où nous sommes avec des evzones, conduits par

leurs officiers, ils arrivent de toutes parts. Ils se répandent dans les

tranchées, s'équipent, prennent leurs armes, puis se groupent. Ensuite,

ils défilent devant les evzones, et, devant le commandant du bataillon,

chaque soldat en passant dépose ses armes. C'est infiniment triste à

voir...

L'Illustration, No. 3657, 29 Mars 1913 · 第 19 / 44 题