SŒUR ET SŒURETTE

_A Jean Lorrain._

Sœurette, dit un jour Sœur, avec des yeux très doux de vierge

consolable, écoute-moi, Sœurette. Avons-nous, oui ou non,

l'âge des révélations définitives? Sommes-nous, toi la blonde

et perpétuelle adolescence, moi la brune et précoce maturité,

sommes-nous, Sœurette, une couple de futiles cyclamens

incueillables et nuls?

«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres!»

«Sœurette, dit encore Sœur, avec des yeux très noirs de vierge

exaspérée, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme

un mois de Marie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire,

sommes-nous, Sœurette, des chairs que promène en landeau une

attendrissante maman; ou des chairs dont on montre le tiers au

bal immaculé de la princesse Unique; ou des chairs enfin que les

hommes en frissonnent, parce qu'on livre avec deux, ou trois fois

leur poids d'argent?

«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres!

«Sœurette, dit encore Sœur, avec les yeux terribles d'une vierge

qui se fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs

mourantes, moi la fiole aux stridents parfums, sommes-nous,

Sœurette, les occultes amantes d'un prudent chuchoteur, ou les

patientes fiancées d'un épouseur distrait?

«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres! Réponds,

Sœurette:--Si nous nous aimions entre nous, tout simplement?»

Proses moroses · 第 33 / 59 题