Les jours d'hiver tout le monde est enveloppé sous les manteaux et les
fourrures. Mais, le soir venu, on quitte les chauds vêtements pour les
robes décolletées, la gaze, le satin, le velours: on se pare de bijoux
et de fleurs naturelles.
Les lustres s'illuminent, la foule encombre les salons, les éventails
s'agitent: c'est le moment de faire nos observations.
Nous voyons d'abord une jeune femme portant une couronne de fleurs; sa
robe est en satin, garnie de chaque côté par deux rangs en dentelle
séparés par un plissé de rubans; elle a une berthe qui entoure sa taille
très-gracieusement.
[Illustration.]
Puis des robes à deux ou trois jupes forment des nuages légers qui
passent dans les quadrilles.
Les robes en satin uni ou en damas à fleurs sont toutes ouvertes devant
en tablier; par exemple, une robe de velours épinglé est ouverte sur un
tablier de satin blanc; des rubans sont disposés en carreaux qui sont
attachés de chaque côté par des noeuds de rubans; ou bien encore une
robe de satin à fleurs sera ouverte de chaque côté sur une bande de
satin uni, où bouillonne un tulle retenu de distance en distance par des
coques en rubans, ou quelquefois un bouquet de fleurs. Une robe de satin
blanc est relevée d'un côté par une suite de camées qui se terminent à
la ceinture; le dessous, qui est aussi en satin, laisse voir un haut
volant en dentelles. Les petites manches ont une draperie bordée de deux
rings de dentelle; des camées la retiennent au milieu. Partout de
gracieuses et riches parures, et puis enfin les tuniques légères
disparaissent; les robes de satin, les bijoux, les fleurs, aussi; les
derniers accords résonnent, la soirée est terminée. A demain d'autres
têtes et de nouvelles parures.
_A M. le directeur de_ l'ILLUSTRATION.
Monsieur,
Je suis rentier, j'habite Concarneau, et je m'y ennuyais un peu, car
j'ai longtemps vécu à Paris et mes souvenirs m'y reportaient sans cesse.
Depuis que _l'Illustration_ paraît, je ne m'ennuie plus; je revois tout
ce qui m'a charmé dans la capitale et j'assiste aux événements qui s'y
succèdent journellement. Mais je dois le dire, ce qui me plaît le plus
dans votre journal, ce sont les _Rébus_. Dès que le numéro arrive au
café de lu place, je déchire l'enveloppe et je vais droit à l'énigme; je
la contemple longtemps pour la graver dans ma mémoire; souvent je la
copie et je l'emporte avec moi. Dans mes promenades, le rébus
m'accompagne; il occupe agréablement mon esprit, il exerce mon
intelligence sans la fatiguer. Quand j'ai deviné, je reviens au café
dans la journée, et je jouis en voyant les habitués qui tendent sans
succès leurs fibres cérébrales. Après de longs efforts, il finissent
toujours par s'avouer vaincus par le Sphinx; alors je prends la parole
et je dégage lentement la phrase de ses enveloppes hiéroglyphiques.
Mais je ne devine pas toujours; le brigadier de la gendarmerie et un
professeur du collège sont quelquefois plus heureux que moi. Cependant
je vous ferai remarquer que le professeur n'a jamais pu deviner
_Agamemnon, général des Grecs_, etc. Moi, j'avais trouvé, et je lui
disais pour le mettre sur la voie: «C'est de votre ressort, professeur,
le rébus est dans Sophocle».
Je triomphait trop tôt: comme du coutume, j'avais lu le premier le rébus
du 23 décembre, et voyant qu'il y avait de l'eau et un rocher, j'étais
allé me promener sur le bord de la mer pour y chercher des inspirations.
Vers midi, je revins au café sans avoir rien trouvé, Les autres habitués
n'avaient pas été plus heureux. Ce soir-là, on fit une incroyable
dépense de sagacité jusqu'à neuf heures, heure à laquelle on se couche à
Concarneau.
Le lendemain, le professeur était au café plus tôt que de coutume.
C'était de mauvais augure. N'étant pas marié, il avait profondément
réfléchi toute la nuit, et au point du jour, le problème était résolu.
Époux et père, je me consolais en songeant qu'il avait abusé des
avantages de sa position antisociale. Mais quand le numéro suivant vint
avec le mot de l'énigme, je restai confondu; car non-seulement le
professeur avait deviné, mais il avait deviné mieux que l'auteur du
rébus, homme de génie cependant, mais qui n'a pas vu tout ce qu'il y
avait dans son oeuvre. De même Homère (autre homme de génie) n'a pas
aperçu l'Éneide dans l'Odyssée; de même Papin (autre homme de génie,
mais dans un genre différent) n'a pas trouvé des locomotives et des
bateaux à vapeur au fond de sa marmite. Le créateur n'a vu dans son
rébus que _Moïse sauvé des eaux_. Il y a bien mieux; il y a: _Moïse
sauvé des eaux par une princesse et sa suivante, au bord du Nil (d'une
île)_. Que dites-vous de la leçon du professeur? comme cela est complet!
comme dans cette savante hermenentique toutes les parties du dessin sont
judicieusement interprétées et clairement exprimées! Rien n'est omis,
rien n'est ajouté; c'est fidèle comme un thème, précis comme une
version. Aussi, vous le voyez, je proclame moi-même la victoire de mon
rival, et je suis fier d'avoir été vaincu par un savant qui traduit les
rébus mieux que ceux qui les font.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le Directeur, votre très-humble
serviteur,
Johan Kermadek.
_P. S._ Le professeur a vu ma lettre; il en est enchanté, car il
voudrait être placé à Paris et sollicite auprès de M. Villemain, qui lui
accordera certainement sa demande s'il est abonné à _l'Illustration_.
Alors je serai le Champollion de Concarneau. Le brigadier ne compte
réellement pas; il n'a encore pu trouver que celui de _la nuit tous
chats sont gris_ (30 septembre). Cela tient à ce qu'il s'en aperçoit
souvent dans ses expéditions contre les réfractaires.
Rébus.