_A Jules Renard._
C'était un pays doux, triste et vert, comme recueilli dans une
infortune ancienne, une vaste plaine affligée et résignée. Je
pris un sentier serré entre deux haies d'épines sans fleurs,
de lamentables épines qui semblaient pleurer sur la cruauté de
leur destination, et, après avoir marché pendant des heures en
la prison des lamentables épines, je fus arrêté par une barrière
érigée telle qu'une absurde estacade entre moi et l'infini.
Les madriers brutalement équarris s'entrecroisaient, délimitant
d'étroits losanges de lumière, je regardai et je vis:
Un jardin doux, triste et vert, où, fraîches et pommées, tristes,
tendres et vertes, des salades poussaient, rien que des salades,
rien que des laitues, et parmi ce tendre pâturage un troupeau de
femmes nues. Je ne m'y trompai pas un instant; les descriptions
des voyageurs étaient précises; je n'avais jamais vu de femmes:
j'en voyais.
Ce spectacle m'intéressa.
La femme m'apparut alors comme un animal assez gracieux, que je
classai immédiatement entre la sarigue et le kanguroo; mais elle
différait de ces types par quelques détails fort caractéristiques.
Ainsi, comme le cheval, les femmes ont une crinière, noire, baie,
alezane, qui leur retombe sur les yeux et traîne jusqu'à terre;
leur poil est rare, dru à certaines places, plus clair ou plus
foncé que la crinière; elles n'ont pas de queue; pour se gratter,
elles relèvent la patte de devant, contrairement à la plupart des
autres animaux qui relèvent la patte de derrière; leurs mamelles
sont pectorales, tandis que chez la plupart des mammifères elles
sont inguinales.
Elles allaient çà et là, broutant de la tendre et verte laitue,
ici une feuille, là une autre feuille, l'air inquiet, l'air
quêteur, flairant pendant des minutes une salade qui, moi,
m'aurait fort bien satisfait, mais qu'elles dédaignaient pour une
autre toute pareille ou même moins appétissante.
Malgré leur apparence d'inquiétude, il me sembla qu'elles se
courbaient avec plaisir vers la terre, contentes de justifier
leurs appétits matériels, car pendant plus d'une heure que je les
examinai, pas une, une fois, ne releva la tête: la salade, la
bonne laitue faisait toute leur passion.
Jamais en vérité des animaux ne m'avaient intéressé à ce point;
j'aurais voulu les voir de près, les toucher: je sifflai,
j'appelai, j'imaginai les modulations les plus douces; comme au
jardin des plantes, je passai ma main à travers la barrière,
faisant des signes d'appel, feignant de détenir en mes doigts de
bonnes choses: le troupeau ne fut pas ému.
J'étais impatient, je devins colère, je lançai des pierres sur les
belles bêtes, mais je visais mal, je n'atteignis aucune croupe et
le troupeau ne fut pas ému.
Pourtant, je voulais une de ces bêtes!
La haie d'épines, la lamentable haie, triste de sa destination,
encerclait le jardin d'une inéluctable défense, mais la barrière
était franchissable. Je montai à l'assaut de mon désir, je
réussis, et la ruse de tomber à quatre pattes me fit approcher
inaperçu d'une petite alezane écartée du gros de la troupe. Elle
fut saisie, jetée sur mes épaules; je me retrouvai, après une
fiévreuse escalade, de l'autre côté de la barrière, sans que
la conscience bien nette de ce rapt étrange s'affirmât en mon
esprit, et, troublé, affolé, n'ayant repris haleine, ni regardé
derrière moi, je m'enfuis, heureux de mon fardeau, de la bonne
bête volée,--qui gémissait un peu, mais se laissait faire avec une
inertie singulièrement douce.
Que se passa-t-il chez moi, dans la petite maison que je m'étais
organisée près de la côte, en attendant le navire aux ailes
blanches qui devait m'enlever aux Iles Infortunées?
Hélas! je ne saurais le dire.
Mais, dès que j'eus déposé la femme dans mon enclos, dès que
je l'eus flattée, dès que j'eus, par jeu, baisé son agréable
crinière, dès que, prenant sa tête entre mes mains, j'eus fixé mes
yeux sur ses yeux verts, ses yeux en vérité couleur de fraîche,
de tendre, de verte laitue,--oui, à ce moment-là, dès que les
yeux verts de la belle bête, ses yeux noyés dans une brume si
animalement ingénue, ses yeux profonds comme l'idée du printemps
éternel, ses yeux résignés et pleins d'une impérieuse charité, dès
que ses yeux, des yeux comme je n'en avais jamais vu, m'eurent
imprégné de leurs fluides,--je devins ivre, et peut-être fou.
Que se passa-t-il?
Rien que je puisse dire, puisque j'étais ivre et peut-être fou.
Mais depuis ce moment-là, la bête, dressée sur deux pattes, la
bête devenue toute pareille à ce que j'étais, me domine et me
dompte.
Et c'est moi qui broute la salade, la fraîche, la tendre, la verte
laitue.
Et, je le sais maintenant, nul navire aux ailes blanches ne
viendra m'enlever à la prison que je me suis faite, aux Îles
infortunées.