La canonnade s'est fait entendre presque toute la nuit à intervalles
irréguliers, cessant vers les 3 heures. A 5 heures, les canons grecs
recommencent de tirer avec acharnement. On entend au loin une fusillade
nourrie. Ce doit être l'attaque générale.
A 5 heures 1/2, tout cesse. Nous gagnons dans la nuit le monastère de
Tsouka, notre observatoire. Le silence est complet, impressionnant. Pas
un coup de canon. Pas même un coup de fusil. Que se passe-t-il donc? Les
hommes, tout à l'heure, criaient: «Zito «et les premiers zitos étaient
venus d'Aétorachi, du côté qui touche Bizani. Maintenant, le cri de joie
monte de toute la ligne. 11 s'est certainement passé quelque chose de
grave et d'important. Et, quittant le monastère de Tsouka, nous courons
aux nouvelles vers Losetzi.
Comme nous descendons, une fusillade éclate sur Aétorachi et gagne
Kotortsi, Lasina, etc. Vraiment, nous ne savons plus que penser. Tout ce
qui se passe en ce moment nous semble extraordinaire...
Nous arrivons au téléphone... «_Christos anesthi!_ nous crient les
soldais... (Christ est ressuscité!) Janina est grecque à l'heure qu'il
est! La nouvelle est officielle. Cette nuit ont commencé les pourparlers
pour la reddition. Seulement Essad pacha voulait que ses troupes
restassent libres. Le Diadoque n'a pas accepté et il a ordonné un
semblant d'attaque générale à 5 heures ce matin. A 5 heures 1/2, Essad
acceptait toutes ses conditions. Maintenant, nos troupes vont occuper
Bizani. Ensuite, les bataillons d'evzones du colonel Joanno entreront
dans Janina...»
Nous n'en demandons pas plus. D'ailleurs, il nous serait impossible en
ce moment de prononcer une parole... Nous serrons la main à ces braves
gens et nous gagnons bien vite Losetzi. Mous avons hâte de partir, de
gagner s'il se peut Janina. L'intérêt est là, maintenant. Mais il nous
faut d'abord, sur le conseil d'officiers, aller vers Bizani, où se
trouvent les généraux.
Nous montons, nous montons, et, tout d'un coup, d'une crête que nous
venons d'atteindre, Bizani nous apparaît comme jamais encore nous ne
l'avions vu. Quelle chose formidable! Une suite de hauteurs et de
ravins. Partout des canons, des tranchées, des zones de fils de fer...
[Illustration: Carte de la région de Janina.]
A notre gauche, sur le petit Bizani, des troupes grecques avancent, puis
se massent sur un mamelon. C'est l'occupation tant rêvée! Pauvres gens,
l'ont-ils assez mérité, ce triomphe d'aujourd'hui! Sur le grand Bizani,
très haut et très loin, un tout petit drapeau blanc...
Nous descendons, nous remontons, jetant au passage un coup d'oeil aux
défenses que nous côtoyons ou traversons. Il en est de très primitives
qu'on sent avoir été improvisées en hâte. Par contre, un peu plus loin,
voici des tranchées très bien faites, avec abris souterrains pour les
hommes, passages souterrains, etc. Les fusils des hommes sont à leur
place, car les soldats turcs ont été ce matin rassemblés, sans armes,
vers le village de Serviana.
Soudain, sur le mamelon où nous sommes avec des evzones, conduits par
leurs officiers, ils arrivent de toutes parts. Ils se répandent dans les
tranchées, s'équipent, prennent leurs armes, puis se groupent. Ensuite,
ils défilent devant les evzones, et, devant le commandant du bataillon,
chaque soldat en passant dépose ses armes. C'est infiniment triste à
voir...