EN ROUTE A L'AVENTURE

... La chevauchée à travers la rude montagne, d'Okrida à Elbassan, a

toujours été considérée comme extrêmement hasardeuse. En hiver, seuls

les plus hardis des montagnards s'y aventurent. Mais le matin où nous

étions pour nous mettre en route il nous semblait qu'il y avait dans

l'air quelque chose de plus grave encore que de coutume. Sans nous en

donner les raisons précises, le commandant serbe d'Okrida avait déjà

tenté de nous dissuader de ce voyage. Nous trouvant fermement résolus,

aimablement il offrit de nous donner une escorte de cinq cavaliers. Nous

attendîmes une heure la venue de ces hommes. Or, les jours d'hiver sont

courts. Le moment arriva où nous commençâmes à nous dire que,

réellement, nous aurions dû déjà être en route. Comme nous étions avec

un jeune agent de police bulgare, un ancien révolutionnaire lui aussi,

bien armé et bon fusil, nous n'avions nulle crainte.

Nous étions déjà en selle quand Tchoulef, le chef de la police, arriva à

côté de mon compagnon et lui dit quelques mots à voix basse. Nous

comprîmes alors le peu d'entrain des cavaliers à obéir aux ordres qu'ils

avaient reçus. Peu de jours auparavant, d'après l'information que

donnait Tchoulef, dans la passe même que nous devions traverser, une

bande d'Albanais avait attendu, en embuscade, dix soldats serbes et un

officier en mission spéciale. Le nombre des cartouches retrouvées sur

place, plus tard, prouva que les Serbes s'étaient bravement défendus;

mais pas un n'échappa. Afin de venger ce crime, un régiment entier avait

été dépêché dans la montagne. Les Albanais, sans cesse renforcés après

cet exploit, s'étaient retirés au nord, vers Darma. Près de cette ville,

ils avaient préparé pour les Serbes une nouvelle embuscade, ayant

projeté de les laisser gagner le centre d'un ravin escarpé et prêts

alors à leur lancer, des hauteurs, des quartiers de roc et à les

canarder en même temps, leur infligeant d'effrayantes pertes. Rien

d'étonnant à ce que le commandant serbe, deux jours après un tel

événement, demeurât soucieux et préoccupé.

Pendant quelques moments nous examinâmes entre nous la situation, après

quoi nous décidâmes que rien ne serait changé à notre plan. Nous

concluions, en effet, que notre situation vis-à-vis des Albanais était

d'autant meilleure que nous n'avions avec nous aucun Serbe, D'autre

part, l'homme que Tchoulef nous avait procuré pour conduire nos chevaux

de bât était lui-même Albanais, un garçon blond, à bec-de-lièvre,

propriétaire à Okrida; il serait homme à intervenir utilement en notre

faveur, le cas échéant, à moins que nous n'eussions la malchance d'être

pris comme cible d'un tir à longue portée.

Pendant deux heures et demie nous trottâmes lestement le long du rivage

plat du lac d'Okrida, gagnant, à midi, la ville de Struga, dernier point

habité par des Bulgares. Là, notre résolution faiblit quelque peu. Sur

l'avis de notre policeman, nous nous rendîmes chez le commandant local

et lui demandâmes de nous donner une escorte pour accomplir le reste de

notre voyage.

--Nous sommes en temps de guerre, nous répondit cet officier. Je ne puis

distraire aucun de mes hommes. Au surplus, je ne vous conseille pas

d'essayer de continuer votre route.

--Pourquoi? demandâmes-nous, encore que nous connussions bien d'avance

de quoi il retournait.

L'officier haussa les épaules:

--En raison de la nature de votre permis, continua-t-il, je ne puis pas

vous interdire de passer. Mais je vous conseille, du moins, d'attendre

jusqu'à demain pour continuer. Il faut huit heures de cheval pour aller

à Kyouksi, le plus prochain village, et vous avez devant vous au plus

cinq heures de jour.

Cette attitude du commandant sembla alarmer notre gardien. Il nous

informa, hésitant, qu'il allait être contraint de nous quitter là.

--Très bien, lui dîmes-nous. Nous trouverons quelqu'un d'autre.

Des patriotes bulgares ayant appris qui était mon compagnon de voyage,

une députation s'empressait maintenant de venir à nous pour nous inviter

à demeurer ici un peu plus longtemps; ils désiraient, disaient-ils,

avoir l'honneur de nous offrir une légère collation. Quoique nous

sentissions vivement la nécessité de nous dépêcher, nous nous laissâmes

conduire par un étroit escalier jusqu'à une chambre basse où une robuste

grand'mère bulgare nous souhaita la bienvenue avec les plus extatiques

exclamations de ravissement. Nous lui expliquâmes avec précaution que

nous avions seulement le temps d'accepter une bouchée de pain et de

boire une tasse de lait. Mais elle ne voulut jamais se résigner à

laisser échapper une si belle occasion. Rien n'y fit, et nous dûmes

attendre qu'elle eût fait cuire à notre intention quelques oeufs et fait

frire quelques truites fraîchement pêchées dans le lac.

[Illustration: Montagnards albanais sur la route d'Elbassan.]

Cependant, nous priions une couple de citoyens importants de nous

chercher quelqu'un qui voulût bien prendre la place de notre gardien

défaillant. Nous offrions de payer. Mais nous eussions aussi bien pu

proposer des sous que de l'or, c'était en vain: pas une âme, dans la

ville, ne se souciait de risquer le voyage. Heureusement, le professeur

Stephanof avait fait ses études en Amérique. Il comprenait l'utilité du

«bluff» en certains cas. Se tournant vers notre homme, il lui dit alors

avec autorité:

--J'en suis désolé, mais je suis obligé de vous ordonner de nous

accompagner au moins jusqu'à Kyouksi.

C'était un expédient désespéré; mais il réussit. Bien que nous

n'eussions sur lui aucune autorité, l'homme fut impressionné.

--Je ne connais pas très bien la route, alléguait-il pourtant.

--Nous n'avons besoin de vous que pour l'amour de votre fusil, lui

répondîmes-nous brièvement.

Sur quoi il courba la tête devant notre volonté.

Faisant à nos hôtes un adieu tardif, nous quittâmes la vieille

grand'mère qui, tout en larmes, répétait: «Dieu vous bénisse! Dieu vous

bénisse!»

Tandis que nous étions ainsi hébergés à Struga, l'Albanais à

bec-de-lièvre qui aurait pu nous guider en toute sécurité dans la suite

de notre voyage, trompant la surveillance de l'homme qu'en prévision de

cette désertion nous avions chargé de le guetter, s'était enfui hors de

la ville avec nos chevaux de charge et nos provisions. Nous ne devions

plus le revoir qu'à Elbassan.

L'Illustration, No. 3657, 29 Mars 1913 · 第 13 / 44 题