Et des tours que je fais, à la fin je suis las.
Il n'est point de destin plus cruel, que je sache;
Je ne saurois trouver, portant partout mes pas,
Celui qu'à chercher je m'attache,
Et je trouve tous ceux que je ne cherche pas.
Mille fâcheux cruels, qui ne pensent pas l'être,
De nos faits avec moi, sans beaucoup me connoître,
Viennent se réjouir pour me faire enrager.
Dans l'embarras cruel du souci qui me blesse,
De leurs embrassemens et de leur allégresse
Sur mon inquiétude ils viennent tous charger.
En vain à passer je m'apprête,
Pour fuir leurs persécutions,
Leur tuante amitié de tous côtés m'arrête;
Et, tandis qu'à l'ardeur de leurs expressions
Je répons d'un geste de tête,
Je leur donne tout bas cent malédictions.
Ah! qu'on est peu flatté de louange, d'honneur,
Et de tout ce que donne une grande victoire,
Lorsque dans l'âme on souffre une vive douleur,
Et que l'on donnerait volontiers cette gloire
Pour avoir le repos du cœur!
Ma jalousie, à tout propos,
Me promène sur ma disgrâce;
Et plus mon esprit y repasse,
Moins j'en puis débrouiller le funeste chaos.
Le vol des diamans n'est pas ce qui m'étonne;
On lève les cachets, qu'on ne l'aperçoit pas;
Mais le don qu'on veut qu'hier j'en vins faire en personne
Est ce qui fait ici mon cruel embarras.
La nature parfois produit des ressemblances
Dont quelques imposteurs ont pris droit d'abuser;
Mais il est hors de sens que, sous ces apparences,
Un homme pour époux se puisse supposer;
Et dans tous ces rapports sont mille différences
Dont se peut une femme aisément aviser.
Des charmes de la Thessalie
On vante de tous temps les merveilleux effets;
Mais les contes fameux qui partout en sont faits
Dans mon esprit toujours ont passé pour folie,
Et ce seroit du sort une étrange rigueur,
Qu'au sortir d'une ample victoire
Je fusse contraint de les croire
Aux dépens de mon propre honneur.
Je veux la retâter sur ce fâcheux mystère,
Et voir si ce n'est point une vaine chimère
Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit.
Ah! fasse le ciel équitable
Que ce penser soit véritable,
Et que, pour mon bonheur, elle ait perdu l'esprit!
SCÈNE II.--MERCURE, AMPHITRYON.
MERCURE, sur le balcon de la maison d'Amphitryon, sans être vu
ni entendu d'Amphitryon.
Comme l'amour ici ne m'offre aucun plaisir,
Je m'en veux faire au moins qui soient d'autre nature,
Et je vais égayer mon sérieux loisir
A mettre Amphitryon hors de toute mesure.
Cela n'est pas d'un dieu bien plein de charité;
Mais aussi n'est-ce pas ce dont je m'inquiète;
Et je me sens, par ma planète,
A la malice un peu porté.
AMPHITRYON.
D'où vient donc qu'à cette heure on ferme cette porte?
MERCURE.
Holà! tout doucement. Qui frappe?
AMPHITRYON, sans voir Mercure.
Moi.
MERCURE.
Qui, moi?
AMPHITRYON, apercevant Mercure, qu'il prend pour Sosie.
Ah! ouvre.
MERCURE.
Comment, ouvre! Et qui donc es-tu, toi
Qui fais tant de vacarme et parles de la sorte?
AMPHITRYON.
Quoi! tu ne me connais pas?
MERCURE.
Non,
Et n'en ai pas la moindre envie.
AMPHITRYON, à part.
Tout le monde perd-il aujourd'hui la raison?
Est-ce un mal répandu? Sosie! holà, Sosie!
MERCURE.
Eh bien, Sosie! oui, c'est mon nom,
As-tu peur que je ne l'oublie?
AMPHITRYON.
Me vois-tu bien?
MERCURE.
Fort bien. Qui peut pousser ton bras
A faire une rumeur si grande?
Et que demandes-tu là-bas?
AMPHITRYON.
Moi, pendard! ce que je demande?
MERCURE.
Que ne demandes-tu donc pas?
Parle, si tu veux qu'on t'entende.
AMPHITRYON.
Attends, traître! avec un bâton
Je vais là-haut me faire entendre,
Et de bonne façon t'apprendre
A m'oser parler sur ce ton.
MERCURE.
Tout beau! si pour heurter tu fais la moindre instance,
Je t'enverrai d'ici des messagers fâcheux.
AMPHITRYON.
O ciel! vit-on jamais une telle insolence?
La peut-on concevoir d'un serviteur, d'un gueux?
MERCURE.
Eh bien, qu'est-ce? M'as-tu tout parcouru par ordre?
M'as-tu de tes gros yeux assez considéré?
Comme il les écarquille, et paroît effaré!
Si des regards on pouvoit mordre,
Il m'aurait déjà déchiré.
AMPHITRYON.
Moi-même je frémis de ce que tu t'apprêtes
Avec ces impudens propos,
Que tu grossis pour toi d'effroyables tempêtes!
Quels orages de coups vont fondre sur ton dos!
MERCURE.
L'ami, si de ces lieux tu ne veux disparoître,
Tu pourras y gagner quelque contusion.
AMPHITRYON.
Ah! tu sauras, maraud, à ta confusion,
Ce que c'est qu'un valet qui s'attaque à son maître!
MERCURE.
Toi, mon maître?
AMPHITRYON.
Oui, coquin! M'oses-tu méconnoître?
MERCURE.
Je n'en reconnois point d'autre qu'Amphitryon.
AMPHITRYON.
Et cet Amphitryon, qui, hors moi, le peut être?
MERCURE.
Amphitryon?
AMPHITRYON.
Sans doute.
MERCURE.
Ah! quelle vision!
Dis-nous un peu, quel est le cabaret honnête
Où tu t'es coiffé le cerveau?
AMPHITRYON.
Comment! encore?
MERCURE.
Étoit-ce un vin à faire fête?
AMPHITRYON.
Ciel!
MERCURE.
Étoit-il vieux, ou nouveau?
AMPHITRYON.
Que de coups!
MERCURE.
Le nouveau donne fort dans la tête,
Quand on le veut boire sans eau.
AMPHITRYON.
Ah! je t'arracherai cette langue, sans doute!
MERCURE.
Passe, mon cher ami, crois-moi;
Que quelqu'un ici ne t'écoute.
Je respecte le vin. Va-t'en, retire-toi,
Et laisse Amphitryon dans les plaisirs qu'il goûte.
AMPHITRYON.
Comment! Amphitryon est là dedans?
MERCURE.
Fort bien!
Qui, couvert des lauriers d'une victoire pleine,
Est auprès de la belle Alcmène,
A jouir des douceurs d'un aimable entretien.
Après le démêlé d'un amoureux caprice,
Ils goûtent le plaisir de s'être rajustés.
Garde-toi de troubler leurs douces privautés,
Si tu ne veux qu'il ne punisse
L'excès de tes témérités.
SCÈNE III.--AMPHITRYON.
Ah! quel étrange coup m'a-t-il porté dans l'âme!
En quel trouble cruel jette-t-il mon esprit!
Et, si les choses sont comme le traître dit,
Où vois-je ici réduits mon honneur et ma flamme!
A quel parti me doit résoudre ma raison?
Ai-je l'éclat ou le secret à prendre?
Et dois-je, en mon courroux, renfermer ou répandre
Le déshonneur de ma maison?
Ah! faut-il consulter dans un affront si rude?
Je n'ai rien à prétendre et rien à ménager;
Et toute mon inquiétude
Ne doit aller qu'à me venger.
SCÈNE IV.--AMPHITRYON, SOSIE, NAUCRATÈS ET POLIDAS, dans le fond du
théâtre.
SOSIE, à Amphitryon.
Monsieur, avec mes soins, tout ce que j'ai pu faire,
C'est de vous amener ces messieurs que voici.
AMPHITRYON.
Ah! vous voilà!
SOSIE.
Monsieur...
AMPHITRYON.
Insolent! téméraire!
SOSIE.
Quoi?
AMPHITRYON.
Je vous apprendrai de me traiter ainsi.
SOSIE.
Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?
AMPHITRYON, mettant l'épée à la main.
Ce que j'ai, misérable!
SOSIE, à Naucratès et à Polidas.
Holà, messieurs! venez donc tôt.
NAUCRATÈS, à Amphitryon.
Ah! de grâce, arrêtez!
SOSIE.
De quoi suis-je coupable?
AMPHITRYON.
Tu me le demandes, maraud!
A Naucratès.
Laissez-moi satisfaire un courroux légitime.
SOSIE.
Lorsque l'on pend quelqu'un, on lui dit pourquoi c'est.
NAUCRATÈS, à Amphitryon.
Daignez nous dire au moins quel peut être son crime.
SOSIE.
Messieurs, tenez bon, s'il vous plaît.
AMPHITRYON.
Comment! il vient d'avoir l'audace
De me fermer la porte au nez,
Et de joindre encor la menace
A mille propos effrénés!
Voulant le frapper.
Ah! coquin!
SOSIE, tombant à genoux.
Je suis mort!
NAUCRATÈS, à Amphitryon.
Calmez cette colère.
SOSIE.
Messieurs!
POLIDAS, à Sosie.
Qu'est-ce?
SOSIE.
M'a-t-il frappé?
AMPHITRYON.
Non, il faut qu'il ait le salaire
Des mots où tout à l'heure il s'est émancipé.
SOSIE.
Comment cela se peut-il faire
Si j'étois par votre ordre autre part occupé?
Ces messieurs sont ici pour rendre témoignage
Qu'à dîner avec vous je les viens d'inviter.
NAUCRATÈS.
Il est vrai qu'il nous vient de faire ce message,
Et n'a point voulu nous quitter.
AMPHITRYON.
Qui t'a donné cet ordre?
SOSIE.
Vous.
AMPHITRYON.
Et quand?
SOSIE.
Après votre paix faite,
Au milieu des transports d'une âme satisfaite
D'avoir d'Alcmène apaisé le courroux.
Sosie se relève.
AMPHITRYON.
O ciel! chaque instant, chaque pas,
Ajoute quelque chose à mon cruel martyre,
Et, dans ce fatal embarras,
Je ne sais plus que croire ni que dire.
NAUCRATÈS.
Tout ce que de chez vous il vient de nous conter
Surpasse si fort la nature,
Qu'avant que de rien faire et de vous emporter,
Vous devez éclaircir toute cette aventure.
AMPHITRYON.
Allons; vous y pourrez seconder mon effort;
Et le ciel à propos ici vous a fait rendre.
Voyons quelle fortune en ce jour peut m'attendre;
Débrouillons ce mystère, et sachons notre sort.
Hélas! je brûle de l'apprendre,
Et je le crains plus que la mort.
Amphitryon frappe à la porte de sa maison.
SCÈNE V.--JUPITER, AMPHITRYON, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE.
JUPITER.
Quel bruit à descendre m'oblige?
Et qui frappe en maître où je suis?
AMPHITRYON.
Que vois-je? justes dieux!
NAUCRATÈS.
Ciel! quel est ce prodige?
Quoi! deux Amphitryons ici nous sont produits!
AMPHITRYON, à part.
Mon âme demeure transie!
Hélas! je n'en puis plus, l'aventure est à bout;
Ma destinée est éclaircie,
Et ce que je vois me dit tout.
NAUCRATÈS.
Plus mes regards sur eux s'attachent fortement,
Plus je trouve qu'en tout l'un à l'autre est semblable.
SOSIE, passant du côté de Jupiter.
Messieurs, voici le véritable;
L'autre est un imposteur digne de châtiment.
POLIDAS.
Certes, ce rapport admirable
Suspend ici mon jugement.
AMPHITRYON.
C'est trop être éludés[14] par un fourbe exécrable;
Il faut avec ce fer rompre l'enchantement.
NAUCRATÈS, à Amphitryon, qui a mis l'épée à la main.
Arrêtez!
AMPHITRYON.
Laissez-moi!
NAUCRATÈS.
Dieux! que voulez-vous faire?
AMPHITRYON.
Punir d'un imposteur les lâches trahisons.
JUPITER.
Tout beau! l'emportement est fort peu nécessaire;
Et, lorsque de la sorte on se met en colère,
On fait croire qu'on a de mauvaises raisons.
SOSIE.
Oui, c'est un enchanteur qui porte un caractère
Pour ressembler aux maîtres des maisons.
AMPHITRYON, à Sosie.
Je te ferai, pour ton partage,
Sentir par mille coups ces propos outrageans.
SOSIE.
Mon maître est homme de courage,
Et ne souffrira point que l'on batte ses gens.
AMPHITRYON.
Laissez-moi m'assouvir dans mon courroux extrême,
Et laver mon affront au sang d'un scélérat.
NAUCRATÈS, arrêtant Amphitryon.
Nous ne souffrirons point cet étrange combat
D'Amphitryon contre lui-même.
AMPHITRYON.
Quoi! mon honneur de vous reçoit ce traitement!
Et mes amis d'un fourbe embrassent la défense!
Loin d'être les premiers à prendre ma vengeance,
Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment!
NAUCRATÈS.
Que voulez-vous qu'à cette vue
Fassent nos résolutions,
Lorsque par deux Amphitryons
Toute notre chaleur demeure suspendue?
A vous faire éclater notre zèle aujourd'hui,
Nous craignons de faillir et de vous méconnaître.
Nous voyons bien en vous Amphitryon paroître,
Du salut des Thébains le glorieux appui;
Mais nous le voyons tous aussi paroître en lui,
Et ne saurions juger dans lequel il peut être.
Notre parti n'est point douteux,
Et l'imposteur par nous doit mordre la poussière;
Mais ce parfait rapport le cache entre vous deux;
Et c'est un coup trop hasardeux
Pour l'entreprendre sans lumière.
Avec douceur laissez-nous voir
De quel côté peut être l'imposture;
Et, dès que nous aurons démêlé l'aventure,
Il ne nous faudra point dire notre devoir.
JUPITER.
Oui, vous avez raison, et cette ressemblance
A douter de tous deux vous peut autoriser.
Je ne m'offense point de vous voir en balance
Je suis plus raisonnable et sais vous excuser.
L'œil ne peut entre nous faire de différence,
Et je vois qu'aisément on s'y peut abuser.
Vous ne me voyez point témoigner de colère,
Point mettre l'épée à la main:
C'est un mauvais moyen d'éclaircir ce mystère,
Et j'en puis trouver un plus doux et plus certain.
L'un de nous est Amphitryon;
Et tous deux à vos yeux nous le pouvons paroître.
C'est à moi de finir cette confusion;
Et je prétends me faire à tous si bien connoître,
Qu'aux pressantes clartés de ce que je puis être
Lui-même soit d'accord du sang qui m'a fait naître,
Et n'ait plus de rien dire aucune occasion.
C'est aux yeux des Thébains que je veux avec vous
De la vérité pure ouvrir la connoissance;
Et la chose sans doute est assez d'importance
Pour affecter[15] la circonstance
De l'éclaircir aux yeux de tous.
Alcmène attend de moi ce public témoignage:
Sa vertu, que l'éclat de ce désordre outrage,
Veut qu'on la justifie, et j'en vais prendre soin.
C'est à quoi mon amour envers elle m'engage;
Et des plus nobles chefs je fais un assemblage
Pour l'éclaircissement dont sa gloire a besoin.
Attendant avec vous ces témoins souhaités,
Ayez je vous prie, agréable
De venir honorer la table
Où vous a Sosie invités.
SOSIE.
Je ne me trompois pas, messieurs; ce mot termine
Toute l'irrésolution;
Le véritable Amphitryon
Est l'Amphitryon où l'on dîne.
AMPHITRYON.
O ciel! puis-je plus bas me voir humilié?
Quoi! faut-il que j'entende ici, pour mon martyre,
Tout ce que l'imposteur à mes yeux vient de dire,
Et que dans la fureur que ce discours m'inspire,
On me tienne le bras lié!
NAUCRATÈS, à Amphitryon.
Vous vous plaignez à tort. Permettez-nous d'attendre
L'éclaircissement qui doit rendre
Les ressentimens de saison.
Je ne sais pas s'il impose;
Mais il parle sur la chose
Comme s'il avoit raison.
AMPHITRYON.
Allez, foibles amis, et flattez l'imposture:
Thèbes en a pour moi de tout autres que vous;
Et je vais en trouver qui, partageant l'injure,
Sauront prêter la main à mon juste courroux.
JUPITER.
Eh bien, je les attends, et saurai décider
Le différend en leur présence.
AMPHITRYON.
Fourbe! tu crois par là peut-être t'évader;
Mais rien ne te sauroit sauver de ma vengeance.
JUPITER.
A ces injurieux propos
Je ne daigne[16] à présent répondre;
Et tantôt je saurai confondre
Cette fureur avec deux mots.
AMPHITRYON.
Le ciel même, le ciel ne t'y sauroit soustraire;
Et jusques aux enfers j'irai suivre tes pas.
JUPITER.
Il ne sera pas nécessaire,
Et l'on verra tantôt que je ne fuirai pas.
AMPHITRYON, à part.
Allons, courons, avant que d'avec eux il sorte,
Assembler des amis qui suivent mon courroux;
Et chez moi venons à main-forte
Pour le percer de mille coups.
[14] Pour: trompés. Du mot latin _eludere_. Latinisme qui n'est pas
entré dans la langue.
[15] Au lieu de: pour chercher avec soin le moment de. Du mot latin
_affectare_, rechercher.
[16] Pour: je ne daigne pas. Ellipse expressive.
SCÈNE VI.--JUPITER, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE.
JUPITER.
Point de façon je vous conjure;
Entrons vite dans la maison.
NAUCRATÈS.
Certes, toute cette aventure
Confond le sens et la raison.
SOSIE.
Faites trêve, messieurs, à toutes vos surprises;
Et pleins de joie, allez tabler jusqu'à demain.
Seul.
Que je vais m'en donner, et me mettre en beau train
De raconter nos vaillantises!
Je brûle d'en venir aux prises,
Et jamais je n'eus tant de faim.
SCÈNE VII.--MERCURE, SOSIE.
MERCURE.
Arrête! Quoi! tu viens ici mettre ton nez,
Impudent fleureur de cuisine!
SOSIE.
Ah! de grâce, tout doux!
MERCURE.
Ah! vous y retournez?
Je vous ajusterai l'échine.
SOSIE.
Hélas! brave et généreux moi,
Modère-toi je t'en supplie,
Sosie, épargne un peu Sosie,
Et ne te plais point tant à frapper dessus toi.
MERCURE.
Qui de t'appeler de ce nom
A pu te donner la licence?
Ne t'en ai-je pas fait une expresse défense,
Sous peine d'essuyer mille coups de bâton?
SOSIE.
C'est un nom que tous deux nous pouvons à la fois
Posséder sous un même maître.
Sosie en tous lieux on sait me reconnoître;
Je souffre bien que tu le sois,
Souffre aussi que je le puisse être.
Laissons aux deux Amphitryons
Faire éclater des jalousies;
Et, parmi leurs contentions,
Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.
MERCURE.
Non, c'est assez d'un seul; et je suis obstiné
A ne point souffrir de partage.
SOSIE.
Du pas devant sur moi tu prendras l'avantage;
Je serai le cadet, et tu seras l'aîné.
MERCURE.
Non! un frère incommode, et n'est pas de mon goût,
Et je veux être fils unique.
SOSIE.
O cœur barbare et tyrannique!
Souffre qu'au moins je sois ton ombre.
MERCURE.
Point du tout.
SOSIE.
Que d'un peu de pitié ton âme s'humanise!
En cette qualité souffre-moi près de toi:
Je te serai partout une ombre si soumise,
Que tu seras content de moi.
MERCURE.
Point de quartier; immuable est la loi.
Si d'entrer là dedans tu prends encor l'audace,
Mille coups en seront le fruit.
SOSIE.
Las! à quelle étrange disgrâce,
Pauvre Sosie, es-tu réduit!
MERCURE.
Quoi! ta bouche se licencie
A te donner encor un nom que je défends!
SOSIE.
Non, ce n'est pas moi que j'entends;
Et je parle d'un vieux Sosie
Qui fut jadis de mes parens,
Qu'avec très-grande barbarie,
A l'heure du dîner, l'on chassa de céans.
MERCURE.
Prends garde de tomber dans cette frénésie,
Si tu veux demeurer au nombre des vivans.
SOSIE, à part.
Que je te rosserois, si j'avois du courage,
Double fils de putain, de trop d'orgueil enflé!
MERCURE.
Que dis-tu?
SOSIE.
Rien.
MERCURE.
Tu tiens, je crois, quelque langage.
SOSIE.
Demandez, je n'ai pas soufflé.
MERCURE.
Certain mot de fils de putain
A pourtant frappé mon oreille;
Il n'est rien de plus certain.
SOSIE.
C'est donc un perroquet que le beau temps réveille.
MERCURE.
Adieu. Lorsque le dos pourra te démanger,
Voilà l'endroit où je demeure.
SOSIE, seul.
O ciel! que l'heure de manger,
Pour être mis dehors, est une maudite heure!
Allons, cédons au sort dans notre affliction,
Suivons-en aujourd'hui l'aveugle fantaisie;
Et, par une juste union,
Joignons le malheureux Sosie
Au malheureux Amphitryon.
Je l'aperçois venir en bonne compagnie.
SCÈNE VIII.--AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, PAUSICLÈS, SOSIE, dans un
coin du théâtre, sans être aperçu.
AMPHITRYON, à plusieurs autres officiers qui l'accompagnent.
Arrêtez là, messieurs, suivez-nous d'un peu loin,
Et n'avancez tous, je vous prie,
Que quand il en sera besoin.
PAUSICLÈS.
Je comprends que ce coup doit fort toucher votre âme.
AMPHITRYON.
Ah! de tous les côtés mortelle est ma douleur,
Et je souffre pour ma flamme
Autant que pour mon honneur.
PAUSICLÈS.
Si cette ressemblance est telle que l'on dit,
Alcmène, sans être coupable...
AMPHITRYON.
Ah! sur le fait dont il s'agit,
L'erreur simple devient un crime véritable,
Et, sans consentement, l'innocence y périt.
De semblables erreurs, quelque jour qu'on leur donne,
Touchent les endroits délicats;
Et la raison bien souvent les pardonne,
Que l'honneur et l'amour ne les pardonnent pas.
ARGATIPHONTIDAS.
Je n'embarrasse point là dedans ma pensée;
Mais je hais vos messieurs de leurs honteux délais,
Et c'est un procédé dont j'ai l'âme blessée
Et que les gens de cœur n'approuveront jamais.
Quand quelqu'un nous emploie, on doit, tête baissée,
Se jeter dans ses intérêts.
Argatiphontidas ne va point aux accords.
Écouter d'un ami raisonner l'adversaire
Pour des hommes d'honneur n'est point un coup à faire:
Il ne faut écouter que la vengeance alors.
Le procès ne me sauroit plaire;
Et l'on doit commencer toujours, dans ses transports,
Par bailler, sans autre mystère,
De l'épée au travers du corps.
Oui, vous verrez, quoi qu'il avienne,
Qu'Argatiphontidas marche droit sur ce point;
Et de vous il faut que j'obtienne
Que le pendard ne meure point
D'une autre main que de la mienne.
AMPHITRYON.
Allons.
SOSIE, à Amphitryon.
Je viens, monsieur, subir, à deux genoux,
Le juste châtiment d'une audace maudite.
Frappez, battez, chargez, accablez-moi de coups,
Tuez-moi dans votre courroux,
Vous ferez bien, je le mérite;
Et je n'en dirai pas un seul mot contre vous.
AMPHITRYON.
Lève-toi. Que fait-on?
SOSIE.
L'on m'a chassé tout net;
Et, croyant à manger m'aller comme eux ébattre,
Je ne songeois pas qu'en effet
Je m'attendois là pour me battre.
Oui, l'autre moi, valet de l'autre vous, a fait
Tout de nouveau le diable à quatre.
La rigueur d'un pareil destin,
Monsieur, aujourd'hui nous talonne:
Et l'on me des-Sosie[17] enfin
Comme on vous des-Amphitryonne.
AMPHITRYON.
Suis-moi.
SOSIE.
N'est-il pas mieux de voir s'il vient personne?
[17] Mots composés avec la liberté que Molière emploie toujours.
SCÈNE IX.--CLÉANTHIS, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POLIDAS, NAUCRATÈS,
PAUSICLÈS, SOSIE.
CLÉANTHIS.
O ciel!
AMPHITRYON.
Qui t'épouvante ainsi?
Quelle est la peur que je t'inspire?
CLÉANTHIS.
Las! vous êtes là-haut, et je vous vois ici.
NAUCRATÈS, à Amphitryon.
Ne vous pressez point; le voici
Pour donner devant tous les clartés qu'on désire,
Et qui, si l'on peut croire à ce qu'il vient de dire,
Sauront vous affranchir de trouble et de souci.
SCÈNE X.--MERCURE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POLIDAS, NAUCRATÈS,
PAUSICLÈS, CLÉANTHIS, SOSIE.
MERCURE.
Oui, vous l'allez voir tous; et sachez par avance
Que c'est le grand maître des dieux,
Que, sous les traits chéris de cette ressemblance,
Alcmène a fait du ciel descendre dans ces lieux.
Et quant à moi, je suis Mercure,
Qui, ne sachant que faire, ai rossé tant soit peu
Celui dont j'ai pris la figure;
Mais de s'en consoler il a maintenant lieu,
Et les coups de bâton d'un dieu
Font honneur à qui les endure.
SOSIE.
Ma foi, monsieur le dieu, je suis votre valet:
Je me serois passé de votre courtoisie.
MERCURE.
Je lui donne à présent congé d'être Sosie.
Je suis las de porter un visage si laid;
Et je m'en vais au ciel, avec de l'ambroisie,
M'en débarbouiller tout à fait.
Mercure s'envole au ciel.
SOSIE.
Le ciel de m'approcher t'ôte à jamais l'envie!
Ta fureur s'est par trop acharnée après moi;
Et je ne vis de ma vie
Un dieu plus diable que toi.
SCÈNE XI.--JUPITER, AMPHITRYON, NAUCRATÈS, ARGATIPHONTIDAS, POLIDAS,
PAUSICLÈS, CLÉANTHIS, SOSIE.
JUPITER, annoncé par le bruit du tonnerre, armé de son foudre, dans un
nuage, sur son aigle.
Regarde, Amphitryon, quel est ton imposteur;
Et sous tes propres traits vois Jupiter paroître.
A ces marques tu peux aisément le connoître;
Et c'est assez, je crois, pour remettre ton cœur
Dans l'état auquel il doit être,
Et rétablir chez toi la paix et la douceur.
Mon nom, qu'incessamment toute la terre adore,
Étouffe ici les bruits qui pouvoient éclater.
Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore;
Et sans doute il ne peut être que glorieux
De se voir le rival du souverain des dieux.
Je n'y vois pour ta flamme aucun lieu de murmure;
Et c'est moi, dans cette aventure,
Qui, tout dieu que je suis, dois être le jaloux.
Alcmène est toute à toi, quelque soin qu'on emploie;
Et ce doit à tes feux être un objet bien doux
De voir que, pour lui plaire, il n'est point d'autre voie
Que de paroître son époux;
Que Jupiter, orné de sa gloire immortelle,
Par lui-même n'a pu triompher de sa foi;
Et que ce qu'il a reçu d'elle
N'a, par son cœur ardent, été donné qu'à toi.
SOSIE.
Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.
JUPITER.
Sors donc des noirs chagrins que ton cœur a soufferts,
Et rends le calme entier à l'ardeur qui te brûle;
Chez toi doit naître un fils qui, sous le nom d'Hercule,
Remplira de ses faits tout le vaste univers.
L'éclat d'une fortune en mille biens féconde
Fera connoître à tous que je suis ton support,
Et je mettrai tout le monde
Au point d'envier ton sort.
Tu peux hardiment te flatter
De ces espérances données.
C'est un crime que d'en douter:
Les paroles de Jupiter
Sont des arrêts des destinées.
Il se perd dans les nues.
NAUCRATÈS.
Certes, je suis ravi de ces marques brillantes...
SOSIE.
Messieurs, voulez-vous bien suivre mon sentiment?
Ne vous embarquez nullement
Dans ces douceurs congratulantes:
C'est un mauvais embarquement;
Et d'une et d'autre part, pour un tel compliment,
Les phrases sont embarrassantes.
Le grand dieu Jupiter nous fait beaucoup d'honneur,
Et sa bonté, sans doute, est pour nous sans seconde;
Il nous promet l'infaillible bonheur
D'une fortune en mille biens féconde,
Et chez nous il doit naître un fils d'un très-grand cœur,
Tout cela va le mieux du monde.
Mais enfin coupons aux discours,
Et que chacun chez soi doucement se retire.
Sur telles affaires toujours
Le meilleur est de ne rien dire.
FIN D'AMPHITRYON.
GEORGE DANDIN
OU
LE MARI CONFONDU
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, DEVANT LA COUR,
A VERSAILLES, LE 19 JUILLET 1668, ET SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL
SANS LES INTERMÈDES, LE 9 NOVEMBRE SUIVANT.
En 1668, Louis XIV était maître de tout; la Franche-Comté était reliée
à la France; le traité d'Aix-la-Chapelle signé; le roi avait fait
effacer des registres du Parlement la trace de ce qui s'était passé
entre 1647 et 1652; les femmes de la cour briguaient à l'envi l'honneur
de rivaliser avec madame de Montespan et mademoiselle de la Vallière.
C'était le règne de la force adorée. C'est aussi de cette époque que
datent les deux œuvres de Molière dont on peut, avec le plus de raison,
inculper le sens moral, _Amphitryon_ et _George Dandin_. Nous avons
signalé plus haut l'analogie de ces deux personnages. Dans la farce,
Jupiter n'est plus que Clitandre; mais, grâce à la distance qui le
sépare du paysan, mari d'une demoiselle noble, tout lui est permis
comme à Jupiter. Molière semble convaincu de l'iniquité des choses
humaines, et c'est la principale croyance qui ressort de son œuvre
profondément misanthropique.