MÉLODIE
DRAMATIQUE
PAROLES
ET MUSIQUE
DE
M. AMÉDÉE DE BEAUPLAN
De quel mot inexorable
Viens-tu de frapper un coeur
Qui mit en toi son bonheur
M'éloigner?... ordre coupable,
Un serment fait devant Dieu
N'est-il donc qu'un jeu?
Cet arrêt ne fut pas rendu;
Non, non, je t'ai mal entendu;
Un signe, un geste, une caresse,
Dis-moi que je n'ai rien perdu
De ta tendresse;
Quoi! je suis à ses genoux
Et sans fléchir son courroux?
La fierté renaît dans mon âme,
Je ne suis qu'une faible femme,
Bannis-moi, sois parjure, mais
De tes remords souffre à jamais.
Bien longtemps je fus rebelle
Aux voeux que tu m'adressais,
Aux serments que tu faisais;
Tu disais: «Être si belle?
Inspirer l'amour si bien
Et n'éprouver rien!
Quel jeu cruel et sans pitié?»
Je t'accordai mon amitié,
Chaque jour osant plus prétendre,
Tu sus m'arracher à moitié
Un mot bien tendre;
L'abandon et le mépris,
Voilà quel en est le prix.
La fierté renaît dans mon âme,
Je ne suis qu'une faible femme,
Bannis-moi, sois parjure, mais
De les remords souffre à jamais.
Sais-tu bien que j'étais née
Pour un sort meilleur.
Pour avoir plus de part au bonheur?
Tu brisas ma destinée,
Sans toi peut-être aujourd'hui
J'aurais un appui,
Et pour ce coupable abandon
Je t'accorderais ton pardon
Non, non, l'amour se change en haine.
Ma haine voilà mon seul don.
Subis ta peine:
En vain tu veux me fuir,
Poursuivi par mon souvenir;
Non je puis être absente
Dans ton coeur une voix puissante
Te criera ces mots désormais:
«De tes remords souffre à jamais!»
Théâtres.
_Le Laird de Dumbicky_, drame en cinq actes, de M. AEXANDRE
DUMAS.--_André Chénier_, de M. DAILLIÈRE.-_Le Médecin de son Honneur_,
de M. HIPPOLYTE LUCAS.--_Paris dans la Comète.--Gérolstein.--Une idée de
Médecin_, de M. DARTOIS.
Le Second-Théâtre-Français a donné trois drames coup sur coup, les trois
drames dont les noms précèdent; M. Dumas, M. Lucas, M. Daillière, sont
les pères avoués et reconnus de ces trois enfants; deux sont ornés de
rimes et d'alexandrins; le troisième est en simple prose; quand je dis
simple, je me trompe: M. Alexandre Dumas ne fait rien simplement Par où
commencerai-je? Evidemment par les gros bataillons, c'est-à-dire par M.
Dumas et sa prose en cinq actes; MM. Lucas et Daillière, plus légèrement
armés, viendront à leur tour. C'est donc _le Laird de Dumbicky_ à qui
reviennent les honneurs du pas; ne lui enviez pas cette consolation! Le
pauvre. _Laird_ vient d'éprouver tant de malheurs! le parterre s'est
montré pour lui si rude et si implacable!
Son nom est Mac-Allan; vous devinez tout de suite que nous avons affaire
à un Écossais, et vous devinez juste. Mac-Allan a un oncle, sir David,
grand partisan des Stuarts; après la bataille de Worcester, qui ruina
complètement la cause royale, lu fidèle sir David recueillit le jeune
prince, depuis Charles II, et l'aida à se mettre en sûreté; ceci valut à
sir David la haine de Cromwell et la confiscation du ses biens.
La Restauration venue, et Charles II ayant repris possession du trône
paternel, sir David songe à obtenir sa réintégration dans sa fortune et
dans son autorité; pour réveiller la mémoire du roi Charles, qui
l'oublie, il envoie à Londres son neveu Mac-Allan, laird du Dumbicky. A
son arrivée, Mac-Allan, trouve qu'au lieu de s'occuper de récompenser la
fidélité de ses vieux serviteurs et de songer aux affaires de l'État,
Charles II n'a d'autre soin que celui d'une vie dissipée et frivole.
Ceci blesse un peu l'honnêteté du noble Écossais. Patience, il en verra
bien d'autres. Savez-vous en effet le rôle qu'on va faire jouer à ce
brave laird, et quelle récompense on prépare, dans sa personne, au
dévouement de son oncle?--Non pas vraiment.--Eh bien! je vais vous le
dire. Le laird de Dumbicky, sans le savoir, devient le pivot d'une
intrigue honteuse, qui se débat entre Nelly, la maîtresse en titre du
roi Charles II, et le duc de Buckingham, son favori. Voici le mot de ce
tripotage: Buckingham veut renverser la favorite Nelly, en lui
substituant, dans l'autour du maître, une jeune et honnête fille nommée
Sarah, que le roi désire; de son côté, Nelly prétend défendre son crédit
et avoir raison de Sarah et de Buckingham.
Mac-Allan est choisi par le duc et par Nelly pour l'éditeur responsable
de cette double combinaison; d'une part Buckingham lui fait épouser
Sarah légitimement, afin de sauver les apparences et d'éviter au roi
l'odieux d'une séduction exercée sur une innocente jeune fille. Le
mariage couvre tout. D'autre part, Nelly avertit Mac-Allan de ce
guet-apens infâme; ce n'est point par intérêt pour lui, mais par un
sentiment de jalousie et pour empêcher Buckingham de réussir.
Le laird de Dumbicky, en sa qualité d'honnête homme et de mari sérieux,
n'a évidemment qu'une chose à faire: de rendre l'honneur de sa femme et
le sien contre les entreprises combinées de Buckingham et du roi! Or, il
se met en garde avec d'autant plus de résolution qu'il est sur de la
vertu de Sarah et qu'il l'aime sincèrement. Je ne suivrai pas Mac-Allan,
Kelly, Buckingham, le roi et Sarah dans cette bataille; j'ai fait
connaître le sujet du drame; on a pu voir que c'était une de ces
intrigues passablement équivoques, vingt fois exploitées au théâtre, et
tout récemment encore par M. Alexandre Dumas lui-même, à la
Porte-Saint-Martin, sous le titre de _Louise Bernard_. Nos dramaturges
ne font plus que ruminer.--Les détails ne sauvent pas la banalité du
sujet; ce sont toujours les mêmes effets peu scrupuleux, les mêmes
moyens effrontés: rendez-vous suspects, portes ouvertes, chambres à
coucher, escalades, substitutions de personnes, toutes les vieilles
brutalités du drame d'alcôve. Oui, vieilles est le terme, car elles ont
fait leur temps et lassé l'honnêteté du public, qui n'en veut plus.--Il
va sans dire que le roi et Buckingham sont vaincus par Mac-Allan, que
Sarah leur échappe, et que Nelly reste souveraine maîtresse.
La soirée a été orageuse. Les sifflets, les sanglantes apostrophes du
parterre ont servi d'escorte au drame malencontreux, pendant les deux
derniers actes surtout. Au dénoûment, la tempête mugissait avec un
effroyable courroux. Cette sévérité n'était que de la justice.
Non-seulement le drame méritait peu d'indulgence du côté de l'invention,
mais le ton de mauvais lieu qui s'y trahit, mais un dialogue plein de
crudités et d'indécence ne pouvaient qu'aggraver les torts de l'auteur.
Qu'on n'ait pas du génie et de l'originalité tous les jours, cela se
conçoit aisément, les idées nouvelles sont rares, et n'en a pas qui
veut; du moins devrait-on toujours respecter certaines convenances et ne
pas dépasser les limites permises. On n'a pas besoin pour cela d'être un
grand homme, mais tout simplement un homme honnête et suffisamment
élevé. Voilà bien des chutes, monsieur Dumas; prenez garde!
L'auteur _d'André Chénier_, M. Daillière, est un jeune soldat
dramatique; il fait là sa première campagne; le drame en question est
son coup d'essai, ce qui ne veut pas dire précisément que ce soit un
coup de maître. Il y a cependant d'honnêtes intentions et quelque mérite
dans l'ébauche de M. Daillière. Ébauche est le mot qui convient ici. M.
Daillière, en effet, a su, à propos d'André Chénier, assembler quelques
scènes d'un effet touchant; mais c'est là tout; l'action, les
oppositions, les nuances, la lutte des passions, le contraste des
caractères, tout ce qui constitue un drame proprement dit, manque à peu
près à l'ouvrage; en deux mots, voici l'affaire:
André Chénier gémit sous les verrous. Pour tromper les douleurs de la
captivité, le poète fait des vers. A la poésie se joint une tendre
passion, une passion respectueuse et idéale. Une jeune prisonnière,
mademoiselle de Coigny, est l'objet de cet amour mélancolique et le
partage; c'est pour elle, on le sait, qu'André écrivit cette ode de _la
jeune Captive_, qu'il est difficile de lire encore aujourd'hui sans un
profond attendrissement.
Cependant l'heure fatale approche; déjà le bourreau a frappé plus d'un
compagnon de l'infortuné poète; son tour va venir; il vient en effet, et
le mélodieux André sort de ce cachot sans espoir, pour aller à
l'échafaud, au milieu des larmes de mademoiselle de Coigny, de
Marie-Joseph Chénier et du désespoir de son père.
Il n'y a rien de plus dans l'ouvrage de M. Daillière, si ce n'est des
rimes et des tirades qui, sans être toujours irréprochables, annoncent
une certaine verve qui pourra plus tard donner des résultats plus
complets. Quoi qu'il en soit, les bravos n'ont pas manqué à M.
Daillière, et c'est déjà beaucoup que de commencer par là.
Dans cette course au drame, M. Lucas est le véritable vainqueur. Aux
prises avec MM. Dumas et Daillière, M. Hippolyte Lucas a jusqu'au bout
gardé la corde; les deux autres couraient encore, qu'il était déjà
arrivé. Calderon y est bien pour quelque chose; dans cette lutte,
Calderon a été le partenaire de M. Hippolyte Lucas. _Le Médecin de son
Honneur_ a servi d'enjeu à l'illustre poète; M. Lucas n'a fait qu'y
entrer pour une certaine part d'esprit et d'étude ingénieuse; Calderon a
fourni le capital.
Don Guttière est le héros de l'aventure; c'est un noble castillan, fort
épris de sa femme, dona Mencia, et des plus chatouilleux sur le point
d'honneur; un jour qu'il rentre subitement au logis conjugal, il a des
soupçons; bientôt ses soupçons se changent en douloureuse certitude:
dona Mencia le trahit! Dona Mencia donne de secrets rendez-vous au
prince Henri de Transtamare! O douleur! que faire? Don Guttière a
bientôt pris son parti: qu'a-t-il besoin de recourir à d'autres qu'à
lui-même? N'est-il pas le gardien ou plutôt le médecin de son honneur?
il guérira donc cet honneur blessé; et voici l'horrible remède qu'il lui
applique.--Une nuit, tandis que dona Mencia sommeille, le sombre don
Guttière entre au domicile conjugal mystérieusement enveloppé dans son
manteau; il vient suivi d'un chirurgien qu'il a fait saisir et amener de
force par deux esclaves maures: «Tu vas entrer là, lui dit-il en lui
désignant la chambre de dona Mencia; tu y trouveras une femme endormie:
tu t'approcheras d'elle et tu lui ouvriras les veines!--Horreur! s'écrie
le chirurgien, pâle et tremblant, vous pouvez me tuer, non faire de moi
un assassin.--Eh bien! je te tuerai...» Et les deux esclaves
s'approchent du misérable, le poignard levé. «J'irai donc,» dit-il, et
il entre en chancelant; un instant après, on le voit revenir tout
livide, et s'appuyant sur la porte où sa main sanglante laisse une trace
de sang. Ce sang en dit assez: don Guttière est vengé.--Survient le roi
de Castille: «Qu'as-tu fait? demande-t-il à don Guttière.--Sire, j'ai eu
soin de mon honneur, réplique don Guttière; n'étais-je pas son meilleur
médecin?» Et cependant don Guttière ne survivra point à cette terrible
exécution; il suivra le roi à la guerre et s'y fera tuer.
Cette dernière scène donne le frisson; si l'on objecte que c'est là un
drame bien effroyable pour des nerfs français, nous répliquerons que le
drame est espagnol; M. Hippolyte Lucas n'a fait que l'accommoder pour
l'Odéon avec beaucoup d'intelligence, en vers très-élégants et
très-français.
Toute année qui meurt est sûre de trois ou quatre oraisons funèbres
mêlées de vaudeville. L'année 1843 a eu le même sort que les autres:
ici, c'est le théâtre du Palais-Royal qui l'enterre dans une revue
intitulée: _la Cour de Gérolstein_; là, le théâtre des Variétés paie sa
dette à la défunte année par une plaisanterie appelée: _Paris dans la
Comète_. Ces deux pièces à couplets ne font que répéter à peu près ce
que _l'Illustration_ a dit de l'année 1843 dans son dernier numéro: les
modes, les théâtres, les pièces sifflées, M. Eugène Sue et les _Mystères
de Paris_, les pipes et les cigares, que vous dirai-je? tous les faits
mémorables de notre éloge nécrologique de l'an 1843.--Cela n'est pas
toujours très spirituel; mais cela fait rire, elle rire est si bon!
C'est une assez pauvre idée que _l'Idée du Médecin_: ce médecin a une
soeur; pour attendrir un infidèle qu'elle aime, il fait courir le bruit
de la mort de cette soeur abandonnée; l'infidèle, en effet, est au
désespoir; au fond c'était une bonne âme; puis, il s'aperçoit qu'on
s'est moqué de lui, et s'amuse à prendre sa revanche contre le médecin
et sa soeur, en feignant de vouloir convoler en secondes noces. Le tout
finit, on s'y attend, par une explication et un raccommodement général;
l'idée n'est pas neuve.
Projet de perfectionnement de la Navigation à la Vapeur, et suppression
de la Cheminée dans les bateaux, par M. Lefebvre.
Il a paru, il y a quelques semaines seulement, une brochure fort
intéressante de M. P. Lefebvre, ancien élève de l'École Polytechnique.
Cette brochure est consacrée aux développements d'une idée fort bizarre,
relative à la navigation à vapeur. Bien que des expériences convenables
n'aient pas encore déterminé la valeur de cette invention, comme les
bases sur lesquelles elle repose n'offrent rien de contraire aux
théories, que peut-être un jour, appliquée de l'autre côté du détroit,
sommes-nous destinés à la voir revenir triomphalement en France et
donnée comme la millième preuve de la supériorité de l'esprit ingénieux
des Anglais, les lecteurs de _l'Illustration_ n'en liront pas sans
intérêt la description.
C'est du reste un de nos engagements vis-à-vis du public de ne laisser
rien paraître de nouveau, dans quelque genre que ce soit, sans être les
premiers à les mettre de suite au courant.
Dans les questions de mécanique, où il s'agit de surmonter des
résistances, comme, par exemple, dans la locomotion sur terre, on ne
s'occupe pas seulement du système qui doit se mouvoir, on n'améliore pas
seulement la voiture, le mode d'attelage: on s'occupe aussi, avec grand
avantage, du moyen de diminuer la résistance qui s'oppose au mouvement;
c'est pour cela que l'on construit les routes ferrées, pavées, les
chemins de fer.
Or jusqu'ici, dans le problème de la navigation, on n'a pensé qu'à agir
sur le corps flottant; il reste à résoudre la deuxième partie du
problème, à opérer sur le fluide en vue de diminuer la résistance.
C'est dans cette voie toute nouvelle que M. Lefebvre s'est efforcé
d'entrer. De même que sur les routes ordinaires, l'introduction du fer
disposé en rail, permettant l'emploi des machines en diminuant les chocs
et les frottements, a donné à la locomotion cette rapidité qui n'est pas
une des moindres merveilles de notre époque; de même sur les fleuves,
les canaux, M. Lefebvre pense que l'air est appelé à jouer un rôle
analogue et à augmenter d'une manière considérable la vitesse de la
navigation à vapeur.
Ainsi, dans le système de l'auteur, le corps flottant, le vaisseau ne
doit plus avoir à vaincre la résistance d'un liquide, de l'eau, mais
d'un mélange infiniment moins dense de gaz et de liquide, de l'eau et de
l'air.
Certes il serait difficile de disputer à M. Lefebvre la priorité de son
ingénieuse idée, et si nous rapportons le fait suivant, c'est bien moins
pour lui enlever le mérite de son invention que pour faire comprendre
tout ce qu'elle peut avoir de pratique.
Un mécanicien de Séville avait fait une pompe au moyen de laquelle il
espérait élever l'eau à une grande hauteur; mais, arrivé; à trente-deux
pieds, l'eau s'arrêtait, et tous les efforts du mécanicien étaient
superflus; dans un moment d'emportement il jette avec violence son
marteau: le tuyau de la pompe est atteint, et l'eau s'élance au niveau
désiré! On chercha la cause du phénomène: c'était un petit trou ouvert
dans la paroi du tuyau; et c'est ainsi que fut trouvée la pompe de
Séville, dont on voit quelques modèles dans de vieux cabinets de
physique. Un livre, déjà ancien, donne de cette manière la description
d'une de ces pompes exécutée en grand:
«On a vu il y a quelques années, place Dauphine, une pompe aspirante qui
jetait l'eau sans interruption à une hauteur de cinquante-cinq pieds.
Son canal d'aspiration était percé d'un trou très-petit qui restait
constamment ouvert. L'air, entrant impétueusement par cet orifice,
entrecoupait l'eau à mesure qu'elle montait dans le canal aspirant; de
sorte qu'il se formait dans ce canal une colonne mixte d'eau et d'air,
et par conséquent assez légère pour pouvoir être portée à la hauteur de
cinquante-cinq pieds par l'air extérieur qui pressait sur l'eau du
réservoir.»
Voici donc un cas dans lequel, par l'introduction de l'air dans l'eau,
on parvient à constituer un liquide d'une densité moindre qui se
comporte alors comme un nouveau corps.
Or, telle est précisément la donnée du problème que s'est posé M.
Lefebvre.
L'auteur propose de faire mouvoir par la machine à vapeur d'un bateau
une machine soufflante, ce qui est d'une exécution facile. Cette machine
soufflante sert à chasser de l'air par un tuyau placé au point le plus
bas de l'avant du bateau; et ce tuyau est lui-même percé d'une infinité
de petits trous tout le long de sa partie supérieure. L'air arrivant
dans l'eau en petits filets rendus discontinus par la marche du bateau
forme une multitude de globules. Voilà donc un bateau ne rencontrant
plus dans sa progression qu'un mélange composé partie de liquide, partie
de globules d'air, mélange dont la densité est bien moindre que celle de
l'eau, fig. 1 et 2. Deux questions se présentent de suite à l'esprit
pour apprécier la valeur de cette proposition.
1º La résistance sera-t-elle réellement diminuée?
2º Y aura-t-il avantage à utiliser la force motrice, à vaincre de cette
manière la résistance?
La théorie permet de répondre affirmativement à la première. En effet,
la résistance considérée comme proportionnelle à la densité du fluide,
doit nécessairement diminuer.
De plus, si l'on cherche à se rendre compte des effets obtenus par ce
bouillonnement d'air à l'avant du bateau, on trouve:
1º Que le volume déplacé par le bateau en mouvement aura une moins
grande masse;
2° Que pressé en tout sens par le liquide, le bateau le sera moins à
l'avant qu'à l'arriére, et par ce seul fait sera sollicité dans le sens
de sa marche.
En effet, la pression de l'eau, d'après des expériences admises, ne
s'exercera pas sur les globules d'air en mouvement comme si elles
étaient en repos.
3º La succession de chocs produits par la rencontre du fluide en repos
et du bateau en mouvement consommera une moins grande quantité de
travail, vu qu'au moyen de l'espèce de coussin formé par le mélange
d'air et d'eau, ils n'auront plus lieu qu'entre corps élastiques.
Pour se former une idée juste de l'importance de cette dernière
considération, il suffit de savoir que M. Piobert, chef d'escadron
d'artillerie et membre de l'Institut, charge par le gouvernement
d'expériences fort curieuses sur la pénétration des corps, ayant tiré
des boulets de canon dans l'eau, vit leur mouvement s'amortir avec une
extrême rapidité; ce qui prouve l'énorme résistance opposée. Le choc à
l'entrée était tel que des obus (boulets creux) qui pénètrent sans se
rompre dans des terres rassises étaient constamment brisés.
Rien dans l'état actuel de la science ne peut nous mettre à même de
résoudre la deuxième question: sera-t-il plus avantageux d'employer une
partie de la force motrice à vaincre la résistance de la manière
proposée? M. Lefebvre établit par un calcul dont les données sont tirées
de l'ouvrage de M. Poncelet, qu'une pompe qui chasserait à l'avant d'un
bateau un mètre cube d'air par seconde, devrait être mue par une force
équivalente à seize chevaux-vapeur. Reste donc à savoir, et l'expérience
seule peut nous l'apprendre, si un bateau dont les roues seraient mises
en mouvement par une force de cinquante chevaux, par exemple, n'irait
pas tout aussi vite que si trente-quatre chevaux seulement étaient
employés à faire mouvoir les roues, et seize à faire jouer la pompe
proposée. Une pareille expérience nous semble devoir être nécessairement
faite un jour ou l'autre.
Au reste, pour que ce système fût réellement avantageux, il ne suffirait
pas qu'il pût servir à diminuer la résistance qui s'oppose au mouvement
du bateau, il faudrait encore que par son emploi, on parvint à dépasser
le maximum de vitesse obtenu jusqu'à ce jour. Or cette limite, dit M.
Lefebvre, résultant bien plus de la diminution rapide de la proportion
d'effet utile de l'appareil moteur, quand on augmente sa vitesse, que de
la difficulté d'accroître la force motrice, il est évident que le
système proposé l'emportera sur l'ancien pour obtenir les derniers
accroissement de vitesse.
Il paraît ainsi que son succès commercial est probable, surtout dans les
cas où il importe d'obtenir avant tout de grandes vitesses, condition
souvent la plus importante de toutes.
L'auteur a relégué dans une de ses notes, et nous sommes fâchés qu'il ne
lui ait pas donné plus de développement, une proposition que nous
regardons comme le complément de son système: c'est la suppression de la
cheminée.
Il est bien démontré aujourd'hui que le tirage nécessaire à la
combustion, obtenu au moyen d'une cheminée, ou, en d'autres termes, la
vitesse imprimée à l'air au moyen d'un combustible, coûte beaucoup plus
cher que la même vitesse imprimée par des agents mécaniques. M. Clément
et M. Peclet l'ont positivement établi, tellement que, sans la
complication de la machine et le danger des coups de feu pour les
chaudières, il n'est pas un ingénieur qui n'admit qu'il n'y eût économie
de combustible à faire précéder le foyer d'un ventilateur qui chasserait
l'air, et qu'une combustion mieux utilisée compenserait au moins l'excès
de force qu'il faudrait faire développer à la machine.
[Illustration: Perfectionnement de la navigation à la vapeur.--Fig. 1.
Avant d'un bâtiment à roues avec courant d'air, vu de côté.]
[Illustration: Fig. 2. Avant du bâtiment vu de face.]
L'impossibilité de donner beaucoup de hauteur aux cheminées de bateaux
est la cause principale du peu d'effet utile du combustible. Or, si l'on
fait aspirer à la machine soufflante proposée, au lieu d'air, les
produits mêmes de la combustion, n'en résultera-t-il pas qu'une partie
du travail qu'elle consommera correspondra à la partie du combustible
précédemment employée au tirage?
Dans le cas où il faudrait lancer 1 mètre cube par seconde, soit 360
mètres cubes par heure, chaque kilogramme de houille correspondant en
général au passage dans la cheminée de 18 mètres cubes d'air, on voit
que l'aspiration d'un mètre cube par seconde suffirait pour la
combustion de 200 kilogrammes de charbon par heure, ou pour une machine
de quarante à cinquante chevaux.
[Illustration: Bâtiment à hélice avec courant d'air, sans cheminée.]
Les lecteurs de l'_Illustration_ n'ont pas oublié la description de la
goélette à hélice _le Napoléon_. Au lieu de ces deux lourdes roues à
palette qui flanquent les deux côtés des bateaux à vapeur, la goélette
_le Napoléon_ a pour propulseur une hélice placée à son arrière et
au-dessous de la ligne de flottaison; en sorte que le bâtiment semble
marcher comme par enchantement; mais il reste encore sur le pont cette
énorme cheminée qui obstrue le passage, empêche toute voilure un peu
complète, et vomit sur la tête des passager» des torrents de noire
fumée. Adoptez, le système de M. Lefebvre, et cette cheminée disparaîtra
comme dans le système de M. Sauvage les roues ont disparu. N'aurons-nous
pas alors atteint l'idéal de la navigation à vapeur?
Séance semestrielle de la Société Philotechnique.
La Société philotechnique, la plus ancienne des sociétés littéraires
après l'Académie française, a tenu dimanche, 17 décembre, dans la jolie
salle du la rue Neuve-Vivienne, l'une de ses deux séances publiques.
L'assemblée était fort brillante et très-nombreuse. Lorsque M. le baron
Ladoucette, secrétaire perpétuel, en énumérant les pertes et les
acquisitions que la Société a faites depuis six mois, a annoncé la mort
d'un de ses plus illustres confrères, Casimir Delavigne, l'auditoire
entier s'est montré vivement ému.
Plusieurs lectures en prose ou en vers ont été faites par les membres de
la Société. Celles qui nous ont paru produire le plus d'impression sont
_les Deux Vieillards_, de M. Villeneuve fils; _Les Deux Ouvriers_, de M.
Desaint; une fable de M. Lavalette; _En public_, de M. Berville; une
épître sur _l'Ingratitude_, de M. Viennet; et surtout une _Épître aux
faiseurs de contes_, de M. Roux de Rochelle.--Ces lectures terminées, un
concert vocal et instrumental, dans lequel on a entendu Levassor, a eu
lieu comme les années précédentes.
[Illustration: Séance de la société philotechnique dans la salle des
Concerts Vivienne.]
En résumé cette fête artistique et littéraire a été digne d'une Société
qui compte parmi ses membres plusieurs de nos artistes les plus célèbres
et de nos littérateurs les plus recommandables.
Institution royale des Jeunes Aveugles.
[Illustration: Institution des Jeunes Aveugles.--Inauguration du nouvel
établissement.]
La cécité! est, de tons les maux qui affligent l'espèce humaine, celui
qui, en tout temps et dans tous les pays, a été en possession de
l'intérêt le plus constant et le plus universel. Le roi saint Louis,
auquel les établissements de bienfaisance doivent tant chez nous, acquit
de l'évêque de Paris une pièce de terre voisine du cloître. Saint
Honoré, appelée _Champouri_ sur laquelle il fit construire une maison,
qui plus tard forma l'encoignure de la rue Saint-Nicaise, et qui était
destinée à loger et entretenir des aveugles pauvres au nombre de
_quinze-vingts_, comme on comptait alors, et qui prit son nom du nombre
de ses hôtes. On ignore la date précise de cette fondation: on sait
seulement qu'elle remonte à l'année 1260 environ. Voici ce qu'en dit le
confesseur de La reine Marguerite: «Aussi li benoyst roy fist acheter
une pièce de terre de lez Saint-Ennouré, où il fist fère une grant
mansion porceque les poures avugles demorassent ilecques perpétuelement
jusques à trois cens; et ont touz les anz de la borse du roy, pour
potages et pour autres choses, rentes. En laquelle mansion est une
église que il fist fère en l'eneur de saint Rémi, pour ce que lesditz
avugles aient ilecques le service Dieu. Et plusieurs fois avint que li
benoyst roy vint as jours de la feste Saint-Rémi, où lesditz avugles
faisoient chanter solennellement l'office en l'église, les avugles
présens entour le sainct roy.» En effet, Louis IX avait, en 1270,
constitué de nouveau trente livres de rentes destinées spécialement au
potage de ces trois cents aveugles. Clément XIV, de son côté, par une
bulle de 1265, avait recommandé cette institution aux évêques et prélats
de France, elles avait invités à accueillir et à favoriser les quêteurs
qui allaient recueillant des aumônes pour elle. Guillaume de Villeneuve,
dans ses _Crieries de Paris_, nous les présente demandant à grands cris
du pain dans les rues:
A pain crier mettent grans peines
Et si l'avugle, a haute alaine.
Du pain a cels de Champ porri,
Dont moult sovent, sachiez, me ri.
[Illustration: Institution des Jeunes Aveugles.--Costume des garçons.]
Ruteboeuf poète du treizième siècle, dans sa pièce des _Ordres de
Paris_, se montre assez peu partisan de cet établissement, dont il dit
en substance. «Je ne sais trop pourquoi le roi a réuni dans une maison
trois cents aveugles qui s'en vont par troupes dans les rues de Paris,
et qui, pendant que le jour dure, ne cessent de _braire_. Ils se
heurtent les uns contre les autres et se font de fortes contusions, car
personne ne les conduit. Si le feu prend à leur maison, il ne faut pas
en douter, la communauté entièrement brûlée, et le roi obligé de la
reconstruire sur de nouveaux frais.»
Les quinze-vingts demeurèrent dans leur habitation primitive jusqu'en
1779. A cette époque, le cardinal de Rohan, grand-aumônier de France,
fameux par son luxe, sa crédulité et le rôle qu'elle lui fit jouer dans
l'intrigue du collier, le cardinal de Rohan les transféra au faubourg
Saint-Antoine, rue de Charenton, dans l'ancien hôtel des mousquetaires
noirs, et le nombre des infirmes secourus fut augmente; mesure
bienfaisante à laquelle on ne put reprocher que de faire mentir le titre
de l'établissement.
Pendant plus de cinq siècles on avait cru avoir tout fait en venant en
aide à un petit nombre de malheureux que leur état de cécité absolue et
d'indigence constatée condamnait à mourir de faim; mais personne n'avait
songe encore à chercher le moyen de mettre les aveugles de naissance
dans la position de suppléer en quelque sorte par une éducation spéciale
au sens qui leur manquait. En 1781, un homme de bien, un pauvre
professeur d'écriture qui était frère d'un savant minéralogiste,
Valentin Hauy, auquel pesait la position de frère d'un homme de mérite,
eut occasion de voir et d'entendre à Paris, au concert spirituel de mars
1781, une jeune aveugle, célèbre pianiste de Vienne, mademoiselle
Paradis, qui au moyen d'épingles placées en forme de notes et de lettres
sur de grandes pelotes, lisait rapidement la musique et l'exécutait de
manière à enlever tous les applaudissements. Elle n'expliquait pas moins
bien la géographie sur des cartes en relief, dont l'invention était due
à un autre aveugle, Weissembourg, de la ville de Manheim. Valentin Hauy
comprit tout le parti qu'on pourrait tirer pour l'éducation des
aveugles-nés, jusque-là totalement négligée en France, de ces procédés
ingénieux développés et complétés. Il raconte lui-même, dans une
brochure qu'il publia plus tard, que préoccupé de cette pensée, un jour
qu'il passait sur le boulevard du Temple, il aperçut des aveugles jouant
de plusieurs instruments avec des lunettes sur le nez et feignant de
lire la musique placée devant eux. Cette triste parade l'émut
péniblement; il s'approcha de ces infortunés, et leur demanda s'ils ne
préféreraient pas lire réellement la musique, à se rendre ainsi la risée
des passants. Ses observations furent peu goûtées, et il vit bien qu'il
n'avait pas encore rencontre les sujets qu'il lui [Illustration:
Institution des Jeunes Aveugles.--Costume des filles.] fallait.
Cherchant un aveugle intelligent pour appliquer la méthode qu'il avait
conçue, il le trouva enfin près de l'église de Saint-Germain-des-Prés,
C'était un aveugle né à Lyon, qui mendiait pour soutenir sa mère; il se
nommait Lesueur, et de même que Valentin Hauy allait devenir pour les
jeunes aveugles ce que l'abbé de l'Épée était déjà pour les
sourds-muets, Lesueur était destiné de son côté, à en être le Massieu.
Valentin Hauy avant interrogé cet enfant, fut frappé de son
intelligence; il l'emmena chez lui, le réunit à d'autres infortunés, et,
après les avoir instruits, il présenta Lesueur à la Société
Philanthropique, qui, satisfaite de cet essai, accorda à l'instituteur
une maison située rue Notre-Dame-des-Victoires, nº 18, et des fonds pour
l'entretien de douze élèves. Le succès justifia cette libéralité. En
1786, Hauy fut appelé à faire exécuter aux élèves formés par lui leurs
exercices devant le roi et toute la cour. Ils devinrent l'objet de
l'attention générale, du plus vif intérêt, et le maître reçut des
encouragements qui lui permirent d'augmenter leur nombre. Dans cette
même année Valentin Hauy dédia au roi et publia un ouvrage de lui,
composé et imprimé par ses élèves aveugles, avec des caractères dont la
saillie et des presses dont le foulage donnaient un relief tel à
l'impression que les aveugles peuvent le lire en promenant le bout de
leurs doigts sur les lignes. Le titre de ce livre énumère tout ce que
Hauy avait déjà à peu près obtenu: Essai sur l'éducation des Aveugles,
ou Exposé de différents moyens vérifiés par l'expérience, pour les
mettre en état de lire à l'aide du tact, d'imprimer des livres dans
lesquels ils puissent prendre des connaissances de langue, d'histoire,
de géographie, de musique, etc., d'exécuter différents travaux relatifs
aux métiers. Ces jeunes; aveugles furent aussi utilisés en apprenant à
lire à des enfants, clairvoyants.
[Illustration: Institution des Jeunes Aveugles.--Gymnase.]
En 1790, le duc de Larochefoucauld-Liancourt obtint du Directoire du
département de Paris que les jeunes aveugles et les sourds-muets
seraient placés au couvent des Célestins, près de l'Arsenal. Cette
réunion, sollicitée par un homme de bien, pensa être fatale aux deux
oeuvres. L'Assemblée nationale, par un décret du 2 juillet 1791, décida
bien que les deux écoles seraient entretenues aux frais de l'État; mais
la mésintelligence qui avait éclaté entre les chefs de l'un et de
l'autre établissement contrariait toutes les dispositions généreuses
prises à leur égard, et pensa amener la ruine de ces institutions. La
discorde s'étendit jusqu'aux élèves, qu'on était arrivé à mettre en
communication, mais non à faire vivre en bonne intelligence. Les
sourds-muets composaient, en caractères en relief, des phrases que les
aveugles lisaient par le toucher, et auxquelles ils répondaient par la
langue des signes qu'on leur avait apprise. Enfin, en 1795, un décret de
la Convention vint sagement opérer la séparation et transféra les jeunes
aveugles dans la maison Sainte-Catherine, rue des Lombards. Une bourse
gratuite fut en même temps créée pour chacun des quatre-vingt-trois
départements que formait alors la France.
[Illustration: Institution des Jeunes Aveugles.--Salle des bains.]
Malheureusement Valentin Hauy, à la philanthropie ingénieuse, patiente
et dévouée duquel l'institution devait son existence, n'était pas né
administrateur. Le regret qu'il avait de se séparer d'un de ses élèves
le portait à envisager la maison qu'il dirigeait plutôt comme un hospice
qu'ils devaient habiter toujours que comme une maison d'éducation
spéciale où ils ne devaient demeurer que le temps nécessaire à leur
instruction. Il maria donc des aveugles et introduisit, sans l'avoir
prévu, dans l'établissement, les abus qui devaient résulter
inévitablement de ce mélange de ménages et de célibataires. Le mal était
grand, mais un arrêté ministériel du 4 nivôse an IX (1807) y apporta le
pire de tous les remèdes. Il fut ordonné que les jeunes aveugles
seraient réunis à l'hospice des Quinze-Vingts, c'est-à-dire que des
jeunes gens, auxquels on avait donné de l'éducation, seraient incorporés
et confondus avec des aveugles mendiants qui n'en avaient reçu aucune,
et avec lesquels, par conséquent, ils n'avaient pas de point de contact.
Ce déplorable état de choses subsista jusqu'en 1815, année où une
ordonnance royale prononça enfin la séparation des Jeunes-Aveugles des
Quinze-Vingts, et la translation des premiers, opérée, peu après, à
l'ancien séminaire Saint-Firmin, rue Saint-Victor.
C'est là que l'institution, classée parmi les établissements généraux de
bienfaisance, est demeurée jusqu'à sa récente translation dans les
bâtiments dont l'érection a été votée en 1838, dont la première pierre a
été posée en 1839, et dont elle a achevé de prendre possession le
dimanche 24 du mois dernier, jour de la consécration de la chapelle.
Cet édifice a été construit sur un terrain compris entre le boulevard
des Invalides, la rue de Sèvres, la rue Masseran et de la petite rue des
Acacias. L'entrée principale, fermée par une grille en fer placée entre
deux pavillons, est située sur le boulevard, d'où l'on peut admirer le
fronton de l'édifice dû au ciseau de M. Jouffroy, sculpteur. Le sujet
choisi par l'artiste est en parfaite harmonie avec l'établissement;
c'est, d'un côté, Valentin Hauy enseignant le travail à ses élèves; de
l'autre, une institutrice donnant des leçons aux jeunes filles aveugles,
et au milieu, la Religion les encourageant tous deux. Les dispositions
intérieures du local ont été combinées de manière à isoler les filles
des garçons, et les uns comme les autres trouvent les mêmes commodités,
les mêmes dispositions dans la partie qui leur est affectée. Le bâtiment
du milieu formant la séparation des deux quartiers n'a de commun que la
chapelle qui se trouve au premier étage. Les garçons sont placés dans
l'aile de droite, et les filles dans l'aile de gauche au
rez-de-chaussée; à l'entrée, sont, des deux côtés, des réfectoires
garnis de tables de marbre posées sur des trépieds en fonte fort
élégamment ouvragés; les cuisines se trouvent derrière, et, dans le
fond, les salles de bains disposées de manière à servira la fois
trente-deux bains de corps et trente-deux bains de pieds. Le puits de
Grenelle fournit à tous les besoins de l'établissement, et son eau y
arrive conservant encore une température assez élevée.
A droite et à gauche sont les salles de récréation. Les salles de classe
et d'étude sont au premier étage au-dessus de ces dernières; à leur
extrémité, sur le boulevard, les salles de conférence, entre lesquelles
se trouve celle du conseil. L'appartement du directeur est à côté, dans
le pavillon de droite, et celui de la première institutrice dans le
pavillon de gauche. La chapelle se trouve, ainsi que nous l'avons dit,
dans le bâtiment du milieu; elle est des ordres ionique et corinthien
combinés ensemble; la nef est soutenue par vingt-quatre colonnes, dont
quatre en marbre plein et les autres en stuc; le plafond des bas côtés
est coupé par des caissons, décoré uniformément par des peintures de
fantaisie. Le grand plafond est orné de rosaces dorées qui produisent un
très-bel effet. Des inscriptions, renfermées dans des médaillons
repliant au pourtour, relatent les phases successives de l'institution.
Le monument est de forme demi-circulaire, terminé en calotte; l'autel
est placé au fond contre le mur, dans lequel est ménagée une niche pour
le tabernacle. Des tribunes sont élevées de chaque côté et se prolongent
d'un bout à l'autre de la nef; les dispositions intérieures ont été
prises de manière à pouvoir couper le vaisseau en deux parties par une
cloison mobile placée à l'origine de l'hémicycle et ménageant en avant
une grande salle d'exercice pour les élèves. L'appartement de l'aumônier
est contigu à la chapelle. Le deuxième étage est composé, dans les deux
quartiers, de vastes salles servant de dortoirs, de logements pour le
médecin, l'agent comptable, etc.; le logement des soeurs est au
troisième étape, entre l'infirmerie des garçons et celle des filles, à
côté desquelles se trouvent d'autres salles de bains pour les malades et
un promenoir pour les convalescents. Les archives sont placées sur la
chapelle au bout d'un grand dortoir supplémentaire. Viennent ensuite les
logements des professeurs, des divers employés de l'établissement, et
les ateliers. En résumé, rien n'a été négligé dans le nouvel édifice
pour conserver la santé et assurer le bien-être des hôtes infortunés
qu'il a reçus: ils y ont trouvé un air pur, des logements vastes et
sains, de beaux jardins où ils pourront se livrer à des exercices
gymnastiques, et enfin une distribution commode et parfaitement
entendue.
La foule que la cérémonie religieuse avait appelée dans cet
établissement rendait, en sortant, hommage à l'habile et consciencieux
architecte qui a dressé, les plans et dirigé les travaux de cette
construction. En trois années il est parvenu à la mener à fin, parce
qu'il a su en même temps se renfermer dans ses devis et ne pas dépasser
le chiffre de dépense qu'il avait annoncé. Il n'a donc pas eu de crédit
supplémentaire à demander et à attendre; il n'a donc pas laissé le temps
à l'administration supérieure de changer successivement vingt fois
d'avis; enfin il a su éviter tous les inconvénients et tous les
scandales qu'on a signalés dans une foule d'autres travaux publics. Cet
artiste éminent et honnête homme est M. Philippon, auquel vient d'être
accordée la croix de la Légion-d'Honneur, et qu'un journal proposait de
nommer ministre, pour la recette, bien rare de nos jours, qu'il possède
d'aligner les dépenses avec les crédits.
On a demandé à M. Philippon un édifice qui put recevoir non-seulement
les élèves gratuits, dont le nombre vient d'être porté à cent-vingt,
mais au besoin, et pour faire face aux éventualités d'augmentation
nouvelle du chiffre des boursiers comme au service des élèves payants,
un total de trois cents jeunes gens. M. Philippon a fait ce qu'on lui a
demandé. Il ne s'est pas borné à construire un établissement salubre
pour remplacer celui de la rue Saint-Victor, qui ne l'était guère; on a
voulu un collège, non pas un de ces tristes, humides et froids couvents
défroqués où nous avons tous été élevés, où nos enfants le seront
probablement encore, mais un collège bien ciré, bien chauffé, bien
illuminé, qui fît enfin dans les établissements d'éducation et de
bienfaisance une véritable révolution. Ce qu'on voulait, M. Philippon
l'a admirablement exécuté.
Mais maintenant que nous avons rendu pleine justice à l'artiste, nous
sera-t-il permis de penser et de dire que le parti qu'on a pris et qu'on
va suivre ne nous paraît pas le meilleur de tous? D'après les calculs de
M. Dufau il y a en France trente-six ou quarante mille aveugles. Vous
construisez un hôtel où vous pourrez, en recevoir trois cents de l'âge
de dix à quatorze ans qui pourront y demeurer huit années. C'est une
population qui se renouvellera bien lentement et qui est dans une
proportion bien minime avec le chiffre de tous les êtres qui naissent
affligés de cette même infirmité. Nous voudrions, et nous croyons ce
voeu tout à fait exécutable, nous voudrions que tout enfant aveugle né
de parents pauvres fût admis de droit et gratuitement dans cet
établissement, y reçut une instruction sommaire, et y apprit un métier;
que, cela fait, il fût immédiatement rendu à sa famille et fit place à
un autre infortuné. Nous ne croyons pas que cela entraînât l'État à des
dépenses bien lourdes pour le budget, dépenses que nous regarderions
comme l'acquit d'une dette sacrée envers le malheur. Il ne faut pas le
dissimuler, ce n'est pas plus le travail manuel qui domine dans
l'éducation donnée à ces enfants que ce ne sont les ateliers qui
tiennent la plus grande part de l'édifice de M. Philippon.
L'enseignement y est triple: l'enseignement intellectuel, musical et
industriel. Tous les élèves reçoivent l'instruction primaire, c'est fort
bien; mais on donne l'instruction supérieure à tous ceux qui ne sont pas
d'une intelligence absolument rebelle, et nous pensons que les élèves
payants et les boursiers annonçant des facultés exceptionnelles
devraient être seuls admis à ces cours. Nous avons lu dans un des
médaillons qui règnent au pourtour de la chapelle l'inscription
suivante: «Paingeon, ancien élève de l'Institution et lauréat du
concours général, est nommé professeur de mathématiques au Lycée
d'Angers.» C'est sans aucun doute un fort honorable souvenir pour
l'établissement; mais nous avons vainement cherché la mention de quelque
succès du même genre dans l'industrie. La musique instrumentale ne nous
paraît de même devoir être enseignée qu'à ceux des élèves gratuits qui
annoncent pouvoir y trouver par leurs dispositions toutes particulières
un moyen d'existence. Quant aux professions, concentrez-y presque
entièrement l'attention et les efforts des enfants. Déjà vous avez
reconnu que les garçons pouvaient être utilement appliqués au tressage
des chaussons et des nattes, au tour et à l'ébénisterie, à la brosserie,
au tissage de la toile et du molleton, à la vannerie, et les filles au
filet, aux dessous de lampes, au rempaillage; déjà aussi la maison et
les hospices sont fournis d'un certain nombre d'objets dus à leur
travail. Faites qu'ils s'y donnent presque tous et presque uniquement;
élargissez encore le cercle des professions auxquelles ils ont été
jusqu'ici reconnus applicables; la construction que vous venez d'édifier
demeurera le collège de l'institution, et M. Philippon vous construira
une école d'arts et métiers qui la complétera bien utilement.
Déjà s'est formée une société de patronage pour les aveugles
travailleurs qui a ouvert des ateliers où elle les reçoit et les fait
travailler pour son compte. Elle les loge et les nourrit, et en échange
leur demande des produits dont la valeur atteigne 1 franc 25 centimes.
Lorsque la journée a été plus productive, l'excédant est acquis à
l'aveugle. Nous n'hésitons pas à croire que mettre ainsi tous les
aveugles-nés en position d'aborder ces ateliers et d'y assurer leur
existence, est une tâche plus vaste sans doute, mais aussi plus utile
dans ses résultats que celle de fournir quelques bacheliers de plus aux
examens de l'Université.
Dieu nous garde de laisser peser sur l'homme éclairé, et dévoué qui
dirige cet établissement la critique que cet article renferme. Comme
l'architecte, il est forcé de suivre le plan qui lui a été tracé. La
révolution que nous demandons ne dépend pas d'un directeur. Elle
dépendrait d'un ministre qui voudrait bien prêter à cette question
l'attention qu'elle nous semble réclamer et qui aurait auprès des
Chambres une réputation de conscience et d'études assez bien faite pour
qu'elles n'hésitassent pas à lui fournir les moyens de l'opérer. Ce que
nous disons des Jeunes Aveugles, nous pourrions le dire des
Sourds-Muets. Par les mesures prises et la marche suivie jusqu'à ce
jour, l'État ne vient pas en aide à plus de 1000 aveugles indigents et
aveugles-nés (1) et à plus de huit cents sourds-muets. Nous avons déjà
dit que l'on compte 36 à 40,000 des premiers; les seconds sont au nombre
d'environ 30,000. Dans plusieurs États d'Allemagne, ils sont tous
secourus. Nous croyons que le gouvernement français pourrait faire mieux
encore, ce serait, à l'aide d'un sacrifice mieux entendu, de les mettre
presque tous à même de n'avoir besoin de personne.
[Note 1: La progression de bienfaisance de la part de l'État à l'égard
des aveugles a été peu rapide depuis saint Louis. La bienfaisance privée
est pour une part dans le chiffre des bourses de l'Institution royale.
On lit l'inscription suivante au pourtour de la chapelle: 1829.--Une
donation testamentaire de madame Champion, veuve Vignette, crée huit
bourses gratuites à l'Institution.»]
Les Caprices du Coeur.