«Les sociétés blanches ont en elles-mêmes le principe de la
perfectibilité; tandis que les sociétés noires obéissent à l'impulsion
du dehors et ne font aucun progrès qui leur soit propre. _L'immersion
dans les sociétés blanche semble donc être la condition à laquelle les
nègres deviendront capables de liberté_.
«_L'abolition de l'esclavage des noirs_ parmi les blancs ne serait au
fond que le maintien de l'esclavage des noirs parmi les noirs. L'un est
un pas vers la liberté, l'autre est à perpétuité la consécration de la
servitude[7].»
[Note 7: _L'Algérie_, t. II.]
Il est à regretter que cette lumineuse intuition n'ait conduit M. Baude
qu'à mi-chemin de la solution du problème; soit au rétablissement de la
traite par caravanes du Soudan en Algérie. L'Algérie y gagnerait des
travailleurs sans contredit, et ces travailleurs y gagneraient sans
doute eux-mêmes d'être moralisés; mais qu'y gagneraient la question
de l'esclavage en général et les colonies de l'Océan et les cinquante
millions de nègres qui peuplent l'Afrique intérieure?
M. de Tocqueville, après avoir exposé la situation, prospère au delà de
toute prévision, de cette colonie fondée sur les côtes de Guinée par les
États-Unis, avec des nègres émancipés, sous le nom de _Libéria_, ajoute:
«Des barbares ont été puiser les lumières au sein de la civilisation,
et apprendre dans l'esclavage l'art d'être libres.--Jusqu'à nos jours
l'Afrique était fermée aux arts, aux sciences des blancs. Les lumières
de l'Europe, importées par les Africains, y pénétreront peut-être[8].»
[Note 8: _De la démocratie en Amérique._]
Pourquoi _peut-être_, quand une première expérimentation concluante
affirme?
Deux cents pauvres nègres, exportés des États-Unis et conduits par
quelques membres dévoués de la Société américaine de colonisation,
confiants dans cet adieu de leur président: _Je sais que ce dessein est
de Dieu_, débarquent en 1822 sur les plages, désertes du Mesurado. Deux
ans après, ils ont bâti une ville _en pierres_, Monrovia, armé un fort,
élevé des chapelles, des écoles, un hôpital. Un peu plus tard, de
nouveaux immigrants fondent Caldwell; des villages se créent et des
fermes se groupent dans la banlieue des deux cités. A cette société
naissante, qui n'a point oublié ses traditions originelles, il faut déjà
la libre expansion de sa pensée: une imprimerie s'établit à Mourovia, et
les États-Unis étonnés reçoivent le premier numéro du _Liberia-Herald_.
Deux établissements nouveaux se forment: l'un au cap Monte, avec un
comptoir fortifié; l'autre dans le Bassa, où s'improvise la ville
d'Edina; en même temps que diverses sociétés de colonisation en créent
d'autres avec leurs propres ressources à Bassa, à Cove et sur différents
points.
Si pourtant la plupart des rois nègres de la côte se prêtent volontiers
à ces envahissements de leur territoire, légitimés d'ailleurs par achat,
et s'engagent même, comme condition du marché, à renoncer à la traite,
ceux de l'intérieur, lésés par contrecoup dans leurs intérêts de
marchands d'esclaves, en appellent malaisément aux armes. Ce fut pour
les Libériens, organisés en milice, bien armés et appuyés par leurs
alliés, l'affaire de quelques combats, pour s'en faire des voisins plus
prudents d'abord, des amis ensuite.
De 1839 à 1847 enfin, tous ces éléments épars de colonisation, jusque-là
sans unité politique, s'organisent définitivement en corps de nation;
la jeune république, sous le nom de _Libéria_, prend rang au nombre des
États civilisés, avec un gouvernement électif, un parlement, un jury,
des magistrats,--toute une constitution calquée sur celle de sa patrie
mère,--mais qui se personnifie par cette restriction absolue qu'_aucun
blanc_ ne pourra être admis à titre de citoyen sur ce sol de refuge,
tout entier acquis à la race noire ou mulâtre.
Libéria dès lors a des imprimeries, des journaux, des écoles, des
églises, des hôpitaux, des associations de charité, des prêtres
_chrétiens_, des magistrats, une milice, des ports, une flotte, un
pavillon que saluent de vingt et un coups de canon les escadres
américaines, anglaises et françaises, et qui, plus tard, est
officiellement reconnu par toutes les nations du globe.
Aujourd'hui son territoire, où se développe la culture de la canne à
sucre, du café, du coton, de toutes les plantes tropicales; où se font
des essais de drainage, d'assainissement et d'industrie mécanique,
occupe 567 kilomètres de côtes sur une profondeur de 64, avec une
population de 250,000 âmes.
Le commerce extérieur s'y traduit par un mouvement de 4 à 6 millions
de francs, et telle est à l'intérieur son influence de rayonnement et
d'attraction que Monrovia, sa capitale, et Edina se sont élevées, l'une
sur un ancien marché d'esclaves, l'autre sur l'ancien emplacement du
fameux _buisson du diable_, autour duquel les calamités publiques
étaient conjurées par des sacrifices humains, et que nombre de rois
nègres envoient de cent cinquante à deux cents lieues leurs enfants, à
ses écoles[9].
[Note 9: _Revue du Deux-Mondes_, numéro de juillet 1852: _les Noirs
libres et les Noirs esclaves_, par M. Casimir Lecomte.--_Moniteur
universel_, novembre 1856.--_Courrier des États-Unis_, septembre
1836.--L'_Encyclopédie anglaise_, de Knight.]
Et pendant qu'en Europe, enfin, le recrutement des travailleurs
africains, par voie d'engagement, soulève tant d'oppositions irritantes,
la république de Libéria vient de décréter que tout individu résidant,
ou venant s'établir sur son territoire, peut (à certaines conditions)
y enrôler des émigrants natifs d'Afrique et les transporter en pays
étrangers (session législative de 1858).
Singulière actualité!
Il n'est pas un peuple blanc qui ne pût s'honorer de l'acte d'état civil
national de Libéria, le premier qu'un peuple nègre ait fait enregistrer
dans l'histoire de l'humanité.
Par contre, opposons-lui celui de Saint-Domingue ou pour mieux dire
d'Haïti, car cette pauvre reine des Antilles, honteusement prostituée
dans les orgies de ses esclaves d'hier, ses maîtres aujourd'hui de
par l'émancipation brutale, s'est pudiquement débaptisée de son nom
chrétien.
A peine la proclamation de l'émancipation est-elle proclamée, ce sont
des bandes déguenillées, ivres de tafia, qui se ruent au pillage, avec
un enfant blanc au bout d'une fourche pour drapeau.--C'est Jean-François
qui se fait un sérail de ses prisonnières blanches, et, quand il en est
las, les livre à ses bandits.--C'est Biassou qui brûle ses prisonniers à
petit feu, leur arrache les yeux avec des tire-balles et les scie
entre deux planches.--C'est Jeannot qui se fait au bivouac une double
décoration de têtes sur une haie de lances, de cadavres accrochés aux
arbres par le menton, et qui, lorsque la scène est prête, se donne le
spectacle de blancs qu'on écorche tout vifs, qu'on étire s'ils sont trop
courts, qu'on rogne par les jambes s'ils sont trop longs. Si Jeannot a
soif, qu'on lui coupe une tête choisie, et il en exprimera le sang dans
une tasse de tafia.--Jeannot boit!
Ce sont Rigaud et Toussaint, le nègre et le mulâtre, combattant chacun à
son profit au nom de la régénération des esclaves. Guerre d'hypocrites
des deux couleurs, qui finit par un massacre de mulâtres; mais aussi par
l'expulsion des Anglais, la conquête de la partie espagnole de l'île,
une ébauche de constitution et un semblant d'unité nationale.
Toussaint Louverture est l'homme de génie de cette révolution de
sauvages,--car toute révolution a son homme de génie.--Après avoir
autant que possible discipliné ses bandes, réhabilité la religion, rendu
l'instruction obligatoire, il lui fallait reconstituer le travail. Le
vieux nègre avait été esclave avant d'être dictateur, il connaissait
son monde, et ce fut à coups de sabre et de mousquet qu'il renvoya ses
nègres _libres_ à leurs ateliers, avec obligation d'y travailler pendant
cinq ans sans en sortir, à moins d'une permission expresse[10].
[Note 10: Rapport au ministère de la marine sur l'examen des questions
relatives à l'esclavage (1843).]
Ses deux inspecteurs de culture, Moïse et Dessalines, procédaient contre
les fainéants par le bâton; contre les mutins, en en prenant un au
hasard dont ils faisaient sauter la cervelle, ou qu'ils faisaient
enterrer vivant jusqu'au cou devant les ateliers assemblés[11].
[Note 11: _Mémoires_ du général Pamphile Lacroix, t. II, p. 47]
Aussi les nouveaux citoyens ne disaient-ils plus de Toussaint ce qu'ils
avaient dit du commissaire de la Convention Polverel, qui leur prêchait
les droits de l'homme: _Commissaî li bète trop, li connai à yen._
On sait comment le général Leclerc, dans la période heureuse de sa
malheureuse expédition, s'empara de Toussaint, et _le premier des noirs_
vint mourir en France au fort de Joux, prisonnier du premier des blancs.
C'est alors l'empereur Dessalines, un nègre du Congo[12], dont le
gouvernement ne fut que l'exagération de celui de Toussaint, et de qui
M. Thiers a dit: «Véritable monstre tel qu'en peuvent former le massacre
et la révolte, ne songeant qu'à pousser avec une profonde perfidie les
noirs sur les blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par
les autres, à triompher au milieu du massacre général et à remplacer
Toussaint dont il avait le premier demandé l'arrestation.»
[Note 12: Le général Rames, cité par Lamartine]
Toussaint était un hypocrite en politique et en morale.--Dessalines
était un impudent d'immoralité. Le soir, il jetait son manteau impérial
aux orties pour rentrer plus à l'aise dans son rôle natif de sauvage et
s'enivrer d'amour brutal et de tafia, en dansant la bamboula[13].
[Note 13: D'Alaux, _Soulouque et son Empire_]
Abrégeons: laissons les assassins de Dessalines,--Christophe, dans le
nord de l'île, jouant au saint Louis en rendant la justice sous un
cocotier, avec cette modification qu'il condamnait toujours à mort;--et
Pétion, dans le sud, où, disait-il, «il aurait créé une France
nouvelle,» si son peuple n'eût traduit la liberté républicaine par le
droit de ne rien faire, vivant à la grâce de Dieu du pain quotidien du
bananier.
Découragé par ce résultat en sens inverse de celui qu'il avait
rêvé, Pétion se laissa mourir de faim, en même temps à peu près que
Christophe, dans un accès de rage, se déchargeait un pistolet dans le
coeur.
Le général Boyer recueillit leur double héritage, non sans s'aider de
quelques massacres, bien entendu; mais du moins était-ce on homme hors
ligne que celui-là, tout impuissant qu'il ait été à vaincre la paresse
des ateliers, malgré son code draconien, et à dominer l'opinion
systématiquement stupide qui, du sénat, avait gagné les masses à l'état
de conspiration.--Pressé par la révolte, moins encore que pris par le
dégoût, Boyer s'embarque pour la Jamaïque.
Encore l'anarchie avec les deux Hérard, Salomon, Dalzo, Pierrot, le
féroce Accaau et Guerrier, qu'un intérêt commun porte à la présidence et
qui, pour avoir coupé court à son état d'ivresse habituelle, meurt d'un
excès de sobriété.--Pierrot n'arrive au pouvoir que pour y jouer le
double rôle de tyran et de niais. On a conservé de lui cette sentence
mémorable par laquelle, en vertu du privilége inhérent à sa position de
chef de l'État, il commua en peine de mort une condamnation à trois mois
de prison.
L'intelligent Riché «réalise un moment l'idéal d'un gouvernement
haïtien,» mais il est emporté par une mort subite; et, au grand
étonnement de tous les partis, Faustin Soulouque, ancien palefrenier
du général Lamarre et son aide de camp, attaché ensuite, en façon de
secrétaire des commandements, à la belle mulâtresse de Boyer, puis
général et commandant du palais, parvenu d'antichambre, enfin, est élevé
à la présidence.
C'était un ci-devant beau dans son espèce; timide, balbutiant en public,
poltron au feu et croyant aux sorciers plus qu'à Dieu, jusque-là que, le
jour de sa consécration par un _Te Deum_, il repoussa, comme ensorcelé,
le fauteuil qui lui avait été préparé dans l'église.
Le Parlement haïtien s'était donné là, pensait-il, un président
soliveau, comme tout Parlement constitutionnel, blanc ou nègre, les
aime. L'erreur ne fut pas de longue durée: par un effet combiné du
pouvoir qu'il avait en mains et de sa peur de tout, peur du sénat, des
fonctionnaires, de la bourgeoisie, de ses généraux même, des mulâtres
surtout et des esprits, Soulouque s'était transformé en terroriste. La
première année de son gouvernement fut un long massacre d'un bout à
l'autre de l'île, mais qui s'inaugura dans la capitale où se ramifiait
nécessairement une insurrection prétendue des mulâtres du sud.
Massacre par le sabre, la fusillade et la mitraille, au coin des rues,
sur les places publiques, dans la cour du palais de la présidence et
jusque dans la Chambre des représentants, de ministres, de sénateurs, de
généraux, de fonctionnaires, de bourgeois, tous plus ou moins jaunes
ou suspects, à ce point que plusieurs administrations cessèrent de
fonctionner faute d'écrivains.
Port-au-Prince _pacifié_, il fallait _pacifier_ le sud: Soulouque s'y
fait suivre par une armée et par les anciens bandits d'Accaau, semant
sur sa route des proclamations qui toutes commençaient par _quiconque_,
et se terminaient invariablement par _sera fusillé_.
Massacre par exécution sommaire, par commission militaire, par
irruption, par guet-apens aux Cayes, à Aquin, à Jérémie, à Cavaillon, où
le chef de bande Voltaire Castor, ancien forçat, poignarde de sa main
soixante-dix noirs, compromis par leurs relations avec les mulâtres, et
coupables d'être riches, en vertu de cet axiome d'Accaau: _Nègue riche
cila mulate_.
C'est ainsi que Soulouque préludait à sa mascarade impériale, avec ses
ducs de _Marmelade_, de _Limonade_ et de _Trou-Bonbon_; ses comtes de
_Coupe-Haleine_, de la _Seringue_, de _Numéro-Deux_; ses barons
de _Gilles-Azor_, ses chevaliers de _Métamour-Bobo_, et toute une
aristocratie de chimpanzés, dont les noms incroyables illustrent le
_Moniteur haïtien_; mais sans une gourde dans le trésor public d'où
ne sortent que des assignats, sans un navire dans les ports, sans
industrie, sans commerce, sans agriculture sur le sol le plus fécond du
monde.
Saint-Domingue exportait autrefois pour 150 millions de produits que M.
Thiers[14] évalue à 300 millions de valeur actuelle.--Haïti n'en exporte
pas 12 aujourd'hui.
[Note 14: _Histoire du Consulat et de l'Empire_.]
La situation morale de ce peuple _régénéré_ va de pair avec sa situation
économique. «Haïti a des journaux et des sorciers, un tiers parti et des
fétiches; des adorateurs de couleuvres y proclament tour à tour depuis
cinquante ans,» en présence de l'Être suprême, «des constitutions
démocratiques et des monarques par la grâce de Dieu[15].»
[Note 15: D'Alaux, lieu cité.]
L'histoire d'Haïti peut se résumer en deux lignes: extermination des
blancs,--extermination des mulâtres,--extermination des nègres entre
eux.
Libéria.--Haïti.
Entre la régénération de la race noire par le rapatriement, après un
temps donné de servage «sous des maîtres supérieurs,» et le rêve de sa
régénération spontanée, nous avons à choisir.
Et quel obstacle s'oppose donc à ce que, par un double mouvement
d'immigration et de rapatriement de nègres engagés, tous les
gouvernements à colonies s'entendent pour multiplier les Libéria sur les
deux côtes de l'Afrique, et fassent ainsi rayonner, de la circonférence
au centre de la Nigritie, l'industrie, le commerce, l'agriculture, la
foi chrétienne et la civilisation?
Montesquieu semble avoir eu la prescience de cette solution du grand
problème que nous a posé la Providence, quand il a écrit:
«Si j'avais à soutenir le droit que nous avons de rendre les nègres
esclaves, je dirais: Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de
l'Amérique, ils ont du mettre en esclavage ceux de l'Afrique pour s'en
servir à défricher tant de terres.
«Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui
le produit par des esclaves.
«Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête; et ils
ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne
peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très-sage, ait
mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps noir.
«.....Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des
hommes; parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à
croire que nous ne sommes pas nous-mêmes des chrétiens.
«De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux
Africains; car si elle était telle qu'on le dit, _ne serait-il pas
venu dans la tête des princes de l'Europe, qui font entre eux tant
de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la
miséricorde et de la pitié_[16].»
[Note 16: _Esprit des lois_, chap. V.]
Il y a plus d'un siècle, et nous devons, au nom de la France, constater
cette date, il y a plus d'un siècle que Montesquieu, n'osant heurter de
front les trop grands intérêts qui se rattachaient alors à la question
de l'esclavage, s'en prenait, ne pouvant mieux faire, par cette
mélancolique ironie, aux tristes raisons avancées par l'avarice, par
l'anatomie, par l'orgueil de l'esprit et la vanité de la peau, pour
motiver l'esclavage et s'en absoudre. La question a depuis fait un grand
pas; mais la convention de miséricorde et de pitié du philosophe est
encore à mettre à l'étude.
L'honneur de cette vaste idée appartient, on le voit, à la philosophie
française; elle est depuis devenue catholique dans le sens grammatical
du mot et dans son sens religieux.
Que si en souvenir des paroles de Bossuet, que nous avons citées plus
haut, on accusait la religion d'avoir été moins _humaine_ en cela que
la philosophie, je répondrais qu'elle a dû l'être; elle n'est point
_humaine_, en effet; son royaume n'est point de ce monde; elle voit
et prend les choses de plus haut; peu lui importe, jusqu'à un certain
point, à elle qui a dit: Bienheureux ceux qui souffrent! peu lui importe
la condition de bonheur ou de malheur matériel de l'homme sur la terre.
Elle fait bon marché de l'inégalité dans la vie pour se rattraper dans
l'égalité de la mort. C'est alors seulement qu'elle règle--terrible
compte!--avec le maître et avec l'esclave. Elle n'entend point,
d'ailleurs, que jusque-là l'un ou l'autre n'accepte pas la condition qui
lui est faite.--La résignation est la première vertu du chrétien.
En progrès, la religion n'est point et ne peut pas être primesautière,
parce qu'elle est de son essence éminemment conservatrice, et que tout
progrès tend nécessairement à la modification d'un ordre de choses
établi; mais elle accueille tous les progrès, les sanctionne et les
consacre, lorsqu'ils peuvent, d'ailleurs, être accomplis en vue
d'intérêts légitimes et sans ébranlements politiques.
La philosophie, au contraire, si spiritualiste qu'on la suppose, touche
toujours par quelque côté aux questions économiques, d'où il suit que
son rôle, à elle, étant plus ou moins _humain_, son but doit être de
combiner théoriquement les éléments sociaux, de façon à leur départir,
sur la terre, la somme de bonheur la plus grande possible.
Voici pourquoi l'inégalité des conditions la blesse et la révolte; et
pourquoi encore elle a dû faire le premier pas sur cette voie, désormais
ouverte, où nous essayons de la suivre et où viendront la rejoindre tous
ceux qui, dans ce monde, ont charge d'âmes, gouvernants quels qu'ils
soient, et ministres de tous les cultes, pour résoudre le problème où
l'a laissé Montesquieu, il y a cent dix ans: faire en faveur des races
noires, au nom de la religion et d'accord avec la politique, une
convention de miséricorde et de pitié.