--Beaucoup, répondit Diomède. Elle m'est un spectacle charmant,

instructif et moral. Oui, moral. Mon ami, dans le petit monde où je

vis et que j'ai contribué à créer, la morale ne s'entend pas sur le

mode ancien. On estime que l'être le plus moral est, non pas celui

qui subit docilement la loi, mais celui qui s'étant créé une loi

individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se

réalise selon cette loi, dans la mesure de ses forces et des obstacles

que lui oppose la société. Mode nouveau, mais plutôt retrouvé et

reconstitué avec quelques éléments inédits, car c'est en somme le

principe de la morale religieuse, pour laquelle l'âme, (c'est-à-dire

l'individu, l'être indéchirable et imbrisable), existe unique et

sacrée. Cette morale est très détestée des États, qui la punissent et

des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison: elle tend à détruire

l'autorité, car on comprend mal l'autorité physique qu'une âme peut

avoir sur une âme. Or, considérez, Pascase, que le corps n'est que la

manifestation visible de l'âme, ainsi extériorisée selon son pouvoir de

créer la ma tière et les mondes; oui, les mondes, et représentez-vous

le petit monde que vous êtes, si fermé, même à moi, si impénétrable

à mes idées et à mes imaginations. Vous riez, que je voulusse jamais

vous imposer une doctrine, et vous jugez le monde sur celle que vous

impose la force. Si j'étais le plus fort, Pascase, vous penseriez comme

je pense. Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que

les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l'aune de

leurs bras. Je crains, mon ami, que vous n'ayez aucune religion; sans

quoi vous comprendriez mieux votre importance dans le plan général de

l'univers, et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés,

que les États, que les peuples,--car les mots sont des mots et l'homme

est un homme. Tout cela à propos de Mauve, la petite coureuse! Pourquoi

pas? Elle fait ce qu'il lui plaît: il faut l'admirer. Si l'infini est

contrarié par sa conduite, il en informera Mauve un jour ou l'autre. Il

parle bien à Fanette!

Et Diomède laissa éclater le petit rire obscur, dont il concluait

volontiers ses discours. Mais Pascase, grave, demanda:

--Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu'au bout de vos théories?

Diomède répondit:

--Jusqu'au bout? Non, pas aujourd'hui. Il y a trop loin.

V

LE BOURDON

Je serais un gros bourdon, tout

de velours, qui s'enfonce et disparaît

dans une clochette de digitale.

Mardi, 15 mai.

«Diomède, mon ami, vous êtes pareil aux autres, vous avez peur, vous

aussi. Pourquoi depuis si longtemps ne vous ai-je pas vu chez moi, ou

dans ces maisons amies si hospitalières à nos vaines causeries? Oui,

nous sommes deux moissonneurs qui doivent se rejoindre dès le point du

joui pour faucher l'ivraie triste ou ces frauduleux épis d'orge dont

les grains sous la main s'en vont en poussière. Poussière qui contient

un principe in connu de vie et de rénovation, poussière inutile aux

moisonneurs, mais plus riche peut-être en mystères que les blés les

plus lourds et les farines les plus pures. Est-ce moi qui vous fais

peur, ou tant de vanité? Mais qui sait celle qui sera belle entre nos

paroles, féconde entre nos actions? Peut-être les plus méprisées. Et

peut-être que la face des choses va être changée, parce que vous avez

cueilli pour mon corsage une fleur le long de votre chemin. Pouvez-vous

mesurer la puissance de mon sourire, même équivoque, et si mon épaule

est blanche ne serez-vous pas content, plus fort et plus courageux?

Vous est-il donc impossible de me baiser la main si doucement que j'en

sois émue et prête à monter au ciel?

«La vanité essentielle de nos relations, je veux la maintenir. Laissons

les épis pleins de sang à ceux qui mourraient d'une autre nourriture.

Êtes-vous rassuré, de n'avoir qu'à papillonner sur des fleurs? Car,

je le sais, j'ai l'air d'une impudente dévoratrice, moi qui suis

la plus innocente des vierges. Ma puissance charnelle échappe à ma

volonté; elle est toute en parfum; je suis candide comme le lilas ou

comme l'encensoir, et naïve au point d'être sans pudeur corporelle.

Voulez-vous me voir nue? Vous verrez une statue, comme il y en a dans

les musées.

*

«J'ai cru deviner que vous aviez peur d'être mangé par la lionne,

pauvre héros si précieux! Ne tremblez pas. Je n'ai pas faim. Je n'aime

que vos paroles et votre air d'être supérieur même à votre peur. Il

m'est agréable de vous écouter. Vous racontez ce que vous ne ferez

jamais, et peut-être êtes-vous capable défaire ce que vous ne dites

pas. Vous êtes chimérique et juste assez hypocrite pour paraître

mystérieux. Cela me plaît. Je rêve sur vous, n'ayant rien à rêver sur

moi. Le harem que vous avez dans la tête m'admet derrière une fenêtre

grillée. Je regarde sans rougeur et sans émotion: les gestes que je

vois me paraissent obscurs et je ne cherche pas à lever le voile que

vous tendez sur les autres. Ne me croyez pas offusquée par ces jeux et

la nudité de toutes ces nageuses; seulement, je n'entrerai pas dans

votre fleuve et je ne vous convierai pas à venir vous baigner avec moi

au petit lac secret et sacré où je lave mes genoux et mes péchés.

*

«Voilà donc, ami, deux ou trois belles pages comme vous les aimez

(j'espère) de tulle brodé avec le plus grand soin, à votre intention,

et à mettre dans un tiroir sous un sachet à l'héliotrope blanc (ou

bleu); ensuite, nous allons mieux nous comprendre, et même je vous

dirais tout ce que je pense, si nies pensées m'étaient plus dociles.

*

«Mon cher Diomède, il faut vraiment que je vous aime beaucoup ou bien

que j'aie grande foi en votre loyauté, ou bien que je vous sache trop

timoré (ou trop fier), pour profiter d'un aveu, ou encore que j'éprouve

un plaisir tout féminin à m'humilier devant vous; mais vous le saurez:

je vis dans une solitude d'âme toute pareille à la mort. À certaines

heures, je suis une jeune fille qui s'ennuie, seule à mi-chemin sur la

passerelle, également loin de la poupée qu elle méprise et de l'homme

dont elle a peur. Car moi aussi j'ai peur, non de vous, quoique,

peut-être comme vous, du voleur connu ou inconnu. C'est une phase qui

peut durer et se consolider, si l'on y met le ciment de la dévotion

intellectuelle et que le mortier prenne et dure.

«Il prendra sur moi, qu'on le veuille. Moi, je voudrais vivre avec

un esprit dans une intimité fraternelle et profonde. Je serais un

gros bourdon, tout de velours, qui s'enfonce et disparaît dans une

clochette de digitale, puis repousse la porte et sort tout poudré

d'or. Quelle belle occupation pour le printemps de ma vie, sortie de

la soie des cocons où je fis en secret ma métamorphose! Il s'agit d'un

être inutile, de ceux que l'on appelle inutiles et pareils aux folles

avoines; vous voyez donc que je n'estime pas trop la fonction que je me

suis dévolue; à moins, Diomède, qu'il ne soit très agréable de sentir

le gros bourdon de velours butiner dans les cloches de son cerveau.

Je ne sais, mais ensuite je serais plus belle, tout éclatante de la

poussière dorée qui fleurit les palais de l'intelligence.

*

«Ce rêve fait, et défait, j'ai songé qu'il serait plus séant de prendre

un amant. C'est assez conforme aux usages et aux bonnes mœurs. Je

l'aimerais peut-être; il paraît qu'on a de ces surprises. Alors, toute

à la chair et aux plaisirs particuliers qu'elle entendre, je plierai

mon esprit aux images et mes membres aux gestes les plus propres à

suractiver l'épanouissement pariait de l'instinct sexuel. Est-ce bien

ma vocation? Je l'ignore et je vous consulte, Diomède. Aussi sur ce

doute, que peut-être ces deux routes ne sont pas des ennemies tout

à fait irréconciliables, qu'elles se coupent peut-être, ça et là,

sous les arbres de la forêt, comme dans ces labyrinthes qu'on voit

peints au seuil de vieux livres. Des hommes m'ont dit qu'ils voulaient

trouver une double joie dans la femme, une nourriture et un breuvage,

qu'elle fût un fruit. Mais ceux-là, que seraient-ils pour moi et que

me donneraient-ils? Ils demandent trop. Je veux réserver la moitié de

moi-même,--laquelle? Vous qui ne désirez ni l'une ni l'autre, ayant

peur que l'une empoisonne votre volonté et que l'autre paralyse votre

force, donnez-moi un conseil, désintéresse comme votre génie, et qui

tombe de haut, pierre que le vent détache d'un clocher.

*

«Cependant j'ai peur que vous n'encouragiez ma solitude. Vous jugerez

que l'orgueil me convient, qu'il doit me gonfler le cœur en même temps

que me fermer la bouche; éloigné de moi, je dois vous plaire éloignée

des autres. Il ne faut pas que les yeux qui vous semblent hautains

s'adoucissent même vers des rêves, ni que le ciel du désir entre par

ces fenêtres; vous les voudriez closes, ou leurs vitres dépolies par

quelque mousseline; enfin, que je sois virginale. Ne suis-je pas

virginale, étant vierge?

*

«J'ai tout prévu et j'attends.

«Votre amie,

«Belle.

«P.S.--Ne me répondez pas. J'ai besoin de vous revoir avant de vous

écouter. Venez samedi chez Cyrène.»

Mardi, 13 Mai. (Télégramme)

«Ne lisez pas ma lettre et rapportez-la-moi cachetée samedi chez Cyrène.

«NÉO.»

Diomède trouva les deux papiers le soir assez tard, en rentrant chez

lui. Ayant lu le bleu, il s'apitoya sur l'autre. Pauvre lettre! Elle

était lourde.

*

«Si je ne la lis pas, qui la lira? Il faut lire les lettres. Une lettre

qu'on ne lit pas est absurde, comme les mots dits trop bas et qu'on

n'a pas entendus. Il y a dedans toute une journée, peut-être toute une

nuit de femme. Que me veut-elle? C'est la première fois qu'elle m'écrit

autre chose que de brèves phrases sur des cartes. Néo, la nouvelle,

l'inconnue, la tentatrice. Peut-être qu'elle se dévoile un peu ou

qu'ayant voulu trop serrer l'étoffe autour des reins, elle a modelé ses

formes, croyant les mieux cacher. Peut-être qu'en lisant le contraire

de ce qu'elle a dit. je connaîtrai un peu de son âme. Si peu! Mais

pourquoi cette défense, ce retour, ce geste vers la bouche où la lettre

vient de tomber, cette impatience de la main qui voudrait reprendre

ce qu'elle vient de donner? Que peut-elle me donner, des pages de

littérature; m'offrir, elle-même? Absurde, elle est fière. Mais elle

sait que je la crains et peut-être veut-elle jouer et me faire reculer,

et, fatiguée de ma lâcheté, me dire adieu et tourner la tête. Si

elle me disait des choses douces, tendres et enfantines? Elle n'est

pas assez petite fille. D'ailleurs je ne la connais pas. Sur aucune

femme je n'ai moins de notions. Je sais seulement qu'elle est belle,

qu'elle me tente et qu'elle me fait peur. Pour l'aimer, il faudrait

renoncer à tout, c'est-à-dire à l'ironie, sans quoi la vie n'est qu'un

pré, vert ou jaune, ou ras selon les saisons et l'appétit des moutons.

C'est l'ironie qui diversifie l'unité des choses en multipliant les

aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille.

L'ironie, c'est l'œil à facettes des libellules qui d'une fleur de

ronce se fait un jardin seigneurial. Néobelle est un horizon. Elle se

dresse comme une montagne; elle est vraie et il faut la regarder en

face avec sérénité.

Oh! Une montagne! Un arbre sur la montagne et qui paraît grand parce

qu'il est sur la montagne. Un arbre, on l'embrasse; deux bras y

suffisent. Un arbre! Souvent ce qu'on prend pour un arbre n'est qu'une

branche qui pend rompue et que le bûcheron va emporter sur son épaule

et couper à coups de hachette et jeter au feu. C'est une branche, c'est

un scion, c'est un jet de l'année qu'on brise pour s'en faire un

bâton; c'est une grande ciguë que les enfants arrachent en revenant de

l'école, pour la tailler en chalumeau ou en sarbacane.

«C'est une grande ciguë...

«Que peut-elle me dire? Elle est là. enclose comme un mystère dans le

secret de cette lettre; je la verrais si j'avais la foi. Je ne veux pas

la voir...

«Elle est là. Elle est couchée. Elle dort en souriant. Il faut la

prendre adroitement et quelle ne se réveille que dans la joie ou dans

l'horreur d'être prise...»

*

Il avait déjà passé sous le repli de l'enveloppe la petite lame de

vermeil:

«Quatre feuillets de papier blanc, peut-être parfumé! L'hostie est

vide. C'est la messe du diacre. Je lui rendrai la lettre intacte.

_Intactam intacta,_ L'idée de cette liturgie purement cérémonielle me

souffle des jeux de mots latins. Enfant, quel piège banal! Diomède ou

la Discrétion à l'épreuve!»

Satisfait, il put rire un peu. Il avait moins peur. Jouer avec

Néobelle, cela serait charmant.

VI

LE SOUCI

Dans cette quenouille jaune elle

s'amuse à piquer, tout au milieu du

front un large souci d'or.

Christine allait arriver...

«Si l'on écrit mon histoire, songea Diomède, il faudra mettre

que chaque fois que j'attends Christine, c'est que je m'ennuie

profondément. Je m'ennuie comme un Dieu, las de mon univers,

solitaire au milieu de ma toile, malgré toutes les petites mouches

qui s'y viennent prendre, en somme si toutes les mêmes! Et les mâles

parallèlement tout en sexe... Et moi? Sortirai-je de cette prison?

Pas encore, puisque j'attends Christine. Si peu, et Christine est une

ombre si délicate, presque incorporelle à force de chaste silence. Le

silence est chaste.

Sortir? Il faut rentrer. On ne peut pas toujours être dehors. Sortir de

soi? On doit avoir froid. En soi, on a chaud, on se couche on se roule.

Le tapis est épais, les fenêtres bien closes, le feu clair, la Lampe

douce. Cellule de luxe, mais la luxure frappe à la porte. La définition

de l'amour par Spinoza n'est pas absurde: «Titillatio quaedam,

concomitante idea causae externae.» Si le bon philosophe ne nous avait

prévenus lui-même «qu'il nomme _titillatio_ ou _hilaritas,_ l'affection

de la joie quand on la rapporte à la fois au corps et l'âme», on

pourrait sourire; mais telle qu'il l'a pensée et écrite selon sa

langue particulière, elle n'est que trop vraie, cette proposition

mémorable; elle est absolue; elle est terrible dans sa banalité toute

crue; et c'est pourquoi j'attends Christine, cause extérieure de joie

sans laquelle aujourd'hui je ne puis ressentir aucune joie; et c'est

pourquoi j'aime aussi Mauve, Fanette et...»

*

Il s'arrêta. Il ne voulait plus penser aux quatre feuillets de papier

blanc dont le jeu, deviné trop vite, l'humiliait. Ensuite, comment

la nommer, elle, même en pensée, après ces deux petites nudités?

Pourtant il la nomma, mais à part, avec des précautions, après avoir

mis un tapis sous ses pieds, le tapis de sa cellule inviolée. Il finit

par admettre qu'il aimait Néobelle autrement que Fa nette, avec un

autre esprit, avec d'autres sens. Il l'admit presque sans peur; il se

familiarisait.

*

Néobelle le ramena à lui-même. Il songea et s'étonna de vivre si peu

et si mal au milieu de tant d'agitations presque sentimentales. Il

ne faisait vraiment rien dans la vie que d'aller et venir, regarder,

sentir, comparer. C'est ce qu'on appelle rien; c'est vivre et ce n'est

vraiment rien. Comparer des idées, comparer des formes, s'interroger,

répondre par des jugements, le lendemain caducs et peut-être faux. Il

comprit la vacuité de cette formule: jouir de la vie. Ceux-là seuls

jouissent qui n'ont pas conscience de leur jouissance. L'homme heureux

n'a que l'air d'être heureux.

*

«Aller et venir: je ne vais même pas, je tourne. Si je continue à

songer, je vais arriver à l'endroit du manège où il y a pendu à un

clou cet écriteau: Regretter de ne pas avoir appris un métier manuel,

par exemple à faire des copeaux. C'est propre, ça sent bon, les enfants

s'arrêtent pour regarder les dolures sortir de la varlope, etc.» Ainsi,

je sais d'avance ce que je vais penser! C'est fastidieux.»

*

On sonna. C'était Pascase.

Diomède le reçut volontiers. Il ne pensait plus à Christine, inutile

puisque le salut venait d'entrer sous la forme d'une autre créature,

humaine.

--Avez-vous revu Mauve?

Pascase répondit brusquement comme fâché:

--Non. Pourquoi?

--Parce que vous la reverrez. Elle vous a mis dans son album; elle

vous retrouvera, un matin, en feuilletant, et une heure après Mauve

sera chez vous, avec cet air radieux et impertinent que vous savez.

Avouez qu'elle vous plaît aussi?

*

Pascase haussa les épaules. Il était fébrile, tournait autour de la

chambre en ayant l'air de respirer des soupçons, la bouche froncée,

les yeux inquiets. Enfin il voulut bien s'asseoir et dire:

--Pourquoi me parler de toutes ces femmes, cette Mauve, cette Fanette,

cette Cyrène, cette...

Il se tut et Diomède, énervé lui aussi, dit, mais tout doucement:

--Cette... Achevez. Hé, je crois que vous ne les prononcerez pas, les

syllabes qui manquent à votre énumération?

--Non, je ne les prononcerai pas.

--Écoutez, Pascase, reprit Diomède sur un ton fraternel, je ne les

prononcerai pas non plus les syllabes, les deux syllabes qui vous

arrêtent; mais je vous le déclare encore, bien qu'elles me soient

agréables elles ne me sont pas nécessaires. Supposez que je les ignore.

Pascase répondit, maintenant presque calme:

--C'est moi qui voudrais les ignorer, mais je suis absurde, sans doute

malade, je ne peux ni les oublier, ni les prononcer. Peut-être cela

va-t-il vous paraître d'une psychologie assez curieuse, je suis venu

parce que je sais qu'elle va venir et je veux la voir, je vous en prie,

laissez-moi la voir.

--Vous êtes absurde, en effet, répondit Diomède, et pour deux raisons.

D'abord vous me dites aujourd'hui tout le contraire de ce que vous

affirmiez l'autre jour, avec de grands tremblements. Ensuite, il n'y

aucun motif connu de moi pour qu'elle vienne aujourd'hui. Cependant, il

est vrai que j'ai pensé à elle et que je l'ai désirée.

--J'ai lu dans votre pensée, dit Pascase. Et si vous pensez à elle,

c'est peut-être parce qu'elle pense à vous. Il y a une chance

pourqu'elle vienne.

--Et si elle vient, et quand vous l'aurez vue?

*

Pascase répondit, avec cette logique froide qu'il maniait facilement,

même pendant ses extraordinaires accès de nervosité:

--J'ai réfléchi. Je crois que je l'aime parce que je ne la connais pas.

L'ayant vue, elle me déplaira peut-être. Alors je serai tranquille et

guéri. Si au contraire, ce qui est possible, elle me séduit, je ne

serai pas plus malheureux qu'avant.

--C'est bien raisonné, mais que faites-vous de moi, en toutes ces

aventures?

--Rien. Je vous laisse.

--Cependant je ne voudrais pas me prêter à un jeu disgracieux, soit de

complaisant, soit d'ami méchant. Pourquoi ne prenez-vous pas Christine

sans me le dire?

--Je ne suis pas voleur. Ensuite, comment? Je ne puis la connaître que

par vous. Refusez et tout sera dit.

--Mon ami, reprit Diomède, êtes-vous donc de ceux devant lesquels

on doit se taire? Je vous ai parlé d'une femme et votre imagination

d'enfant la voit, et de mâle, la désire comme si elle était celle qui

vous est destinée, l'unique! Pur sentimentalisme! Vous n'avez donc

plus peur, plus du tout? Elle vous déplaira. C'est une créature faite,

à ce qu'il semble, pour moi seul, ordonnée pour mes plaisirs selon

les beautés d'âme et de chair qui me séduisent. Ainsi, songez que ses

cheveux, fort ordinaires, sont â reflets comme un casque de cuivre

pâle et que dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au

milieu du front, un large souci d'or. Rien de plus absurde; mais j'y

suis habitué. Elle ne parle pas. Elle dit oui, à peine; rarement non.

Sa pensée s'avoue par des gestes, des attitudes, des sourires, que seul

je puis comprendre.

--Je les comprendrai aussi. L'amour comprend tout. Êtes-vous donc son

seul amant?

--Non, répondit Diomède, je ne le crois pas. Christine appartient non

pas comme Mauve à ceux qu'elle choisit, non pas comme Fanette, à ceux

qui vont la voir: mais à ceux qui la désirent avec assez de force pour

évoquer sa présence. Pourtant ceux qui la possèdent avec moi ne la

partagent pas avec moi. Elle se fait différente selon les cœurs qui

rappellent. Les lèvres dont elle accepte le baiser ne baisent pas les

mêmes épaules, en baisant ses épaules; pourtant ce sont les épaules de

Christine, et la gorge fraîche de Christine, et son ventre pur, et ses

genoux blancs. Parmi les amants dont elle souffre l'amour, les uns ne

connaissent que son visage, les autres ne connaissent que ses genoux;

pour quelques-uns elle reste voilée; pour d'autres elle reste vêtue;

à d'autres, plus chers ou plus hardis ou plus forts en désir, elle

se montre et se livre nue, selon la candeur de sa beauté éternelle.

Nue, vêtue ou dévêtue, elle est Christine et elle est la Christine de

celui qui l'adore avec ferveur. Toutes ses apparences sont chastes;

elle est toujours innocente et d'une virginité sans cesse renouvelée

par la grâce. Chacun de ses amants la voit diverse selon les saisons

et les heures; elle est quelquefois toujours et quelquefois jamais la

même; elle est le champ, la lande, le fleuve et la mer; les nuages

l'influencent, et le soleil; ses yeux qui changent de reflet, ne

changent pas de couleur; un amant les reconnaîtrait sous le voile ou

sous le suaire, mais Christine est immortelle.

--Immortelle, dit Pascase. Alors c'est fini? Vous avez cessé de me

railler?

--Je vous répondrai, dit Diomède, par le mot qui vous est familier: je

dis ce que je pense.

--Rêveries. D'après ce que j'ai compris, Christine est une jeune femme

assez jolie, docile, silencieuse et capable d'une certaine fidélité.

Vous ne l'aimez guère et elle vous visite rarement. Laissez-moi la

voir: elle m'aimera peut-être.

--Pascase, comment donc faut-il vous parler pour que vous me

compreniez? Dois-je vous répéter mon discours ou vous instruire par une

affirmation nette et même brutale?

--Ni l'un ni l'autre, répondit Pascase. Vous entremêlez la vérité de

tant de songes! Savez-vous même ce que c'est que la vérité?

*

Diomède répondit en souriant:

--Non, mon ami, je n'en sais rien.

*

La conversation dériva, puis Christine n'était vraiment pas venue. Ils

s'en allèrent dînèrent ensemble, maintenant muets et à l'état de bons

animaux bien raisonnables.

Tout en mangeant de menus oiseaux cuirassés de lard et vêtus de

feuilles de vigne, Diomède regretta d'avoir un ami. Depuis deux ans

qu'il le connaissait, tout nouveau à Paris après des voyages, Pascase

lui avait fait payer par bien des ennuis quelques heures de causerie

agréable. C'était un homme sans doute sûr de caractère, mais d'esprit

extravagant, un de ces êtres qui marchent droit devant eux avec fougue

et se cognent aux arbres faute d'avoir songé qu'il y a des arbres dans

la forêt. Intelligence farouche et têtue, cœur obscur et sentimental,

logique effrénée, nulle souplesse, une barre de fonte qui se rompt sans

plier: Diomède goûtait vraiment peu une telle nature. L'histoire de

Christine aussi l'inquiétait; il n'y voyait nulle solution.

*

«Cependant, songeait-il, c'est assez amusant. Psychologie morbide ou

normale? Morbide, puisque c est intéressant. D'ailleurs le normal ne

peut pas être perçu, ne pouvant être différencié. Comment distinguer

du huitième le neuvième coup de midi? Seuls des douze le premier et le

dernier sont dissemblables parce qu'ils sont ou précédés ou suivis du

silence...

Mais si Pascase est un peu malade, peut-être moi suis-je un peu

coupable? Nous verrons cela.»

*

Il regarda Pascase et le trouva moins désagréable.

«En somme un ami est utile pour les idées, comme un jardin pour les

enfants. Les uns et les autres doivent être menés à la promenade et

au jeu, et le cerveau d'un ami est plein d'allées et de pelouses

complaisantes...»

*

A ce moment, il regarda encore Pascase et son égoïsme lui fit presque

peur. Il se reprit:

«Mais je suis un jardin aussi pour lui, et peut-être un parc, toute

une campagne où on peut se promener en voiture, chasser, cueillir des

fruits, faire les foins, moissonner. Il y a mille moyens de travailler

ou de se divertir. Est-ce ma faute si Pascase promène toujours parla

main la même idée le long du même sentier?»

*

Cette réflexion le réconforta. Tout à fait aimable, il voulut dire des

riens, affectueusement:

--Pascase, ne trouvez-vous pas que ces oiseaux sont agréables?

VII

L'ABEILLE

Puis soudain l'abeille se taisait

buvait, les ailes calmes, la vie de la

fleur humaine.

--C'est Mauve.

Elle avait l'air tout blanc, d'un blanc triste, par sa robe incolore,

ses yeux calmes, son teint pâle. Sans éclats de rire,.sans verve, sans

rien de ses habituelles insolences, elle était entrée, déjà assise,

sage comme une belle dame, son ombrelle sur ses genoux, disant:

--N'est-ce pas, Diomède, que Cyran est un grand peintre?

Diomède y consentit volontiers.

Elle continua:

--Tout en faisant sa peinture, ses lignes, ses couleurs fraîches

comme de l'eau, il parle, il dit des choses admirables, des choses

qui remuent le cœur, des choses qui m'ont bien fait réfléchir. A son

atelier, mais surtout là-bas, parmi les échafaudages, enfermé dans sa

grande robe blanche, il est beau, il est sacerdotal, il est divin. On

dirait qu'il va repeindre le monde, un monde d'harmonie et de grâce,

doux et clair, et les corps purs et vus sous les voiles diaphanes, cela

signifie qu'on devrait laisser voir ainsi son âme, qu'elle fût assez

belle pour qu'on ne rougît point de la montrer.

--Mauve récite une leçon, dit Diomède.

--Mauve répète les paroles de Cyran, parce qu'elles lui plaisent.

--Alors le beau vieillard vous a charmée?

--Ni par sa beauté, ni par sa vieillesse; par son génie.

--Et Mauve vient me faire ses confidences?... Donne-moi tes lèvres!

Mauve les donna, puis elle dit:

--Oui, prends, pendant qu'il est encore temps.

Diomède écoutait surpris. Mauve parlait avec la gravité d'une jeune

chrétienne prédestinée au martyre. Elle ajouta:

Les chevaux de Diomède: Roman · 第 2 / 9 段