L’Académie, qui devait composer en même temps et qui composa

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

L’ACADÉMIE

DES SCIENCES

ET LES ACADÉMICIENS

DE 1666 A 1793

[Illustration]

L’ACADÉMIE

DES SCIENCES

ET LES ACADÉMICIENS

DE 1666 A 1793

PAR

JOSEPH BERTRAND

MEMBRE DE L’INSTITUT

[Illustration]

PARIS

J. HETZEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR

18, RUE JACOB, 18

1869

Tous droits réservés.

PRÉFACE.

L’histoire complète de l’Académie des sciences serait une œuvre

considérable. Faire connaître la marche de toutes les sciences depuis

plus de deux siècles, dire le temps et l’occasion de leurs progrès en

France, assigner le génie particulier de plus de deux cents membres

qui, avec des mérites divers, ont pris part à l’œuvre commune, montrer

leur influence au dehors et l’impulsion qu’ils en reçoivent, rechercher

le rôle croissant de l’illustre compagnie dans les grandes questions

d’utilité publique, la confiance dont elle se montre digne et qui des

particuliers s’étend au gouvernement, et même aux corps les plus jaloux

de leurs droits, tel serait le cadre d’un ouvrage dont on trouvera ici

quelques chapitres.

L’histoire des sciences n’occupe dans ce volume qu’une place

très-restreinte; elle aurait pu, si j’avais adopté un autre cadre,

en former la partie la plus considérable. Les mémoires de l’Académie

sont en effet l’essentiel de son œuvre; en y joignant le recueil des

savants étrangers et la collection des pièces couronnées, on pourrait

aisément faire naître de leur analyse, sans développements forcés,

l’histoire complète des diverses sciences. Une telle tâche exigerait

une érudition à laquelle je ne prétends ni n’aspire; mon but est plus

modeste et non moins utile peut-être.

Après avoir lu avec un vif intérêt les procès-verbaux inédits des

séances et consulté les pièces officielles conservées par l’Institut,

j’ai cru voir apparaître très-clairement l’organisation de l’ancienne

Académie, la physionomie des séances, les préoccupations de ses

membres, leurs relations entre eux et avec le gouvernement, les

ressources régulières dont ils disposaient pour la science, et les

appuis extraordinaires qui, lorsqu’il le fallut, ne leur firent jamais

défaut. Ce petit tableau forme une page curieuse de l’histoire de la

société polie en France. J’ai essayé, à l’occasion d’un savant ouvrage

de M. Maury, de l’indiquer dans quelques articles du _Journal des

Savants_. Ce sont ces articles, soigneusement revus, que je présente

aujourd’hui au public avec des développements qui en doublent au moins

l’étendue.

L’histoire de l’Académie ne se sépare guère de celle des académiciens,

et j’ai cru intéressant d’esquisser, à côté des coutumes et des actes

de la compagnie, les traits principaux de la vie et du caractère de

ses membres. Devais-je me borner aux grandes figures qui dominent

leur époque, ou m’étendre jusqu’aux soldats les plus obscurs de

l’armée de la science? J’ai repoussé ces deux partis extrêmes, et

laissant de côté, forcément parfois faute de documents précis, les

académiciens dont la trace est aujourd’hui effacée, j’ai essayé de

représenter, dans un cadre proportionné à leur importance, tous ceux

qui, par leur talent ou par leur caractère, ont accru la force et le

renom de l’Académie. Tel a été du moins mon programme; mais je m’en

suis, il faut l’avouer, écarté plus d’une fois. Complétement étranger

aux questions de médecine, j’ai dû passer sous silence les travaux,

quoique considérables, de la section d’anatomie, et par une conséquence

naturelle, j’ai négligé l’histoire de ses membres. Les courtes notices

consacrées aux autres membres de l’Académie auraient dû s’étendre ou

se resserrer en raison de l’importance du personnage. Dans le plus

grand nombre des cas, on verra qu’il en est ainsi; mais il y a des

exceptions; plus de sympathie pour quelques-uns, moins de compétence

pour juger l’œuvre de quelques autres, et peut-être aussi le hasard de

la composition, ont amené des disproportions que le lecteur voudra bien

me pardonner.

Toutes les figures de ma petite galerie sont appréciées avec une

franchise absolue et une entière liberté. _Biographie_, quand il

s’agit d’académiciens, est, pour bien des lecteurs, synonyme d’_éloge_.

J’ai trop souvent peut-être oublié cette tradition; mais un mot de

Voltaire m’a plus d’une fois soutenu dans l’entreprise peu périlleuse

de juger équitablement les hommes du siècle passé: «Qui loue tout n’est

qu’un flatteur; celui-là seul sait louer qui loue avec restriction.»

Les grands hommes sont rares, il faut bien le savoir, et l’on doit,

quand on les rencontre, s’incliner profondément devant eux. Mais

lorsqu’un sourire ironique accueille tardivement le souvenir de ceux

qui en ont indûment tenu l’emploi, il n’y a à cela ni injustice ni

inconvénient.

J’aurais pu souvent, sans infidélité comme sans effort, montrer dans

les passions et les ridicules, les partialités et les jalousies du

passé, des analogies et des leçons applicables au temps présent.

Non-seulement je me suis abstenu de chercher pour ce livre un tel genre

d’intérêt, mais chaque fois que l’allusion, s’imposant en quelque

sorte, se présentait à moi trop facile et trop claire, je me suis fait

une loi invariable de quitter brusquement la plume.

J. BERTRAND.

L’ACADÉMIE DES SCIENCES

ET

LES ACADÉMICIENS

DE 1666 A 1793

I.

L’ACADÉMIE

L’ACADÉMIE DE 1666.

Lorsqu’en 1666 Colbert, heureusement inspiré par Perrault, proposa à

Louis XIV la création de l’Académie des sciences, il prétendait former

une compagnie compétente, aussi bien sur les questions d’érudition,

d’histoire, de littérature et de goût, que sur les problèmes de

science pure. Un académicien devait, suivant lui, ne fermer les yeux

à aucune lumière et cultiver plus spécialement une des branches des

connaissances humaines, sans donner pour cela l’exclusion à toutes les

autres.

L’Académie des sciences réunit donc d’abord, pour bien peu de temps

il est vrai, aux géomètres et aux physiciens, des érudits et des

hommes de lettres. Pour ne pas cependant partager les esprits entre

des pensées trop contraires, on assigna des jours différents à la

réunion des différents groupes de la compagnie. Les géomètres et les

physiciens s’assemblaient séparément le samedi, puis tous ensemble le

mercredi; les historiens tenaient séance le lundi et le jeudi; et les

littérateurs enfin étaient réunis le mardi et le vendredi. Toutes les

sections cependant composaient un même corps qui, le premier jeudi

de chaque mois dans une réunion de tous ses membres, entendait et

discutait, s’il y avait lieu, le compte rendu des travaux particuliers.

L’organisation, on le voit, était à peu près celle de notre Institut.

L’Académie française et l’Académie des inscriptions, représentées

dans la compagnie nouvelle par une partie seulement de leurs membres,

s’émurent d’une séparation qui, en donnant aux uns une double part de

priviléges et de largesses, ne pouvait manquer d’amoindrir les autres.

Colbert obtint, à leur prière, que le roi réduisît les occupations de

l’Académie des sciences aux études et aux recherches scientifiques.

Devenue ainsi la sœur et non la rivale de ses deux aînées, l’Académie

des sciences resta composée de seize membres, presque tous choisis par

Colbert avec un rare discernement. Dans la section de mathématiques se

trouvaient en effet:

Christian Huyghens, un des plus grands hommes de son temps, rare et

admirable génie qui, pendant plus de quinze ans, brilla dans l’Académie

et fut le plus illustre de ses membres.

Roberval, que Pascal estimait assez pour écrire: «Si le père jésuite

connaît M. Roberval, il n’est pas nécessaire que j’accompagne son

nom des éloges qui lui sont dus, et s’il ne le connaît pas, il doit

s’abstenir de parler de ces matières, puisque c’est une preuve

indubitable qu’il n’a aucune entrée aux hautes connaissances ni de la

physique, ni de la géométrie.»

Picard et Auzout, célèbres tous deux à des degrés et à des titres

inégaux, dans l’histoire de l’astronomie. Frenicle, dont Descartes et

Fermat ont loué la pénétration et qui, presque exclusivement appliqué

à la théorie des nombres, avait lutté sans désavantage contre ces

deux grands hommes, lorsqu’ils n’avaient pas dédaigné de le suivre,

quelquefois même de le provoquer sur son terrain.

Buot, qui, d’abord simple ouvrier armurier, s’était instruit seul et

qu’on s’étonnait de voir si savant sans entendre un mot de latin.

Carcavy enfin, ami de Pascal, et qui sans avoir produit d’invention

originale était alors un savant instruit et considérable.

Les physiciens qui complétaient l’Académie sont restés moins célèbres.

Outre Pecquet, dont le nom est attaché à une découverte importante,

l’Académie comptait:

Delachambre, médecin ordinaire du roi et auteur d’un ouvrage intitulé:

_Nouvelles conjectures sur la cause de la lumière, sur les débordements

du Nil et sur l’amour d’inclination_. Cet ouvrage a reçu de grandes

louanges; les mérites, il faut le croire, en étaient aussi variés que

le sujet, car il ouvrit à son auteur les portes de l’Académie française

comme celles de l’Académie des sciences.

Claude Perrault, le futur architecte du Louvre, médecin en même temps,

comme Boileau ne l’a laissé ignorer à personne, et de plus naturaliste

habile.

Quoique Duclos, Bourdelin, Gayant et Marchand, qui complétaient la

section, n’aient pas laissé de grands noms dans la science, leur mérite

passait alors pour fort au-dessus du commun.

Duhamel, homme très-docte et d’un esprit ferme et droit, fut nommé

secrétaire. Il joignait à une grande érudition philosophique la

politesse et l’élégance de style, en même temps qu’une excellente

latinité dont la réputation décida, dit-on, le choix de Colbert.

Cinq jeunes gens enfin, Couplet, Richer, Niquet, Pivert et Delannoy,

furent adjoints aux académiciens pour les aider dans leurs travaux.

Le roi assurait par des pensions l’existence des membres de la

compagnie nouvelle, en mettant de plus à leur disposition les fonds

nécessaires pour exécuter les expériences et construire les machines

jugées utiles.

L’Académie se réunissait deux fois par semaine, le mercredi et le

samedi. Quoique tous les membres fussent convoqués, la séance du

mercredi était spécialement consacrée aux travaux mathématiques, et

celle du samedi aux expériences de physique, comprenant, d’après

le langage du temps, les manipulations de chimie et les travaux

d’histoire naturelle. Les réunions ressemblaient fort peu à celles

d’aujourd’hui. L’Académie, inconnue au public et peu soucieuse de se

répandre au dehors, ne recevait des savants étrangers que de rares et

insignifiantes communications; une ou deux fois par an, tout au plus,

un inventeur, patronné par quelque grand personnage, était admis à lui

soumettre un moyen de dessaler l’eau de mer, une solution nouvelle

du problème des longitudes ou quelque combinaison chimérique pour

produire de la force sans en consommer... Mais les seize académiciens,

accoutumés à ne compter que sur eux-mêmes, remplissaient le plus

souvent les séances par leurs propres travaux. Les expériences,

choisies et discutées à l’avance, devaient être exécutées en commun,

dans le laboratoire annexé à la bibliothèque royale, où se tenaient

alors les assemblées.

Duclos, dans le programme des travaux de chimie, étale tout d’abord la

confiance d’un ignorant qui ne doute de rien. La chimie, il ne faut pas

l’oublier, est de création toute récente, et les transformations des

corps n’avaient jamais été rattachées, avant Stahl qui vint quarante

ans plus tard, à une théorie réellement scientifique. Duclos cependant

n’y aperçoit pas de secrets; il déclare le nombre des éléments, en

assigne la nature et le rôle et, sans marquer aucun embarras, émet

et propose comme indubitables les principes les plus absolus et les

plus faux. Le soufre, le mercure et le sel ne sont pas, suivant lui,

des corps simples, et par la résolution des mixtes naturels, il ne

reste jamais que de l’eau. C’est elle qui, altérée par un efficient

impalpable et spirituel, produit le mercure, le soufre et le sel. Les

esprits parfaits et qui ont quelque participation de la vie contiennent

un troisième principe, nommé _archée_, en sorte qu’il existe en tout

trois principes: le corps matériel qui est l’eau, l’esprit altératif et

l’âme vivifiante ou archée. Les chimistes, on le voit, avaient beaucoup

à désapprendre.

Le plan d’études tracé par Perrault pour l’anatomie et la botanique

fait paraître au contraire beaucoup de savoir et de sens. Les

recherches anatomiques doivent comprendre, suivant lui, en même temps

que la description des organes, la recherche de leur usage et le

mécanisme de leur action. Quelques organes bien connus remplissent des

fonctions encore très-cachées et des effets véritables et manifestes,

tels par exemple que la génération du lait, dépendent de quelque organe

qu’on n’a pas pu découvrir. Un anatomiste doit donc employer à la fois

les yeux et la raison, en conservant toutefois quelque avantage aux

yeux sur la raison même.

Perrault distingue également de l’histoire et de la description des

plantes l’étude plus philosophique de leur naissance et de leur

accroissement. Beaucoup d’auteurs anciens ont écrit sur ce sujet;

leurs assertions sont douteuses, il serait utile de les vérifier.

Est-il vrai, par exemple, qu’une plante puisse se reproduire par les

sels tirés de sa cendre? La terre qui nourrit la plante peut-elle

la produire par sa propre fécondité sans avoir reçu de semence?

Existe-t-il dans la plante, comme dans les animaux, une partie

principale qui donne l’âme et le mouvement à toutes les autres, et

cette partie n’est-elle pas la racine? Que faut-il penser enfin de ce

qu’on a nommé les sympathies et les antipathies des plantes? Si le

sapin est considéré comme l’ami des autres arbres, cela ne tient-il pas

seulement à ce que sa racine, droite et plongeante, ne gêne en rien les

plantes placées dans son voisinage? Si l’olivier passe pour un arbre

peu sociable, n’est-ce pas pour une raison contraire?

Chaque académien était invité à proposer son programme, et il en

résulta une grande variété de projets. Un membre de la Compagnie, dont

le procès-verbal ne donne pas le nom et qui, pour cette raison, est

peut-être Duhamel qui l’a rédigé, propose de «choisir un étang pour

faire tourner l’eau en son milieu, laquelle communiquera le mouvement

au reste de l’eau par différents degrés de vitesse, pour y examiner le

mouvement des divers corps flottants en divers endroits et inégalement

éloignés du milieu, pour faire quelque comparaison des planètes dans le

monde.»

Auzout, mieux inspiré, demandait que quelques-uns de la Compagnie

eussent commission de voir les ouvriers, leurs outils et leurs

instruments, la manière de les employer, savoir ce qui leur manque et

apprendre leurs secrets et leurs sophisteries. Couplet fut chargé de

suivre cette idée, qui devait produire la belle collection des Arts et

métiers publiée un siècle plus tard par l’Académie.

Huyghens aussi remit son projet, et M. Boutron en possède l’autographe

original avec des notes approbatives écrites sans doute de la main de

Colbert.

[Sidenote: _Bon._]

Faire les expériences du vuide par la machine et autrement et

déterminer la pesanteur de l’air.

[Sidenote: _Bon._]

Examiner la force de la poudre à canon en l’enfermant en petite

quantité dans une boite de fer ou de cuivre fort espaisse.

[Sidenote: _Bon._]

Examiner de même façon la force de l’eau raréfiée par le feu.

[Sidenote: _Bon._]

Examiner la force et la vitesse du vent et l’usage qu’on en tire à la

navigation et aux machines.

[Sidenote: _Bon._]

Examiner la force de la percussion ou la communication du mouvement

dans la rencontre des corps, dont je crois avoir donné le premier les

véritables règles.

_Pour l’Assemblée de Physique._

La principale occupation de cette Assemblée et la plus utile doibt

estre, à mon avis, de travailler à l’histoire naturelle à peu

près suivant le dessein de Verulamius. Cette histoire consiste en

expériences et en remarques et est l’unique moyen pour parvenir à la

connoissance des causes de tout ce qu’on voit dans la nature. Comme

pour sçavoir ce que c’est que la pesanteur, le chaud, le froid,

l’attraction de l’aimant, la lumière, les couleurs, de quelles parties

est composé l’air, l’eau, le feu et tous les autres corps, à quoy sert

la respiration des animaux, de quelle façon croissent les metaux,

les pierres et les herbes, de toutes lesquelles choses on ne sçait

encore rien ou très peu, n’y ayant pourtant rien au monde dont la

connoissance seroit tant à souhaiter et plus utile.

[Sidenote: _Bon._]

L’on devroit, suivant les diverses matières dont j’en viens de nommer

quelques-unes, distinguer les chapitres de cette histoire et y

amasser toutes les remarques et expériences qui regardent chacune en

particulier, et de ne se pas tant mettre en peine d’y rapporter des

expériences rares et difficiles à faire, que celles qui paroissent

essentielles pour la découverte de ce que l’on cherche, quand bien

même elles seroient fort communes.

L’utilité d’une telle histoire faite avec fidélité s’estend à tout

le genre humain et dans tous les siècles à venir, parce qu’outre le

profit qu’on peut tirer des expériences particulières pour divers

usages, l’assemblage de toutes est toujours un fondement assuré

pour bastir une philosophie naturelle, dans laquelle il faut

nécessairement procéder de la connoissance des effets à celle des

causes.

La chimie et la dissection des animaux sont assurément nécessaires à

ce dessein, mais il faudroit que les opérations de l’une ou de l’autre

tendissent toujours à augmenter cette histoire de quelque article

important et qui regardast la découverte de quelque chose qu’on se

propose, sans perdre de temps à plusieurs mesmes remarques de quelques

circonstances dont la connoissance ne peut avoir de la suite; pour ne

pas encourir le reproche que faisoit Seneque aux philosophes anciens:

_Invenissent forsitan necessaria nisi et superflua quœsissent_.

Il faudroit commencer par les matières que l’on jugera les plus belles

et utiles, dont on pourra distribuer plusieurs à la fois à autant de

personnes de ceux qui composent l’assemblée qui toutes les semaines y

feront le rapport et lecture de ce qu’ils auront recueilli, et ce sera

ainsi une occupation réglée, dont le fruit sera indubitablement très

grand.

HUYGHENS.

Cette note date de 1666, époque à laquelle Colbert proposa à Louis

XIV la fondation de l’Académie des sciences. C’est cette même année

que Huyghens, appelé par le grand ministre et doté d’une pension

considérable, vint se fixer à Paris.

Picard commença immédiatement avec Auzout et Huyghens une série

d’observations astronomiques, et, en proposant de construire pour les

planètes des tables plus complètes que celles de Kepler, il disait ses

motifs d’espérer ses succès.

«On a, dit-il, quantité de nouvelles observations qui ont été faites

très-exactement en divers lieux, lesquelles, jointes et comparées

à celles des années précédentes, donnent une connaissance de

l’astronomie bien plus particulière que celle qu’on a eue par le passé.

La géométrie n’avait pas encore été poussée au point où elle est

présentement; on a pour observer des instruments beaucoup meilleurs

que ceux dont se sont servis les anciens. A peine avait-on, du temps

de Kepler, de grandes lunettes de six ou sept pieds. On en fait

aujourd’hui de soixante pieds. La méthode dont lui et ceux qui l’ont

précédé se sont servis pour mesurer le temps est fort incertaine, et

très-éloignée de la précision que nous donnent les horloges à pendule,

qui marquent les minutes et même les secondes avec beaucoup plus

d’exactitude que les horloges communes ne marquaient les heures et les

demi-heures, et elles sont d’une si grande utilité que l’on peut, par

leur moyen, non-seulement rectifier les heures des étoiles fixes sans

aucun instrument, mais encore faire plusieurs observations qui sans

cela seraient impossibles. Que si, à tous ces avantages, on ajoute

les secours qu’il plaît à Sa Majesté de promettre à cette science si

nécessaire dans l’usage de la vie, et par laquelle on puisse espérer de

bons et grands instruments avec un lieu propre et tel qu’on le souhaite

pour observer, on aura tout lieu de se promettre de bons résultats.»

Le ciel sembla favoriser la compagnie naissante: deux éclipses, aussi

rapprochées qu’elles puissent l’être, se succédèrent à quinze jours

d’intervalle. La première surtout présenta un spectacle curieux et

une instruction importante. Quand la lune s’éclipsa à l’horizon, le

soleil lui-même n’était pas encore caché. Ce singulier phénomène avait

été observé déjà par Pline et par Moestlin, le maître de Kepler.

Les académiciens, qui ne l’ignoraient pas, y prirent cependant un

grand intérêt; en voyant en effet la lune s’obscurcir lorsque rien

en apparence n’intercepte pour elle les rayons du soleil, on demeure

assuré, sans recourir à aucune autre preuve, que les astres relevés par

la réfraction ne sont pas où ils semblent être. L’Académie, plaçant au

nombre de ses travaux astronomiques l’étude immédiate de la réfraction,

résolut d’approfondir une théorie aussi indispensable à l’exactitude

de toutes les autres. Huyghens proposa plusieurs méthodes qui furent

suivies et perfectionnées, et l’Académie contribua à faire disparaître

une erreur grave presque universellement admise jusqu’alors. La

réfraction, qui diminue avec l’élévation de l’astre observé, ne devient

nulle qu’au zénith; les observateurs, qui l’avaient négligée pour les

hauteurs plus grandes que 45°, s’étaient trompés par là de plus d’une

minute sur la latitude de Paris, base nécessaire de tous les travaux de

l’Observatoire.

Les mathématiciens eux-mêmes entreprirent une œuvre collective. Un

traité de mécanique, composé par eux, devait être l’une des premières

productions de l’Académie. Chaque géomètre, à tour de rôle, composait

un chapitre et, comme on disait alors, _était député pour penser à

une question_. Plusieurs séances étaient consacrées ensuite à lire

son travail et à le discuter. Descartes, que le plus grand nombre des

académiciens reconnaissaient pour leur maître, avait dit cependant: «On

voit souvent qu’il n’y a pas autant de perfection dans les ouvrages

composés de plusieurs pièces et faits de la main de plusieurs maîtres

qu’en ceux auxquels un seul a travaillé.» Le nouveau traité ne démentit

pas ce jugement, et si le temps qu’on y a consacré lui donne une place

dans l’histoire de l’Académie, il n’en occupe aucune dans celle des

progrès de la science.

L’Académie, qui devait composer en même temps et qui composa en effet

un traité sur l’histoire des animaux, en amassait confusément les

matériaux, en suivant, sans ordre régulier et sans dessein prémédité,

le seul hasard des occasions: un renard, un blaireau, une fouine, une

civette, un putois, une belette, plusieurs salamandres, un caméléon,

une gazelle, un sapajou, un ours, un hérisson, une cigogne, une

tigresse, un dromadaire, une chouette, un esturgeon et une oie vivante

dont on examina les organes respiratoires, se succédèrent dans les

séances du samedi sur la table de dissection. Mais la plus éclatante et

la plus mémorable de toutes les dissections fut celle d’un éléphant de

la ménagerie de Versailles. Le roi y assista; l’opération eut lieu à

Versailles. Elle était commencée depuis quelque temps, lorsque le roi,

sans s’être fait annoncer, entra tout à coup dans la salle et demanda

où était l’anatomiste qu’il ne voyait point. Duverney, le scalpel à

la main, s’éleva alors des flancs de l’animal où il était englouti et

fit devant lui l’histoire des principaux organes, en y mêlant sans

doute quelque ingénieuse flatterie. L’œil, apporté à Paris, fut étudié

avec grand soin; la trompe occupa deux séances; la chair, le cerveau,

l’ivoire et la liqueur du péricarde furent analysés par les chimistes,

c’est-à-dire successivement soumis à une distillation qui détruit les

principes sans en révéler la nature.

Le corps d’une femme suppliciée fut livré un jour à l’Académie;

le procès-verbal des opérations est rédigé cette fois avec des

développements inusités. On rapporte l’épreuve proposée par chacun et

presque toujours exécutée. Les académiciens, attentifs à profiter d’une

occasion très-rare alors, tiennent séance extraordinaire plusieurs

jours de suite et quand on cessa les travaux, il était impossible de

les continuer.

Colbert, dans son zèle pour la compagnie qu’il avait fondée, avait

autorisé les académiciens à examiner, pour leur instruction, les

malades désespérés de l’Hôtel-Dieu. Maître alors de l’administration,

il disposait de tout dans l’État. Cette fois cependant, il ne fut pas

obéi. Les religieuses, avec une invincible fermeté, refusèrent l’entrée

de l’hôpital, et la Commission académique revint, comme dit son

rapporteur Pecquet, _sans avoir rien fait_.

L’Académie, qui publia sur l’histoire des animaux deux volumes de

grand intérêt et riches d’observations originales, ne produisit sur

la botanique qu’un long et inutile travail. Guidée par une fausse

imagination, elle demandait à la distillation des plantes tout le

secret de leurs principes divers, et pendant plusieurs années, elle

employa la plus grande partie de son temps à distiller avec une

persévérance obstinée toutes les espèces connues, sans remarquer

l’inconvénient grave d’une telle pratique et la stérilité de la

méthode. Les principes immédiats réellement caractéristiques sont

décomposés en effet dans l’opération, et les végétaux les plus

dissemblables, tels que la ciguë, le pavot ou le blé, donnent

exactement le même produit. Les différences restent donc cachées et

tout aboutit à confondre les problèmes sans les éclaircir.

Les exemples d’analyse par distillation sont nombreux dans l’histoire

de l’Académie. Un jour, la compagnie étant assemblée, on procède à la

distillation d’un melon tout entier dont on avait seulement ôté les

graines et dont le poids était de cinq livres. La liqueur distillée fut

fractionnée en neuf parties qui se trouvèrent toutes, à l’exception

de la première, médiocrement acides. La neuvième et dernière avait

beaucoup de sel volatil, et il resta quatre grains de sel lixiviel.

Un autre exemple confirmera la trompeuse facilité de ce que l’on

nommait analyse chimique à la fin du XVII^e siècle. «La compagnie

étant assemblée le 14 juillet 1667, M. Bourdelin a fait voir l’analyse

de quarante crapauds tout vivants. Il y en avait qui étaient gardés

depuis dix-huit jours dans un panier, et ceux-là sentaient fort mal;

ils pesaient deux livres, onze onces et plus. On en a tiré trente-cinq

onces, trois gros de liqueur; les cinq premières onces ont été tirées

au bain vaporeux: la première, claire et limpide, d’une saveur

piquante, a blanchi l’eau de sublimé; la seconde a rendu laiteuse

l’eau de sublimé; la troisième a légèrement précipité l’eau de sublimé

et troublé l’eau de vitriol; la quatrième a plus précipité l’eau de

sublimé; la cinquième a fait ces effets encore plus fortement. Il en

reste dix onces fort sèches.» Tels sont les résultats visiblement

informes et sans portée dont l’Académie, pendant près de trente ans,

chargea patiemment ses registres.

Les macérations quelquefois venaient en aide à la distillation. «Je

suis d’avis, disait Dodart à l’Académie, un jour où elle tenait

conseil pour déterminer et arranger l’ordre de ses travaux, je suis

d’avis que l’on continue cette année à macérer des plantes. Nous

ne sommes pas assurés que cette préparation confonde ou altère les

principes, il est probable qu’elle les démêle; et supposé qu’elle les

altère, il est bon de savoir quelle altération elle cause, et comme il

n’y a guère d’apparence que les analyses nous fassent voir dans les

produits ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent faire, il faut au moins

qu’elles nous fassent voir ce qu’on peut y faire par quelque voie que

ce soit; or la macération est une de ces voies et des principales.»

Au lieu de promener son attention sur des communications trop

nombreuses et trop rapides pour la captiver, l’Académie avait pour

coutume de consacrer une séance tout entière à l’étude d’une question

qui restait à l’ordre du jour pendant plusieurs semaines, quelquefois

même pendant plusieurs mois de suite; elle s’arrêtait sur chaque

difficulté, discutait tous les points de vue, jugeait les opinions

opposées et dans les cas demeurés douteux faisait immédiatement appel

à l’expérience. De telles conférences, souvent pleines d’intérêt et de

vie, si elles n’accroissaient pas toujours la science, exerçaient au

moins les plus habiles et servaient à l’instruction de tous.

Une des questions les plus longuement étudiées fut celle de la

coagulation qui, pendant l’année 1669, occupa vingt semaines de suite

toutes les séances du samedi. Des animaux vivants, un agneau et un

cheval entre autres, furent amenés au laboratoire et livrés au scalpel.

L’illustre Huyghens, dont l’esprit vif et étendu embrassait toutes les

questions, proposa à cette occasion sur la nature des liquides une

opinion longuement motivée et remarquable à beaucoup d’égards.

La liquidité suivant lui ne consiste pas seulement dans le détachement

des parties du corps, mais encore dans un mouvement continuel de ces

parties. «Plusieurs raisons, dit-il, le rendent vraisemblable, et

premièrement cette propriété des liqueurs de se faire une surface plane

et horizontale, c’est-à-dire de faire descendre toute sa masse, est une

chose qu’on ne conçoit pas qui se puisse faire par la seule petitesse

et non-cohérence des parties, parce qu’on voit qu’un tas de blé ou de

grains de moutarde ou de sable ne s’aplatit pas, mais demeure en forme

de pyramide; mais quand on secoue longtemps, quoique par petit coups,

le vaisseau qui les contient, ce qui cause du mouvement dans tous les

grains, on voit qu’ils se mettent de niveau ainsi qu’un liquide.»

Huyghens dans un autre passage, à propos de la coagulation du lait,

parle de la chaleur qui n’est, _qu’une agitation plus violente des

mêmes parties du lait_. Cette idée, aujourd’hui presque triomphante,

qui fait de la chaleur un mouvement des molécules, a été proposée

plusieurs fois devant l’Académie des sciences. On lit au procès-verbal

du 23 juin 1677: «Il y a beaucoup d’apparence que la chaleur vient

du mouvement, la forte d’un mouvement très-vif et la faible d’un

mouvement assez lent... En un mot, je ne sais quel mouvement c’est que

la chaleur, mais je suppose que c’est un mouvement.» Les physiciens

aujourd’hui n’en peuvent pas dire davantage. Mariotte et Perraut

invités à parler sur la coagulation y employèrent chacun une séance

entière sans rien dire qu’on doive rapporter.

Pendant que les séances du samedi étaient consacrées à l’étude de la

coagulation, la discussion d’une machine proposée et construite par

Huyghens pour mesurer la force de l’air et des liquides en mouvement,

occupait celles du mercredi. La question pour des cartésiens était

liée très-intimement à la cause et au mécanisme de la pesanteur.

Huyghens proposa les conjectures qui devaient peu de temps après lui

inspirer le petit écrit: _De causu gravitatis_. Elles soulevèrent des

contradictions, et la compagnie fut fort partagée. Roberval trouvait

la question trop difficile et trop haute. On ne doit pas, disait-il

sagement, prononcer sur de tels mystères; le fond en est entièrement

impénétrable, et il faudrait, pour les éclaircir, quelque sens

particulier et spécial dont nous manquons. Sans s’embarrasser dans

la recherche des causes, il était d’avis qu’on s’en tînt au fait.

L’Académie cependant voulut rassembler ses conseils et ses forces pour

juger une question qui surpasse sans doute l’intelligence humaine et

qu’aucune décision ne saurait trancher. Une première commission dont

le rapporteur fut Mariotte proposa des objections auxquelles Huyghens

répondit aussitôt; l’Académie alors chargea Picard de prononcer

définitivement. Le prudent astronome, ennemi des discussions et des

incertitudes, déclina une telle responsabilité, mais Duhamel et Perraut

déclarèrent longuement leurs pensées. Huyghens maintint les siennes,

et la discussion qui n’eut rien que de faible se prolongea pendant

plusieurs semaines sans autre effet, comme on aurait pu le prévoir, que

d’affermir chacun dans son opinion.

Les travaux astronomiques étaient en même temps activement poursuivis.

La construction de l’Observatoire, décidée en 1664, fut commencée en

1667. Le 21 juin, une commission d’académiciens détermina l’orientation

de la façade. Rien n’est plus mal entendu que cet édifice. Perraut,

malgré tout son talent, s’y montra plus curieux de l’harmonie et de la

régularité des formes que des besoins véritables de la science. Des

dispositions réclamées par les astronomes et dont Colbert lui-même

avait reconnu l’utilité furent obstinément repoussées par lui, comme

incompatibles avec la beauté de l’ensemble. L’art d’observer éprouvait

d’ailleurs à ce moment une véritable révolution, et les astronomes les

plus habiles n’étaient d’accord eux-mêmes ni sur la nature ni sur le

choix des instruments à y installer.

Picard et Auzout auraient voulu tout disposer pour l’astronomie de

précision, prendre jour par jour des mesures régulières et exactes et

au catalogue minutieux des étoiles joindre les tables des mouvements

planétaires et des positions de la lune; mais leur influence devait

céder au crédit de Dominique Cassini. C’était Picard lui-même qui, sur

l’estime qu’il avait conçue de ses talents, avait récemment attiré les

bienfaits de Colbert sur ce redoutable rival. Homme d’esprit et homme

de qualité, facile et agréable d’humeur, habitué à la représentation

et à l’éclat extérieur, Cassini obtint aisément la faveur du roi;

habile à la ménager, il excellait à charmer son imagination, à exciter

sa curiosité et à la satisfaire quel qu’en fût l’objet avec une

merveilleuse assurance.

Un jour, une comète parut dans le ciel. Le roi désira savoir vers

quelle région elle se dirigeait. Cassini qui ne l’avait observée qu’une

fois, le lui dit immédiatement. La comète suivit une autre route,

mais le roi ne s’en informa pas et se souvint seulement que pour un

homme aussi habile que M. Cassini les astres n’avaient pas de secrets.

En découvrant deux nouveaux satellites de Saturne, Cassini put se

glorifier d’avoir porté le nombre total des astres errants au beau

chiffre de 14, qui avait l’honneur d’être uni au nom illustre de Louis.

La flatterie eut un plein succès, et une médaille, frappée par ordre du

roi, en consacra le souvenir.

Picard et Auzout, aussi simples que modestes, empressés d’ailleurs

à proclamer le mérite et la science de Cassini, devaient paraître

près de lui de bien petits compagnons. Cassini fut donc presque seul

consulté par l’architecte de l’Observatoire. Il n’approuva pas tout, et

ses mémoires posthumes donnent un libre cours aux critiques; mais il

accorda publiquement de grandes louanges à Perraut, et les réclamations

ne purent être bien énergiques contre un monument dont «le dessein,

la grandeur et la solidité lui paraissaient admirables.» La solidité,

résultat de l’épaisseur des murs, était un grand inconvénient; elle

empêcha l’installation des deux instruments les plus utiles aux

observateurs modernes: la lunette méridienne inventée par Roemer et le

cercle mural dû à Picard. Tous deux en effet exigent dans la maçonnerie

une ouverture continue allant de l’horizon au zénith. Cet inconvénient

est tel que cent ans plus tard un des descendants de Cassini proposait

pour y remédier de raser l’édifice au niveau du premier étage.

Cassini, qui fut le premier directeur de l’Observatoire, cherchait

surtout dans la science des résultats isolés et brillants et semblait

peu se soucier de préparer par d’obscurs travaux les découvertes de

ses successeurs. L’imperfection des instruments de précision devait

donc le gêner moins qu’un autre. Mais Picard en souffrit beaucoup, et

quoiqu’en restant toujours avec Cassini dans les meilleures relations,

il n’obtint que lentement les secours nécessaires pour réaliser ses

projets, toujours cependant utilement et largement conçus.

Les astronomes de l’Académie en attendant l’achèvement de l’œuvre

de Perraut ne demeuraient pas inactifs. Louis XIV les avait

chargés de mesurer la grandeur de la terre. Picard et Auzout, en

exécutant ce travail, introduisirent dans leurs observations un des

perfectionnements les plus importants qu’ait reçus depuis deux siècles

l’astronomie de précision. Ils appliquèrent pour la première fois les

lunettes à la mesure des angles. Cette idée, proposée par Huyghens

dans son écrit sur le système de Saturne et perfectionnée par Picard

et par Auzout, devait assurer aux observations une exactitude presque

illimitée.

Les lunettes avaient révélé dans le ciel à Galilée, à Kepler et à leurs

successeurs d’importants détails invisibles à l’œil nu, mais cette

représentation sans réalité, formée par les rayons lumineux après

tant de déviations inégales et mal connues, ne semblait pas pouvoir

indiquer même approximativement leur direction primitive. La lunette en

effet montre à la fois une infinité de points différents; vers lesquels

est-elle précisément dirigée?

Lorsqu’on observe avec une lunette un objet fort éloigné, une étoile

par exemple, la lunette montre son image formée au foyer du verre

antérieur, nommé _objectif_, et la position de cette image regardée

à travers une loupe, nommée _oculaire_, varie avec celle de l’œil de

l’observateur. Picard pour préciser la direction place dans la lunette,

à la distance même où peut se former l’image, deux fils très-fins qui

se croisent perpendiculairement; l’observateur, par le déplacement de

l’instrument, doit amener le point de croisement à recevoir l’image

de l’objet qu’il étudie. Mais il faut deux points pour déterminer

une direction, et les deux fils, par leur croisement, n’en donnent

qu’un seul. Telle fut l’objection qui, en obscurcissant l’invention

de Picard, empêcha toujours le célèbre Hévélius de l’appliquer à ses

instruments.

Picard, exact au fond mais confus dans ses explications, apportait

cependant une preuve décisive, je veux dire l’épreuve même. L’ancienne

méthode donnait des résultats d’autant plus rapprochés des siens qu’on

l’appliquait avec plus d’habileté et de soin. L’ingénieux, académicien

avait en effet complétement raison. Lorsque les fils convenablement

disposés cachent l’image d’un point éloigné, la ligne dirigée vers

l’objet est déterminée et toujours la même dans l’intérieur de la

lunette dont elle est l’axe véritable; les points situés sur son

prolongement ne sont pas seuls aperçus par l’observateur, mais ils

sont seuls visés par l’instrument. Tous les observateurs aujourd’hui

profitent de cette invention, et grâce à elle les plus médiocres

surpassent Tycho en précision, autant et plus peut-être que Tycho

surpassait ses prédécesseurs.

La position de plusieurs villes du royaume, déterminée astronomiquement

par Picard, devait servir à la mesure du méridien. Quelques résultats

très-inattendus suggérèrent à l’Académie le dessein plus vaste de les

rattacher à un ensemble en construisant une nouvelle carte de France.

Cette résolution approuvée par Colbert fut suivie d’un prompt effet.

Picard et Lahire commencèrent les travaux sans retard, mais ralentis et

interrompus souvent par la nécessité des affaires, ils n’étaient pas

fort avancés à la mort de Picard. Cassini eut l’honneur de continuer

ce grand ouvrage dont la célèbre carte qui porte son nom et qui fut

terminée par son arrière-petit-fils devait être le dernier résultat.

Lorsqu’une étude entreprise se trouvait terminée ou abandonnée,

l’Académie, toujours empressée à passer d’un travail à un autre,

avisait aussitôt un but nouveau à atteindre et par des discussions

parfois très-prolongées s’efforçait de tracer sa route et d’y régler sa

marche à l’avance. C’est ainsi que le 3 novembre 1669, quinze sujets

d’expérience et d’étude furent successivement proposés. Presque tous

sont insignifiants et je citerai seulement les suivants:

Faire l’analyse du café et du thé pour savoir pourquoi ils empêchent de

dormir.

Faire l’analyse de l’urine pour savoir ce qui fait sa vertu pour les

goutteux et contre les vapeurs.

Chercher des purgatifs agréables au goût.

Un autre jour, l’Académie n’ayant rien de mieux à faire, on proposa

d’enlever la rate à des chiens, et l’on trouva pour tout résultat

qu’ils étaient plus gais et urinaient davantage.

L’Académie, toujours exacte à faire une expérience au moins dans chaque

réunion du samedi, prenait souvent des chiens pour victimes. Plus

d’un, piqué par une vipère, servit d’épreuve à la vertu des antidotes

réputés efficaces. Ils ne mouraient pas tous, mais l’inégale gravité

des morsures et la force plus ou moins grande de l’animal expliquaient

suffisamment la différence des résultats. L’Académie, qui revint plus

d’une fois sur ces expériences, semblait se plaire à varier le choix

des victimes. Un chat fut mordu au ventre; il vivait à la fin de la

séance, mais il mourut deux jours après. Une grenouille mordue par une

vipère mourut la nuit suivante. Deux vipères mordues par deux autres

vipères vivaient encore à la fin de la séance, et le procès-verbal

ajoute en post-scriptum: «Elles se portent aujourd’hui fort bien.»

Un petit serpent fut également mordu; il mourut le lendemain. Trois

pigeons enfin ayant été mordus par trois vipères, les deux premiers

moururent, le troisième survécut et assista à la séance suivante où

l’on put constater qu’il s’était formé une croûte sur la plaie.

La question, on le voit, ne faisait pas de grands progrès. Elle fut

reprise en 1737 à l’occasion d’un remède proposé par un charlatan

et qui fit grand bruit. L’Académie sacrifia encore neuf pigeons,

vingt-deux poulets, deux coqs, une oie, deux chats et huit chiens, sans

donner de conclusion certaine.

Dans l’une des séances où périodiquement en quelque sorte, l’Académie

ayant épuisé son programme avait à se demander: Qu’allons-nous

entreprendre? Picard, après avoir tracé le tableau judicieux des

désiderata de l’astronomie, proposa qu’en attendant l’achèvement

de l’Observatoire, une commission fût envoyée à Uranibourg pour en

déterminer exactement la position et rendre possible la comparaison

des tables rudolphines de Tycho Brahé avec les résultats qu’on

obtiendrait à Paris. La résolution fut approuvée immédiatement par

Colbert, et Picard lui-même partit pour le Danemark. Il devait avant

tout déterminer la hauteur du pôle à Uranibourg. En rendant compte des

minutieuses précautions dont il s’est entouré, Picard fit connaître,

pour la première fois, les singuliers déplacements que quinze ans

d’observations lui avaient révélé dans la position de l’étoile

polaire et qui l’ont fait toucher de bien près à l’une des grandes

découvertes de l’astronomie moderne. Ces inégalités qui lui semblaient

inexplicables n’ont plus aujourd’hui rien de mystérieux. Bradley en

révélant leur cause a expliqué leur loi. Elles dépendent, en partie

au moins, comme il l’a montré avec évidence, de la vitesse de la

terre qui, comparable à celle de la lumière, altère inégalement aux

diverses époques de l’année la direction apparente suivant laquelle

nous parviennent les rayons issus d’une même étoile. Si Picard, qui ne

l’a pas même soupçonné, n’a aucun droit à cette grande découverte, on

en doit peut-être admirer davantage la perfection jusque-là inouïe des

observations qui, en dehors de toute idée préconçue, lui ont révélé

d’aussi minutieux détails.

La méridienne d’Uranibourg fut l’occasion d’un grand étonnement. La

direction assignée par Tycho présentait dix-huit minutes d’erreur.

Devait-on accuser l’habileté ou le soin du grand astronome ou voir

dans le déplacement de la méridienne une preuve de la variation du

pôle? Un trop grand nombre d’observations s’accordent à prouver le

contraire, et il fallut bien admettre chez l’exact et consciencieux

Tycho une erreur rendue inexplicable par son évidence même.

«Nous osons promettre à la postérité, ajoute Picard avec une légitime

confiance, que si, dans la suite des temps, on trouve qu’il faille

changer de plus d’une minute ce que nous avons établi sur ce sujet, ce

sera pour lors que l’on pourra s’assurer de l’instabilité de la ligne

méridienne.»

Le voyage d’Uranibourg donna à l’Académie une force et une gloire

nouvelles. Le jeune Roemer, ramené en France par Picard et introduit

dans l’Académie, fut d’abord un de ses membres les plus actifs et

bientôt un des plus illustres. Roemer en effet a mesuré le premier la

vitesse de la lumière, à laquelle Picard par une voie toute différente

avait touché de si près. Les satellites de Jupiter, en circulant autour

de la planète, traversent périodiquement le cône d’ombre projeté par

elle à l’opposé du soleil. Si leur mouvement était uniforme aussi bien

que celui de Jupiter, les entrées ou _immersions_ dans le cône d’ombre

se succéderaient à intervalles égaux, et il en serait de même des

sorties ou _émersions_; si la lumière se propage instantanément, la

régularité des observations reproduira fidèlement celle des phénomènes,

mais si au contraire les rayons lumineux emploient un certain

temps à parcourir la distance variable qui nous sépare de Jupiter,

l’observation inégalement retardée accusera dans les intervalles

des différences qui n’ont rien de réel et dont la loi est évidente.

Lorsque la terre s’éloigne de Jupiter, nous fuyons pour ainsi dire

devant les rayons qu’il nous envoie, le retard va en augmentant, et

les intervalles apparents sont plus grands que les intervalles réels.

L’effet est contraire lorsqu’en nous rapprochant de la planète, nous

allons au-devant de ses rayons. Or un examen facile de la position des

astres montre que, dans le premier cas, Jupiter cachant ses satellites

au moment de l’immersion, l’émersion est seule visible de la terre;

les immersions au contraire le sont seules dans le second cas. Si donc

la propagation de la lumière n’est pas instantanée, l’intervalle entre

deux immersions consécutives observées doit sembler plus court que

celui de deux émersions, et la différence sera d’autant plus grande que

la lumière marche moins vite. C’est par ces considérations ingénieuses

que Roemer osa fixer à vingt-deux minutes le temps employé par la

lumière à traverser le diamètre de l’orbite terrestre. Un paradoxe

aussi hardi heurtait non-seulement l’opinion commune mais l’une des

assertions les plus résolues et les plus tranchantes de Descartes; les

savants devaient y résister.

Encore que la loi de Roemer paraisse nettement dans les moyennes,

lorsqu’en approfondissant la matière on veut chercher dans le détail

des observations une preuve plus précise et plus certaine, l’ordre fait

place à la confusion, et de continuelles anomalies en altérant les

résultats prévus semblent les convaincre d’erreur. Cassini, qui entrant

dans la pensée de Roemer en avait vanté d’abord la nouveauté et la

force, alléguait contre elles des objections considérables. Pendant que

la terre en effet s’éloigne de Jupiter, le premier satellite s’éclipse

plus de cent fois; et si, comme l’affirmait Roemer, la vue de la

dernière éclipse est retardée de vingt-deux minutes par rapport à celle

de la première, l’accroissement moyen de l’intervalle qui sépare deux

éclipses est de treize secondes environ. De si petites différences ne

sont pas écrites dans les phénomènes en caractères assez visibles, et

sans parler des erreurs d’observation d’autres inégalités peuvent, on

le comprend, les effacer complétement et en renverser le sens.

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 1 / 24 段