LA CLOISON

_A Louis Denise._

Un mois à la campagne.

Ce n'est pas dans la montagne,--

Ni au bord de la mer,--

Où l'air est amer.

Un mois à la campagne dans un château tout neuf (des vieilles

verdures, très bien rapiécées, y font tapisserie).

Par la fenêtre, la petite dame Doucin vagabonde: là-bas les bœufs

dormants attroupés sous la lune. Pas un ne beugle à la lune, mais

quelques uns ruminent.

«Vraiment très satisfaite d'une telle villégiature: son Primary

en est, son cher amour de Primary que depuis trois mois elle

adore, oh! un vrai Amour,--sans compter qu'on écrit à ses amies de

l'ex-Rue-aux-Ours sous cet en-tête: _Château de la Corbeille, par

la Clôture-sur-Prime_ (petite rivière aux sables dorés, qui sait,

peut-être AURIFÈRES?)...

«... Primary, quel amant! Ce qu'elle aime au-dessus de tout,

c'est des mots passionnés, spirituels et indécents, susurrés dans

l'oreille: cela caresse en même temps l'âme, le cœur et l'autre.

Eh bien, pour déverser une pareille jouissance en son petit corps

nerveux comme un jet d'épine et ployable comme une branche de

saule, Primary est unique: Primary trouve. Ainsi, tenez, hier

soir, pendant que minuit sonnait au beffroi blanc et propret de

l'église voisine (genre XIIe siècle, au moins), Primary disait:

«_Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller? Sur ses

cheveux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont dorés

mais ne dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta

toison, car ta toison dort._»

«Ça, ce n'est pas des choses qui s'oublient.

«Cette nuit, la toison d'or, la toison dormira seulette, et

tout le monde dort, même la petite madame Crocœur, une autre

blondinette qui s'ennuie et donne des coups de tête dans la

cloison pour se distraire.

«Aucun bruit: adieu les bœufs qui ruminent sous la lune. Je ferme

la fenêtre, me couche, souffle... Hé! on parle chez la petite

Madame Crocœur... Ah! cette voix... non... lui!.. lui! Primary,

mon amour? Il me trahit et j'entends, et il faut que j'entende...

Ah! Don Juan, je sais bien que tu me trompes, mais fais-le plus

loin... C'est bien lui, c'est sa voix... Il dit... que dit-il?..

Il dit:

«_Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller? Sur ses

cheveux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont

dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur

ta toison, car ta toison dort._»

La petite Madame Doucin crut qu'elle allait pleurer, elle n'en

fit que la grimace: les nerfs de sa face révolutionnée se

contractaient, elle voulait pleurer, elle n'en faisait que la

grimace...

* * * * *

Premier déjeuner. On descend en toute petite toilette, un à un:

des bonjours ensomeillés. Primary est là, qui guette:

«Pourvu qu'elle ait entendu! Petite pâlotte, petite langoureuse,

petite fondante, tu avais besoin d'un coup de fouet... Hé! elle

aura été cinglée... Quelques zébrures, oh! qu'un seul baiser

effacera! Je ne suis pas si méchant qu'on le dit, oh! non, puisque

je me contente de les faire saigner par métaphore, pauvres anges!»

Tout le monde est descendu: on attend la petite Madame Doucin.

«Elle est si paresseuse, la chère mignonne!» dit la petite Madame

Crocœur.

Elle vient, la petite Madame Doucin, elle vient, en songeant:

«Je voudrais pleurer et je n'en fait que la grimace... Et toute

la nuit, cette grimace! En dormant, je la sentais qui revenait

toujours, toujours... Pourvu que cela se passe! Il va me trouver

si laide! Oh! monstre, c'est toi! Et je t'adore...»

Elle vient, elle entre, Primary s'avance et la salue.

Elle va pleurer? Non, elle n'en fait que la grimace... («Mais,

elle a un tic!»)... une si vilaine grimace que tout le monde

éclate de rire.

Proses moroses · 第 11 / 59 题