Losetzi, 5 mars.
Hier matin, à 6 heures 1/2, le canon a commencé de tirer comme il
n'avait pas tiré depuis longtemps. Enfin, l'attaque était déclenchée.
Toute la journée, nous avons assisté, de Kotortsi, à un duel
d'artillerie entre Canetta et Bizani, qui, inondé d'une pluie de fer,
répondait faiblement.
Après une courte interruption, le soir, le feu recommençait à 9 heures
1/2. Toute la nuit nous l'avons entendu. Grosses pièces de siège et
pièces de campagne tiraient avec rage. Les Turcs, toujours, répondaient
à peine.
Vers le matin, la canonnade de nouveau cessa pour reprendre peu de temps
après, à 7 heures. En même temps, sur notre gauche, c'est-à-dire du côté
de Bizani, éclatait une très vive fusillade accompagnée d'intenses
crépitements de mitrailleuses.
Voulant à tout prix voir quelque chose, nous sommes partis à 8 heures
1/2 de Kotortsi avec l'idée de gagner un sommet quelconque de la
montagne Aétorachi. Après une rude escalade, nous arrivions sur
l'avant-dernier sommet dominant Bizani et, en rampant, nous gagnions un
petit mur-abri.
Pendant une demi-heure environ, nous observons de là les allées et
venues des obus. Puis nous redescendons vers Kotortsi. Nous y
rencontrons le général Sapoundsakis, entouré de tout son état-major, se
dirigeant vers Losetzi, et qui nous engage à le suivre; puis, un peu
plus loin, le commandant Spanidis, lequel, en passant près de nous, nous
annonce que ce matin de très bonne heure l'aile gauche a attaqué très
violemment l'ennemi et pris le village de Manoliassa. De ce côté, les
Turcs reculent.
A l'extrême droite, les troupes venant de Metsovo ont combattu hier
toute la journée avec succès contre les Turcs qu'elles ont, là aussi,
forcés à la retraite; elles sont maintenant tout près de Drisko. Par
ailleurs, nous apprenons que l'artillerie grecque a fait hier et cette
nuit énormément de mal à l'ennemi, et que, d'autre part, la 3e division,
venant de Konitza, au nord-ouest, est aujourd'hui à très petite distance
de Janina.
A 10 heures 1/2, nous quittons Kotortsi pour gagner Losetzi. Arrivés là,
nous confions vite notre mince bagage au docteur Stéphanidis, dont nous
devons être les hôtes, puis nous hâtons de repartir vers le monastère de
Tsouka qu'on nous a indiqué comme un belvédère superbe pour suivre la
bataille. De fait, du parc qui environne le monastère, on embrasse et
les crêtes de Bizani et celles de Manoliassa, les forts de
Saint-Nicolas, Dourouti et Sadovitza, la ville et le lac de Janina, et
le fort de Gastritza avec la plaine qui le sépare des montagnes sur
lesquelles nous sommes. On a une vision d'ensemble très nette de la
structure du terrain, et l'on constate alors à quel point la nature
avait supérieurement fortifié Janina. Les travaux de von der Goltz n'ont
fait que compléter son oeuvre et véritablement l'armée turque avait la
partie belle à résister.
Quand je pense qu'en décembre, alors que l'armée d'Epire comptait
seulement quatre bataillons d'evzones, un régiment d'infanterie et la 2e
division qui tenait les hauteurs de Manoliassa, alors qu'il n'y avait en
tout et pour tout contre Bizani que quatre pièces de 105 et quatre
pièces de 75 en batterie à Canetta, quand je pense, dis-je, que dans ces
conditions le colonel Joanno a osé se lancer contre Bizani avec 4
bataillons d'evzones!
Pareille tentative, étant donné les conditions dans lesquelles cette
attaque avait été improvisée et les effrayantes difficultés du terrain,
prouve que l'armée grecque est encore très jeune. Elle fait penser à ces
petits enfants qui courent sur les toits sans tomber, parce qu'ils
ignorent le danger. D'ailleurs, la connaissance du péril ne saurait
calmer l'héroïque courage de ces hommes. Conscients, désormais, des
risques courus, ils conservent leur superbe mépris de la mort. Il faut
souhaiter seulement que les chefs, gardant la faculté précieuse
d'utiliser tant de vaillance, sachent éviter dans l'avenir d'en abuser.
Et je ne doute pas que le commandement arrive bien vite à ce sage état
d'esprit sous la ferme direction de S. A. R. le Diadoque, secondé dans
sa tâche par notre mission militaire française.
Sur notre gauche, au nord du village de Losetzi, se dressent toute une
série de hauteurs entre lesquelles sont et les gros canons et les pièces
de campagne. Les uns et les autres tirent cet après-midi avec
acharnement. Il est très difficile de voir où tombent les obus.
Sur notre droite, c'est-à-dire au nord-est de Tsouka, sur la montagne
dont ce village est séparé par un ravin à pic de 500 à 600 mètres, une
fusillade très nourrie crépite encore, vers le village de Condovrachi.
Vraisemblablement, ce sont les troupes de Metsovo qui s'en emparent pour
opérer leur jonction avec la 6e division, ce soir même, conformément aux
ordres du Diadoque.
A 6 heures, nous quittons Tsouka pour rentrer à Losetzi. Là on nous
apprend que tout a marché aujourd'hui aussi bien que possible. Tous les
officiers sont persuadés que l'attaque de demain, qui coïncidera avec
l'arrivée aux portes mêmes de Janina de la 3° division, amènera la
chute de la ville.
«CHRIST EST RESSUSCITÉ! JANINA EST GRECQUE!»