I
Je ne pensais pas retourner sitôt, même en esprit dans cette aimable
ville d'Agen, où, le mois dernier, grâce aux félibres, je reçus un si
bon accueil, et que je crois voir encore couchée au pied de sa colline,
sans magnificence, mais non sans grâce, avec sa tour romaine, ses rues à
arcades, son fleuve aux grandes eaux argentées et ses filles du peuple,
qui, coiffées d'un bandeau clair, portent tranquillement leur beauté
comme un héritage antique.
J'avais dit à la petite Vénus du musée, si gracile et si fine, un adieu
que je croyais long pour ne pas dire éternel. Et voici que déjà elle me
fait signe et me rappelle dans le tiède et doux Agenais. Elle me dit:
«Reviens en imagination sur les bords de ma Garonne et lis les contes et
les poésies de Gascogne recueillis par Jean-François Bladé. Ne t'y
trompe pas: Bladé est un savant, mais il a le goût, il a la grâce, le
charme. Ses livres sont de doctes livres; pourtant j'y ai laissé traîner
un bout de ma ceinture; tu t'en apercevras au parfum.»
Et la petite Vénus agenaise ne m'a pas trompé. M. Bladé a recueilli les
contes et les chansons de la Gascogne, et ce ne fut pas seulement de sa
part une oeuvre d'érudit; il y a mis avec de la méthode et du savoir,
quelque chose d'infiniment précieux: l'amour et cette grâce, cette
vénusté qui place son livre sous le vocable de la petite déesse que nous
admirions tant, Paul Arène et moi, parmi les pierres gallo-romaines du
musée d'Agen. Le prix de ces travaux, j'espère vous le faire sentir.
J'en veux parler sans hâte et tranquillement, et si je n'ai pas tout dit
aujourd'hui, j'y reviendrai la prochaine fois: ces heures d'automne sont
les plus douces de l'année et l'on y peut causer à loisir dans le calme
des soirées grandissantes.
Aussi bien s'agit-il ici de chansons et de contes rustiques, de
proverbes et de devinettes. Je sais qu'on les aime. On les aime comme
les croix de Jeannette, les pannières, les boîtes à sel, les armoires
normandes au fronton desquelles deux colombes se baisent, les soupières
d'étain où l'on mettait la rôtie de la mariée, la vaisselle à fleurs et
les plats sur lesquels étaient peints un saint patron en habit d'évêque
ou bien une sainte Catherine, une sainte Marguerite, une sainte
Dorothée, portant la couronne et les attributs de leur mort
bienheureuse. Ce sont là les reliques des humbles aïeux de qui nous
sortons. La mode s'en est mêlée et a failli tout gâter. En vieilles
chansons comme en vieille vaisselle la fraude est venue servir la
vanité. Mais dans toutes choses il faut considérer le vrai.
M. Bladé a mis plus de vingt-cinq ans à recueillir les contes et les
chansons avec lesquels de vieilles servantes avaient bercé son enfance.
Comment il s'y prit, c'est ce qu'il a expliqué dans deux préfaces
charmantes. Il interrogea les bonnes gens du pays, les femmes, les
vieillards qui savaient les histoires du temps passé. D'autres, sans
doute, en ont fait autant. M. Charles Guillon, par exemple, à qui l'on
doit un recueil des _Chansons populaires de l'Ain_, a patiemment
interrogé les paysans de la Bresse.
Le métier n'est pas facile: «Le paysan, dit M. Gabriel Vicaire,
s'imagine volontiers qu'on se moque de lui; défiant à l'excès, il ne se
livre qu'à son corps défendant. Voulez-vous l'amener à vos fins? Il faut
avoir su l'apprivoiser de longue date. Et même alors que de déceptions!
Pour quelques trouvailles de haut prix, que de couplets sans valeur, que
de refrains insignifiants, empruntés au répertoire des cafés-concerts!
Je ne parle pas des interpolations, des enchevêtrements sans nombre, où
il est presque impossible de se reconnaître. Si vous demandez
l'explication de quelque mot abracadabrant: «C'est ainsi, vous
répondra-t-on; la chanson dit comme cela. Je n'en sais pas davantage».
Puis le chanteur, pour être en possession de tous ses moyens, a besoin
de s'humecter largement la gorge, et si vous avez l'imprudence
d'outrepasser la dose, sa langue s'empâte, ses idées s'embrouillent. Il
est désormais impossible d'en rien tirer.»
Tous ces contretemps, toutes ces difficultés, tous ces obstacles, M.
Bladé les a connus, et il en a triomphé.
Marianne Bense, du Passage-d'Agen, servante d'un curé, et veuve Cadette
Saint-Avit, de Cazeneuve, lui furent d'un grand secours; elles savaient
autant de contes qu'en sut jamais ma mère l'Oie. Cazaux de Lectoure,
pareillement, était un conteur excellent. Mais sa défiance était
extrême. Il est mort plein d'années, Dieu ait son âme! «Je tiens pour
certain, dit M. Bladé, que Cazaux s'est tu sur bien des choses et qu'il
est mort sans me juger digne de noter la moitié de ce qu'il savait.» M.
Bladé nota les «dits» de ces savants de village. Il fut, selon sa propre
expression, «le scribe intègre et pieux». Ce n'était pas trop de sa
prudence, de son expérience, de son savoir, de ses méthodes pour éviter
les méprises. Il en est de deux sortes. Un mauvais collecteur risque de
recueillir ou des inepties imaginées à son service par l'illettré qu'il
consulte ou des pastiches introduits dans le pays par un lettré qui
s'amuse. Ces pastiches furent de tous temps assez communs.
On sait que les vaux-de-vire, attribués à Olivier Basselin, sont de
l'avocat Le Houx, quand ils ne sont pas tout uniment de M. Julien
Travers. Quant à ceux de Basselin, ils sont perdus; et, comme dit la
chanson, nous n'en «orrons» plus de nouvelles. La chanson de M. de
Charrette,
Prends ton fusil, Grégoire,
qui était très goûtée dans les châteaux après 1848, avait été composée
vers ce temps-là, sur un vieil air, par Paul Féval. Elle n'était pas mal
tournée, et, hors une _vierge d'ivoire_ assez étrangement placée dans le
sac d'un chouan, elle avait l'air suffisamment breton.
Pour bien faire il faut traiter le folk-lore avec toute la rigueur que
comporte la mythologie comparée. C'en est une branche.
M. Maxime du Camp, qui, soit dit en passant, s'intéressait déjà aux
chansons de village alors qu'on n'y pensait guère, sait mieux que
personne qu'en cette matière, comme en toute autre, le faux se mêle au
vrai et qu'il importe avant tout d'en faire la distinction. Un jour, en
feuilletant je ne sais quel recueil, il reconnut sous ce titre: _Très
ancienne chanson dont on n'a pu retrouver la suite_ un couplet facétieux
de sa connaissance. «Ce couplet, nous dit-il, avait été fait devant moi,
il y a vingt-cinq ans environ, lorsque les clowns anglais vinrent jouer
quelques pantomimes à Paris, et eut un certain succès dans les ateliers
d'artistes.»
Une aventure plus singulière arriva à M. Paul Arène. On sait que ce
parfait conteur, ce poète véritable, fut en 1870 capitaine de
francs-tireurs et qu'il mena cent Provençaux à la guerre. Il avait
composé, paroles et musique, une belle chanson martiale que ses hommes
chantaient en marchant:
Le Midi bouge,
Tout est rouge.
Il n'est que juste d'ajouter qu'ils se conduisirent au feu comme de
braves gens qu'ils étaient. Aussi bien leur capitaine était-il un
vaillant petit homme, point maladroit ni manchot, car il avait dans sa
prime jeunesse, pour son plaisir, couru les taureaux en Camargue. On dit
même, mais je n'en crois rien, que notre excellent confrère M.
Francisque Sarcey n'a jamais parlé de Paul Arène que comme torero. Quoi
qu'il en soit, après la guerre, Paul Arène déposa le képi et le
ceinturon. Vers 1875, se trouvant à Paris, qu'il aime parce que c'est
une ville où il y a beaucoup d'arbres, il fut invité à une soirée chez
une dame qui lui promit de lui faire entendre une chanson populaire, une
chanson vraiment naturelle, celle-là, dont on n'avait jamais connu le
père et qui avait été recueillie chez des bergers.