LES CHEVAUX DE DIOMÈDE
_--ROMAN--_
PAR
REMY DE GOURMONT
Veritas in dicto non in re consistit.
Thomas Hobbes.
PARIS
COLLECTION DES CHEF-D'DOEUVRES
LA CONNAISSANCE
9, GALLERIE DE LA MADELEINE, 9
MCMXXI
[Illustration: Frontispice gravé de HENRY CHAPRONT.]
PRÉFACE
Tout vit dans tout éternellement.
_On trouvera en ce livre, qui est un petit roman d'aventures possibles,
la pensée, l'acte, le songe, la sensualité exposés sur le même plan
et analysés avec une pareille bonne volonté. C'est que, décidément,
l'homme est un tout où l'analyse retrouve mal la dualité antique de
l'âme et du corps. L'âme est un mode et le corps est un mode, mais
indistincts et fondus; l'âme est corporelle et le corps est spirituel.
L'existence ou la permanence de l'une est liée à l'indestructibilité
de l'autre; ce qui a existé existe toujours; rien ne se transforme et
rien ne meurt; tout vit dans tout éternellement. La vie est fondée sur
les principes d'égalité et d'identité; aucun geste n'est supérieur
ni différent et toutes les manifestations de l'activité vitale, ou
spécialement humaine, semblent bien équipollentes, toutes nées d'une
volonté unique, qui a des mystères, mais aussi des évidences._
_Cependant les mystères, permettant à l'intelligence l'hésitation,
justifient ses erreurs et ses fantaisies._
_31 janvier 1897._
A
_PAUL ADAM_
LES CHEVAUX DE DIOMÈDE
I
LES ROSES
L'odeur idéale des roses qu'on ne
cueillera jamais.
«Cette cabane d'anachorète avec son toit de chaume et peut-être de
roseaux, et sa porte en claie, et ses murs en terre battue, et la tête
de mort dans un coin, et la cruche! Oui, mais la joie d'être seul, et
le silence, et avoir écrasé le désir sous son pied nu!
Il y eut des temps où l'on courait au désert. Revenant de châtier
quelques indociles Slaves, les soldats surpris croisaient un pèlerin
qui allait s'agenouiller dans la solitude des dévastations nouvelles,
planter entre Rome et les barbares le rempart d'une croix de bois. L'un
partait, ivre encore d'une rose trop passionnément respirée, et il se
jetait le soir sur un tas de feuilles mortes; l'autre, tout troublé du
parfum amer des philosophies maladives, taillait ses dernières sandales
dans le rouleau des Ennéades et fermait pour jamais son âme et ses yeux
aux voluptés intellectuelles; l'autre, qui avait été cruel, baisait
avant de fuir la main de ses esclaves torturés: tous se punissaient
selon leur péché, mais ils avaient péché d'abord en aimant trop la vie
et ils se destinaient à ne plus caresser que des fantômes, à ne plus
sourire qu'à l'invisible.
*
Ceux-là étaient des chrétiens. Le paganisme aussi eut ses ermites, que
d'orgueilleuses volontés séparaient du reste des hommes, admirables
égoïstes enfin las de partager avec le commun des plaisirs vulgarisés,
fragiles sensitifs blessés trois fois par jour au rude contact de
la bestialité hirsute, mépriseurs qui, fatigués même de leur mépris
pour la médiocrité humaine, allaient essayer d'aimer les arbres et
peut-être, selon le commandement de Pythagore, d'adorer le souffle
sacré des tempêtes.
Et tous s'éloignaient altérés de la même soif, poussés vers la même
source, celle qui ne jaillit que dans les cellules ou dans les rochers,
sous la puissante magie de la solitude, et, ayant nié les contingences
sociales, ils s'abreuvaient au divin.
Pour être homme, c'est-à-dire participant de l'infini, il faut abjurer
toutes les conformités fraternelles et se vouloir spécial, unique,
absolu. Ceux-là seuls seront sauvés, qui se seront sauvés eux-mêmes
d'entre la foule...»
*
Là de sa méditation, Diomède fut interrompu par la sonnerie d'une heure.
Christine allait arriver.
Depuis que séparé d'une joie redevenue rien, anéanti lui-même presque
et demeuré prostré le long du chemin, il voulait s'égayer au sourire
des passantes.
Celle-ci était frêle, muette et lumineuse. Elle entrait comme un
regard, comme ayant coulé à travers la fente de la porte et, entrée, ne
remuait pas avec plus de bruit que dans la glace le reflet de sa grâce.
L'amour, et qu'on le dévêtît un peu, des mains ou du regard, au col
l'idée d'un baiser, d'équivoques prières: rien ne rassurait et
rien ne troublait la clarté de ses yeux étonnés pareils à ceux qui
accueillirent la visitation angélique, mais sans foi et passifs. Chaque
fois qu'elle venait, Diomède entendait intérieurement ce vers ancien
dont rien en Christine ne justifiait révocation, sinon peut-être un air
lointain de victime:
Les pleurs mêlés aux cris des mourantes hosties.
Le silence et une soudaine nuit étaient les adorables témoins du
sacrifice.
C'était une bien jolie jeune femme d'une chasteté toute chrétienne,
mais habillée singulièrement et tout d'un coup demi-nue. Sa beauté
était candide et sobre, monacale et aristocratique.
Diomède la rêvait une de ces nobles filles qui craintivement, mais
sans rougir, tendaient à leur armant l'échelle de corde par-dessus la
muraille du cloître. Histoires enfin presque toutes tragiques et si peu
galantes! Sa règle, jadis, eût été d'aimer sans rien dire, de suivre
son amour, au mépris du monde et de ne rendre compte qu'à Dieu de
l'usage de sa vie. D'ailleurs ingénue et heureuse au fond de son cœur,
quoique d'un bonheur dont personne, ni surtout ses amants n'auraient
eu la confidence.
Ses fidélités duraient plusieurs mois, toute une saison, amours d'été,
amours d'hiver, puis Diomède ne la revoyait plus que peut-être après
une année, car elle avait des révolutions comme les astres et des
manquements comme les comètes. Sans doute que sa chevelure dorée, pour
des yeux qui la pleuraient, n'avait qu'une seule fois paru au ciel.
*
Christine allait arriver, entrer comme un regard par la fente de la
porte.
Elle ne vint pas.
Diomède en eut du chagrin.
D'autres heures passèrent. Engourdi par la torture d'attendre, il avait
peu à peu repris sa méditation. Déçu et affligé, il se trouva bientôt,
irrité contre l'inclairvoyance de son désir et, une fois de plus,
envieux de l'état des sages qui ont aboli en leur âme toute mondaine
convoitise, telle que celle de boire en silence la beauté de la chaste
Christine.
Il rouvrit à la page délaissée le deuxième tome de la Vie des
Solitaires d'Occident et déplia soigneusement le plan du monastère
et du désert des Camaldules. Cet ordre révolu, par son inexistence
même le tentait spécialement. Cela se passait, disait le livre, «dans
une montagne très escarpée et d'un accès difficile; on en descend
comme par un précipice vers un vallon où fut bâti le monastère de
Camaldoli; de ce monastère on envoie chaque jour aux Hermites ce qui
leur est nécessaire. Entre le Monastère de la Vallée et l'Hermitage
d'en haut, il y a cinq quarts d'heures de chemin et l'on trouve sur
sa route quantité d'arbres verts et plusieurs torrents qu'il faut
passer. Cette montagne est toute couverte d'un bois obscur de grands
sapins qui rendent une excellente odeur: comme ces arbres ont toujours
leurs feuilles et leur verdure, ils forment au milieu de la forêt un
lieu sombre et la plus belle retraite du monde, toujours arrosée par
sept fontaines, aux eaux claires et pures, et l'effet en est très
agréable...»
*
Il ferma les yeux un peu, attendant la présence de son amie; puis il
relut cette page verdoyante.
«Très agréable... En effet, très agréable», et Diomède songea que par
des lectures choisies avec soin, lentes et méditées, on peut recréer
son existence avec une facilité presque mauvaise.
«L'homme d'action n'est qu'un terrassier; le moindre conteur remue plus
de vie qu'un conquérant, et d'ailleurs si la parole n'est pas tout,
rien n'existe sans la parole: elle est à la fois le levain, le sel et
la forme. Elle est peut-être aux gestes humains ce que le soleil est
à la terre, le principe extérieur de la différenciation formelle, la
condition absolue du mouvement vital. Quelques-uns seulement, et sans
profit ni joie pour eux-mêmes, peuvent transformer directement les
actes d'autrui en pensées personnelles: le peuple des hommes ne pense
que des pensées déjà exhalées, ne sent que des sentiments déjà usés et
des sensations fanées comme de vieux gants. Quand une parole nouvelle
arrive à son adresse, elle arrive pareille à ces cartes postales qui
ont fait le tour du monde et dont l'écriture se meurt oblitérée sous
les maculatures, mais, énigme ou mensonge, elle n'en est pas moins la
grande créatrice peut-être de tout, et créatrice très agréable, en
effet très agréable, les jours où l'on attend Christine, à l'heure où
le désir parti vous laisse un trou dans le cœur.
Les Camaldules, de pauvres gens, sans doute, à l'âme fade, lasse et
endormie. En être, quel dégoût! Mais en lire le conte ou l'histoire
me donne une heure de paix,--et je songe avec délices au mépris, pour
de si candides plaisirs, de la plèbe intellectuelle et du troupeau
sentimental.»
Il se reprit:
«Ceci dépasse un peu ma pensée présente...»
Il venait de songer à Pascase, si doux et si sensible sans sa brutalité
nerveuse et dont il se sentait aimé avec une crainte fière.
«Peut-être va-t-il passer? Je lui ferai signe.»
*
Pascase à tout moment sortait, vite rentré; une singulière agitation
musculaire lui donnait des allures de chien inquiet dont on ne sait
s'il cherche une femelle, un os, ou rien.
Il passa, levant les yeux, et Diomède n'eut qu'à cogner légèrement à la
vitre.
--Je n'osais, dit Pascase. Hier, vous m'aviez dit, votre chère
Christine...
--Christine ne m'est pas chère, répondit Diomède, elle m'est agréable.
Comme les mots n'ont pas pour nous deux un identique sens je dois
préciser, en me servant de votre langage. Christine m'est agréable
par sa forme, sa grâce, sa discrétion, son air pâle et voilà tout.
D'ailleurs elle n'est pas venue.
--Et cela vous est égal?
--Maintenant, oui. Il y a une heure, j'en souffrais. Je souffrais par
ma faute. Seul, je puis me faire souffrir. Je me poignarde moi-même.
Les autres couteaux n'ont pas d'affinité avec ma chair. Christine vient
ou ne vient pas. Elle n'est pas venue: c'est à cette minute comme si
elle était partie. Peut-être n'ai-je pas désiré assez ardemment sa
présence? Il y a des jours où les âmes tournent sans volonté comme des
boussoles malades; elles ne peuvent prendre contact et nos désirs, même
mutuels, crèvent à mi-chemin dans l'air, s'en vont en petites fusées un
peu ridicules.
*
Pascase en était resté à «partie ou pas venue»; il dit:
--Ce n'est pas la même chose.
--Quoi? Les désirs et les fusées?
--Quelles fusées? Diomède, que votre pensée est difficile à suivre! Je
dis: Partie ou pas venue, c'est très différent. C'est oui et non.
--Pascase, mon cher ami, quand oui ou non se disent au passé ils ont
une signification également nulle; ils se confondent dans le néant.
--Enfin, venue, vous auriez encore maintenant aux mains, aux yeux, aux
lèvres la sensation d'un souvenir vrai, d'une joie évidente. L'odeur
des roses demeure où les roses ont fleuri.
--Vous êtes content de votre phrase? Elle est jolie.
--Je dis ce que je pense.
*
Diomède ne répondit pas. Il ne pouvait, sans le froisser, avouer ses
habitudes spécieuses de langage à un ami du caractère de Pascase.
Souriant, il reprit:
--Pourquoi croyez-vous à l'existence de Christine? L'avez-vous vue?
--Jamais. Et je ne voudrais pas la voir. Elle me fait peur. Si je la
voyais, je l'aimerais. Ne me la montrez jamais, jamais!...
*
Il s'était levé, exalté, bousculant les tapis, tyrannisant avec des
doigts fous un éventail qui traînait sur une table.
--Elle est venue! voici son éventail. Je le reconnais. Il sent l'odeur
quelle doit sentir, l'odeur des roses, l'odeur idéale des roses qu'on
ne cueillera jamais. En aurais-je peur, si je ne la sentais vivante et
tentante? Cette chambre est toute pleine d'elle. J'ai tort de venir
ici. Si je l'aimais, je ne me possèderais plus... Elle me tiendrait,
elle me serrerait, elle m'étoufferait dans ses bras parfumés de l'odeur
des roses mourantes... Elle me fait peur, elle me fait peur...
*
Il se tut, réfugié dans un coin, l'air honteux, penché sur une des
images, papillons cloués au mur. Alors Diomède, que de telles oraisons
ne pouvaient ni surprendre, ni émouvoir, insinua doucement:
--Pascase, cœur tendre et brave, pourquoi n'avez-vous pas une
maîtresse, une vraie maîtresse? Moi, j'en ai plusieurs...
--Comment, vous la trompez, Elle!
--Nous ne nous comprenons pas bien, reprit Diomède, souriant
amicalement, et la faute en est, je crois, à votre vocabulaire un peu
démodé. Les femmes, fleurs des haies, appartiennent à ceux qui les
cueillent. A elles, femmes, mieux douées que les églantines, d'agiter
la menace de leurs épines, si elles ne veulent pas être cueillies:
avant de se donner, elles sont libres, et, s'étant données, elles sont
libres encore. J'ai Christine: prenez-la, mais comment ferez-vous?
D'ailleurs vous en avez peur. Laissons les rêves. J'ai Fanette, une
enfant légère, toute blonde et fine, que j'aime pour la fraîcheur de
son âme, mais Fanette a des amants sans nombre. Où aurait-elle appris
l'amour? L'amour s'apprend. Voulez-vous Fanette? Elle est douce, elle
vous séduira. J'ai Mauve: mais Mauve a goûté à bien des grappes. Sa
vigne est une forêt de ceps aux feuilles viridentes, aux fruits de
route saveur: sucre ou verjus, l'oiseau picore et boit, le bec levé au
ciel, en une si jolie extase. Aimez-la, aimez l'amusante Mauve. Elle
est rousse comme un marron. Non? Pas? Prenez Cyrène, femme illustre
que Cyran adora. Depuis, il s'est fait oindre l'âme, selon les rites,
des plus puissantes huiles pénitentielles, mais Cyrène est prête à
la vertu: ils s'aimeront peut-être encore, par ennui, par pitié, par
lassitude... Je ne sais que vous conseiller, j'aime beaucoup Cyran.
Il me plairait seulement de contrarier les destins et d'effacer un
mot des écritures que formulent dans le ciel astrologique les mains
séniles des planètes célèbres... Cyrène est bien des choses; d'abord
un saule pleureur, et le plus hospitalier; on s'y assied en rond et on
fait la dînette. Cœur charmant de vicieuse sentimentale! Elle était si
bien faite pour ne pas écrire et pour être la dame voilée qui descend
de voiture en plein faubourg, jette une bourse à la pauvre veuve, et
disparaît dans un nuage d'amour, la dame qui est généreuse parce que
ses lombes sont satisfaits. Je n'ai trouvé jamais un peu de logique que
dans les romans-feuilletons... Enfin, elle s'ennuie, elle me l'a dit.
Elle attend. De l'ennui vrai, de l'ennui sacré, du grand ennui, elle
est naturellement incapable. Ah! l'inquiétude de vivre, l'ignorance de
tout, notre mutisme aux incessantes questions de l'être inconnu qui
demeure, s'agite et chante en nous! Lui répondre? D'abord le connaître.
Avant tout peut-être, le chercher? Le cherchons-nous vraiment et
avec bonne volonté? Quel est son nom? Son nom est Nous, son nom est
Moi. J'ai des hommes et des femmes, des amis et des maîtresses,
une vie libre et large, il me manque Moi. Parfois je me cherche et,
miraculeusement, parfois je me trouve: alors je me fuis. C'est absurde,
oui, mais j'ai un penchant vers l'absurde: un jeune arbre s'incline
vers l'eau triste et verdie d'un étang obscur. Il y a de la peur dans
nos âmes et, dans nos têtes, le vertige des courants et des chutes.
Arbres, plantes, herbes d'aujourd'hui, vous, moi et tous, nous sommes
des êtres déracinés qu'emporte vers l'océan ignoré, radeaux, barques
ou navires, le brutal et impérieux fleuve qui a conquis la forêt.
Il nous emporte debout, dressés encore comme de l'humus natal, avec
nos feuilles que le vent fait parler, nos oiseaux, nos insectes,
tontes nos bêtes familières: et c'est pourquoi nous croyons vivre,
mais il n'y aura plus de printemps. Non, c'est trop grandiose pour
notre médiocrité. Il s'agit d'une pauvre touffe de mousse qui ne se
nourrit plus de la terre, mais d'un peu d'air humide; ou peut-être
d'une giroflée qui grelotte sur la crête d'un vieux mur. Je ne fais
plus partie ni des bois spontanés, ni des jardins bien ordonnés; je
n'éprouve aucun plaisir de fraternité; je suis seul. Comme nous sommes
seuls, mon ami! Seuls et abandonnés nus au milieu du monde hostile et
délaissés même de Dieu. Dieu, il ne gouverne plus; c'est l'interrègne
de l'infini. Alors notre salut est en nous, absolument, comme il a
été dit, et il faut nous chercher, et nous trouver, et apprendre à ne
pas avoir peur de nous-mêmes; à regarder bravement les eaux vertes
et froides de l'étang obscur et triste. Voilà, je sais toujours par
faitement ce que je veux dire, et d'images en images, comme on change
de cheval et non de route, j'arrive à l'auberge. Ah! oui, se coucher et
dormir! La pensée est une maladie qui fait fuir le sommeil... Demain,
j'irai voir Fanette. Ça, c'est bien amusant.
*
Demeuré seul, Pascase ayant à peine refermé la porte, Diomède sentit
un rapide frisson de fièvre. Son idée se levait comme d'un fauteuil,
marchait, s'approchait de lui; il en subit l'étreinte et le baiser,
vécut avec elle, toute la soirée, se coucha avec elle en son lit
d'homme seul. Nue et froide, tenace et muette, elle s'étendit près de
lui, veillant sur son sommeil.
La voix de Christine l'appela du bas de la montagne. Il se leva, sortit
de sa cellule et descendit vers la voyageuse attardée, un bâton d'une
main et de l'autre une lourde lanterne. Mais Christine, dès qu'elle le
vit, s'enfuit, criant:
«J'ai peur des grands sapins noirs.»
II
LES PEUPLIERS
Des flocons volaient, fleurs des
peupliers pâles.
Au matin Diomède fut délivré. Alors il songea à Pascase et le plaignit
de sa folie. Il le jugeait capable vraiment de se laisser prendre ou
même de se donner, né pour porter avec contentement le fardeau si lourd
de l'esclavage sentimental. Sa peur n'était que l'instinctif cri de la
bête surprise parmi la paix de la caverne; mais capté, il entrerait
dans la cage nouvelle (si peu différente de la caverne), avec une fière
docilité...
«Cela serait curieux s'il était vraiment amoureux de Christine! La
jolie psychologie à suivre! Il faut tromper la Nature. Rien de plaisant
comme de railler la vieille déesse naïve et de fouetter un peu ses
amants! Les âmes simples seront bafouées jusqu'aux larmes...»
Il se reprit:
«Ceci encore est trop. J'exprime la haine et le mépris, moi qui ne suis
incliné qu'à la pitié. Avoir pitié des hommes. Tout autre sentiment est
excessif. Je voudrais répandre autour de moi d'abondantes aumônes...»
*
Des flocons volaient, fleurs des peupliers pâles. Une jeune femme
passa, sa robe rose harnachée de houppes, buisson d'églantiers frôlé
par des agneaux. Il songea à Fanette. Mais c'était l'heure de Cyran.
Bien plus amusant encore était Cyran avec sa méchanceté maintenant
timide, clandestine, ses mots équivoques insinués d'un ton doux, selon
toutes les formes de la pureté d'intention; des pièces fausses dans le
tronc des pauvres.
Il ornementait à Auteuil une pauvre chapelle de Franciscains,
peintre de ceux dont la peinture n'est qu'une des formes abrégées
de l'écriture, et à la nuit, sa page finie, s'en revenait par les
barques, vers le petit café de la rue Saint-Benoît où des amis le
rejoignaient. Le matin, la messe; le soir, le café: la vie de Cyran
oscillait maintenant béate entre cette joie et ce plaisir.
*
Il posa sur la table son tabac, sa pipe et un petit eucologe, caressa
ses cheveux blancs et, les lèvres retroussées, dit, poussant vers
Diomède, le livret noir:
--Oui, mon cher, j'en suis là, fillette de quatorze ans, délectée à
l'invincible niaiserie des redites amoureuses. _Petit Mois de Marie!_
C'est drôle, hein? Cyran, l'homme des filles! Mais j'ai tant aimé la
chair, j'ai tant bu et mangé là chair et le sang de la femme que je ne
puis plus communier qu'avec de fallacieuses nuées. Ah! rosée céleste,
manne matinale! Ah! qu'elle pleure et qu'elle pleuve! Je fais une
peinture pour expliquer cela: une procession de femmes blanches qui
s'avancent voilées, tenant à la main un rameau défeuillé fleuri d'un
cœur. Cela ressemble à un gros lys rouge. Tout le reste blanc, rien que
blanc, et il tombe du ciel pâle une rosée neigeuse... C'est très beau...
*
Facilement dominateur de Pascase et de quelques autres, Diomède était
moins à l'aise avec Cyran dont l'imagination volontaire et tortueuse le
déroutait parfois. D'ailleurs il l'aimait. Pour se donner du temps, il
voulut discuter la question technique du blanc sur blanc, mais Cyran
continua:
--Ne plus peindre que pour les premières communiantes! Est-ce que les
âmes fraîches de ces petites amoureuses n'ont pas droit à l'art, tout
comme votre âme corrompue, dites, Diomède? Des anges, des flammes, des
colombes et des lys...
--Des liserons qui leur grimpent aux jambes, interrompit Diomède. Elles
sont tout aussi corrompues que vous, mais innocemment; elles ne le
savent pas. Les petites filles, vous savez ce qu'on en fait?...
--Je l'ai su, répondit Cyran, avec une certaine gravité.
*
Il fit disparaître son eucologe et reprit doucement, après un silence:
--Diomède, je ne cherche pas à vous tromper, et vous me connaissez
trop pour ne pas savoir discerner ma vraie pensée d'entre les faux
cabochons. Eh bien, j'ai vraiment besoin de candeur, de fraîcheur,
de blanc, de neige! Je me suis tellement brûlé, je me suis tellement
sali...
--Oui, dit Diomède, le péché est une morphine; on meurt de ses piqûres
et on meurt de l'absence de ses piqûres. Il vaut peut-être mieux mourir
agréablement.
--Mais je mourais bêtement avec la sensation de m'enfoncer dans la vase
mouvante d'un marais... Un jour je lisais des pages de Hello. L'émotion
dominait le sourire, je me rêvais, je méditais... Enfin j'ai été
foudroyé.
--Saint Paul, saint Cyran, comme dit Cyrène.
--Peut-être... Que devient-elle?
--Rien de bon, dit Diomède. Elle s'ennuie et vous aime toujours.
*
Cyran reprit, sans insister:
--Moi, je suis très heureux, je vis en paix, je me roule dans la neige
et dans le blanc d'argent, je ne crains Cyrène ni aucune femme et je
peins des fresques sur les murs d'une église toute nue. J'en ai pour
vingt ans; je mourrai là si on veut m'y faire un lit de paille et de
cendre, quand viendra mon heure. Adieu.
*
«Comme il est parti brusquement! Il a peur que je lui parle de Cyrène,
songea Diomède. Cyran a peur. Pascase a peur. Et moi? Moi aussi, j'ai
peur. Moi! Oui, moi. J'ai peur de la femme qui m'a ému, de la femme que
je désire, de la femme que j'aime. J'ai peur de la seule, j'ai peur
de la vraie. Hier, Pascase parlait comme je pensais. Et maintenant,
Cyran!... Il n'y en a qu'une... C'est peut-être la même, diversifiée
selon les formes d'âme et de chair qui doivent s'adapter comme une
cuirasse--ou comme un cilice--à la rébellion de nos poitrines...
Oh! quand j'ai vu ses yeux bruns me regarder si doucement et si
impérieusement!... Non. Je veux jouer avec la vie, je veux passer en
rêvant; je ne veux pas croire; je ne veux pas aimer; je ne veux pas
souffrir; je ne veux pas être heureux; je ne veux pas être dupe. Je
regarde, j'observe, je juge, je souris.
Mais Pascase, mais Cyran? Pourquoi ont-ils peur? Pascase a peur de
l'inconnu, et Cyran, du connu. Moi? j'ai peur de, m'agenouiller, voilà
tout.
Ah! Christine, Mauve, Fanette, sauvez-moi!
Assez! D'ailleurs je puis la nier en n'y pensant pas. Demain, Fanette.»
*
Mais toute sa soirée, traînée en des rues noires ou sous des arbres
morts, il pensa à Néobelle. C'était une jeune fille forte, pleine de
sève et de volonté, aperçue un jour, déjà loin, et aussitôt aimée,
tristement jolie dans la semi-nudité d'une robe de bal et presque
abandonnée, à cause de la sévérité de ses yeux bruns et de la maturité
d'un corps dont la puissance contrariait l'idée légère et douce que
les hommes se font d'une vierge. Elle eût été adorée sur un théâtre
parmi l'exaltation mesurée des vers tragiques que son bras un peu lourd
pouvait scander avec certitude. De plain-pied, sur les planches d'un
salon, elle semblait exilée comme un hortensia trop somptueux dans
l'enclos d'un jardin de pauvre. Vraiment, sa richesse faisait peur et
les désirs mouraient d'une tension presque douloureuse devant la vision
violente du dôme géminé des reins, du ventre au fier promontoire d'or,
des seins fleuris durement de bronze et de pourpre, des épaules salées
de girofle, pareilles à ces roches de marbre blanc surgies d'entre
les lavandes, les thyms et les menthes, sous la rousseur opulente des
génévriers. Elle était rousse, et sombre par une peau mate qui buvait
toutes les lumières et ne rendait qu'une nuance chaude et riche de rose
jaune.
«La nier? reprenait Diomède. Elle est indéniable. La fuir, tout
au plus. La fuir? Son nom seul, et je la vois nue, femme, muette,
souriante, et si elle respire, si ses seins se tendent comme des
voiles, le navire m'embarque et m'emporte vers les hautes mers et les
vieilles îles de la félicité charnelle. Mais elle n'est pas la chair
stupide qui jouit des joies de la bête et se retire et s'en retourne
au pâturage; il y a de la grâce et de l'intelligence dans sa majesté
animale: elle est douée du sourire.
Elle sourit sérieusement. Elle est sérieuse comme une divinité. A
genoux. Non, ni devant les hommes, ni devant les femmes. J'offre
ou j'accepte. Il y en a tant, de ces yeux de bonne volonté et des
corsages qu'un regard dégrafe. Idoles qu'on touche sans préambule et
sans peur,--et tellement toutes pareilles à celles qui s'enferment sous
des vitrines! Naïveté de se vouloir volée par le bris d'une serrure
qu'une larme force ou d'une glace qu'une prière étoile...
Je ne veux ni prier, ni pleurer. Je porte mon désir et mon désir me
porte. Nous irons longtemps et loin, fardeau à chacun notre tour, vers
rien, vers l'oubli, vers le silence et peut-être la paix.
Elle me trouble. Je ne veux pas que l'eau du lac se moire de bulles
crevées: cela me gêne quand je regarde, parmi les cailloux verts et les
herbes, le jeu des bêtes noires qui sont mes pensées bien-aimées.
Inquiet, triste et libre, plutôt qu'heureux par l'abandon de mes mains!
Ses cheveux pourtant feraient de belles cordes, doux comme la soie,
fortes comme le chanvre...
Non. Jouer avec Fanette.
M'amusera-t-elle encore? Christine, hier, m'aurait peut-être déçu!
Cyran m'a glacé. Acquérir cette âme de brume et de neige quand on a
été Cyran, l'homme des paroles brèves, des gestes nets, des yeux secs.
Changer, c'est peut-être déchoir.»
III
LA CEINTURE
L'Art désire que les femmes nues
soient ornées d une ceinture.
Quand Diomède entra, Fanette, nue, fraîche, tout adamique, les cheveux
sur le dos, se promenait méditative, lisant à mi-voix un livre doux.
Ayant baisé la bouche de son ami, bien cordialement, elle mit comme
signet au livre doux un ruban de jarretelle qui traînait sur le divan,
puis, d'une voix languide, dit:
--O Diomède! Si vous saviez comme je suis mystique!
--Il faut mettre une ceinture, Fanette, c'est plus chaste et aussi
l'art désire que les femmes nues soient ornées d'une ceinture. Le
signet du livre fera très bien. Là; Cela suffit, avec ce petit camée
pour fixer l'attention de l'œil. Le nombril est le centre esthétique.
La Nature l'ignore, mais l'Art le sait; conformez-vous par artifice
aux Nymphes de Jean Goujon: elles sont très belles. Maintenant, des
pantoufles à hauts talons. C'est bien mieux; cela allonge les jambes.
Une femme nue, avec ces notions, peut acquérir une attitude presque
aussi agréable que celle des fines statues de jadis. Des jambes et pas
de ventre; des hanches et pas de seins. C'est la nymphe. Les femmes, à
l'état de nature, ont toujours l'air de relever de couches.
--Non, dit Fanette, tout cela m'ennuie, je vais me vêtir. Je ne m'aime
que vêtue ou nue comme un ange.
*
Elle s'enveloppa d'une large robe, noua une cordelière et sage vint
s'agenouiller près de Diomède, qui lui caressait les cheveux.
--Comme vous avez les cheveux fins, Fanette! Comme vous êtes fine et
pure! Heureuse âme!
--Oui, je suis très heureuse. Mes amis ne sont pas tous aussi doux que
vous, Diomède, mais leur fidélité me plaît et me rassure. Je vis avec
joie, rosier que l'on respire, que l'on dépouille et qui refleurit
toujours, plein de bonne grâce. Je suis très heureuse. Et puis j'aime
Diomède et Diomède m'aime.
--Oui, Fanette. Tu es une si innocente enfant, et une chair si légère!
--Que veux-tu dire?
--Une chair d'oiseau qui vole à tout plaisir, à toute musique, à toute
lueur, à toute picorée, d'oiseau ingénu et libre...
--Tu es un peu jaloux, Diomède?
--Oui, un peu.
--Moi pas du tout, Diomède. Je me donne à toutes les lèvres qui me
plaisent, naïvement, presque sans le faire exprès. C'est pour cela
que je vis si en joie. Rien ne me force; nul ne me contraint; je
marche doucement vers toutes les fleurs, comme le long des sentiers
d'une vaste forêt; et s'il vient des bêtes, je grimpe à un arbre;
et si je suis mangée, dame! que veux-tu, Diomède, est-ce que toutes
mes méchantes petites sœurs ne seront pas mangées aussi, un jour ou
l'autre? Parfois, en me promenant, je pense à des choses loin, à des
recommencements, à des coupes fraîches que d'invisibles mains tendent
vers les bouches ardentes, à des fruits qui tombent, à des baisers qui
rôdent, à des chansons qui jouent, à des agneaux, à des fontaines, à
une odeur d'amour éternel qui parfumerait la terre. Je sais bien que je
ne suis qu'une petite prostituée, mais j'ai un cœur de petite Madeleine
et quelquefois, Diomède, ne ris pas, une âme de petite fiancée. Cela
fait un bouquet très doux. Je suis heureuse comme un ange.
*
Et vraiment, maintenant, allongée sur des coussins, sa chair
emmaillotée de rose, ses longs cheveux fins et clairs répandus comme
des rayons sur ses épaules, les joues rosées par des reflets, les yeux
naïvement bleus, Fanette avait l'air d'un ange tout jeune, étonné de la
vie, l'air à la fois somptueux et frêle.
Diomède voulut lui baiser les pieds, tant elle était gracieuse et
divine, et, comme ses lèvres se posaient sur la nacre froide, il
songea, un peu bêtement:
«La morale a fauché toute la joie humaine. Fanette est heureuse parce
qu'elle ignore la distinction du bien et du mal...»
Selon son habitude, il avait pensé trop vite; il se reprit:
«C'est un peu gros; il faudrait expliquer cela, le nuancer.»
*
Fanette, chatouillée, se mit à gigoter comme un enfant dans son
berceau. Elle se leva, s'alla regarder à la glace, faisant de la
lumière avec ses cheveux. Apercevant le livre posé sur la cheminée,
elle dit:
--Écoutez: «De cette douceur naît la volupté du cœur et de toutes les
forces corporelles, en sorte que l'homme s'imagine qu'il est enlacé
intérieurement dans les replis divins de l'amour. Cette volupté et
cette consolation sont plus grandes et plus voluptueuses pour le corps
et pour lame que toutes les voluptés accordées par la terre. Cette
volupté liquéfie le cœur au point que l'homme ne peut se contenir,
tant est grande la plénitude de la joie intérieure. De ces voluptés
naît l'ivresse spirituelle. L'ivresse spirituelle se produit lorsque
l'homme éprouve plus de délectations et de délices que son cœur ou son
désir n'en peuvent désirer ou contenir.» Eh bien, Diomède, moi aussi,
la pauvre Fanette, à des heures de bonne solitude le matin, s'il y a
du soleil et des fleurs autour de moi, je ressens à vivre une joie si
forte que mon cœur se déchire, et je pleure. Les bruits me sont une
musique; les odeurs, une ivresse; et je reste ainsi longtemps, pâmée
dans une volupté surhumaine... Me croyez-vous, Diomède?
--Pourquoi ne seriez-vous pas visitée par l'infini. Vous êtes bénie,
parce que vous êtes pure et douce et Dieu vous rend l'amour que vous
donnez aux hommes.
--Cela n'est pas d'accord avec le livre, dit Fanette, songeuse. Je suis
charnelle comme une chèvre. Je ne comprends pas.
--Il ne faut pas trop vouloir comprendre, reprit Diomède. Moi, un
jour, vers le soir, après un long travail, j'eus une sorte d'extase,
je sentis un soulèvement surnaturel et je vis une lumière infiniment
brillante qui me parut être le centre du monde. Puis je retombai dans
mon humanité. Et c'est tout.
*
On apporta une grande corbeille de violettes roses. Alors, ils
jouèrent, excités par ce parfum de vie, cherchant les sensualités les
plus fines, les caresses les plus délicates, les baisers les plus
rares. Dans les querelles voluptueuses Fanette prenait vraiment l'air
sérieux et inquiet d'une chèvre. Toute remuante et agitée de frissons,
elle ne souriait jamais et ses yeux s'emplissaient profondément d'une
joie surhumaine, puis soudain, elle éclatait de rire, puis longtemps
elle chantait, la bouche close, ainsi qu'un violon magique.
Diomède oubliait toute autre sensation à écouter le murmure mystérieux
de ce corps pur, blanc et rigide qui né semblait plus vivre que dans le
lointain des songes.
Réveillée, elle fut aussitôt joyeuse, s'habilla, prise de pudeur,
voulut manger, boire, fumer, s'amuser à des bibelots, à des images,
pendant que Diomède admirait une créature si divinement animale. A ces
moments il l'aimait avec délices, ému par tant de vie, tant de grâce et
tant d'ingénuité.
Il songea:
«Elle me mène loin de «la cabane d'anachorète avec son toit de chaume
et peut-être de roseaux: si différente de Christine, elle est faite
aussi pour être aimée.»
Rassasié de la chair de Fanette, il désira Christine, la vit se
déshabiller lentement, presque modeste, surgir droite, fière, muette.
Puis par excès de contraste, il lui sembla qu'un plaisir plus aigu lui
serait donné par une possession presque furtive, un corsage à peine
entrouvert, des jambes fleuries de dentelles et de rubans, des étoffes
criantes. Enfin il se comprit fatigué et stupide, se leva, demandant:
--Fanette, chère enfant, quelle idée vous faites vous du mysticisme?
Fanette répondit:
--C'est quand l'amour est plus fort que tout. Diomède, rentré chez lui,
se répétait encore la touchante réponse de la candide Fanette.
IV
LE JET D'EAU
Les jets d'eau que je regarde
redescendent toujours.
La mise au tombeau, de Michel-Ange: ce Christ soutenu par les épaules
et qui semble marcher, et qui semble aussi sortir d'un mauvais lieu, et
on le porte à son lit, tout nu, dépouillé par des voleurs, ce Christ,
non pas mort, mais ivre d'être mort...
Il avait passé toute l'après-midi rue Bonaparte, dans ces petits musées
miraculeux riches de toute f essence de l'art, des heures penché sur
les albums, et maintenant, exténué, il s'arrêtait, tenace sous les
bousculades, devant cette image absurde, laide et terrifiante, de
pensée trouble et peut-être impure. Cela avait l'air vraiment d'une
parodie et même d'une parade, mais si tragique et si lamentable,
disant comme par des hoquets l'horreur moins de mourir que d'avoir
vécu, l'étourdissement de l'agonie, et nulle certitude que le tombeau
dont la bouche s'ouvre. Ce Christ ne ressuscitera pas.
Diomède acheta le carton, peu offert aux yeux du public qu'il
ennuierait, comme tout ce qui veut être lu deux fois, entendu deux
fois, regardé deux fois. Il y a bien toujours deux mondes, car rien n'a
jamais changé ni ne changera jamais, le monde de la plèbe et le monde
des initiés.
Voyant venir Pascase, il ajouta volontiers:
«Et le monde des catéchumènes.»
*
Fort agité, Pascase hochait le tête, remuait les bras, haussait les
épaules. Enfin, il parla, s'emportant contre les statues bariolées
dont il venait d'apercevoir sur son chemin des spécimens nouveaux et
fraîchement peints. Il y mena Diomède aussitôt, mais l'indignation le
rendait presque muet et il ne put s'expliquer clairement. Diomède
regarda, il vit un saint Jésuite, coiffé d'une barrette à houppe, sa
soutane noire rehaussée d'un surplis en dentelles et d'une étole
brodée. Il était debout, dardant un crucifix de vieil ivoire, avec le
geste de bénir les étoiles, et, la main gauche sur la hanche, le pied
chaussé d'un élégant soulier à boucle d'argent, il écrasait un dragon
chinois.
*
Devant cette œuvre d'un symbolisme clair et méritoire, Diomède ne fut
ni surpris ni contristé.
--Cela vous semble hideux, parce que c'est peint et tout neuf, mon
cher Pascase; mais nu, sans être moins laid, cela serait tout pareil
aux turpides marbres que vous voulez bien goûter chaque printemps.
L'art de Saint-Sulpice n'est pas autre chose que l'art officiel
d'aujourd'hui mis, au moyen de quelques touches ingénieuses, à la
portée des classes pauvres et dévotes. Depuis quatre siècles la
Religion, devenue prudente, s'est pliée docilement aux goût successifs
qui ont régné sur le monde. Elle suit, elle obéit. Soyez sûr qu'elle
est même incapable d'inventer une laideur nouvelle. Ce genre, qui vous
effraie, est un compromis fort sage; c'est la statuaire du jour soumise
à la tradition polychrome. Pour faire mieux, il faudrait du génie;
mais le génie; c'est le nouveau, c'est l'indiscipline, c'est le feu...
Oui, il faudrait le feu, un grand feu purificateur... Croyez-vous que
cet art de paysan riche soit bien inférieur aux bronzes déments qui
agitent leurs antennes le long du Luxembourg, ce musée des indigents?
Chaque groupe social se fait un idéal particulier de beauté et de
puissance incompréhensible pour les autres. Plus haut, lorsqu'il s'agit
d'individus et non plus de castes fourmilières, d'intelligence et non
d'instinct, l'accord des goûts et des jugements est pareillement rare,
et se réalise plutôt sur des mots que sur des idées. Cette petite
découverte m'a incliné à l'indulgence,--et j'admets la beauté de cette
Vierge sacristine, puisqu'elle est la Beauté pure pour tant de cœurs
doux et pour tant de simples esprits...
*
Diomède ajouta, après un petit rire mystérieux:
--Mon ami, l'indulgence, c'est la forme aristocratique du dédain.
Puis encore, comme intérieurement:
--Oh! que c'est difficile!
Mais Pascase, n'ayant pas très bien compris, commença son discours:
*
--Je ne puis pas dédaigner ce qui me blesse. Il s'agit de ma religion
ou, en somme, de la seule religion qui me soit offerte sous ces climats
stériles. Elle m'appartient, à moi, tout comme au séminariste innocent
dont le cœur brûle, cierge pâle. Pour cortège au supérieur idéal, je
puis exiger la suprême beauté; écraser ces larves, briser ces masques
qui me la dérobent. Ils ont le droit d'être infâmes, ils n'ont pas le
droit d'être médiocres. Diomède, votre hypocrite indulgence...
--Pascase, pourquoi me voulez-vous hypocrite? Je n'ai pas l'esprit
violent, mais seulement un peu vif. C'est cette vivacité que je
voudrais dompter, amollir, plier à de nouvelles formes d'expression
intellectuelle. Il ne faut pas chercher la vérité; mais devant un homme
comprendre quelle est sa vérité. Vivre en dehors, vivre au-dessus;
juger mentalement; sourire; parler, comme un ami à plusieurs langues,
plusieurs langages; ami à plusieurs âmes, communier à plusieurs tables
sous toutes les espèces humaines. Se garder intangible mais, ayant
écouté tous les murmures, y répondre par toutes les paroles...
Pascase regarda son ami avec peur. Il y avait un tel contraste entre
la vie de Diomède et sa pensée, un désaccord parfois si aigu entre ses
mots et son rire, entre ses gestes et ses regards, que Pascase hésitait
entre les deux chemins, puis s'éloignait, sans oser choisir. Grand,
brun et clair, avec une ombre de barbe sèche et drue, de grands bras
coupants, des mains fiévreuses, Pascase qui avait l'air, dans la vie,
d'une force perdue, raisonnait selon une logique trop loyale et trop
réglée, malgré des éclats, pour suivre volontiers en leurs courbes
et leurs nœuds, les imaginations compliquées de son ami. Il l'aimait
avec une sorte d'admiration fuyante et timorée et l'air véritable de
protéger physiquement ce nerveux et fragile Diomède, au teint pâli
encore par des yeux ardents et qui semblait parfois chanceler sous le
poids d'une lourde tête de moine, glabre et tondue. Ayant préparé une
réponse, il fut dispensé de la dire; un geste de Diomède ramenait leur
causerie à son point de départ. Pascase en fit l'aveu avec sincérité.
Cet alignement de bronzes capricants, mâles furieux et frénétiques
femelles, dépassait en laideur les plus tristes étalages d'idoles,
au moins calmes et presque dignes dans leur torpeur de caricatures
sacrées. Ils n'entrèrent pas dans la baraque, allèrent sous les arbres,
parmi l'innocence animale des joueurs de paume, la sauvage douceur des
enfants et des oiseaux, la sérénité des fleurs, enfin s'arrêtèrent
devant un jet d'eau.
*
Assis, ils écoutaient, puis ils regardaient.
*
--Les jets d'eau que je regarde, dit Diomède, redescendent toujours;
mais ceux que j'écoute parfois se taisent. Ils n'ont pas la pudeur
du geste; ils ont celle delà parole. Il faudrait les comparer à des
femmes amoureuses. Cela ferait une jolie dissertation. J'y ai convié
Tanche qui a du goût. Le jet d'eau, quel joli prétexte à faire valoir
la grâce de nos derniers poètes! Depuis Verlaine, que de sanglots
dans les vasques! Ne serait-ce point charmant et ingénieux de classer
les poètes d'après les idées ou les images évoquées en eux par le
frêle et mystérieux jet d'eau? Tout cela mêlé d'une petite histoire de
l'hydraulique sentimentale des jardins, depuis Pétrarque et la fontaine
de Vaucluse,--qui certainement était un jet d'eau... Qu'en pensez-vous?
Encouragez Tanche.
*
A ce moment, comme une conclusion, dernière page d'album et image
vivante, Mauve se présenta. Sans rien dire, arrêtée soudain, elle prit
les mains de Diomède et les baisa d'un même baiser avec une dévotion
sensuelle, puis elle dit, répondant d'avance à toutes les questions des
yeux et des lèvres:
--C'est Mauve.
Pascase salua, non sans cérémonie. Alors Mauve éclata de rire.
Diomède expliqua:
--Ne soyez pas effaré, Pascase, Mauve s'appelle aussi le Rire. Elle rit
parce qu'elle ne vous a jamais vu. Mauve rit comme un enfant devant
tout ce qui est nouveau pour elle. Mauve vous aime déjà, vous sachant
mon ami.
*
Elle répondit, faisant des yeux d'animal doux;--Mauve est très
sérieuse, même quand elle rit. Mauve a le droit de rire, étant jeune,
belle et bonne. Mauve est très bonne, et aussi très méchante, quand on
la contrarie, et très laide quand elle pleure. Mauve aime Pascase, si
Pascase veut être aimé.
--Vous entendez, Pascase? Et quel beau langage! Mauve parle toujours
de soi à la troisième personne, comme d'un être important, précieux et
rare, avec la gravité d'un grand sachem. Le rire, c'est avant ou après,
car Mauve estime son génie et ne le dévoile qu'avec grâce.
Pendant qu'elle écoutait, un peu inquiète, ces équivoques compliments,
Pascase regardait avec plaisir la jolie créature, jeune fleur, riche de
tous les charmes de la fleur, un peu sombre de cheveux, comme certaines
ancolies, et le corselet gonflé comme un pavot plein de lait. Il
souhaita de pouvoir l'emporter dans ses bras jusque vers un pays très
loin et de la coucher dans la menthe fraîche, au bord d'un ruisseau,
sous des saules. Alors elle riait de faire mousser l'eau courante avec
ses doigts menus, puis à genoux et grave, elle disait: «Mauve aime
Pascase.»
*
A ce moment, Mauve se mit à rire vraiment, faisant avec les dentelles
de son mouchoir presque les gestes qu'il avait rêvés. Il écouta, mais
n'entendit rien. Elle se penchait à l'oreille de Diomède. Déçu, Pascase
songea que Christine devait être bien plus belle et d'un parfum plus
pur. Il découvrit aussitôt une vulgarité dans l'élégance florale de
Mauve: sa robe était toute pareille à d'autres robes qui passaient.
Elle avait dit tout bas à Diomède:
--Pascase plaît à Mauve.
Diomède répondit:
--Mauve est une petite coureuse.
Et, tout haut:
--Pas de confidences. Je veux bien deviner; je ne veux pas savoir.
Il ajouta:
--Où allait-elle, si vite?
Elle répondit d'un trait:
--Voir Tanche, qui devait me présenter à Cyran pour qui je vais poser
une tête d'ange dans un tableau d'église.
--Mauve sera un ange, dit Diomède, nous allons la conduire à Cyran.
Venez-vous, Pascase?
*
Ils s'en allèrent, Pascase devant, muet et humilié. Mais Diomède ne
put souffrir cela, et voulut Mauve au bras de son ami, qui se redressa
innocemment et parla. Mauve l'écoutait avec des mines pieuses, toute
sa figure retournée, comme pour lui boire les mots sur la bouche, et
Diomède s'amusait de ces jeux sexuels.
*
Cyran était seul. Tanche, qui arrivait par une autre porte, voulut
gronder Mauve. Elle se mit à rire, puis à dire, droite devant Cyran:
--C'est Mauve.
Cyran la regardait déjà, comme regardent les peintres, avec cet œil
froid et sûr qui dévêt, palpe et mesure. Il la pria d'ôter son chapeau
et d'ébouriffer un peu ses cheveux. Ayant songé un instant, il dit:
--Je les ferai en or vert, en or à reflets d'émeraude... Des cheveux
surnaturels, des cheveux divins, des cheveux qui respireront comme
l'herbe des prairies... Et sous le vert sombre de cet océan,
d'invisibles renoncules donneront à la couleur une odeur... Oui, une
odeur d'or charnel... des cheveux tranfigurés... Tout le nu en ombre
claire sous la longue robe d'air... La tête est belle.
*
Mauve voulut, selon sa mode, baiser la main de Cyran, mais le vieux
peintre calma tout désir d'un geste presque de bénédiction, disant des
mots obscurs:
--L'art est exorciste... Les yeux seuls connaissent la beauté... Il
faut être blanc, tout blanc... Rendre l'invisible par le visible... A
peine... Des songes sous des voiles... A peine, à peine...
*
Il parla longtemps, les yeux fixés sur Mauve, et tous regardaient
Mauve. Au centre de ces effluves, parmi ces hommes qui la respiraient,
Mauve s'épanouissait, exhalait tous ses parfums; sa peau se rosait,
ses yeux éclataient; elle s'exaltait à l'état radiant.
Chaque parole de Cyran lui arrivait au cœur comme une flamme, comme une
petite volupté qui se gonflait, s'écoulait, passait dans ses membres.
Sa chair toute chaude fermentait, offerte aux mains qui pétrissent la
pâte... Cyran tout à coup sentit cette oblation violente; un éclat de
désir lui traversa les reins, flèche de feu rapide et douloureuse.
Alors il se tut, crispant sur le marbre sa longue main maigre.
Mauve, au contraire, s'amollissait maintenant, fondait. Sûre d'avoir
blessé, elle baisait la plaie, souriait avec la fierté d'un enfant
heureux. Cyran lui donna rendez-vous à son atelier. Alors, feignant de
s'intéresser aux heures, les yeux oscillant de sa montre à l'horloge,
elle se leva et disparut après un salut et trois petits signes de tête.
*
Comme ils s'en revenaient, Diomède dit à Pascase:
--Mauve est un pacha. Vous avez vu la scène de fascination? Elle prend
qui elle veut. Ah! Mauve nous donne un bel exemple de franchise et de
liberté! Elle n'est pas domestique; la niche ne la jamais domptée ni
même engourdie. Elle marche. Elle a des jambes admirable, des jambes de
femme qui marche, qui court après le plaisir, des jambes si différentes
de celles qui attendent ployées ou couchées!
--Elle est simplement luxurieuse, dit Pascase.
--Sans doute, Mauve est luxurieuse et c'est ce qui fait la beauté de
ses jambes. Luxurieuse? Elle est la luxure même, la luxure active,
consciente, presque raisonnée. Elle aime l'acte pour lui-même, pour ce
qu'il comporte de mouvement, de vie, de sensation immédiate. Pourtant,
vaniteuse, elle choisit moins ses amants pour leurs attraits sexuels,
que pour leur nom ou leur esprit. Je la crois très heureuse; elle
mérite de l'être.
--Vous avez l'air de l'aimer beaucoup?