3 mars mercredi décembre [1688]

Il y a longtemps que je désire de quitter la maison que j'ai dans

la rue Saint-Honoré. Mais comme celui entre les mains de qui vous

m'avez mis me le permettoit plutôt qu'il ne l'approuvoit j'ai

apporté une nonchalance sur cela qui m'a souvent fait croire que je

ne bougerais de ma place. Cependant il s'est trouvé tout d'un coup

des gens qui ont pris mon bail pour Pâques. Ainsi je suis sans

autre maison que celle-ci, et une petite où je mets le peu de gens

que j'ai. Comme je ne suis ni approuvée ni soutenue dans ceci j'ai

repris pour la Saint-Jean une maison bien moins chère que celle que

j'avois pour aller passer l'hiver qui vient, dans ce quartier-là.

Et cependant je voudrais bien passer huit mois ici, ce qui me

paroît étonner le révérend père à qui je suis.

Je vous avoue que je ne puis m'étonner assez de voir combien les

gens retirés ont peu l'esprit de retraite... Voici mon état. Je ne

quitte rien, dans le monde que je regrette ou que je voulusse avec

quelques circonstances que ce puisse être. Je me trouve cependant

dans un certain délaissement et abandonnement qui me fait peur à

moi mesme. Quand je m'éveille la nuit il me prend des palpitations

de coeur sans réflexion que de me trouver, ce me semble, seule dans

le monde. Et en cet état je ne songe jamais qu'à vous et à votre

maison dont je n'envie le bonheur que parce que je vois que ceux

qui l'habitent sont avec paix dans le dénuement où je vous fais

voir tant de trouble... Il est certain que de ma vie je n'ay tant

désiré être à Dieu. Tout ce que je vois et j'entends de ce siècle

cy, malgré moi, car je ne m'informe de rien, fait que je voudrais

estre dans un désert.

On a remarqué dans cette lettre l'endroit où madame de la Sablière parle

de la maison où elle met le peu de gens qu'elle a. Il est probable

qu'elle comprend La Fontaine dans ce peu de gens. On sait qu'elle ne le

renvoya point et qu'il était encore chez elle quand elle mourut. Je

crois intéressant de rapprocher de ce passage quelques lignes d'une

lettre qu'elle écrivit à Rancé le 1er avril 1689:

À l'esgard de mes domestiques, je tasche, par douceur et par une

conduite opposée au mauvais exemple que je leur ai donné, de les

faire rentrer dans le devoir envers Dieu. Car, pour leur parler

positivement, j'y suis peu propre, et ma vie passée me revient

tellement dans l'esprit d'abord que je suis preste à blâmer

quelqu'un, que je me fais toujours la réponse que l'on me feroit.

Cependant, il n'y a point de dérèglement positif.

Parmi ces domestiques qu'elle n'ose reprendre après les avoir

scandalisés et qu'elle tâche seulement d'édifier par l'exemple, et qui

d'ailleurs ne mènent pas positivement une vie déréglée, elle comprend

sans doute encore La Fontaine. C'est ce dont on se persuadera

facilement, à bien prendre ici le mot domestique dans le vieux sens et

selon la définition qui subsiste dans le _Trévoux_ de 1771, «Domestique,

y est-il dit, comprend tous ceux qui sont subordonnés à quelqu'un, qui

composent sa maison, qui demeurent chez lui, ou qui sont censés y

demeurer, comme Intendants, Secrétaires, Commis, Gens d'affaires:

quelquefois domestique dit encore plus et s'étend jusqu'à la femme et

aux enfants.»

Son confesseur étant mort, elle en eut un autre qui la mortifia beaucoup

plus cruellement que le premier, en ne croyant point qu'elle eût la

vocation de la vie religieuse et qu'elle pût faire son salut dans la

retraite. Elle en fit des plaintes à Rancé.

Le ... 1688.

... J'ay senti une grande amertume sur ce que je vas vous exposer,

sur quoi je ne vous consulte pas si je dois souffrir, car j'en suis

assurée et j'y suis résolue, mais seulement la manière dont vous

voulez que j'agisse.

L'homme à qui j'ay affaire est tellement étonné de la vie que

j'entreprens qu'il me le témoigna la dernière fois que je le vis

avec des paroles qui me firent voir qu'il en étoit blessé à

l'excès. Je lui répondis avec le plus de douceur que je pus, mais

cependant avec fermeté. Le lendemain il m'écrivit dans les termes

que voici:

«Je ne sais où j'en suis avec vous et je me trouve si

rigoureusement chargée de votre âme que je crois perdue.» Et je lui

répondis comme de moi une chose que vous m'avez fait l'honneur de

me dire dans une de vos lettres, que quand il y aurait quelque

imperfection dans le divorce que je fais avec le monde, j'espérais

que Dieu ne me l'imputeroit pas. Je n'ose vous envoyer le reste de

sa lettre qui n'est qu'un verbiage qui ne vous feroit pas mieux

comprendre la situation de cet esprit là à quoi je ne conçois

rien... Si je lui parle du goût que j'ay pour la retraite et des

raisons qui m'y portent il ne me dit pas un mot; si je lui dis: Si

je m'ennuie, mon père, je vous le dirai, mais cela ne m'est pas

encore arrivé. Il me répond: Je vous en tirerai bien vite... Ce

n'est pas pour me plaindre à vous de ce que je n'espère aucun

secours de ce côté-là... J'ay donc recours à votre charité, mon

très révérend père, pour vous supplier de m'assister, parce que

vous seul le pouvez; je le sens à un point qui ne peut être connu

de vous comme il est, mais Dieu le sait...

On voit, par la suite des lettres, que Rancé la soutint dans le désir

qu'elle avait de faire une entière retraite et l'assura qu'en effet la

solitude lui était convenable.

Enfin elle put contenter cette austère envie. Selon un usage suivi par

plusieurs veuves riches et pieuses de ce temps, elle prit logement aux

Incurables, avec une seule servante.

Celle que naguère courtisaient Brancas et de Foix, celle que La Fontaine

et Chaulieu nommaient Iris et chantaient dans leurs vers, celle qui fut

avec Ninon de ce souper où Molière et Boileau composèrent le latin du

_Malade imaginaire_, maintenant, cherchant le bonheur par des voies

nouvelles, renfermait sa vie dans une salle d'hôpital et dans une froide

église qu'ornaient seulement les peintures austères de Philippe de

Champaigne; elle priait, jeûnait, méditait saint Dorothée, et, pour

divertissement, brodait des parements d'autel. Hélas! l'âge et la

maladie ne l'avaient que trop mûrie pour la dévotion.

Ce 29 juillet 1692.

Il y a longtemps, mon très-révérend père, que je me suis donné

l'honneur de vous écrire. Je ne crains pas que vous soupçonniez que

ce soit par oubly. C'est souvent par discrétion que je m'en prive.

Cette fois cy c'est par scrupule. Je ne voulois pas vous dire une

chose que je suis persuadée qui vous fera de la peine et j'en ay

encore davantage à vous la laisser ignorer. Quelques jours devant

la Pentecoste, je m'aperçeus d'une dureté au sein, du costé droit,

assés douloureuse. J'eus envie de n'en point du tout parler, mais

après avoir souffert quelques jours, je crus que le chirurgien de

léans (_Elle veut parler du chirurgien des Incurables, parmi

lesquels se trouvaient beaucoup de cancéreux_), étant expérimenté

plus qu'aucun sur ces sortes de maux, je ferois mieux de lui faire

voir. Il me dit d'abord qu'il falloit qu'il y eût plus de deux ans

que je portasse ce mal, qu'il trouva d'une qualité très maligne. Je

lui dis comme je vivois depuis longtems. Il me dit que, bien loin

que cette nourriture (_les oeufs et le laitage_) me fût nuisible, il

croyoit que Dieu avoit permis ce genre de vie pour rendre le mal

moindre. Ce que je vous dis pour vous oster ce qui pourroit vous

peiner sur cela (_c'est Rancé qui lui avait prescrit ce genre de

vie_). Qui que ce soit au monde ne sait ce que je me donne

l'honneur de vous dire, que celuy que je vous dis et vous. Je ne

croy pas que vous desapprouviez ma conduite sur cela. Vous voyés

que je ferois des raisonnemens inutiles, et l'incommodité réelle

que je recevrois de ceux qui, me voyant encore, redoubleroient

leurs soins, qui sont de véritables accablemens pour moy. Car sy je

ne pouvois plus voir qui que ce soit sur la terre, l'état où je me

trouve seroit un vray paradis pour moy. Tant que j'ay vécu dans le

monde, j'ay toujours craint ce mal avec les horreurs que la nature

en donne.

Depuis ma conversion, je n'y avois pas pensé. Quand je m'en

aperçus, je me prosternay devant N. Sgr. avec larmes et lui

demanday avec un sentiment très vif de me l'oster ou de me donner

la patience de le supporter. Je puis vous protester que, depuis ce

moment, je n'ay pas formé un désir sur cela, Dieu m'ayant fait la

grâce d'ajouter à la tranquillité que j'avois devant un calme que

je ne puis vous exprimer. Il me semble que c'est un effet de

l'amour de Dieu envers moy qui a tellement augmenté celuy que

j'avois dans le coeur, que j'en suis beaucoup plus remplie. Ce qui

me fait peine est une certaine molesse, il me semble, quelquefois

de me coucher plus tost ou de me lever plus tard. Je pourrois

peut-estre et mesme je croy avoir sur cela plus d'exactitude. Car

je sens aussy que cela attire mon attention par la douleur. Enfin

il est impossible, et je m'en aperçois à tout moment, que mes

journées ne soient remplies d'infidélités. C'est la seule peine que

j'aye et qui n'est pas prête à finir, puisque j'ay bien peur de

n'en voir la fin qu'avec ma vie, dont les souvenirs me font

trembler. C'est la vérité et, sy ce que je sens quelquefois sur

cela n'étoit trouversé de l'espérance, j'en serois accablée. Ce

qu'il y a dans ce mal-cy d'inconcevable, c'est qu'il porte avec luy

le sentiment d'un très grand nombre de maux que l'on n'a point,

puisque, en effet, il semble qu'il soit unique. Cependant, je puis

vous dire avec vérité que je ne suis pas une heure avec une douleur

semblable, quoy que j'en aye toujours. Je n'avois jamais conçu que

cela se pût, moy qui ay assés senty de maux en ma vie, mais chacun

portoit sa douleur particulière. Je croy donc, mon très révérend

père, si vous me le permettés, qu'il faut demeurer comme il plaît à

Dieu me mettre. Je n'ay, par sa miséricorde, nulle impatience d'en

estre délivrée, ny inquiétude de souffrir; n'est-ce pas beaucoup?

Après cette exposition, je n'auray plus besoin de vous importuner

la mesme chose pour sy longtems. Je me feray, ce me semble, fort

bien entendre en parlant en général de ma santé, dont pourtant je

prendray la liberté de vous rendre un compte fidèle, puisque j'ay

franchy de vous dire ce qu'il me faisoit tant de peine de ne vous

pas dire. Je sens la joye et la consolation que je recevray de ce

que vous aurés la charité de me dire, par celle que je sens de vous

entretenir. Je vois quelquefois M. D. Elle va ce me semble bien

droit à Dieu, et avec un dégagement qu'il lui met au coeur, pourvu

que personne n'entortille n'y n'obscurcisse ses lumières.

Elle n'auroit pas besoin de tant d'attirail qu'on luy en veut

donner. Mais je crains qu'on ne l'attriste et il luy faudroit tout

le contraire, car son mal est assés pour elle. Sy elle avoit été

convertie en parfaite santé, N. Seigneur luy auroit donné le tems

d'acquérir ces forces pour le jour de l'adversité. Mais elle a

beaucoup à souffrir, elle est naturelle, elle a un tour aimable

dans l'esprit; elle va à Dieu par son coeur. Vous acheverés, mon

très R. P., ce qui reste à faire. Elle vous verra bientost. Voilà

ce que j'envierois, si j'osois désirer quelque chose. Il faut finir

cette lettre en vous demandant très-humblement pardon de sa

longueur et en vous assurant de mes respects et d'un attachement

pour vous dont je ne croy personne aussi capable que je le suis...

Le mal dont je vous parle n'est pas ouvert, mais il y a à craindre

qu'il ne s'ouvre, ce qui seroit le pis qui pût arriver à ce que

croit l'homme qui l'a veu.

Voilà donc cette dame de la Sablière, agile à promener son âme des

curiosités de la science aux troubles de l'amour, la voilà n'ayant plus

à offrir à Dieu, son dernier amant, que les soupirs d'un sein décomposé!

Heureuse encore de s'être fait une nature nouvelle et convenable à son

horrible situation! Heureuse et belle de résignation, de patience et de

paix! Heureuse, oh! bienheureuse dans les tortures et les dégoûts d'un

mal dévorant, de déployer une âme angélique! On peut dire de celle qui a

écrit cette admirable lettre, comme d'Elisabeth Ranquet que, «marchant

sur la terre, elle était dans les cieux».

Le mal fit des progrès rapides. Cinq mois plus tard, quelques jours,

quelques heures peut-être avant sa mort, madame de la Sablière écrivait

à Rancé ces lignes qu'on ne peut lire sans songer à ce que dit Pascal

des misères de l'homme et de ses grandeurs:

Ce ... janvier 1693.

La maladie que j'ay augmente tous les jours, mon très R. P. Il y a

apparence qu'elle n'ira pas loin. Je vous supplie très humblement

que le mal que j'ay ne soit jamais su de personne pas plus après ma

mort que pendant ma vie. Dieu vous récompensera sans doute de tous

les biens que vous m'avés faits. Et je l'en prie de tout mon coeur.

Je me sens toujours la mesme tranquillité et le mesme repos,

attendant l'accomplissement de la volonté de Dieu sur moy. Je ne

désire autre chose.

Elle décéda «le sixième janvier» 1693, et fut enterrée «le septième» par

le clergé de Saint-Sulpice[32].

La vie littéraire. Quatrième série · 第 62 / 68 题