plaisirs ordinaires. Le roi, qui revenait vainqueur, organisa, pour la
dédommager, dans les jardins dessinés par Lenôtre, une fête splendide
où la place principale fut donnée à la comédie; collations, bals,
soupers, feux d'artifice, contribuèrent à la splendeur de la journée.
«O le charmant lieu que c'étoit!»
dit le journaliste contemporain;
«L'or partout, certes, éclatoit;
«Trois rangs de riches hautelices
«Décoroient ce lieu de délices;
«Aussi haut, sans comparaison,
«Que la vaste et grande cloison
«De l'église de Notre-Dame,
«Où l'on chante en si bonne gamme.
«Maintes cascades y jouoient
«Qui de tous côtés l'égayoient,
«Et, pour en gros ne rien omettre
«Dans les limites d'une lettre,
«En ce beau rendez-vous de jeux,
«Un théâtre auguste et pompeux,
«D'une manière singulière,
«S'y voyoit dressé par Molière.»
Le grave Félibien lui-même, dans la description qu'il donne de cette
fête splendide, n'a que des éloges pour _la petite comédie en prose où
le sieur Molière montre la peine et les chagrins de ceux qui s'allient
au-dessus de leur condition_. Personne n'attacha beaucoup d'importance
à une simple farce, et le directeur, le _Momus de l'Olympe inférieur_,
comme le dit encore Robinet, aidé par le génie musical de Lulli, obtint
un nouveau succès. Le fond même de sa pièce, qui passa pour une farce
délicieuse, se perdait et disparaissait au milieu des divertissements
des danses et de la musique de Lulli. Les vues de Louis XIV étaient
servies. On se moquait à cœur joie de ces sots campagnards parlant
blason, employant les termes surannés de la vénerie, ruinés d'ailleurs
et abaissant leur fierté jusqu'à donner leur fille à un rustre. On
riait de cette mademoiselle de la Prudoterie qui ne voulait pas être
maîtresse d'un duc et pair; on ne ménageait pas le ban et l'arrière-ban
de cette noblesse qui se vantait d'avoir assisté au siége de Montauban.
Tout ce qui tenait à la province et au vieux monde était sacrifié;
étiquettes de politesse, souvenirs de généalogie, cérémonies d'excuse
ou de défi, les formules dont on vivait encore, rien n'était épargné.
Après de vains compliments, dont le vieux noble a réglé la teneur et
qui ne signifient rien et ne satisfont à rien, la victime roturière
ayant été obligée de demander pardon, M. de Sotenville s'écrie
pédantesquement: «Voilà, monsieur, comment il faut pousser les choses.»
Le campagnard a profité de la leçon, et l'on sait qu'il a poussé les
choses fort loin. Mais elle était donnée par un «baladin» enrichi
sans doute par son art et par les bontés du roi, assez habile pour
se maintenir à la cour, dénué de toute autorité sérieuse, et qui,
considéré d'ailleurs comme le dernier des trouvères, avait licence de
tout dire. Peu de temps auparavant, on l'avait vu, dans le _Médecin
malgré lui_, se débarrasser successivement de sept habits dont il
était revêtu. Dans _George Dandin_, sa femme lui administrait une
volée de coups de bâton, et il riait. La bouffonnerie dérobait à tous
les yeux le but sévère et sombre vers lequel Molière se dirigeait
peut-être à son insu. Tout le dix-huitième siècle ne fit que creuser
le sillon tracé par ce génie observateur, et les bourgeois ridicules,
les turcarets, les héros de Dancourt, ceux de Dalainval, les marquis
escrocs de Regnard, sont les fils et les petits-fils de George Dandin
et de M. Jourdain, de Dorante, de don Juan et de Clitandre.
A quoi peut-il servir de rechercher avec soin si le _Dolopathos_ ou
le _Castoiement des Dames_, ou un conte de Boccace, ou une histoire
indienne, ont servi de texte primitif à _George Dandin_? Les malices du
sexe, commune matière des trouvères et de leurs fabliaux, ont fourni
depuis le moyen âge à tous les conteurs italiens et gaulois mille
facéties ingénieuses, que Molière, aussi laborieux que Shakspeare a
constamment étudiées et qu'il a transformées à son gré, selon les
besoins de son art et de son époque.
PERSONNAGES ACTEURS
GEORGE DANDIN[18], riche paysan, mari MOLIÈRE.
d'Angélique.
ANGÉLIQUE, femme de George Dandin, Mlle MOLIÈRE.
et fille de M. de Sotenville.
M. DE SOTENVILLE, gentilhomme campagnard, DU CROISY.
père d'Angélique.
MADAME DE SOTENVILLE. HUBERT.
CLITANDRE, amant d'Angélique. LA GRANGE.
CLAUDINE, suivante d'Angélique. Mlle DEBRIE.
LUBIN, paysan, servant Clitandre. LA THORILLIÈRE.
COLIN, valet de George Dandin.
La scène est devant la maison de George Dandin, à la campagne.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--GEORGE DANDIN.
Ah! qu'une femme demoiselle[19] est une étrange affaire! et que mon
mariage est une leçon bien parlante à tous les paysans qui veulent
s'élever au-dessus de leur condition, et s'allier, comme j'ai fait, à
la maison d'un gentilhomme! La noblesse, de soi, est bonne; c'est une
chose considérable, assurément: mais elle est accompagnée de tant de
mauvaises circonstances, qu'il est très-bon de ne s'y point frotter.
Je suis devenu là-dessus savant à mes dépens, et connois le style des
nobles, lorsqu'ils nous font, nous autres, entrer dans leur famille.
L'alliance qu'ils font est petite avec nos personnes: c'est notre bien
seul qu'ils épousent; et j'aurois bien mieux fait, tout riche que je
suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie, que de prendre une
femme qui se tient au-dessus de moi, s'offense de porter mon nom, et
pense qu'avec tout mon bien je n'ai pas assez acheté la qualité de son
mari. George Dandin! George Dandin! vous avez fait une sottise, la
plus grande du monde. Ma maison m'est effroyable maintenant, et je n'y
rentre point sans y trouver quelque chagrin.
[18] Sobriquet populaire déjà employé par Racine dans sa comédie des
_Plaideurs_, et qui représente l'ineptie, l'irrésolution, et comme le
dandinement de la pensée. Les Anglais se sont emparés de ce mot de
l'ancienne langue française pour l'appliquer au fat, _dandy_.
[19] Pour: fille de noble, _domina_, _domicella_.
SCÈNE II.--GEORGE DANDIN, LUBIN.
GEORGE DANDIN, à part, voyant sortir Lubin de chez lui.
Que diantre ce drôle-là vient-il faire chez moi?
LUBIN, à part, apercevant George Dandin.
Voilà un homme qui me regarde.
GEORGE DANDIN, à part.
Il ne me connoît pas.
LUBIN, à part.
Il se doute de quelque chose.
GEORGE DANDIN, à part.
Ouais! il a grand'peine à saluer.
LUBIN, à part.
J'ai peur qu'il n'aille dire qu'il m'a vu sortir de là dedans.
GEORGE DANDIN.
Bonjour.
LUBIN.
Serviteur.
GEORGE DANDIN.
Vous n'êtes pas d'ici, que je crois?
LUBIN.
Non: je n'y suis venu que pour voir la fête de demain.
GEORGE DANDIN.
Eh! dites-moi un peu, s'il vous plaît: vous venez de là dedans?
LUBIN.
Chut!
GEORGE DANDIN.
Comment?
LUBIN.
Paix!
GEORGE DANDIN.
Quoi donc?
LUBIN.
Motus! il ne faut pas dire que vous m'ayez vu sortir de là.
GEORGE DANDIN.
Pourquoi?
LUBIN.
Mon Dieu! parce...
GEORGE DANDIN.
Mais encore?
LUBIN.
Doucement, j'ai peur qu'on nous écoute.
GEORGE DANDIN.
Point, point.
LUBIN.
C'est que je viens de parler à la maîtresse du logis, de la part d'un
certain monsieur qui lui fait les doux yeux; et il ne faut pas qu'on
sache cela. Entendez-vous?
GEORGE DANDIN.
Oui.
LUBIN.
Voilà la raison. On m'a chargé de prendre garde que personne ne me vît;
et je vous prie, au moins, de ne pas dire que vous m'ayez vu.
GEORGE DANDIN.
Je n'ai garde.
LUBIN.
Je suis bien aise de faire les choses secrètement, comme on m'a
recommandé.
GEORGE DANDIN.
C'est bien fait.
LUBIN.
Le mari, à ce qu'ils disent, est un jaloux qui ne veut pas qu'on fasse
l'amour à sa femme; et il feroit le diable à quatre, si cela venoit à
ses oreilles. Vous comprenez bien?
GEORGE DANDIN.
Fort bien.
LUBIN.
Il ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci.
GEORGE DANDIN.
Sans doute.
LUBIN.
On le veut tromper tout doucement. Vous entendez bien?
GEORGE DANDIN.
Le mieux du monde.
LUBIN.
Si vous alliez dire que vous m'avez vu sortir de chez lui, vous
gâteriez toute l'affaire. Vous comprenez bien?
GEORGE DANDIN.
Assurément. Et comment nommez-vous celui qui vous a envoyé là dedans?
LUBIN.
C'est le seigneur de notre pays, monsieur le vicomte de choses... Foin!
je ne me souviens jamais comment diantre ils baragouinent ce nom-là.
Monsieur Cli... Clitandre.
GEORGE DANDIN.
Est-ce ce jeune courtisan qui demeure...
LUBIN.
Oui; auprès de ces arbres.
GEORGE DANDIN, à part.
C'est pour cela que depuis peu ce damoiseau poli s'est venu loger
contre moi. J'avois bon nez, sans doute; et son voisinage déjà m'avoit
donné quelque soupçon.
LUBIN.
Tétigué! c'est le plus honnête homme que vous ayez jamais vu. Il m'a
donné trois pièces d'or pour aller dire seulement à la femme qu'il est
amoureux d'elle et qu'il souhaite fort l'honneur de pouvoir lui parler.
Voyez s'il y a là une grande fatigue, pour me payer si bien; et ce
qu'est, au prix de cela, une journée de travail, où je ne gagne que dix
sols!
GEORGE DANDIN.
Eh bien, avez-vous fait votre message?
LUBIN.
Oui. J'ai trouvé là dedans une certaine Claudine, qui, tout du premier
coup, a compris ce que je voulois, et qui m'a fait parler à sa
maîtresse...
GEORGE DANDIN, à part.
Ah! coquine de servante!
LUBIN.
Morguienne! cette Claudine-là est tout à fait jolie: elle a gagné mon
amitié, et il ne tiendra qu'à elle que nous ne soyons mariés ensemble.
GEORGE DANDIN.
Mais quelle réponse a faite la maîtresse à ce monsieur le courtisan?
LUBIN.
Elle m'a dit de lui dire... Attendez, je ne sais si je me souviendrai
bien de tout cela: qu'elle lui est tout à fait obligée de l'affection
qu'il a pour elle, et qu'à cause de son mari, qui est fantasque, il
garde d'en rien faire paroître, et qu'il faudra songer à chercher
quelque invention pour se pouvoir entretenir tous deux.
GEORGE DANDIN, à part.
Ah! pendarde de femme!
LUBIN.
Tétiguienne! cela sera drôle; car le mari ne se doutera point de la
manigance: voilà ce qui est de bon, et il aura un pied de nez avec sa
jalousie. Est-ce pas?
GEORGE DANDIN.
Cela est vrai.
LUBIN.
Adieu. Bouche cousue, au moins! Gardez bien le secret, afin que le mari
ne le sache pas.
GEORGE DANDIN.
Oui, oui.
LUBIN.
Pour moi, je vais faire semblant de rien. Je suis un fin matois, et
l'on ne diroit pas que j'y touche.
SCÈNE III.--GEORGE DANDIN.
Eh bien, George Dandin, vous voyez de quel air votre femme vous traite!
Voilà ce que c'est d'avoir voulu épouser une demoiselle! l'on vous
accommode de toutes pièces, sans que vous puissiez vous venger; et la
gentilhommerie vous tient les bras liés. L'égalité de condition laisse
du moins à l'honneur d'un mari liberté de ressentiment; et, si c'étoit
une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches à
vous en faire la justice à bons coups de bâton. Mais vous avez voulu
tâter de la noblesse, et il vous ennuyoit d'être maître chez vous. Ah!
j'enrage de tout mon cœur, et je me donnerois volontiers des soufflets.
Quoi! écouter impudemment l'amour d'un damoiseau, et y promettre en
même temps de la correspondance! Morbleu! je ne veux point laisser
passer une occasion de la sorte. Il me faut, de ce pas, aller faire mes
plaintes au père et à la mère, et les rendre témoins, à telle fin que
de raison, des sujets de chagrin et de ressentiment que leur fille me
donne. Mais les voici l'un et l'autre fort à propos.
SCÈNE IV.--MONSIEUR DE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Qu'est-ce, mon gendre? vous me paroissez tout troublé!
GEORGE DANDIN.
Aussi en ai-je du sujet, et...
MADAME DE SOTENVILLE.
Mon Dieu! notre gendre, que vous avez peu de civilité, de ne pas saluer
les gens quand vous les approchez!
GEORGE DANDIN.
Ma foi! ma belle-mère, c'est que j'ai d'autres choses en tête; et...
MADAME DE SOTENVILLE.
Encore! Est-il possible, notre gendre, que vous sachiez si peu votre
monde, et qu'il n'y ait pas moyen de vous instruire de la manière qu'il
faut vivre parmi les personnes de qualité?
GEORGE DANDIN.
Comment?
MADAME DE SOTENVILLE.
Ne vous déferez-vous jamais, avec moi, de la familiarité de ce mot de
ma belle-mère, et ne sauriez-vous vous accoutumer à me dire madame?
GEORGE DANDIN.
Parbleu! si vous m'appelez votre gendre, il me semble que je puis vous
appeler ma belle-mère.
MADAME DE SOTENVILLE.
Il y a fort à dire, et les choses ne sont pas égales. Apprenez, s'il
vous plaît, que ce n'est pas à vous à vous servir de ce mot-là avec une
personne de ma condition; que tout notre gendre que vous soyez, il y a
grande différence de vous à nous, et que vous devez vous connoître.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
C'en est assez, m'amour: laissons cela.
MADAME DE SOTENVILLE.
Mon Dieu, monsieur de Sotenville, vous avez des indulgences qui
n'appartiennent qu'à vous, et vous ne savez pas vous faire rendre par
les gens ce qui vous est dû.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Corbleu! pardonnez-moi: on ne peut point me faire de leçons là-dessus;
et j'ai su montrer en ma vie, par vingt actions de vigueur, que je ne
suis point homme à démordre jamais d'une partie de mes prétentions;
mais il suffit de lui avoir donné un petit avertissement. Sachons un
peu, mon gendre, ce que vous avez dans l'esprit.
GEORGE DANDIN.
Puisqu'il faut donc parler catégoriquement, je vous dirai, monsieur de
Sotenville, que j'ai lieu de...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Doucement, mon gendre. Apprenez qu'il n'est pas respectueux d'appeler
les gens par leur nom, et qu'à ceux qui sont au-dessus de nous il faut
dire monsieur tout court.
GEORGE DANDIN.
Eh bien, monsieur tout court, et non plus monsieur de Sotenville, j'ai
à vous dire que ma femme me donne...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Tout beau! apprenez aussi que vous ne devez pas dire ma femme quand
vous parlez de notre fille.
GEORGE DANDIN.
J'enrage! Comment! ma femme n'est pas ma femme?
MADAME DE SOTENVILLE.
Oui, notre gendre, elle est votre femme; mais il ne vous est pas permis
de l'appeler ainsi; et c'est tout ce que vous pourriez faire, si vous
aviez épousé une de vos pareilles.
GEORGE DANDIN, à part.
Ah! George Dandin, où t'es-tu fourré? (Haut.) Eh! de grâce, mettez,
pour un moment, votre gentilhommerie à côté, et souffrez que je vous
parle maintenant comme je pourrai. (A part.) Au diantre soit la
tyrannie de toutes ces histoires-là! (A M. de Sotenville.) Je vous dis
donc que je suis mal satisfait de mon mariage.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Et la raison, mon gendre?
MADAME DE SOTENVILLE.
Quoi! parler ainsi d'une chose dont vous avez tiré de si grands
avantages?
GEORGE DANDIN.
Et quels avantages, madame, puisque madame y a? L'aventure n'a pas été
mauvaise pour vous; car, sans moi, vos affaires, avec votre permission,
étoient fort délabrées, et mon argent a servi à reboucher d'assez
bons trous; mais moi, de quoi y ai-je profité, je vous prie, que d'un
allongement de nom, et, au lieu de George Dandin, d'avoir reçu par vous
le titre de monsieur de la Dandinière?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Ne comptez-vous pour rien, mon gendre, l'avantage d'être allié à la
maison de Sotenville?
MADAME DE SOTENVILLE.
Et à celle de la Prudoterie, dont j'ai l'honneur d'être issue; maison
où le ventre anoblit, et qui, par ce beau privilége, rendra vos enfans
gentilshommes?
GEORGE DANDIN.
Oui, voilà qui est bien, mes enfans seront gentilshommes; mais je serai
cocu, moi, si l'on n'y met ordre.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Que veut dire cela, mon gendre?
GEORGE DANDIN.
Cela veut dire que votre fille ne vit pas comme il faut qu'une femme
vive, et qu'elle fait des choses qui sont contre l'honneur.
MADAME DE SOTENVILLE.
Tout beau! Prenez garde à ce que vous dites. Ma fille est d'une race
trop pleine de vertu, pour se porter jamais à faire aucune chose dont
l'honnêteté soit blessée; et, de la maison de la Prudoterie, il y a
plus de trois cents ans qu'on n'a point remarqué qu'il y ait eu de
femme, Dieu merci, qui ait fait parler d'elle.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Corbleu! dans la maison de Sotenville on n'a jamais vu de coquette; et
la bravoure n'y est pas plus héréditaire aux mâles que la chasteté aux
femelles.
MADAME DE SOTENVILLE.
Nous avons eu une Jacqueline de la Prudoterie, qui ne voulut jamais
être la maîtresse d'un duc et pair, gouverneur de notre province.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Il y a eu une Mathurine de Sotenville, qui refusa vingt mille écus d'un
favori du roi, qui ne lui demandoit seulement que la faveur de lui
parler.
GEORGE DANDIN.
Oh bien, votre fille n'est pas si difficile que cela; et elle s'est
apprivoisée depuis qu'elle est chez moi.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Expliquez-vous, mon gendre. Nous ne sommes point gens à la supporter
dans de mauvaises actions, et nous serons les premiers, sa mère et moi,
à vous en faire la justice.
MADAME DE SOTENVILLE.
Nous n'entendons point raillerie sur les matières de l'honneur; et nous
l'avons élevée dans toute la sévérité possible.
GEORGE DANDIN.
Tout ce que je puis dire, c'est qu'il y a ici un certain courtisan, que
vous avez vu, qui est amoureux d'elle à ma barbe, et qui lui a fait
faire des protestations d'amour qu'elle a très-humainement écoutées.
MADAME DE SOTENVILLE.
Jour de Dieu! je l'étranglerois de mes propres mains, s'il falloit
qu'elle forlignât[20] de l'honnêteté de sa mère!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Corbleu! je lui passerois mon épée au travers du corps, à elle et au
galant, si elle avoit forfait[21] à son honneur.
GEORGE DANDIN.
Je vous ai dit ce qui se passe, pour vous faire mes plaintes; et je
vous demande raison de cette affaire-là.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Ne vous tourmentez point: je vous la ferai de tous deux; et je suis
homme pour serrer le bouton à qui ce puisse être. Mais êtes-vous bien
sûr de ce que vous nous dites?
GEORGE DANDIN.
Très-sûr.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Prenez bien garde, au moins; car, entre gentilshommes, ce sont des
choses chatouilleuses; et il n'est pas question d'aller faire ici un
pas de clerc.
GEORGE DANDIN.
Je ne vous ai rien dit, vous dis-je, qui ne soit véritable.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
M'amour, allez-vous-en parler à votre fille, tandis qu'avec mon gendre
j'irai parler à l'homme.
MADAME DE SOTENVILLE.
Se pourroit-il, mon fils, qu'elle s'oubliât de la sorte, après le sage
exemple que vous savez vous-même que je lui ai donné?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Nous allons éclaircir l'affaire. Suivez-moi, mon gendre, et ne vous
mettez point en peine. Vous verrez de quel bois nous nous chauffons,
lorsqu'on s'attaque à ceux qui nous peuvent appartenir.
GEORGE DANDIN.
Le voici qui vient vers nous.
[20] Pour: se placer hors de lignée. Du latin, _foras a linea_. Vieux
mot de généalogie.
[21] Pour: faire hors de l'honneur. Du latin, _foras facere_. Mot
également féodal.
SCÈNE V.--MONSIEUR DE SOTENVILLE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Monsieur, suis-je connu de vous?
CLITANDRE.
Non pas, que je sache, monsieur.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Je m'appelle le baron de Sotenville.
CLITANDRE.
Je m'en réjouis fort.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Mon nom est connu à la cour; et j'eus l'honneur, dans ma jeunesse de me
signaler des premiers à l'arrière-ban[22] de Nancy.
CLITANDRE.
A la bonne heure.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Monsieur mon père, Jean-Gilles de Sotenville, eut la gloire d'assister
en personne au grand siége de Montauban[23].
CLITANDRE.
J'en suis ravi.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Et j'ai un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut si considéré en son
temps, que d'avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage
d'outre-mer[24].
CLITANDRE.
Je le veux croire.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Il m'a été rapporté, monsieur, que vous aimez et poursuivez une jeune
personne, qui est ma fille, pour laquelle je m'intéresse, (Montrant
George Dandin.) et pour l'homme que vous voyez, qui a l'honneur d'être
mon gendre.
CLITANDRE.
Qui? moi?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui; et je suis bien aise de vous parler, pour tirer de vous, s'il vous
plaît, un éclaircissement de cette affaire.
CLITANDRE.
Voilà une étrange médisance! Qui vous a dit cela, monsieur?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Quelqu'un qui croit le bien savoir.
CLITANDRE.
Ce quelqu'un là en a menti. Je suis honnête homme. Me croyez-vous
capable, monsieur, d'une action aussi lâche que celle-là? Moi, aimer
une jeune et belle personne qui a l'honneur d'être la fille de monsieur
le baron de Sotenville! je vous révère trop pour cela, et je suis trop
votre serviteur. Quiconque vous l'a dit est un sot.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Allons, mon gendre.
GEORGE DANDIN.
Quoi?
CLITANDRE.
C'est un coquin et un maraud.
MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Répondez.
GEORGE DANDIN.
Répondez vous-même.
CLITANDRE.
Si je savois qui ce peut être, je lui donnerois, en votre présence, de
l'épée dans le ventre.
MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Soutenez donc la chose.
GEORGE DANDIN.
Elle est toute soutenue. Cela est vrai.
CLITANDRE.
Est-ce votre gendre, monsieur, qui...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui, c'est lui-même qui s'en est plaint à moi.
CLITANDRE.
Certes, il peut remercier l'avantage qu'il a de vous appartenir; et,
sans cela, je lui apprendrois bien à tenir de pareils discours d'une
personne comme moi.
[22] Convocation de toute la noblesse des États.
[23] En 1621.
[24] Comme faisaient les anciens chevaliers.
SCÈNE VI.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGÉLIQUE, CLITANDRE,
GEORGE DANDIN, CLAUDINE.
MADAME DE SOTENVILLE.
Pour ce qui est de cela, la jalousie est une étrange chose! J'amène ici
ma fille pour éclaircir l'affaire en présence de tout le monde.
CLITANDRE, à Angélique.
Est-ce donc vous, madame, qui avez dit à votre mari que je suis
amoureux de vous?
ANGÉLIQUE.
Moi? Et comment lui aurois-je dit? Est-ce que cela est? Je voudrois
bien le voir, vraiment, que vous fussiez amoureux de moi. Jouez-vous-y,
je vous en prie; vous trouverez à qui parler; c'est une chose que je
vous conseille de faire! Ayez recours, pour voir, à tous les détours
des amans: essayez un peu, par plaisir, à m'envoyer des ambassades, à
m'écrire secrètement de petits billets doux, à épier les momens que mon
mari n'y sera pas, ou le temps que je sortirai, pour me parler de votre
amour: vous n'avez qu'à y venir, je vous promets que vous serez reçu
comme il faut.
CLITANDRE.
Eh! là, là, madame, tout doucement, il n'est pas nécessaire de me faire
tant de leçons, et de vous tant scandaliser. Qui vous dit que je songe
à vous aimer?
ANGÉLIQUE.
Que sais-je, moi, ce qu'on me vient conter ici?
CLITANDRE.
On dira ce que l'on voudra; mais vous savez si je vous ai parlé d'amour
lorsque je vous ai rencontrée.
ANGÉLIQUE.
Vous n'aviez qu'à le faire, vous auriez été bien venu!
CLITANDRE.
Je vous assure qu'avec moi vous n'avez rien à craindre, que je ne suis
point homme à donner du chagrin aux belles; et que je vous respecte
trop, et vous et messieurs vos parens, pour avoir la pensée d'être
amoureux de vous.
MADAME DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Eh bien, vous le voyez.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Vous voilà satisfait, mon gendre. Que dites-vous à cela?
GEORGE DANDIN.
Je dis que ce sont là des contes à dormir debout; que je sais bien ce
que je sais, et que tantôt, puisqu'il faut parler net, elle a reçu une
ambassade de sa part.
ANGÉLIQUE.
Moi, j'ai reçu une ambassade?
CLITANDRE.
J'ai envoyé une ambassade?
ANGÉLIQUE.
Claudine!
CLITANDRE, à Claudine.
Est-il vrai?
CLAUDINE.
Par ma foi voilà une étrange fausseté!
GEORGE DANDIN.
Taisez-vous, carogne que vous êtes! Je sais de vos nouvelles; et c'est
vous qui tantôt avez introduit le courrier!
CLAUDINE.
Qui? moi?
GEORGE DANDIN.
Oui, vous. Ne faites point tant la sucrée.
CLAUDINE.
Hélas! que le monde aujourd'hui est rempli de méchanceté, de m'aller
soupçonner ainsi, moi qui suis l'innocence même!
GEORGE DANDIN.
Taisez-vous, bonne pièce! Vous faites la sournoise, mais je vous
connois il y a longtemps; et vous êtes une dessalée[25].
CLAUDINE, à Angélique.
Madame, est-ce que...
GEORGE DANDIN.
Taisez-vous, vous dis-je! vous pourriez bien porter la folle enchère de
tous les autres; et vous n'avez point de père gentilhomme.
ANGÉLIQUE.
C'est une imposture si grande, et qui me touche si fort au cœur, que je
ne puis pas même avoir la force d'y répondre. Cela est bien horrible
d'être accusée par un mari, lorsqu'on ne lui fait rien qui ne soit à
faire! Hélas! si je suis blâmable de quelque chose, c'est d'en user
trop bien avec lui.
CLAUDINE.
Assurément.
ANGÉLIQUE.
Tout mon malheur est de le trop considérer, et plût au ciel que je
fusse capable de souffrir, comme il dit, les galanteries de quelqu'un!
je ne serois pas tant à plaindre. Adieu; je me retire, et je ne puis
plus endurer qu'on m'outrage de cette sorte!
[25] Pour: raffinée, qui a perdu sa rusticité. Mot proverbial et
populaire, aujourd'hui passé de mode.