Depuis soixante ans que la religion, la philosophie et tous les
gouvernements de l'Europe ont sérieusement mis à l'étude la question
de l'esclavage, des millions d'esclaves attendent encore l'heure de la
rédemption.
La religion, malgré quelques heureux essais de rachats partiels, mais en
face de l'impuissance où tout son dévouement serait de les généraliser,
devra-t-elle s'en remettre, avec Bossuet, à cet acte de résignation:
«Condamner l'esclavage, ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne
aux esclaves, par la bouche de saint Pierre, de demeurer en leur état,
et n'oblige point les maîtres à les affranchir[1]?»
[Note 1: _Variations_, t. III.]
Des philosophes modernes, les uns, après s'être égarés à la recherche
de la raison d'être de l'esclavage dans une société chrétienne, et
désespérant d'y pouvoir opposer une formule de rachat générale et
pratique, se sont tristement réfugiés dans cet acte de fatalisme: «C'est
un hiéroglyphe de la Providence que la philosophie de l'histoire aborde
l'oreille basse et le regard troublé, sans pouvoir en déchiffrer
nettement l'explication[2]»
[Note 2: Eugène Pelletan.]
Les autres, arrivés au pouvoir en 1848, se sont trop hâtés de mettre en
application ce mot de leurs devanciers de 93: «Périssent les colonies
plutôt qu'un principe!»
De tous les gouvernements de l'Europe enfin, pas un, si ce n'est celui
de la France, n'a fait autre chose que de donner satisfaction aux
vues étroites des philanthropes, sans bénéfice aucun, même pour la
philanthropie.
Que si tant d'esprits supérieurs cependant ont cherché sans le trouver
le sens de la fatale énigme, ne serait-ce point que tous ont tenté
d'expliquer par des considérations de politique, d'économie agricole,
de nécessité sociale, ce fait étrange d'hommes passés à l'état de
marchandise, d'hommes propriété d'autres hommes, et que pas un ne l'a
considéré comme une loi providentielle? De là sans doute, et faute d'en
avoir connu la cause, l'inertie des différents systèmes expérimentés
pour en faire cesser l'effet.
Dans l'antiquité l'esclavage était une conséquence de la guerre, et
la guerre une nécessité d'ordre divin. Chaque victoire donnait des
esclaves; on les appelait _servi_, ce qui veut dire _préservés_:
c'étaient autant d'ennemis de moins à vaincre dans la lutte prochaine
et toujours renaissante,--mais dont le terme était fixé,--et que ces
millions d'hommes eussent indéfiniment prolongée s'ils fussent restés
libres.
Dès que l'oeuvre divine fut accomplie par l'agrégation de tous les
peuples dans l'unité romaine, ce furent autant de coeurs ouverts à
l'Evangile: l'Evangile s'adressait aux simples, aux pauvres, aux
proscrits; les esclaves étaient tout cela, ils devaient être les
premiers chrétiens.
Désormais sans raison d'être, l'esclavage disparut peu à peu de la
société à mesure qu'elle se faisait chrétienne.
Cependant il restait deux vastes continents, tous deux inconnus du monde
civilisé et par conséquent inaccessibles à la loi nouvelle, l'Afrique
et l'Amérique;--elles furent simultanément découvertes[3]. Était-ce de
leurs habitants que le Christ avait dit: «J'ai encore d'autres brebis
qui ne sont pas de cette bergerie, il faut que je les amène?»
[Note 3: Personne ne se méprendra sur ce que j'entends ici par la
découverte de l'Afrique.]
Quoi qu'il en soit, l'oeuvre d'initiation des Africains ne pouvant
s'opérer ni sous la froide latitude de l'Europe, où ne sauraient vivre
les nègres, ni sous la zone tropicale du Soudan, où ne sauraient vivre
les blancs, il leur fallait un terrain neutre, intermédiaire, où les
uns et les autres pussent s'acclimater; Dieu leur donna rendez-vous en
Amérique, et deux courants d'émigration s'y précipitèrent aussitôt, l'un
portant les initiateurs, l'autre les initiés. Ces derniers, inertes et
casaniers de nature, n'eussent point émigré spontanément, tout moyen
d'émigration leur manquant d'ailleurs: Dieu les expatria de force.--Nous
ne pouvions aller à eux, il nous les envoya, et dans la seule condition
qui pût mettre en rapport les deux races.
Cette fois encore l'esclavage était providentiel. Que nous en ayons
abusé, c'est une question de libre arbitre qui ne prévaudra point contre
Dieu.
En d'autres termes, Dieu ne livre le nègre au blanc que pour mettre
celui-là à l'école de celui-ci; s'il le livre esclave, c'est à la fois
pour que l'élève soit placé dans les conditions les plus absolues de
soumission, et pour qu'au prix de son travail il trouve un maître qui
consente à lui servir d'éducateur. Il est remarquable que l'antipathie
des deux races tend à s'atténuer aussi longtemps que l'une est esclave
de l'autre, et qu'elle se produit au contraire dans son expansion la
plus exagérée, aussitôt qu'elles sont, par un fait quelconque, appelées
à traiter d'égale à égale.
«Le préjugé de race, a dit M. de Tocqueville, me paraît plus fort dans
les États qui ont aboli l'esclavage que dans ceux où il existe encore,
et nulle part il ne se montre aussi intolérant que dans les États où la
servitude a toujours été inconnue.»
Or, cette antipathie du maître qui s'accroît en raison du progrès de
l'élève est un enseignement non compris on trop dédaigné des desseins de
la Providence, qui ne les a point rapprochés pour qu'à jamais ils vivent
côte à côte, mais pour que, l'éducation du barbare étant faite, il soit
repoussé d'un pays où sa présence est inutile et dangereuse, et renvoyé
dans sa terre natale, où nul autre que lui ne peut aller porter sa
contagieuse civilisation.
La volonté divine est en cela si manifeste, qu'elle se traduit sans
pitié par la réprobation dont est frappée, même aux yeux de ses pères,
la race malheureuse issue des blancs et des négresses,--non point que
j'aille jusqu'à penser qu'elle soit, comme il a été avancé, le fruit
maudit du crime de bestialité[4]; mais elle porte évidemment la peine
d'une origine désavouée, sinon par la nature, du moins par la société,
et, à ce titre, condamnée par un arrêt mystérieux;--car ce n'est pas
seulement l'affranchi de sang pur, le nègre noir, que le blanc met
à part et relègue hors de son milieu à toute la distance de son
mépris,--c'est encore le mulâtre, le quarteron, tout homme de
descendance nègre, à quelque dose imperceptible que le sang africain
soit mêlé dans ses veines. Et l'oeil du blanc créole a, pour découvrir
cette altération, des facultés d'instinct prodigieuses, incroyables, que
n'atteindra jamais la physiologie. Il n'y a point de baptême qui puisse
laver le métis de cette tache originelle, ni le baptême du chrétien,
ni le baptême d'un grand nom, ni celui de la fortune, ni celui de la
science, ni celui de l'esprit,--c'est un paria.
[Note 4: «Les nègres et mulâtres même ne sont qu'une variété de
l'orang-outang; et, pour faire cesser le crime de _bestialité_, il
importe de déclarer infâme et vilain tout blanc qui désormais
s'unirait à une femme de couleur.» (Beauvais, conseiller supérieur à
Saint-Domingue, 1790.)]
Il n'est pas jusqu'au nègre _noir_ qui ne dise orgueilleusement à
l'homme de couleur: «Moi, je suis de sang pur; toi, tu es de sang mêlé.»
Or, un fait aussi considérable a sûrement sa raison d'être: c'est que,
je le répète, les nègres ne sont vis-à-vis de nous, premiers-nés dans
l'ordre social, que des enfants derniers venus, confiés à notre tutelle
temporaire, et qu'il nous est imposé de moraliser par le précepte et par
l'exemple,--rien de plus,--sous peine d'attentat, sinon contre nature,
incestueux de moins de tuteurs à pupilles, portant désaveu devant Dieu
et réprobation devant l'humanité de la race nouvelle ainsi créée, et à
qui la Genèse n'a assigné aucune place dans le monde.
Nous voici, quant à cette loi de principe, en opposition avec MM.
d'Eichthal et Ismaël Urbain, à qui «le noir paraît être la _race femme_
dans la famille humaine, comme le blanc la _race mâle_..., le noir, de
même que la femme, étant privé des facultés politiques, scientifiques et
créatrices; mais, comme elle, possédant au plus haut degré les qualités
du coeur, les affections et les sentiments domestiques, la passion de la
parure, de la danse et du chant[5]»
[Note 5: Lettres sur la race noire et la race blanche. Paris, 1839..]
De là cette conclusion: «que les moyens d'associer les blancs et les
noirs se résument par ces mots: _domesticité et plaisir_;»--conclusion
qui, pour les auteurs que je cite, prendrait appui sur ces paroles de
Napoléon:
«Lorsqu'on voudra, dans nos colonies, donner la liberté aux noirs et y
établir une égalité parfaite, il faudra que le législateur autorise la
polygamie, et permette d'avoir à la fois une femme blanche, une noire
et une mulâtre. Dès lors les différentes couleurs, faisant partie d'une
même famille, seront confondues dans l'opinion de chacun. Sans cela on
n'obtiendra jamais de résultat satisfaisant. _Les noirs seront ou
plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans
l'abaissement_, et vice versa[6].»
[Note 6: Mémoires de Napoléon, t. V, p. 195.]
Graves paroles que celles-là! car, en raison même des conditions
auxquelles l'émancipation des noirs serait possible, elles en portent
condamnation sans appel et proscription écrasante an nom de la morale
qui ne saurait accepter la polygamie; an nom de l'économie sociale,
menacée dans les colonies par l'envahissement de l'élément noir.
Les conséquences que nous déduisons de l'opinion émise par l'empereur
philosophe sont donc diamétralement opposées à celles qu'en ont déduites
MM. d'Eichthal et Urbain. Que si d'ailleurs en partant de cette juste
observation: «que le noir a beaucoup des qualités de la femme,» ils en
sont arrivés à cette formule un peu mystique: «donc le noir est la _race
femme_ de la famille humaine,» ne serait-ce point pour n'avoir pas assez
remarqué qu'il a bien plus encore les défauts de l'enfant?--Race enfant
donc que la sienne, et nous lui devons, à ce titre, la tutelle et
l'éducation; d'où il sait que nos moyens, à nous, d'associer les blancs
et les noirs sont ceux-ci: domesticité, moralisation, émancipation,
rapatriement.
Nous avons donc mal compris jusqu'à présent la mission évangélique
et moralisatrice dont les peuples blancs sont, à l'égard des peuples
nègres, les apôtres.
Deux hommes éminents, M. de Tocqueville et M. le baron Baude, ont eu de
ces prémisses une apparente révélation; mais ni l'un ni l'autre n'en ont
tiré un suffisant enseignement.