De notre étrange équipée dans les montagnes, durant les vingt-quatre
heures qui suivirent, sans nourriture, sans sommeil, arrosés de pluie et
de boue, perdus aussi complètement que le furent jamais hommes au monde,
je ne saurais dire que peu de chose, encore que je ne sache pas qu'il
puisse y avoir une chevauchée pareille, autre part que dans cette région
désolée de rocs et de ravins. Nous grimpâmes lentement, d'abord, dans la
neige, pour tomber dans une vallée étroite et nue. La nuit vint. Au
clair de lune, nous traversâmes au petit galop la vallée, puis
recommençâmes à escalader une autre ligne de montagnes, en suivant le
cours d'un torrent qu'il nous fallait passer et repasser à chaque
instant sur d'étroits ponts de bois, jetés à de vertigineuses hauteurs.
Nous sentions nos chevaux trembler sous nous, tandis que, dans les
profondeurs sombres, les flots bouillonnaient avec des grondements de
mauvais augure.
A 9 heures, la route, soudainement sembla s'améliorer. Elle devenait
plus large et mieux construite. Mais elle était coupée par des centaines
de ravins ayant de vingt à cent mètres de profondeur et qu'aucun pont ne
franchissait. Nous pensâmes d'abord que cette route avait été ainsi
saccagée par les Albanais dans le but de prévenir une invasion. Nous
apprîmes, plus tard, qu'en réalité, le gouvernement ottoman avait
commencé, il y a une quinzaine d'années, les travaux de cette
extraordinaire voie, mais que, fidèles à la méthode orientale, les
ouvriers n'avaient achevé que les parties qui ne présentaient aucune
difficulté, laissant de côté tous les obstacles que la nature leur avait
opposés.
Il était nuit, maintenant. La lune s'était cachée derrière les nuages et
nous y voyions à, peine. A notre gauche s'enfonçait un précipice abrupt.
A notre droite se dressait la montagne, pareille à un mur. Toutes les
dix minutes, en moyenne, nous voyions la route s'effondrant soudain sous
nos pas, les chevaux près de tomber au fond d'un puits noir; alors, en
tâtonnant, nous cherchions le moyen de passer de l'autre côté du ravin,
là où, confusément, nous pouvions entrevoir que reprenait la voie.
Quelquefois, nous perdions complètement notre chemin et devions, pour le
retrouver, faire de longs détours, passant à gué le cours d'eau,
mouillés, même à cheval, jusqu'au milieu du corps et perdant un temps
précieux.
A 2 heures et demie du matin environ, inquiets et épuisés, nous perdions
complètement notre route, et, nous trouvant dans une petite clairière,
nous décidâmes d'attendre là le lever du jour. Un arbre se dressait au
milieu de la clairière. Dans ses branches, selon la coutume albanaise,
un montagnard avait abrité sa petite moisson de foin. Nous nous
étendîmes sur la terre humide, au-dessous du précaire abri que formait
cette meule aérienne.
A l'aube, nous retrouvâmes la route et continuâmes notre voyage. La
pluie se déversait maintenant en cataractes. Malgré nos imperméables,
nous étions trempés jusqu'à la peau. Nous pouvions voir, au fond du
ravin, le torrent se ruer, tout rouge, chargé de fange. Les chevaux
parfois s'enfonçaient jusqu'aux genoux dans la vase. Ainsi nous
bataillions quand, vers 8 heures du matin environ, la route tout à coup
se rétrécit, se rétrécit, s'évanouit.
Comme nous ne pouvions escalader les rocs, à notre droite, non plus que
traverser le torrent, à notre gauche, il nous apparut que nous n'avions
plus qu'une ressource: tourner bride vers Okrida. Et nos coeurs
défaillirent à la perspective de recommencer tant de longs détours, de
refranchir, au prix des mêmes difficultés, tous ces ravins, ces
précipices. Nous nous résignâmes, pourtant, puisque l'Albanie, nous
disions-nous, était ainsi faite. Nous avions du moins acquis quelques
notions touchant ce pays peu connu.
Vers midi, nous rencontrâmes un pâtre, lequel nous apprit que, le soir,
dans l'obscurité, nous avions dépassé Kyouksi. La petite ville était,
nous dit-il, située très haut dans les montagnes, de l'autre côté de la
vallée. Il ne voulait pas croire que nous avions voyagé toute la nuit
sur la route du gouvernement turc, prétendant avec insistance qu'elle
était absolument impraticable et que c'était une merveille que nous
fussions arrivés jusqu'à son propre pâturage.
Peu après la pluie cessa. Pour la première fois nous pouvions jeter un
regard autour de nous. De grands pics sombres, drapés de nuages roses,
se dressaient altiers de tous côtés. Sur leurs pointes extrêmes,
là-haut, nettement distinctes à travers les flottantes brumes,
s'éparpillaient de minuscules cabanes, de petites pièces de terre,
cultivée. On n'aurait jamais pu supposer que des hommes pouvaient vivre
en des lieux aussi élevés et aussi inaccessibles. Pourtant, c'étaient là
les séjours préférés des Albanais; c'était là qu'ils coulaient une vie
de réclusion et de solitude qui nous apparaissait comme inconcevable.
Nous atteignîmes à 2 heures de l'après-midi ce Kyouksi si haut perché.
Nous fûmes reçus avec une grande amabilité par le lieutenant serbe qui y
commandait. Il nous prit avec lui dans sa rude demeure et alluma dans
l'étroite cheminée de bois un feu ronflant; il nous laissa nous
déshabiller afin de faire sécher nos vêtements et nous offrit, après
manger, un coin pour dormir; en un mot, il s'acquit des droits à notre
éternelle gratitude.