Pour un sonnet simple trois l.
Pour un sonnet de bouts rimez, deux sous six deniers.
Pour un sonnet acrostiche. 24 s. p.
Pour un madrigal tendre et bien conditionné. 30 s.
Pour une elegie.
Pour une chanson.
Pour un rondeau.
Pour un triollet.
Il y a apparence qu'il y en avoit encore quantité d'autres; mais non
seulement le chiffre a esté mangé, mais encore le texte de
l'article, dont il ne reste plus qu'une assez grande liste de pour,
que vous pouvez voir.
Vrayment, c'est dommage (dit Charroselles), je voudrois qu'il m'eust
cousté beaucoup, et en avoir l'original sain et entier: je le
donnerois à Cramoisy, imprimeur du roy pour les monnoyes, qui seroit
bien aise de l'imprimer. Mais pour ne vous pas importuner davantage,
je vous prie, monsieur le greffier, et vous, monsieur le prévost
(que je devois nommer premièrement), de me prester ces manuscrits
pour les lire en particulier; je vous en donneray mon recepissé, et
je vous les rendray dans deux fois vingt-quatre heures.
Je m'en donneray bien de garde que je ne sois payé de mes vacations
(reprit brusquement Belastre). Et moy de ma grosse (adjousta
Volaterran). Et tous deux en mesme temps dirent que, s'il vouloit
lever le procés verbal et payer les frais du scellé, qu'ils luy
donneroient tout ce qu'il voudroit. Vous devez mesme remercier
mademoiselle que voila (dit Belastre, en monstrant Collantine), de
ce que je vous en ay tant fait voir; c'est une prévarication que
j'ay faite en ma charge, et à laquelle les juges de ma sorte ne sont
gueres sujets. Charroselles dit alors qu'il ne vouloit point payer
si cher une si légere curiosité, et qu'il auroit patience que ces
livres tussent imprimez. Si est-ce pourtant (dit Collantine à
Belastre), puisque vous en avez tant fait, qu'il faut que vous me
monstriez encore une piece dont vous avez parlé dans ce dernier
livre que vous avez leu, en certain endroit où j'avois bien envie de
vous interrompre, et où il est parlé du bourreau: car, comme c'est
un officier de justice, et que je les respecte tous, je seray bien
aise de sçavoir ce qu'on dit de luy. Fort volontiers (reprit
Belastre): j'avois la mesme curiosité, et je n'aurois pas manqué de
la satisfaire si-tost que j'aurois esté chez moy; mais puisqu'il est
ainsi, nous la verrons tout à cette heure. Aussi-tost il commanda au
greffier de chercher dans le corps du livre cette piece, dont il
avoit veu le titre dans la table des chapitres. Le greffier obeït,
la trouva, et la leut en cette sorte:
ÉPISTRE DEDICATOIRE
_Du premier livre que je feray_[137].
A tres haut et tres redouté seigneur Jean Guillaume, dit S.
Aubin, maistre des hautes oeuvres de la ville, prevosté et
vicomté de Paris.
GUILLAUME,
Voicy asseurément la première fois qu'on vous dedie des livres; et
un present de cette nature est si rare pour vous que sans doute sa
nouveauté vous suprendra. Vous croirez peut-estre que je brigue vos
faveurs, comme tous les autheurs font d'ordinaire quand ils dedient.
Cependant il n'en est rien; je ne vous ay point d'obligation et ne
veux point vous en avoir. Voicy la premiere epistre dedicatoire qui
a esté faite sans interest, et qui sera d'autant plus estimable que
je n'y mettray point de sentimens deguisez ni corrompus. Il y a
long-temps que je suis las de voir les autheurs encenser des
personnes qui ne le meritent peut-estre pas tant que vous. Ils sont
leurrez par l'espoir d'obtenir des pensions et des recompenses qui
ne leur arrivent presque jamais; ils n'obtiennent pas mesme les
graces qu'on ne leur peut refuser avec justice, et j'ay veu encore
depuis peu un homme de merite acheter cherement une place pour
servir un faux Mecenas, qui en avoit esté exclus par la brigue d'un
goinfre et d'un hableur qui avoit gagné ses valets. Depuis que j'ay
veu louer tant de faquins qui ont des équipages de grands seigneurs,
et tant de grands seigneurs qui ont des ames de faquins, il m'a pris
envie de vous louer aussi, et certes ce ne sera pas sans y estre
aussi bien fondé que tous ces flatteurs. Combien y a-t-il de ces
gens qu'on vante si hautement, qu'il faudroit mettre entre vos mains
afin de leur apprendre à vivre? Ils ne font pas si bien leur mestier
comme vous sçavez faire le vostre: car il n'y a personne qui execute
plus ponctuellement les ordres de la justice, dont vous estes le
principal arcboutant. Ce n'est pas pourtant que je veuille establir
un paradoxe, ny faire comme Isocrate et les autres orateurs qui ont
loué Busire, Helene et la fièvre quarte. Je trouve qu'on vous peut
louer en conscience, quand il n'y auroit autre raison sinon que
c'est vous qui monstrez à beaucoup de gens le chemin de salut, et à
qui vous ouvrez la porte du ciel, suivant le proverbe qui dit que de
ces pendus il n'y en a pas un perdu. Quant à la noblesse de votre
employ, n'y a-t-il pas quelque part en Asie ou en Afrique un roy qui
tient à gloire de pendre lui-mesme ses sujets, et qui est si
persuadé que c'est un des plus beaux appennages de sa couronne,
qu'il puniroit comme un attentat celuy qui luy voudroit ravir cet
honneur? Lorsque les saints pères ont appelé Attila, Saladin et tant
d'autres roys les bouchers de la justice divine, ne vous ont-ils pas
donné d'illustres confrères? Vostre equipage mesme se sent de votre
dignité; et quand vous estes dans la fonction de vostre magistrature
vous ne marchez jamais sans gardes et sans un cortege fort nombreux.
Il y a une infinité d'officiers qui ne travaillent que pour vous et
qui ne taschent qu'à vous donner de l'employ. Que plust à Dieu
qu'ils vous fussent fideles! Vous seriez trop riche si vous teniez
dans vos filets tous ceux qui sont de vostre gibier. Cependant ils
ont beau frauder vos droits, vos richesses sont encore assez
considérables. Il n'y a point de revenus plus asseurez que les
vostres, puisque leur fonds est asseuré sur la malice des hommes,
qui croist de jour en jour et qui s'augmente à l'infini. Il faut
pourtant que vous ne soyez pas sans moderation, puisque vous avez le
moyen de faire votre fortune aussi grande que vous voudrez: car on
dit quand un homme fait bien ses affaires qu'il a sur luy de la
corde de pendu, et certes il n'y a personne qui en puisse avoir plus
que vous. Aussi vostre merite a tellement esté reconnu, qu'on s'est
détrompé depuis peu du scrupule qu'on avoit de vous frequenter. Au
lieu de vous fuir comme un pestiferé, on a veu beaucoup de gens de
naissance ne faire point de difficulté d'aller boire avec vous,
parce que vous aviez de bon vin. De sorte qu'il ne faut pas qu'on
s'étonne qu'insensiblement vous vous trouviez parmi les heros et les
Mecenas. Comme on a poussé si loin l'hyperbole et la flatterie, j'ai
souvent admiré qu'apres avoir placé au rang des demy-dieux tant de
voleurs et de coquins, on ne vous ait pas mis de leur nombre: car je
sçay que vous estes leur grand camarade, et je vous ay veu bien des
fois leur donner de belles accolades. Il est vray que vous leur
donniez incontinent apres un tour de vostre mestier; mais combien y
a-t-il de courtisans qui vous imitent, et qui en mesme temps qu'ils
baisent un homme et qu'ils l'embrassent, le trahissent et le
précipitent? Si on vous reproche que vous dépouillez les gens, vous
attendez du moins qu'ils soient morts; mais combien y a-t-il de
juges, de chicaneurs et de maltotiers qui les sucent jusques aux os
et qui les écorchent tout vifs? Enfin, tout conté et tout rabattu,
je trouve que vous meritez une epistre dedicatoire aussi bien que
beaucoup d'autres. Je craindrois pourtant qu'on ne crust pas que
c'en fust une, si je ne vous demandois quelque chose. Je vous prie
donc de ne pas refuser vostre amitié à plusieurs pauvres autheurs
qui ont besoin de vostre secours charitable: car l'injustice du
siècle est si grande que beaucoup d'illustres, abandonnez de leurs
Mecenas, languissent de faim, et, ne pouvant supporter leur mépris
et la pauvreté, ils sont reduits au desespoir. Or, comme ils n'ont
pas un courage d'Iscariot pour se pendre eux-mesmes, si vous en
vouliez prendre la peine, vous les soulageriez de beaucoup de
chagrin et de miseres. J'aurois fini en cet endroit, si je ne
m'estois souvenu qu'il falloit encore adjouter une chose qui
accompagne d'ordinaire les eloges que donnent à la haste les
faiseurs de dedicace: c'est la promesse d'ecrire amplement la vie ou
l'histoire de leur heros. J'espere m'acquitter quelque jour de ce
devoir, dans le dessein que j'ai de faire des commentaires sur
l'Histoire des larrons: car ce sera un lieu propre pour faire de
vous une ample commemoration, et pour celebrer vos prouesses et vos
actions plus memorables. En attendant, croyez que je suis, autant
que votre merite et vostre condition me peuvent permettre,
GUILLAUME,
Vostre, etc.
[Note 137: C'est cette épitre dédicatoire d'un livre _futur_ qui
a fait dire que Furetière avoit dédié son _Roman bourgeois_ au
bourreau. Nous avons déjà combattu cette erreur trop répétée dans un
article sur les _livres imaginaires_ publié par le _Journal de
l'amateur de livres_, tome 3, p. 10-11.]
Volaterran n'eut pas si-tost achevé cette lecture, que, de crainte
qu'on ne luy en demandast encore une autre, il se leva brusquement,
remit à la haste ses papiers dans son sac, et, en disant: Vrayment,
je ne gagne pas ici ma vie, il s'en alla sans faire aucun compliment
pour dire adieu. Mais cet empressement avec lequel il reserra ces
papiers fut cause que deux glisserent le long du sac, sans qu'il
s'en aperçeust, dont l'un fut ramassé par Charroselles, et l'autre
par Collantine. Celle-cy ouvrit vistement le sien, et trouva que
c'étoit un escriteau en grand volume, et en gros caractere, comme
ceux qu'on achete à S. Innocent pour les maisons à loüer, où il y
avoit écrit:
CEANS ON VEND DE LA GLOIRE A JUSTE PRIX, ET SI ON EN VA PORTER EN
VILLE.
La nouveauté de cet escriteau les surprit tous, car on n'en avoit
point encore veu de tels affichez dans Paris, quand Belastre leur
dit, prenant la parole: J'en ay esté surpris le premier, en ayant
trouvé une assez grosse liasse lorsque j'ay fait cet inventaire. Ce
qui m'a donné sujet d'interroger là dessus Georges Soulas, pour
sçavoir ce que le deffunt en vouloit faire. Il m'a répondu que ce
pauvre homme, pressé de la necessité, et ne trouvant plus si bon
débit de sa marchandise, pretendoit mettre cet escriteau à sa porte,
et qu'il ne doutoit point qu'il n'y eust beaucoup d'autres autheurs
qui, à son imitation, ouvriroient des boutiques de gloire. Je crois
(dit Collantine) qu'elles viendroient aussi-tost à la mode que
celles des limonadiers[138], qui sont si communes aujourd'huy, et
dont le mestier il n'y a gueres estoit tout à fait inconnu.
[Note 138: L'établissement de la communauté des limonadiers date
de 1676, époque où on leur permit de vendre du café. L'ouverture des
premières boutiques de limonades remonte à plusieurs années
auparavant, à 1630 environ. V. _Mélanges d'une grande bibliothèque_,
III., p. 187. Le grand d'Aussy, _Vie privée des François_, tom. III,
_passim_.]
Vrayment, monsieur le prevost (dit alors Charroselles), vous avez
interest que ce nouveau mestier s'établisse en vostre justice; mais
il le faudra aussi-tost unir et incorporer avec les vendeurs de
tabac[139], parce qu'ils ont cela de commun, qu'ils vendent tous
deux de la fumée. Oüy dea (dit Belastre), je le pourray bien faire,
mais je leur promets d'aller souvent en police chez eux, car on dit
que c'est une marchandise fort sophistiquée. Collantine, prenant à
son tour la parolle, et l'addressant à Charroselles: Vous ne me
montrez point (dit-elle) le papier que vous avez ramassé; il y a
long-temps que vous le considerez; n'est-ce point quelque obligation
ou lettre de change? Je crois (dit Charroselles, apres l'avoir
encore quelque temps examiné) que vous avez touché au but. C'est en
effet une lettre de change de reputation, tirée par Mythophilacte
sur un academicien humoriste de Florence; car il luy envoye un
ouvrage d'un de ses amis, et il le prie, à piece veuë, de luy
vouloir payer douze vers d'approbation pour valeur reçeuë, luy
promettant de luy en tenir compte, et de le payer en mesme monnoye.
Cette monnoye (reprit Collantine) ne se trouve point dans aucun edit
ou tariffe qui ait esté publié, de sorte que, si on la portoit au
marché, on mourroit bien de faim aupres. Il est vray (repliqua
Charroselles) qu'elle est aujourd'huy fort decriée, avec toutes les
especes legeres qu'on a ordonné de porter au billon, car il n'y a
rien de plus leger que de la fumée. Il alloit là-dessus donner
carriere à son esprit, et dire force méchantes pointes, estant fort
grand ennemy des donneurs de loüanges; mais il en fut empesché par
Belastre, qui, ayant esté adverty par son greffier qu'il y avoit
quelques interrogatoires fort pressez qu'il devoit faire en sa
justice, fut obligé de quitter la partie, et de s'en aller, non sans
un grand regret d'avoir esté interrompu par Volaterran, en voulant
plaider son procés devant Charroselles.
[Note 139: C'est à peu près la pensée de Saint-Amand à la fin de
l'un de ses sonnets:
Non, je ne trouve pas beaucoup de différence
De prendre du tabac et vivre d'espérance:
Car l'un n'est que fumée et l'autre n'est que vent.
]
Il se consola par l'esperance qu'il eut d'en trouver une autrefois
l'occasion, ce qui ne luy fut pas mal-aisé, car, en continuant ses
visites, il y trouva plusieurs fois aussi Charroselles, qui pour ce
jour-là ny resta gueres plus long-temps que luy. Mais je serois fort
ennuyeux si je voulois décrire par le menu toutes les avantures de
ces amours (c'est ainsi que je les appelle à regret, chacun les
pourra nommer comme il luy plaira), car elles durerent assez
long-temps, et continuerent tousjours de mesme force. Il y eut sans
cesse querelles, differens et contestations, au lieu des fleurettes
et des complimens qui se debitent en semblables entretiens. La seule
complaisance qu'eut Charroselles pour Collantine, ce fut de luy
laisser deduire tous les procés qu'elle voulut, à la charge
d'entendre lire de ses ouvrages par apres en pareille quantité. Et
certes, il luy rendit bien son change, ne luy ayant pas esté à son
tour moins importun. Je m'abstiendray de reciter les uns et les
autres, et je croy, Dieu me pardonne, que je serois plustost
souffert en recitant au long ces procés, qu'en faisant lire ces
ouvrages maudits, qui sont condamnez à une prison perpetuelle.
Jugez donc du reste de l'histoire de ces trois personnages par
l'échantillon que j'en ay donné; et sans vous tenir d'avantage en
suspens, voicy quelle en fut la conclusion:
A l'égard de Belastre, son procés le mina si bien avec le temps,
ayant affaire à une partie qui sçavoit mieux son mestier que luy,
que non seulement il se vid entierement ruiné (ce qui n'eut pas esté
grand chose, car il l'estoit desja devant que d'arriver à Paris),
mais mesme interdit et depossedé de sa charge, qui estoit le seul
fondement de sa subsistance. Ses amys, qui prevoyoient bien cette
cheute, voulurent, avant qu'elle feust arrivée, tenter les voyes
d'accommodement avec Collantine, qui le pressoit le plus. Ils luy
monstrerent si bien qu'il n'avoit plus que ce moyen de se maintenir,
qu'ils le firent resoudre à luy faire faire des propositions de
l'épouser, malgré le peu de bien qu'elle avoit. Mais l'esprit de
Collantine estoit bâty de telle sorte, que cette esperance
d'accommodement, qui la devoit porter à faire faire ce mariage, fut
ce qui l'en empescha. Car, comme elle vint à considerer que, sitost
qu'elle seroit mariée à Belastre, il luy falloit quitter les
pretentions qu'elle avoit contre luy, elle ne s'y put jamais
resoudre, ni abandonner lâchement ce procés, qui estoit son plus
grand favory, à cause qu'il estoit le plus gros. Cette seule pensée
de paix qu'avoit euë Belastre fut cause qu'il eut tout à fait son
congé; depuis elle n'a point quitté prise, elle l'a poursuivy
jusqu'à son entiere défaite.
A l'égard de Charroselles, il n'en alloit pas de mesme: ils
n'avoient plus de procés ensemble qui fust pendant en justice, et
qui pust estre assoupi par un mariage, de sorte qu'il n'avoit pas
une pareille exclusion. Car tous les differens qu'ils avoient
ensemble, c'estoient de ces contestations qui leur arrivoient tous
les jours par leur opiniastreté et par leur mauvaise humeur; et tant
s'en faut que le mariage les appaise, qu'au contraire il les
multiplie merveilleusement. Je ne sçay pas ce qui le put porter à
songer au mariage, luy qui avoit tant pesté contre ce sacrement,
aussi bien que contre toutes les bonnes choses, et sur tout avec une
personne qui n'avoit ny bien, ny esprit, ny aucune qualité sociable.
Il faut qu'il l'ait voulu faire par dépit, et en hayne de luy-mesme,
pour montrer qu'il faisoit toutes choses au rebours des autres
hommes, ou plustost que ç'ait esté par un secret arrest de la
providence, qui ait voulu unir des personnes si peu sociables, pour
se servir de supplice l'une à l'autre.
Quoy qu'il en soit, le mariage fut proposé et conclud; mais, hélas!
qu'il y eut auparavant de contestations! Jamais traité de paix entre
princes ennemis n'a eu des articles plus debattus; jamais alliance
de couronnes n'a esté plus scrupuleusement examinée. Collantine
voulut excepter nommément de la communauté de biens, qu'on a
coustume de stipuler dans un tel contract, qu'elle solliciteroit ses
procés à part; qu'à cette fin son mary lui donneroit une generale
authorisation, et qu'elle se reservoit ses executoires de dépens,
dommages et interest liquidez et à liquider, et autres émolumens de
procés, qu'elle pourroit faire valoir comme un pecule particulier.
Il fut aussi consenty qu'elle feroit divorce et lict à part toutes
fois et quantes; et la clause portoit que, sans cette condition
expresse, le mariage n'eust point esté fait ni accomply. Mais ce
qu'il y eut de plaisant, c'est que les autres personnes, quand elles
font des contracts, taschent d'y mettre des termes clairs et
intelligibles, et toutes les clauses qu'elles peuvent s'imaginer
pour s'exempter de proces; mais Collantine, tout au contraire,
taschoit de faire remplir le sien de termes obscurs et équivoques,
mesme d'y mettre des clauses contradictoires, pour avoir l'occasion,
et en suite le plaisir, de playder tout son saoul.
Encore qu'ils eussent signé enfin ce contract, ils n'estoient pas
pour cela d'accord; leur contrarieté parut encore à l'eglise et
devant le prestre: car ils estoient si accoustumez à se contredire
que, quand l'un disoit ouy, l'autre disoit non, ce qui dura si
long-temps qu'on estoit sur le point de les renvoyer, lors que,
comme des joüeurs à la mourre, qui ne s'accordent que par hazard,
ils dirent tous deux ouy en mesme temps, chacun dans la pensée que
son compagnon diroit le contraire. Cet heureux moment fut ménagé par
le Prêtre, qui à l'instant les conjoignit, et ça esté presque le
seul où ils ayent paru d'accord.
Cette ceremonie faite, on fit celle des nopces, où il y eut quelques
avantures qui tinrent de celle des Centaures et des Lapites, et le
mauvais augure s'estendit si loin, que les violons mesmes n'y
peurent jamais accorder leurs instrumens. Les nopces estoient à
peine achevées, que Collantine et Charroselles eurent un proces,
qu'on peut dire en vérité estre fondé sur la pointe d'une aiguille;
car le lendemain, en s'habillant, elle avoit mis sur sa toilette une
aiguille de teste qui estoit d'or avec un petit rubis fin, dont elle
se servoit pour accommoder ses cheveux. Charroselles (en badinant)
s'en voulut curer une dent creuse; mais comme il avoit la dent
maligne, l'aiguille se rompit dés qu'elle y eut touché. Aussi-tost
Collantine vomit contre luy plusieurs injures et reproches, entre
lesquels elle n'oublia pas de luy reprocher le defaut dont sa dent
estoit accusée. Charroselles, qui vouloit faire durer sa
complaisance vingt-quatre heures du moins (c'estoit pour luy un
grand effort), offrit de luy en apporter une autre plus belle, et il
luy dit mesme qu'il luy en feroit donner une en present par quelque
libraire, à qui il donneroit plustost à imprimer un de ses livres
sans autre recompense. Vrayement, c'est mon (dit Collantine), vous
me renvoyez là à de belles gens; vous n'en avez jamais sçeu rien
tirer, et puis, quand vous m'en donneriez cent, je ne serois pas
satisfaite: je veux celle-là, et non point une autre; j'en fais état
à cause qu'elle vient de ma grand'mère, qui me l'a donnée à la
charge de la garder pour l'amour d'elle. L'affection que j'ay pour
ce bijou me fait souffrir des dommages et interests qui ne peuvent
pas tomber en estimation. Et en mesme temps elle recommença à luy
dire que c'estoit un mauvais ménager, qu'il la vouloit ruiner, qu'il
lui avoit osté le plus pretieux joyau qu'elle avoit; toutes
lesquelles parolles ne s'en estant pas allées sans repliques et
dupliques, la querelle s'échauffa si fort, que cela aboutit à dire
qu'elle se vouloit separer. Et aussi-tost elle luy fit donner un
exploit en separation de corps et de biens, que quelques-uns
asseurent qu'elle avoit fait dresser tout prest dés le jour de ses
fiançailles. Si je voulois raconter, mesme succinctement, tous les
proces et les broüilleries qui sont survenuës entre eux depuis, je
serois obligé d'écrire plus de dix volumes, et je passerois ainsi la
borne que nos escrivains modernes ont prescrite aux romans les plus
boursoufflez. Mais encore, lecteur, avant que de finir, je serois
bien aise de vous faire deviner quel fut le succes de ces
plaidoyries, et qui fut le plus opiniastre de Collantine ou de
Charroselles. J'ayme mieux pourtant vous tirer de peine, car je vois
bien que vous n'en viendriez jamais à bout; mais auparavant, il faut
que je vous fasse un petit conte:
Dans le pays des fées, il y avoit deux animaux privilegiez: l'un
estoit un chien fée, qui avoit obtenu le don qu'il attraperoit
toutes les bestes sur lesquelles on le lâcheroit; l'autre estoit un
liévre fée, qui de son costé avoit eu le don de n'estre jamais pris
par quelque chien qui le poursuivist. Le hazard voulut qu'un jour le
chien fée fut lasché sur le liévre fée. On demanda là-dessus quel
seroit le don qui prevaudroit, si le chien prendroit le liévre, ou
si le liévre échapperoit du chien, comme il estoit écrit dans la
destinée de chacun. La resolution de cette difficulté est qu'ils
courent encore. Il en est de mesme des proces de Collantine et de
Charroselles: ils ont tousjours plaidé et plaident encore, et
plaideront tant qu'il plaira à Dieu de les laisser vivre.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
Préface. Page 5
Un mot sur l'orthographe de cette édition. 22
Avertissement du libraire au lecteur. 23
LIVRE PREMIER 27
Histoire de Lucrèce la bourgeoise. 50
Tariffe ou évaluation des partis sortables pour faire
facilement les mariages. 53
Epistre amoureuse à mademoiselle Javotte. 119
Historiette de l'amour esgaré. 152
Suite de l'histoire de Javotte. 183
LIVRE SECOND 215
Historiette de Charroselles, de Collantine et de
Belastre. 217
Jugement des buchettes, rendu au siege de... le 24
septembre 1644. 270
Lettre de Belastre à Collantine. 278
Inventaire de Mythophilacte. 302
Catalogue des livres de Mythophilacte. 312
Somme dedicatoire. 317
Estat et role des sommes auxquelles ont esté moderement
taxées, dans le conseil poétique, les places
d'illustres et demy-illustres, dont la vente a été ordonnée
pour faire un fonds pour la subsistance des
pauvres autheurs. 332
Le juste prix de toute sorte de vers. 333
Epistre dedicatoire du premier livre que je feray. 336