Au banquet de Platon, après que tour à tour,
Coupe en main, loin des yeux du vulgaire profane,
Diotime, Agathon, Socrate, Aristophane,
Ont disserté sur la nature de l'amour,
Apparaît entouré comme un roi de sa cour,
De joueuses de flûtes en robe diaphane,
Ivre à demi, sous sa couronne qui se fane,
Alcibiade, jeune et beau comme le jour.
--Ma vie est un banquet fini, qui se prolonge,
Seul, parmi les causeurs assoupis, comme en songe,
J'ouvre et promène encor un regard étonné;
Les fronts sur les coussins ont fait de lourdes chutes:
Verrai-je survenir, de roses couronné,
Alcibiade avec ses joueuses de flûtes?
Cela est d'un tour facile et gracieux, avec un air de mélancolie riante
qui me plaît beaucoup. Mais je n'hésite pas à mettre, d'accord avec M.
Paul Guigou, la prose de Jules Tellier bien au-dessus de ses vers. En
prose sa phrase est forte et souple. Elle a le nombre, et Tellier
lui-même s'oublie à dire une fois qu'il la cadençait «suivant un rythme
plus subtil que celui des vers». On en jugera par le fragment que voici,
intitulé _Nocturne_:
Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massalia un
soir d'automne, à la tombée de la nuit.
Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé sur le
pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer et songeant à des
regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me
perdant en d'autres rêves.
Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a trente
siècles le subtil et malheureux Ulysse agita ses longues erreurs;
le subtil Ulysse qui, délivré des périls marins, devait encore,
d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame
sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants
de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin
à vent[21].
C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et les trirèmes
les vieux poètes et les vieux sages; et comme ils se tenaient
debout à la poupe, au milieu des matelots attentifs, attentive
elle-même, elle a écouté, en des nuits pareilles, les chansons
d'Homère et les paroles de Solon.
Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de l'erreur
chrétienne, alors que le règne de la sainte nature finissait et que
commençait celui de l'ascétisme cruel, le patron d'une barque
africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles
l'appeler par son nom et lui dire: «Le grand Pan est mort! Va-t'en
parmi les hommes et annonce-leur que le grand Pan est mort!»
Et par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos noir de la
mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de
triste et d'étrange à songer que peut-être l'endroit innomé,
mouvant et obscur que traversait notre vaisseau avait vu passer
tous ces fantômes et qu'il n'en avait rien gardé!
Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me parut
étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon coeur de rhéteur
ennuyé, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures oubliées,
d'évoquer ces lointaines heures noires où je rêvais seul sur le
pont du navire parti de Massalia, un soir d'automne, à la tombée de
la nuit.
Puisque les _Reliques_ de Jules Tellier ne se trouvent pas chez
l'éditeur, nous avons dû donner cette page à la suite de notre article,
_en preuve_, comme on dit dans les ouvrages d'érudition.