(1863-1889)
«C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre et pâle, aux yeux
caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie quelque
chose de hagard et dans l'allure quelque chose d'abandonné.»
Ainsi Jules Tellier se figurait ce Tristan Noël, étudiant de la Faculté
de Rouen[18], à qui il a prêté ses propres doutes et ses propres
tristesses. Tel il apparaissait lui-même à ses amis. «Face longue, yeux
ardents et sombres, dit l'un; front obstiné, dit l'autre, regard enfoncé
et droit, sourire rare.» Tel je le vis un matin, l'air mélancolique,
mais plein d'idées et très aimable. Il m'apportait son livre sur les
poètes vivants, un mince petit livre écrit avec finesse, peut-être trop
sèchement, et conçu sans grand effort critique. Au reste, il me parut
peu occupé de son ouvrage et de lui-même. Les habitudes négligées de sa
personne et de son vêtement, son allure courbée, son regard vague, sa
parole sourde et comme intérieure, tout en lui trahissait l'homme
songeur et méditatif. C'est la poésie qui l'amenait. Je lui parlai tout
de suite des poètes, je lui nommai tel ou tel de ceux dont le talent
certain n'est connu que des délicats et dont le nom sert de mot de passe
aux initiés. Il me répondit en récitant quelques-uns des vers dont sa
mémoire était pleine. C'était un intime et violent amant de la poésie.
Je n'ai connu que Frédéric Plessis qui goûtât à ce point le vers pour
lui-même, pour sa mélodie mystérieuse, pour sa beauté secrète. Tellier
convenait lui-même, de bonne grâce, qu'il poussait jusqu'à la
superstition le culte de la poésie et des poètes.
«J'ai été, disait-il, l'enfant que fut Ovide, lisant les poètes de Rome
et songeant à eux avec vénération et les imaginant pareils aux dieux:
_Quotque aderant vates, tot rebar esse deos_[19].
Et l'homme ne s'est pas dépouillé tout à fait des illusions de l'enfant.
En vérité, quiconque a fait seulement tenir sur pied dix bons vers,
celui-là, n'eût-il d'ailleurs, comme il arrive, ni de bon sens, ni
d'idées, ni d'esprit, m'apparaît encore parfois comme un être
privilégié, aux cheveux ceints d'une auréole et au front marqué d'un
signe.»
Cette rencontre date de l'été de 1888. Jules Tellier était alors
précepteur des enfants de M. le comte de Martel-Janville, à
Neuilly-sur-Seine. Né au Havre, en 1863, il avait grandi dans sa ville
natale. Il avait passé sa licence et enseigné la rhétorique en province.
Il écrivait dans le _Parti national_. Comme tant d'autres, il quittait
l'Université pour le journalisme et la littérature. Il se sentait maître
de sa pensée et de sa forme; il était entouré d'admirations intimes et
jeunes. Il avait cette joie de contempler sa vie démurée et la voie
ouverte. Il pouvait se permettre, on le croyait du moins, les longs
espoirs et les vastes pensées. Au retour d'une promenade en Algérie, il
fut atteint à Toulouse par la fièvre typhoïde. Il y mourut, après douze
jours de maladie, le 29 mai 1889, dans sa vingt-septième année.
Ses amis ont recueilli la prose et les vers qu'il a laissés en un petit
volume intitulé _Reliques de Jules Tellier_. M. Paul Guigou a mis en
tête de ce recueil une préface qui témoigne d'une exquise délicatesse de
coeur et d'un sentiment très haut des choses de l'art. M. Raymond de la
Tailhède a élevé, à la manière des lettrés de la Renaissance, un tombeau
poétique à son ami.
Et voilà que tes yeux profonds se sont fermés!
Mais ton âme, où vivaient les sages d'Hellénie,
Garde toujours, dans une éternelle harmonie,
Les poètes pareils à des dieux bien-aimés.
À ce recueil posthume ont aussi donné leurs soins MM. Le Goffic, de la
Villehervé, Pouvillon, Paul Margueritte et M. Charles Maurras, qui
écrivait au lendemain de la mort de Jules Tellier: «Un des premiers et
des plus raffinés écrivains d'aujourd'hui a été retiré d'au milieu de
nous.»
Les _Reliques_ de Jules Tellier sont de sorte à nous donner de cuisants
regrets.
Ce jeune homme, si tôt disparu, était assurément un philosophe et un
poète, surtout un rare écrivain. Par une délicatesse extrême, avec la
pudeur d'une amitié jalouse, qui craignait de livrer les reliques de
l'absent aux indifférents et aux profanes, MM. Paul Guigou et Raymond de
la Tailhède ont fait imprimer les oeuvres posthumes de Jules Tellier pour
les seuls souscripteurs, qui n'étaient pas bien nombreux, et ils ont
décidé que le livre ne serait point mis en vente. De la sorte, ces pages
restent inédites après l'impression. Je prendrai soin d'en citer tout à
l'heure quelques lignes. Mais il faudrait tout lire, car l'intérêt de ce
petit livre, c'est qu'une âme s'y révèle. Une âme d'abord inquiète et
désolée, mais fière, et qui bientôt conquit le calme avec la
résignation. Dans maint endroit, daté des mauvais jours, Tellier gémit
d'une souffrance indicible. Il est en proie à cette tristesse noire,
rançon des âmes exquises. Son mal, il est facile de le reconnaître tout
de suite, c'est le mal des chimères, c'est le supplice des jeunes hommes
qui ont lu trop de livres et fait trop de rêves.
Il est dangereux, en effet, pour les jeunes hommes d'une imagination
ardente, de souper trop souvent avec les philosophes et les courtisanes
dans tous les temps et dans tous les pays, de vivre trop de vies, d'être
tour à tour Sénèque et Néron; d'avoir possédé tous les trésors de
Crésus, des satrapes et du juif Issachar, quand on est très pauvre, et,
courbé sur une table de bois blanc, dans une chambre d'étudiant, de
prolonger jusqu'à l'aube les orgies frénétiques des décadences. Au
sortir de ces banquets du savoir et de la beauté, quand tombent les
couronnes imaginaires, on s'aperçoit que la réalité est étroite et
triste. On souffre plus que de raison de la médiocrité des hommes et de
la monotonie des choses. On regarde la nature avec des yeux mornes et
vides, comme au lendemain de l'ivresse. On ne voit plus la beauté du
monde, parce qu'on a épuisé dans le rêve le trésor des illusions, qui
est notre meilleure richesse. Et, comme ce Tristan Noël, qui ressemble
tant à Jules Tellier lui-même, on veut mourir.
Mais, par bonheur, on ne meurt pas toujours, et cela passe. La vie
elle-même, à la longue, se charge de vous guérir du mal des illusions.
Et ce mal serait encore supportable, presque doux, du moins très cher,
s'il ne s'y mêlait pas d'ordinaire, chez ces adolescents imaginatifs,
les troubles des sens et les peines du coeur. Le rêve dispose à la molle
tendresse et à la volupté, et vraiment c'est une chose cruelle, quand on
a vu de si près l'ombre de Cléopâtre et l'ombre de Ninon, d'être rebuté
par une jeune modiste qui n'a point de littérature.
Tellier nous apprend que pareille mésaventure advint à l'écolier Juan de
Pontevedra, que Carmen n'aimait point et qu'elle n'aimerait jamais
«parce qu'il était farouche et gauche et qu'il ne savait que ses
livres». L'écolier Juan aurait dû s'en consoler. Il ne s'en consola
point, parce que, s'étant promené sous les myrtes de Virgile, il lui en
restait une langueur mortelle. M. Nicole soutenait que les poètes sont
des empoisonneurs publics, et il avait raison jusqu'à un certain point.
Mais ils n'empoisonnent que les poètes. Ils n'empoisonnèrent jamais M.
Nicole.
Les poètes et les philosophes mêmement avaient beaucoup troublé la
jeunesse de Jules Tellier. Après avoir désespéré de ce monde, il
désespéra de l'autre. Il connut l'illusion des paradis après avoir connu
l'illusion des paysages (car il était logicien), et il lui vint le désir
et la peur de la mort.
Dans les pages qu'il a laissées on trouve les traces de sa lassitude et
de son ennui et l'on s'aperçoit que, plus d'un jour, il trouva à la vie
un goût plus amer que la cendre. Mais on se ferait une idée bien fausse
de ce jeune homme en voyant en lui un désespéré qui veut à toutes forces
mourir. Connaissons mieux l'ennui doré des poètes. Les poètes souffrent
du mal des chimères. Tous en sont atteints, mais ils guérissent tous.
Tellier, comme les autres, guérissait à l'air de Paris, au milieu de ses
amis, dans le travail rapide et fécond.
Il n'était pas devenu sans doute un homme hilare, un convive facétieux,
un jovial compagnon. Mais c'était un galant homme de lettres, un élégant
rhéteur, prêt à goûter doucement les plaisirs de l'esprit et à converser
avec grâce parmi les honnêtes gens. M. Maurice Barrès avec qui il était
lié d'une étroite amitié nous le montre poli dans ses propos, facile,
amène et sage.
«Il ressentait violemment, dit M. Barrès, les insuffisances de la vie,
mais il les acceptait, et nul moins que lui ne fut un révolté. Nous
rendions en commun un culte à Sénèque, qui fut peut-être le thème le
plus fréquent de nos entretiens. La constitution délicate, l'inquiétude
et l'indulgence de ce grand calomnié nous enchantaient. Bien supérieur à
ces stoïciens dont il affectait de se réclamer, Sénèque accepte la vie
de son siècle sans rien en bouder; simplement toutes ses relations avec
les choses et avec les hommes étaient commandées par le sentiment
intense qu'il faudra mourir et que nous vivons au milieu de choses qui
doivent périr. Mieux qu'aucun, Sénèque enseigne la résignation. Mais
chez lui jamais elle ne prend de lasses attitudes. Son ascétisme très
réel n'est pas de se priver, mais de mésestimer ce dont il use. Il fut
le maître de Jules Tellier.»
Voilà donc Jules Tellier devenu, dans le particulier, un doux stoïcien,
sachant pardonner à l'homme et à la nature, ce qui est la science la
plus nécessaire, et montrant à tous un visage pacifique et bienveillant.
C'est exactement ce visage qu'il laissait voir au public quand il
travaillait pour les journaux. Tellier s'annonçait comme un excellent
critique. Il avait à un très haut point l'esprit de finesse et une
pénétration singulière. M. Jules Lemaître, qu'il avait connu de bonne
heure, avait eu sur lui l'aimable autorité d'un jeune ancien. Et
peut-être Tellier devait-il, pour une certaine part, au maître qui fut
son camarade, cette manière souple et facile qu'il eut dès le début, et
qui n'est point ordinaire à la jeunesse. Il s'essaya dans une petite
revue obscure, les _Chroniques_, que ses deux amis, Maurice Barrès et
Charles Le Goffic, avaient fondée un peu à son intention. Il y donna les
_Notes de Tristan Noël_ et les _Deux paradis d'Abd-er Rhaman_, mais
c'est dans le _Parti national_, où il écrivit de 1887 à 1889, qu'il se
répandit aisément en fantaisies, en chroniques, en variétés littéraires,
en notes de voyage. Il y a des écrivains qui croient que leur
supériorité seule les empêche d'écrire dans les journaux. Peut-être
découvriraient-ils quelques autres causes à cet empêchement, s'ils
s'appliquaient à les rechercher. Il faut, pour parler au public dans
l'intimité fréquente du journal, s'intéresser d'un esprit agile et
bienveillant à beaucoup de choses. Il faut avoir l'esprit largement
ouvert sur la vie et sur les idées. Il faut enfin avoir ce don de
sympathie qui est rare et que Tellier possédait si pleinement.
Dans le journal, il était très à l'aise et tout à fait aimable, un peu
bizarre parfois, et têtu, mais sincère, mais bon, point banal, point
dédaigneux et corrigeant à propos la tristesse par l'ironie.
Il est impossible de mesurer sur ce qu'il laisse la grandeur de son
esprit, mais on peut dire que lorsqu'il mourut un bel instrument de
pensée et de rêve fut brisé.
Il laisse des vers, dont quelques-uns seront placés dans les
anthologies, à côté de ceux de Frédéric Plessis, qu'il admirait. Et
Jules Tellier sera accueilli parmi les petits poètes qui ont des
qualités que les grands n'ont point. Si les _minores_ de l'antiquité
étaient perdus, la couronne de la muse hellénique serait dépouillée de
ses fleurs les plus fines. Les grands poètes sont pour tout le monde;
les petits poètes jouissent d'un sort bien enviable encore: ils sont
destinés au plaisir des délicats. Il ne me convient pas d'être tranchant
en matière de goût. Mais il me semble que la _Prière_ de Jules
Tellier[20] à la mort est un poème que nos anthologistes pourraient dès
aujourd'hui recueillir. Ils seraient bien avisés, à mon gré, de ne point
oublier non plus le sonnet que voici: