[Illustration: deco.]
Publications illustrées.
_La Belgique monumentale, artistique et pittoresque_ (2).
[Note 2: 80 livraisons à 35 centimes la livraison, formant 2 magnifiques
volumes in-8, par MM. A. Baron, et G. Moke, André Van Hassell, Juste. V.
Joly, Gausson, Eugène Robin, avec des costumes coloriés, des grandes
planches séparées, gravées sur bois, et un nombre considérable de
vignettes. Bruxelles, A. Jamar et Ch. Hen, à Paris, Chlendouski, 13, rue
du Cimetière-St-André.]
Tous les libraires belges ne sont pas des... contrefacteurs, j'allais
employer un mot moins parlementaire. Le plus grand nombre continuera, il
est vrai, à s'enrichir aux dépens des écrivains et des éditeurs
étrangers jusqu'à ce qu'un traité trop longtemps désiré interdise enfin
leur honteux commerce; mais d'autres,--c'est un progrès que la presse
parisienne doit être heureuse de constater,--ont déjà renoncé
volontairement à des bénéfices illicites; quelques-uns enfin essaient
depuis quelques années de fonder une littérature nationale; ils éditent
des ouvrages originaux, ils font une concurrence honnête et loyale à
leurs confrères de Paris et de Londres. Quand je dis _essayent_, je me
trompe, je devrais dire ils ont réussi; un grand et légitime succès a en
effet couronné jusqu'à ce jour leurs tentatives. La Belgique entière
s'est associé en quelque sorte à cette protestation patriotique contre
la _contrefaçon_. Elle a acheté, malgré leur prix fort élevé pour un
pays où les livres se vendent d'ordinaire à si bon marché, cinq ou six
mille exemplaires des meilleurs ouvrages écrits ou illustrés par des
Belges; le gouvernement seul n'a pas fait son devoir, car il persiste à
consacrer à l'achat des livres contrefaits les sommes volées par les
chambres pour l'encouragement de la littérature nationale. Parmi les
libraires belges qui ont publié des ouvrages originaux, MM. Hen et Jamar
méritent sans contredit d'être placés au premier rang. Ces jeunes et
intelligents éditeurs achèvent en ce moment leur quatrième livre
illustré. Leur début a été des plus heureux. Ils ont d'abord commencé
par une _Histoire de la Belgique_, ornée d'un nombre considérable de
gravures sur bois.--A l'histoire de la nation a succédé ensuite, celle
de ses grands hommes: les _Belges illustres_ (3 volumes in-8).--Deux
nouveaux ouvrages, qui ne sont pas encore terminés, compléteront bientôt
ce panthéon national. L'un a pour titre le _grand Catéchisme de
Malines_, il doit renfermer, outre un texte explicatif, des dessins des
plus belles productions de l'art religieux belge en architecture, en
peinture, en sculpture, en ciselure, en orfèvrerie, en forgeronnerie,
etc. L'autre est la _Belgique monumentale, artistique et pittoresque_
qui formera deux magnifiques volumes in-8.
[Illustration: Halle d'Ypres.]
Les quatre gravures que publie aujourd'hui _l'Illustration_ ont paru
pour la première fois dans ce dernier ouvrage.
La Belgique, comme, tous nos abonnés en pourront juger, possède
d'habiles dessinateurs; seulement elle manque encore de graveurs. MM.
Ch. Hen et A. Jamar ont été obligés de faire graver quelques-uns de
leurs dessins par des artistes anglais, mais les plus beaux et les plus
importants ont dû être confiés au talent éprouvé de MM. Andrew, Best et
Leloir. Jamais peut-être les graveurs habituels de _l'Illustration_
n'avaient mieux justifié la réputation européenne qu'ils se sont acquise
dans leur art.
[Illustration: Hôtel de ville de Gand.]
Le premier de ces dessins représente une la halle d'Ypres,--cette ville
jadis si célèbre par ses, draps.--Ce monument gigantesque est dominé par
le beffroi dont la fondation remonte à l'an 1200. Commencé presque à la
même, il n'a pris ses dimensions actuelles que vers la fin du treizième
siècle. Jamais, à aucune époque, aucun peuple n'éleva à l'industrie un
palais aussi colossal. «Qu'on se figure, disent les auteurs de la
_Belgique monumentale_, quatre ailes inégales, formant un immense
trapèze dont le principal côté offre une longueur 133 mètres sur une
largeur de 15. La façade présente trois étages: d'abord une galerie
voûtée, soutenue par de fortes colonnes, et qui embrasse tout le
pourtour de l'édifice; puis une sorte d'entresol, éclairé par des
demi-fenêtres gothiques au nombre de plus de quarante; enfin les salles
supérieures, dont les belles et hautes fenêtres forment une ligne
parfaitement régulière et de l'effet le plus majestueux. Le sommet de la
muraille, crénelé comme le rempart d'une forteresse, est décoré de
riches ornements qu'a mutilés par malheur une prétendue restauration
entreprise en 1822. L'étendue du monument, l'harmonie de ses
proportions, son architecture antique et imposante, tout concourt à
produire sur le spectateur une impression profonde d'étonnement,
d'admiration et quelquefois aussi de tristesse, quand il reporte ses
regards sur la place vide et sur la cité déchue.»
_L'Hôtel-de-Ville de Gand_ serait un des plus glorieux chefs-d'oeuvre de
l'art gothique s'il eût été terminé selon le plan de maître Eustache
Polleyt, son architecte primitif. Malheureusement les guerres civiles
ont ralenti et fait abandonner la construction de ce monument qui devait
réunir à une grandeur imposante une variété et une délicatesse
d'ornements presque incomparable. L'édifice, resté incomplet, n'a qu'une
seule façade au lieu de trois, et l'étage supérieur se trouve inachevé.
En 1600, les échevins en reprirent la construction interrompue depuis
vingt années; mais le goût italien et espagnol, qui s'était introduit en
Belgique, condamnait comme barbare la magnificence du genre gothique; on
renonça au plan suivi jusqu'alors, et on bâtit à l'italienne les parties
inachevées. En conséquence, on garnit la nouvelle façade de trois rangs
de colonnes superposées, les unes doriques, les autres ioniques, et les
dernières corinthiennes, ce qui était conforme aux règles et rappelait
le palais Farnèse. Aussi les architectes prétendirent-ils que rien
n'était plus beau, «pourvu qu'on regardât l'édifice obliquement, de
manière à saisir le jeu des ombres et l'effet des grandes lignes et des
corniches.»
Les _stalles du choeur de l'église de Sainte-Gertrude_, à Louvain, sont
une des nombreuses merveilles de la Belgique. «Tout ce que le style de
la Renaissance a de plus riche et de plus touffu à la fois, dit M. July,
est jeté à profusion dans l'ornementation de ces vingt-huit stalles,
dont le fond représente des phases de la vie et de la Passion du Christ.
Le bois de chêne semble s'être assoupli sous le ciseau de l'artiste,
tant la sculpture y enhardie, facile et délicate. Chaque sujet est
entouré d'un cadre formé d'ornements entremêlés de feuilles de chêne.
Chose rare et heureuse, ces stalles ne portent aucune trace de
détérioration et semblent sortir de l'atelier du maître. Mais, si nous
en croyons des hommes compétents, l'église menace ruine, et peut-être
aurons-nous bientôt à regretter la perte de ces merveilles, dues au
ciseau de quelque modeste ouvrier du dix-septième siècle.»
Admirez maintenant la _grande place du marché_ de Bruxelles, C'est dans
l'_hôtel de ville_ que Charles-Quint a abdiqué. C'est dans la _maison du
roi_, située en face, que les comtes d'Egmont et Horn ont passé la nuit
qui a précédé leur exécution. Aujourd'hui des étalages de fruitières
occupent l'emplacement où s'éleva jadis l'échafaud de ces grands
patriotes.
_L'Hôtel-de-Ville_ de Bruxelles a été commencé en 1402. A cette époque,
la vieille maison des échevins, située sur le terrain qu'occupe
aujourd'hui la maison du roi, n'était ni assez, vaste, ni assez
magnifique pour servir de palais à la cité agrandie. On avait résolu
d'en construire une autre en face, et dès l'an 1380, on avait commencé
les achats de terrain et la démolition. En 1401 seulement furent creusés
les premiers fondements de l'Hôtel-de-Ville actuel, dont la partie la
plus ancienne fut achevée cinq ou six ans après. Ce n'était encore qu'un
bâtiment de grandeur moyenne, construit en équerre, et donnant d'un côté
sur la place, et de l'autre sur la rue de l'Étoile. Il forme aujourd'hui
l'aile orientale de l'édifice (celle qui se trouve à gauche du
spectateur), et n'a subi d'autres changements que de légères
mutilations. En 1414, on voulut l'orner d'une tour, et cette tâche fut
confiée à l'architecte Jean Van Ruysbroeck, qui prêta solennellement le
serment ordinaire de n'employer que de bons matériaux, afin que
l'ouvrage fut solide et durable. Jamais sans doute serment ne fut mieux
tenu. En dix ans, Ruysbroeck éleva jusqu'à la hauteur de 106 mètres
cette flèche hardie et colossale qui surpasse en élégance comme en
légèreté tout ce que l'art avait produit jusque-là de plus merveilleux:
c'est une pyramide à jour dont le l'aile aérien a pour couronnement un
groupe gigantesque de cuivre doré, représentant saint Michel vainqueur
du dragon.
L'aile occidentale de l'Hôtel-de-Ville n'existant point à cette époque,
cette admirable tour se trouvait à l'extrémité du bâtiment. Elle était
destinée à en former l'angle, comme on le voit encore à l'épaisseur
inégale des murs qui le soutiennent; il fallait donc, pour régulariser
la façade, ériger encore une seconde flèche à l'extrémité opposée, et
tel était, selon toute apparence, le projet de Jean Van Ruysbroeck.
C'eût été, sans contredit, un prodigieux spectacle que celui de ces deux
pyramides pareilles s'élançant l'une à côté de l'autre et rattachées
entre elles par les trois nobles étages de l'aile déjà construite. Mais
ce plan ne fut pas suivi.
On ne sait pas à quelle main fut confiée, plus lard et vers la fin du
siècle, la reprise des travaux. Le plan adopté alors consistait à
construire une seconde aile au lieu d'une deuxième tour; de cette
manière, la flèche, qui existait à l'angle, se trouva pour ainsi dire
reportée au milieu. Mais le nouveau bâtiment n'atteignit pas tout à fait
les dimensions calculées par l'artiste, soit que les magistrats eussent
reculé devant les inconvénients qu'aurait entraînés l'élargissement de
la place, soit que le terrain offrit des obstacles imprévus; de là
l'irrégularité que présente aujourd'hui l'ensemble de l'édifice, une des
ailes étant plus courte que l'autre.
On avait mis à peu près un siècle à compléter l'Hôtel-de-Ville; mais il
était digne de sa destination et pouvait satisfaire l'orgueil de la
cité. A peine fut-il achevé, il fallut songer à reconstruire l'ancienne
maison échevinale, qui menaçait ruine (1514). En même temps s'écroula un
édifice voisin affecté à la police des princes, et que pour ce motif on
appelait la Maison du Pain, et plus tard la maison du roi. Ces deux
bâtiments furent bientôt remplacés par un petit palais trop splendide
pour quelques-unes des administrations inférieures qui l'occupèrent.
Malheureusement des modifications successives lui ont enlevé en partie
l'élégance des proportions et la pureté de style qui en faisaient un
modèle d'architecture gothique.
Le bombardement de Bruxelles, du 13 août 1695, par Villeroi, maltraita
surtout les quartiers du centre et les environs de l'Hôtel-de-Ville. Il
fallut même abattre et rebâtir une partie de ce dernier édifice (le côté
méridional), ainsi que plusieurs des maisons donnant sur le
Grand-Marché.--Ce fut alors que les principaux corps de métiers
élevèrent une foule de brillants édifices, qui complétèrent la place
principale de Bruxelles telle que les étrangers l'admirent aujourd'hui,
et telle que la représente notre dessin.
[Illustration: Les Stalles de Sainte-Gertrude, à Louvain.]
_La Belgique monumentale, artistique et pittoresque_, renferme, outre un
certain nombre de grandes planches tirées à part, une foule de vignettes
intercalées dans le texte. Avons-nous besoin de vanter la perfection de
ces gravures? Leur mérite n'a-t-il pas frappé tous les yeux? Comme on
l'a vu, sans qu'il soit nécessaire de le faire remarquer, la librairie
belge, que nous appellerons _nationale_, lutte glorieusement avec les
librairies française et anglaise. Bruxelles ne se contente plus d'imiter
Paris et Londres, elle a honte de les voler; elle crée à son tour des
ouvrages originaux, elle les illustre avec le luxe, l'intelligence et le
goût qui distinguent ses deux rivales.
[Illustration: Hôtel-de-Ville de Bruxelles.]
Quand _la Belgique monumentale_ sera terminée, nous accorderons au texte
l'attention dont nous espérons le trouver digne. Nous dirons seulement,
dès aujourd'hui, que c'est un livre sérieux plein de faits intéressants,
qui mérite un examen approfondi, et qui compte parmi ses auteurs les
écrivains les plus estimés de la Belgique. Le premier volume commence
par une introduction de M. Moke; il se divise en trois parties: les
_Flandres_, le _Brabant_ et la _province de Namur_. Il contient
l'histoire et la description générales de ces trois provinces,
l'histoire et la description particulières de Gand, de Bruges,
d'Ostende, d'Audenarde, d'Ypres, de Bruxelles, de Louvain et de Namur.
Les premières livraisons du second volume sont consacrées au
Hainaut.--La France se doit à elle-même d'encourager des entreprises
consciencieuses qui auront pour résultat de mettre un terme, avant les
traités de commerce, aux terribles ravages du fléau de la contrefaçon
étrangère, et de jeter dans un intérêt général les premières bases d'une
littérature nationale en Belgique.
_Tente de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne_, ou Tapisserie prise
par les Lorrains lors de la mort de ce prince devant leur capitale, en
14777; par M. DE SANSONNETTI, ancien élève de M. Ingres (3). In-folio de
20 pages, avec 6 grandes planches gravées sur cuivre.
[Note 3: Nancy, Grimblot; Paris, Leleux. En noir, 6 fr.; Colorié, 25
fr.]
Depuis plusieurs années, l'étude des monuments de notre histoire et de
ceux qui témoignent des arts cultivés par nos aïeux s'est propagée de la
capitale aux provinces. «La ville de Nancy en offre une preuve
irrécusable, dit M. Sansonnetti. Si le peu qui nous reste de ses
anciens monuments doit tôt ou tard subir la commune destinée des choses
d'ici-bas, ce ne sera pas sans qu'il en reste des souvenirs; et s'ils ne
se montrent pas debout aux générations futures, au moins les
retrouveront-elles fidèlement dessinés et soigneusement décrits.--Je
n'épargnerai rien, ajoute-t-il, pour qu'il en soit ainsi de la tenture
qui décore deux salles de la Cour royale de Nancy.»
Dans l'introduction explicative qui accompagne ses six planches gravées,
M. Sansonnetti essaie de démontrer que cette tenture très bien
réellement «une des dépouilles du petit-fils de Jean sans Peur, et que
l'étang glacé de Saint-Jean-du-Vieil-Atre a eu sa part dans l'immense
butin semé sur les bords des lacs de Morat et de Neufchâtel.»
L'origine de cette tenture établie, il nous donne quelques détails sur
son état actuel, il explique les scènes qu'elle représente; il termine
enfin en exprimant le voeu que l'établissement d'un musée lorrain
permette de rassembler dans un meilleur ordre ce qui reste de la
tapisserie de Charles le Téméraire, et d'exposer plus convenablement
qu'un Palais-de-Justice et dans une salle inaccessible au public ces
glorieux trophées de notre histoire nationale.
Physiologie de la Robe.
La femme de goût se met toujours bien, et la femme qui se met bien porte
nécessairement son attention sur les trois points saillants de sa
personne, savoir: la tête, les mains et les pieds. Elle sait que sa
coiffure, sa chaussure et ses gants ne doivent rien laissera désirer
sous le rapport de la grâce et de la fraîcheur, soit parce que les
parties extrêmes du corps attirent naturellement le regard, soit parce
que ces extrémités ont en propre une physionomie qu'on est curieux
d'interroger.
Toutefois, les soins indispensables dans les détails de la toilette
n'empêchent pas la femme de goût de choisir avec le plus grand
discernement la robe dont elle a besoin ou fantaisie. Instruite par
expérience ou par intuition de l'analogie qui peut exister entre le
vêtement et la personne qui le porte, elle emploie son tact et sa
perspicacité à réunir dans une robe le mérite de la couleur, du dessin,
de l'étoffe et de la forme, comme à approprier ces divers mérites à son
âge, à sa taille, à ses habitudes et à sa position.
La couleur préférée semble être en effet un reflet du caractère. Voyez
la femme vive, alerte et gaie des pays méridionaux, elle penche pour les
couleurs riantes et bien tranchées. Celle du Nord, froide et sérieuse,
incline pour les tons sévères ou pour les nuances habilement fondues. La
femme douée de force et d'énergie, celle qui aime l'éclat et le bruit,
celle que l'on peut taxer de méchanceté (si toutefois il y a des femmes
méchantes), montre d'ordinaire un goût décidé pour la bigarrure du
l'ajustement, pour les couleurs saillantes que l'on aperçoit de loin.
La femme modeste, au contraire, et que domine la raison, recherche par
instinct les couleurs foncées. Et remarquez, pour preuve de cette
analogie, que les professions graves, les sentiments tristes, la
pauvreté, la vieillesse, ont communément adopté pour livrée, le noir, le
brun, le violet; tandis que la joie, l'espérance, la jeunesse, la
fortune, se paient du blanc, du vert, de bleu et de roue. Ajoutons
encore qu'il est des couleurs qui semblent rapetisser, amincir le corps,
d'autres qui le rendent en apparence plus volumineux de tous points; que
quelques-unes, s'harmonisent avec le teint, donnant un nouvel attrait à
la figure; que certaines autres l'assombrissent et lui prêtent un air
maladif, parce qu'elles projettent des demi-teintes qui en détachent les
plans. Le choix des couleurs convenantes dans le vêtement nécessite donc
un vif sentiment de l'art, ou bien une coquetterie très-entendue.
Or, la même science est applicable au dessin d'une robe. Le goût, placé
ici dans des conditions tout à fait semblables à celles que nous venons
d'analyser; le goût, disons-nous, doit opter, suivant les mêmes règles,
pour les grands ramages ou les semis délicats, pour les carreaux ou les
rayures.
En principe, les carreaux ne produisent un bon effet que sur les femmes
qui présentent une grande surface, tandis que les rayures conviennent à
toutes. L'oeil suit volontiers ces lignes qui, s'étendant de la base au
sommet du corps convergent autour de la ceinture et s'épanouissent
ensuite avec grâce sur la poitrine et sur les épaules. Depuis le
perfectionnement de toutes les choses usuelles, les dessins des étoffes
sont très-corrects et marqués par de brillantes couleurs. Il ne s'agit
que de distinguer dans le nombre ceux dont les nuances bien combinées
forment un tout harmonieux doux et velouté qui charme le regard et fait
que chacun s'écrie: Oh! la jolie robe!
Au lieu de se draper indifféremment dans la première étoffe venue parmi
celles que fait surgir la mode, la femme de goût, pour qui cette mode
n'est qu'un thème varié, a grand soin de ne prendre que ce qui lui sied
le mieux. Est-elle chargée d'embonpoint, elle ne se risque pas à grossir
son volume par des tissus épais tels que le pékin, le velours, le damas;
mais elle tâche de réduire ses formes sous le cachemire, le barége, la
gaze et le crêpe bien soutenus. Est-elle maigre, difforme, petite, elle
évite prudemment de porter une robe molle et collante; jalouse, au
contraire, de suppléer à son grêle physique, elle emprunte à des étoffes
fermes l'ampleur du contour.
L'apparence des étoffes mauvaises est un abus de l'industrie dont les
résultats nous ont souvent frappé. A moins d'être dans une de ces
situations malheureuses où l'un songe plus à vêtir qu'à se bien vêtir,
le _bon marché_ n'est qu'un leurre ou plutôt un piège dont il faut se
préserver. Suivant les déductions qui peuvent se tirer de toutes choses,
il nous a toujours semblé reconnaître que les femmes amateurs de ces
sortes de robes pèchent par l'intelligence ou le sens commun, puisque
deux, quatre, dix expériences ne les empêchent pas d'être dupes de leur
prétendue économie, qui n'est au fond que du gaspillage. Il nous a
semblé encore que cet engouement pour les étoffes trompeuses dénote un
goût vulgaire, parce que la femme qui se met bien aime à jouir avant
tout de son propre suffrage, qu'elle ne cherche point à surprendre les
yeux par le faux et le clinquant, qu'elle ne veut être que ce qu'elle
paraît (une femme de goût), et qu'elle ne veut paraître que ce qu'elle
est (en fait de costume bien entendu).
Dirons-nous maintenant l'effet que produit une robe trop courte ou une
robe trop longue. Nous avons peur d'abuser de la complaisance des
lecteurs et cependant que de choses à étudier dans la coupe d'une robe!
Voyez comme cette queue traînante donne un faux air de grandeur à telle
femme qui traverse le péristyle du château. C'était jadis une fille
assez enjouée qui nous arriva un beau jour de l'autre monde (l'Amérique)
pour vendre à nos enfants son savoir musical, et la voilà montée, de
tierce en quinte, au diapason de la cour citoyenne. Grace à la queue
majestueuse de sa robe, elle n'a besoin aujourd'hui ni d'esprit, ni de
bonté, ni d'aucune valeur personnelle, car il ne s'agit de rien moins
que d'une queue _diplomatique_. Place, place! c'est une
quasi-ambassadrice qui passe--Considérez ailleurs cette petite femme
dont la jupe écourtée laisse apercevoir une jambe presque andalouse: Au
trouvez-vous pas qu'avec un air aussi dégagé, elle promet d'aller
loin?--On raconte qu'une duchesse de création nouvelle étant sur le
point de prêter serment devant l'empereur, toute la gent courtisane fut
en émoi pour une affaire grave. Il s'agissait de savoir si la grande
dame pouvait se présenter en robe _courte_, après qu'il avait été
décrété que la _robe à queue_ serait du rigueur pour ces sortes de
représentations. M. de Talleyrand, qu'on alla consulter comme l'arbitre
suprême, répondît d'un ton malin: «Je conviens que la robe de madame la
duchesse est un peu courte pour prêter un serment de fidélité.»
Néanmoins, l'histoire dit qu'on passa outre en cette circonstance, et
que l'Empereur daigna fermer les yeux sur la faute d'étiquette.
Un fait incontestable, c'est qu'à l'aspect d'une femme on éprouve une
sensation agréable ou déplaisante selon que sa mise est propre,
élégante, convenable, ou bien qu'elle est dépourvue de ces qualités.
La robe peint en partie le moral. Telle femme qui, malgré son état
d'aisance, porte des robes fripées, malpropres, trahit son désordre, sa
paresse, sa parcimonie; telle qui, alternativement, donne dans les deux
extrêmes de la toilette, montre le peu de liaison qui existe dans ses
idées. D'où il faut conclure, sauf quelques réserves, que cet axiome
physiologique; «L'habit c'est l'homme,» peut être retourné ainsi; «La
robe, c'est la femme.»
Terminons ces remarques par ce récit d'une aventure appropriée au sujet.
Mademoiselle Clémence Norveins avait atteint sa vingt-quatrième année
sans pouvoir capter un mari. Sa dot était cependant honnête, sa figure
agréable et son caractère fort doux; mais il lui manquait tout ce qui
constitue une taille bien faite, et les graves défauts de son corps
n'ayant été ni réformés ni dissimulés, il ne s'était trouvé aucun jeune
homme dans le département qui voulut s'en accommoder. Pour mettre fin à
une situation si critique, mademoiselle Clémence supplia son père du la
conduire à Paris, auprès d'une tante qu'elle désirait connaître, et que,
dans sa politique, elle jugeait un moyen excellent pour arriver à l'état
de mariage.
Madame de Ternon était précisément une de ces bonnes tantes, qui, tout
à fait maîtresses d'elles-mêmes, ouvrent à la fois leurs bras, leur
maison et leur bourse à la progéniture fraternelle.
A peine la jeune provinciale fut-elle installée en si bon lieu que déjà
une influence puissante avait agi sur tout son être. A force de
s'entendre dire que l'art peut suppléer à la nature, que le goût
transforme toute chose, mademoiselle Clémence avait emprunté aux modes,
habilement façonnées, tous les charmes qu'elles possèdent. Sa couturière
lui avait enseigné _tant de secrets_, la tante était si généreuse, qu'en
très-peu de temps, grâce au _cachet parisien_, la transformation fut
complète, du moins en apparence. Tous ceux qui voyaient mademoiselle
Norveins pour la première fois (madame de Ternon l'avait tenue
prudemment en charte-privée pendant trois semaines), vantaient de
confiance l'élégance de sa taille, la fine cambrure de ses reins, la
forme avantageuse de son buste, la grâce parfaite de son maintien. Des
louanges si nouvelles pour la provinciale épanouirent, comme bien on le
pense, son visage, qui, dès lors, acquit une physionomie animée,
radieuse, et par conséquent fort piquante.
Un veuf de trente-cinq ans, très-riche, nommé M. Saint-Martin, occupait
une loge à l'opéra, tout à côté de celle de madame de Ternon. Il vit
mademoiselle Norveins, la considéra de la tête aux pieds avec la plus
minutieuse attention; et, satisfait de son examen (car il tenait
par-dessus tout à ce qu'une femme fût bien faite); il se fit présenter
chez la tante avec l'arrière-pensée de convoler en secondes noces. En
effet, lorsqu'il se fut bien persuadé, dans toute la partialité de
l'amour, que la demoiselle joignait une foule d'agréments à ceux qui,
d'abord, l'avaient séduit, il la demanda en mariage, et l'obtint.
Peut-être croyez-vous, comme nous, bénévole lecteur, que, par probité ou
par délicatesse, on aurait du arrivé à ce point, ménager doucement la
vérité au bon jeune homme, qui se trouvait pris comme dans un rets! Mais
il n'en fut rien. Il fallait un mari.--Celui-ci était charmant.--Quoi de
plus heureux, et surtout quel triomphe!--Oui, triomphe d'un jour; mais
quel lendemain que celui de pareilles noces!--Le soir donc que vous
savez, la mère de M. Saint-Martin procéda, suivant les convenances, à
l'installation de sa bru dans la chambre nuptiale. La mariée avait pris
tout à coup un air si sérieux et si contraint, que la digne matrone,
pénétrée de sa tâche, crut devoir employer, pour la remplir, les
câlineries les plus affectueuses.--Voyant enfin l'inutilité d'une plus
longue résistance, la jeune femme s'abandonna en soupirant, et les yeux
baissés, aux soins de sa camériste, et le déshabillé commença.
Qu'on juge de la stupéfaction de la belle-mère, pendant que la mariée se
dépouillait peu à peu de ses charmes postiches!--Ce fut d'abord une robe
qui recelait de toutes parts des couches mystérieuses de ouate, et sans
laquelle il ne paraissait plus de formes à l'endroit du corsage, ni de
parité entre les épaules.--Puis un objet ignoble qui, se détachant des
reins, laissa voir dans toute sa platitude ce corps anguleux et mal
bâti.--Ensuite vint le tour du corset baleiné, rembourré devant et
derrière, corset-monstre, chef-d'oeuvre de l'art, dont le faux
témoignage avait soutenu avec effronterie celui de la robe.
A l'aspect de cette femme si contrefaite, la belle-mère, saisie de
dégoût et charmée en un sens de justifier le mécontentement que lui
avait causé ce mariage, n'eut d'autre pensée que d'instruire aussitôt
son fils de la déception qui l'attendait.
Bouillant de colère, M. Saint-Martin se fait annoncer auprès de sa
femme; et, d'un air qui fit enfuir la camériste, il dit en entrant dans
la chambre ce peu de mots: «Madame, vous m'avez indignement trompé.
Apprenez qu'en me mariant je ne comptais pas épouser _une robe_. Vous
m'entendez?... cela suffit. Dès demain, sans bruit, sans éclat, nous
nous séparerons pour toujours. Vous partirez pour la campagne.
J'entreprendrai, de mon côté, un long voyage pour me distraire de la
perte de mes illusions.»
Ce ne fut qu'après un certain espace temps, lorsque l'isolement lui
devint insupportable et que les douleurs d'un rhumatisme aigu
l'importunèrent sans relâche, que M. Saint-Martin se prit à regretter
profondément son union rompue.
Il se dit avec raison que la femme la plus mal partagée au physique ne
laisse pas que d'être souvent une compagne utile et bonne, et, qu'après
tout, il avait été dur envers la sienne.
Ces réflexions portèrent bientôt leur fruit: un raccommodement parfait
s'opéra entre les deux époux; seulement, quand, par hasard, madame
Saint-Martin faisait remarquer à son mari une femme de tournure
gracieuse, celui-ci répondait d'un air distrait; «Hum! je ne m'y fierais
pas.»
Correspondance.
Ceux de nos abonnés qui nous adressent leurs réclamations sous forme de
rébus sont priés de vouloir bien mettre la traduction à côté.
A MM L. et S.--Nous n'avons pas envoyé la _Table de Matières_ du tome
1er à nos abonnés. Nous l'avons fait imprimer seulement ceux qui font
collection du journal: on la trouve, ainsi que la couverture du volume,
chez tous les libraires au prix de 35 centimes.
A M. A. D. F., à Mayence.--Il y a des choses qu'on ne peut pas faire et
que nous ne ferions pas si elles étaient possible. Vos compliments sont
acceptés comme ils sont offerts.
A M. K., à Concarneau.--Nous insérons votre lettre. La leçon ne nous a
pas fait rougir. Continuez, monsieur, à cultiver une science si
agréable; nous applaudirons à vos succès et ferons des voeux pour
l'avancement de vos collègues.
A M.--Il est prié de vouloir bien faire reprendre sa musique, que l'on
trouve originale ainsi que les paroles.
[Illustration: Figure allégorique de Janvier.]