SOMMAIRE.

Histoire de la semaine. _Éruption de l'Etna; Portrait de Tyler; Portrait

et maison de Brune; Monument élevé à la mémoire du duc de Beaujolais, à

Malte_.--Courrier de Paris.--Le Parjure, romance; paroles et musique de

M. Amédée de Beauplan avec une Gravure.--Théâtres. Le Laird de Dumbicky;

André Chénier; le Médecin de son Honneur; Paris dans la comète;

Gerolstein; une Idée de Médecin.--Projet de Perfectionnement de la

Navigation à la vapeur et Suppression de la Cheminée dans les Bateaux,

par M. Lefebvre. _Trois gravures_.--Séance de la Société Philotechnique.

_Une Gravure_.--Institution Royale des Jeunes Aveugles. _Cinq

Gravures_.--Les Caprices du Coeur, nouvelle (1re partie), par Marc

Fournier.--Publications Illustrées.--La Belgique monumentale, artistique

et pittoresque, _quatre Gravures_; la Tente de Charles le

Téméraire.--Correspondance.--Annonces.--Janvier, _Une gravure_.--Modes.

_Une Gravure_.--Une lettre d'un habitant de Concarneau.--Rébus.

Histoire de la Semaine.

Le discours d'ouverture de la session a le privilège d'occuper longtemps

l'attention publique. Pendant un mois on le discute, on le paraphrase,

on le commente. La Chambre s'est réunie dans ses bureaux cette semaine

pour nommer la commission qui devra préparer sa réponse, et jusqu'à ce

que ce projet d'adresse lui ait été apporté, jusqu'à ce qu'une

discussion, qui s'annonce devoir être, animée, ait été mise à l'ordre du

jour, les travaux législatifs seront en quelque sorte suspendus, les

grands acteurs politiques demeureront dans la coulisse. M. Sauzet

pourra, près de sa sonnette immobile, se remettre des émotions que lui a

causées sa réélection trop longtemps incertaine.

[Illustration: Éruption de l'Etna, les 17 et 18 décembre 1843.]

Un autre discours vient d'avoir du retentissement dans les deux mondes.

Le message du président des États-Unis, M. Tyler, lu par lui à

l'ouverture du congrès américain le 5 décembre, traite avec netteté et

résolution des questions délicates qui touchent aux intérêts et à

l'honneur de l'Union, que l'Angleterre envisage d'un point de vue à

elle, et dont la solution commande l'attention de la France. Nous devons

remarquer avant tout dans le travail de M. Tyler le passage qui concerne

le droit de visite et la traite des noirs. On sait que les États-Unis se

sont formellement refusés vis-à-vis de l'Angleterre à la reconnaissance

du droit qu'elle voulait généralement établir, et qu'il a été stipulé

dans le traité Ashburton un autre mode de répression pour le traite des

nègres. Le président s'est félicité des mesures qui ont été prises, et a

exprimé hautement l'opinion qu'elles suffiraient pour amener l'abolition

de la traite. La résistance de l'Union et les résultats du parti qu'elle

a fait adopter sont pour nous un bon exemple et une utile expérience.

Nous voudrions avoir à annoncer que ce document permet de compter sur

une réduction du tarif américain. Malheureusement l'amélioration de la

situation financière des États, due à de tout autres causes, fait

illusion à leurs hommes politiques, et les porte à penser que la

surcharge des droits à l'importation n'y est point étrangère. Le

président Tyler parle du Texas et repousse les prétentions mexicaines de

façon à ne pas permettre de douter que l'entrée dans l'Union du

territoire texien ne soit prochaine. Quant au territoire d'Orégon et à

sa délimitation définitive il annonce la ferme détermination de soutenir

dans leur juste rigueur les droits de l'Amérique et de ne céder à aucune

prétention non justifiée de l'Angleterre. Cette déclaration, comme aussi

l'annexation probable du Texas, ont causé à Londres une vive émotion.

Les feuilles ministérielles n'ont pas craint de dire que si l'opinion du

président n'était pas désavouée par la majorité du congrès, c'était la

guerre. Du reste, l'influence anglaise lutte et se débat péniblement

dans l'Amérique du Nord. Au Canada, où l'ancien parti français avait

conquis le pouvoir, une crise nouvelle vient de se manifester, mais rien

n'annonce qu'elle doive donner plus d'action sur la marche des affaires

au gouverneur anglais.

[Illustration: M. Tyler, président actuel des États-Unis.]

[Illustration: Brune, décédé à Rouen, le 25 décembre 1843.]

Pour l'Amérique du Sud, une correspondance du Buenos-Ayres, publiée par

le _Sun_, assure que la rupture du gouvernement de Rosas avec celui du

Brésil était complète au 23 octobre. On attribue ce conflit à des notes

assez vives qui se seraient échangées entre le cabinet buénos-ayrien et

l'ambassadeur brésilien, M. Duarte, à propos de l'attitude qu'aurait

prise, dans les affaires de Montevideo M. Sinimber, consul de l'empereur

dans cette dernière ville. La même correspondance parle de l'expulsion

de M. Leitte, consul-général de Portugal à Montevideo, expulsion

qu'aurait provoquée le général Riveira. La position des nombreux

nationaux que nous comptons sur cette rive est toujours aussi menacée.

La session législative du grand-duché de Bade est ouverte, et déjà la

Chambre des Députés s'est occupée de diverses questions importantes qui

montrent l'esprit dont elle est animée. On a demandé la présentation

d'un projet de loi pour l'établissement du jury, et le rétablissement de

la liberté de la presse dégagée de la censure et de toute procédure

secrète.

--A Athènes, l'assemblée nationale poursuit ses travaux sous la

présidence de son doyen d'âge, qu'elle a maintenu au fauteuil à la

presque unanimité. M. Notaras, auprès duquel tous les doyens de nos

assemblées Françaises ne sont que de jeunes étourdis, est âgé de _cent

sept ans_. On discutait au départ des derniers navires la loi électorale

et les conditions d'éligibilité.

--En Espagne, les Chambres n'auront de longtemps sans doute rien à

discuter. Narvaez leur a fait ces loisirs. Le parti qui se dit modéré

était embarrassé de savoir comment il se tirerait, en présence des

Chambres, de l'accusation qu'il avait voulu intenter à M. Olazaga et

dont le projet a été renvoyé à une majorité favorable à l'ancien

ministre, et des mesures réclamées par l'opinion publique contre

l'état-major qui a été briser les presses et détruire le matériel des

journaux de Madrid suspects d'opinions hostile? Il a trouvé un moyen de

répondre à tout, ou plutôt de n'avoir à répondre à rien. Le 25, on est

venu lire aux deux Chambres un décret qui ne dissout pas les cortès, qui

ne proroge pas leur session, qui la suspend sans ajournement fixe. On

s'était d'abord proposé de demander aux Chambres, avant de les

congédier, l'autorisation de percevoir les impôts; mais on a réfléchi

que cela amènerait inévitablement une discussion, et c'est ce qu'on

avait à coeur d'éviter à tout prix. On va donc gouverner par

ordonnances, l'armée aidant et jusqu'à ce qu'elle en aide un autre, sauf

à venir plus tard demander un bill d'indemnité. C'est du moins quelque

chose d'assez net et d'infiniment préférable à nos yeux, sous le rapport

de la dignité, à la comédie jouée à l'occasion de lu déclaration royale.

La reine-mère Marie-Christine se dispose à retourner à Madrid au

commencement du mois de février. On paraît ne pas douter que sa

présence, ses conseils et surtout ses millions pourront être d'un grand

secours pour vaincre les difficultés qu'on est destiné à rencontrer.

Pendant ce temps-là la lutte engagée à Figuières entre Ametler et Prim

se poursuit avec acharnement, et bientôt il n'y aura plus autour d'eux

que des ruines et la mort.

Les lettres de Tunis annoncent, que, par suite des démêlés survenus avec

la Sardaigne, le bey s'attend à voir arriver une flotte sarde, et qu'il

a donné des ordres pour que le port fût immédiatement mis en état de

défense. Les juifs eux-mêmes sont forcés de travailler aux

fortifications; 15,000 hommes sont échelonnés sur divers points de la

côte. On fait venir de Leghorn de la poudre, des armes; tout dans le

pays a pris l'aspect de la guerre.--Si le bey de Tunis enrégimente les

juifs de ses États, le roi de Danemark annonce également la louable

intention d'enrégimenter tout le monde. Par les lois de ce royaume, sur

le recrutement de l'armée de terre et de mer, qui datent du commencement

du seizième siècle, époque où le servage, existait encore en Danemark,

les paysans seuls sont tenus de faire le service militaire; et les

autres citoyens, c'est-à-dire tous ceux qui sont fils de bourgeois, s'en

trouvent exemptés par droit de naissance. Cet état de choses qui déjà,

depuis longues années, a fait naître les plus vives plaintes, va être

aboli. Le roi Christian vient d'ordonner qu'il sera soumis aux états

provinciaux un projet de loi qui imposera à tous les Danois, sans aucune

distinction de naissance, de rang ou de position sociale, l'obligation

de servir dans l'armée de terre ou dans la marine. Le texte de ce projet

a été publié dans le journal officiel de Copenhague.

En attendant l'ouverture des débats de son procès, toujours fixée au 15

de ce mois, en attendant aussi la révocation du vice-roi d'Irlande, lord

de Grey, mesure prochaine, à ce qu'on paraît croire, O'Connell porte la

terreur dans d'autres rangs encore que ceux des orangistes. Voici ce

qu'il écrit de l'abbaye de Derryane à un de ses amis: «Quel homme sans

goût que cet avocat-général, de ne pas avoir voulu me laisser quinze

jours encore dans mes montagnes! Hier nous avons eu une chasse superbe,

nous avons tué cinq lièvres, et je l'ai suivie jusqu'au bout. Elle a

duré cinq heures trois quarts. Les lièvres ont été tués à trois minutes

d'intervalle l'un de l'autre. Tout retentissait de cris de joie que les

échos répétaient. Jamais, depuis cinq années, je ne me suis trouvé plus

dispos, et vous rirez quand vous saurez que j'ai été moins fatigué que

plusieurs jeunes gens. Il nous a fallu faire trois milles pour rentrer.

Je ne comptais pas sur une aussi belle chasse, car plusieurs de mes

chiens: étaient morts de maladie; je les ai presque pleurés, mais les

autres m'ont indemnisé. Si le temps est sec demain, je compte faire une

nouvelle partie de chasse.» L'infatigable agitateur!!!

Une longue et désastreuse éruption de l'Etna vient d'affliger la Sicile.

Pendant dix jours le volcan a lancé des cendres brûlantes et vomi des

flots de lave qui se sont répandus comme une mer dévorante et ont menacé

de détruire la ville de Bronte. Les versants d'un mont ont heureusement

fait dévier le courant. Mais dans son parcours, qui a été de deux lieues

en ligne directe et de trois environ en tenant compte des déviations, la

lave, qui présentait une largeur de soixante à soixante-dix pieds et une

épaisseur de huit à dix, a tout détruit et fait des victimes nombreuses.

De nouveaux cratères se sont manifestés et ouverts; une scène affreuse,

entre autres, s'est passée près de la Cartiera, sur la route de Bronte à

Catane. La lave s'était amoncelée dans un bas-fond où il se trouvait de

l'eau, et elle y avait formé un monticule fort élevé auprès duquel

s'étaient rassemblés un grand nombre de curieux et beaucoup d'ouvriers

qui travaillaient à couper du bois, quand tout à coup la vapeur produite

par l'ébullition de l'eau et les gaz comprimés dans l'intérieur de cette

masse ont fait explosion. Pus de soixante personnes ont été brûlées ou

tuées sur ce seul point par les vapeurs corrosives ainsi que par les

éclats de la lave encore rouges, lancés à la distance de plus de cent

cinquante mètres. Des voitures, des chevaux, des mulets, qui avaient été

amenés par des voyageurs, se sont trouvés sans maîtres, et il a été

impossible ni de compter les morts ni de savoir quels ils étaient, la

plupart étant restés ensevelis sous les sables brûlants, les laves et

les débris lancés par l'explosion.

Le 5 décembre dernier, à Malte, le consul de France, les officiers de la

marine française et M. le baron Taylor, chargé d'une mission à cet

effet, ont procédé avec pompe à l'inauguration du nouveau mausolée que

le roi des Français vient de faire élever sur la tombe de son frère le

duc de Beaujolais. La sculpture de ce monument est due au ciseau de M.

Pradier. Les autorités civiles, maritimes et militaires, ainsi que le

gouverneur, les amiraux Owen et Curtis, les consuls des diverses

puissances, les commandants des bâtiments de guerre mouillés dans le

port, ont assisté à la cérémonie. La chapelle ardente avait été placée

sons la grande voûte de l'église; elle était surmontée des armes de la

famille d'Orléans. L'église était entièrement tendue de noir. Le

principal fort tirait un coup de canon de minute, en minute, et

lorsqu'on a découvert le cercueil du duc de Beaujolais, le steamer

français le _Véloce_ a fait un salut de vingt et un coups. Tous les

bâtiments de guerre avaient leurs pavillons à mi-mât, et leurs vergues

en croix.

[Illustration. Mausolée du duc de Beaujolais, à Malte.]

Casimir Delavigne a laissé une place à l'Académie et une autre à la

bibliothèque de Fontainebleau. Cette double succession donne lieu à

beaucoup de courses, de visites, de placets et de lettres de toute

sorte, M. Alexandre Dumas a fait imprimer celle qui suit dans _le

Siècle_, c'est-à-dire 10 mille exemplaires: «Monsieur le rédacteur,

plusieurs journaux ont annoncé que j'avais sollicité et obtenu la place

de bibliothécaire à Fontainebleau. Veuillez, je vous prie, démentir

cette nouvelle, qui n'a aucun fondement. Si j'avais ambitionné un des

Fauteuils que l'illustre auteur des _Messéniennes_ ou de _l'École des

Vieillards_ a laissés vacants, c'eût été SEULEMENT son Fauteuil

d'académicien. Veuillez agréer, etc.»--Seulement!--Un autre trait

épistolaire a été lancé contre l'Académie par l'intendance de la liste

civile. Le chef du cabinet, répondant à un solliciteur qui faisait

valoir nous ne savons quels titres pour obtenir la place de

bibliothécaire à Fontainebleau, lui a écrit officiellement que «cette

place ne sera donnée qu'à un académicien OU à un homme de lettres.»

C'est bien différent.

[Illustration: Maison de Brune, à Rouen.]

La Normandie vient encore d'avoir à pleurer un de ses plus utiles et,

disons-le, un de ses plus nobles enfants. Tous les Parisiens qui ont

fait le voyage de Rouen ont remarqué à l'entrée du pont suspendu un

petit édifice d'un goût simple et sévère, portant au front une table de

marbre avec cette inscription: «A LOUIS BRUNE. LA VILLE DE ROUEN.» Cette

maison avait été élevée aux frais de la ville, comme témoignage de

reconnaissance publique, pour une longue série d'actes de courage et de

dévouement. Louis Brune avait sauvé la vie à quarante-quatre personnes,

qu'il avait, en exposant la sienne, retirées des flots. Malgré les

récompenses dont il avait été l'objet il était lauréat du prix Montyon,

chevalier de la Légion-d'Honneur, décoré de sept ou huit médailles,

pensionné, malgré le retentissement justement donné à ses belles

actions, Louis Brune était resté simple, bon et dévoué. Le jour, la

nuit, à toute heure, il veillait, cherchant l'occasion d'exposer sa vie!

A ceux qu'il avait sauvés il ne demandait qu'un souvenir, et le nombre

en était si grand qu'il avait oublié le nom de plus d'un d'entre eux.

Cet homme, dont l'existence était si précieuse, et qui, aimé, révéré de

tous, avait tant de motifs pour la chérir; cet homme au coeur duquel il

est impossible de prêter une pensée faible, une détermination coupable,

s'est jeté du haut du pont de pierre de Rouen, et s'est ouvert le crâne.

Cet inexplicable événement a consterné la ville entière. La mort de ce

héros d'humanité a donné lieu à la publication d'une note sur sa vie que

lui-même avait racontée et en quelque sorte dictée à un des journalistes

rouennais, auxquels nous empruntons tous les détails de ce récit: «En

1816, j'avais neuf ans (il est mort à trente-six), je venais de perdre

mon père, qui était chargeur au routage; ma mère restait avec quatre

petits enfants. On me mit dans les manufactures. Le pain valait neuf

sous la livre. Je gagnais six sous par douze heures de travail... Et

quoique tout petit, je voyais bien la misère de notre maison; eux

étaient presque toujours malades au lit; je laisse à deviner pourquoi...

Moi, je les soignais: c'était mon affaire, puisque j'étais le plus fort.

Mais les six sous des mécaniques ne me suffisaient pas; pourtant j'y

suis resté sept ans. On me prêta deux seaux, un cercle, des bricoles; me

voilà porteur d'eau. C'était un peu mieux, surtout quand je pus ajouter

à cette profession celle de porteur de poisson à la halle. Je ne boudais

pas au travail, et j'apportais toujours quelque chose à la maison.

Enfin, on me fit concurrence, et je quittai le métier pour un troisième.

Ah! celui-là ne m'allait guère. Faut-il le dire? Je servis pendant

quatre ans comme domestique. Écoutez donc! mon maître, qui était un

brave homme, avait promis de nourrir, de soigner ma mère et mes frères;

_ça m'avait touché en dedans!_ et j'avais accepté. Du reste, il a tenu

parole. Mais je n'étais pas heureux, et plus d'une fois je voulais en

finir, comme autrefois dans les mécaniques, en plaçant ma main dans un

engrenage; c'était une bêtise, parce que le bon Dieu est bon, et qu'il y

a toujours de la ressource quand on est honnête homme. Mais je vous dis

tout. Apprenti carrossier pendant trois semaines à 50 centimes par jour,

je quittai encore l'atelier. Cette fois, c'était faute de tablier de

cuir. Puis je travaillai successivement aux pilotis, au déblai de la

Seine, comme plongeur. Alors, j'étais un homme: on me payait bien, et on

ne manquait plus de rien chez nous. A présent, grâce à tout le monde,

j'ai la croix, une belle maison près de la rivière, et gare à ceux qui

se jettent à l'eau, je les repêche sans miséricorde!»--Le convoi de

Brune a été suivi par le deuil public, par la population tout entière.

La fin de 1843 et le commencement de 1844 ont été féconds en morts

illustres. Rouen encore a vu mourir son archevêque, M. le prince de

Croi, grand-aumônier sous la Restauration.--La Suède a perdu un de ses

plus savants médecins, le seul élevé de l'illustre Linné qui vécut

encore, M. d'Afzéhus, professeur à l'Université d'Upsal, qui est mort à

quatre-vingt-treize ans.--Un homme qui avait, de son vivant, distribué

une partie de sa fortune aux malheureux, M. le comte Léon d'Ourches, qui

a donné 200,000 francs à la Colonie agricole de Mettray, 60,000 francs

aux victimes du désastre de la Pointe-à-Pitre, et une foule d'autres

riches offrandes à des oeuvres et à des établissements de charité, vient

de mourir en son château, près de Metz.--Enfin, un homme qui laissera un

des noms les plus honorables parmi les citoyens utiles, Mathieu de

Dombasle, qui, lui, a tant fait pour l'agriculture, si négligée chez

nous, Mathieu de Dombasle a terminé trop tôt une carrière dont les

travaux et les services réclament plus de lignes qu'il ne nous est

permis d'en accorder aujourd'hui à chaque mort illustre.

Courrier de Paris.

Dieu soit loué! Paris commente à prendre du repos et à rentrer dans son

lit. Pendant huit jours, il avait brisé les écluses et débordait par les

rues. Le 1er janvier fait de Paris une véritable mer agitée: tout y va,

tout y vient; le flux et le reflux ne vous laissent ni repos ni relâche:

partout, à droite, à gauche, ici et là, ce sont des flots qui se

déroulent, des vagues qui se rencontrent et qui se heurtent.

Où va cette multitude tumultueuse? qui la pousse ainsi? que veut-elle?

sans doute quelque joie immense la précipite par toutes tes les voies

ouvertes dans la ville? elle court après un grand plaisir ou un bonheur

inouï? Pas le moins du monde: consultez chacun de ces bipèdes effarés,

femmes, hommes, jeunes gens, vieillards, priez-les de vous donner le fin

mot de toute cette agitation, et surtout faites-leur compliment du

plaisir qu'ils y trouvent: «Maudit jour! s'écrieront-ils, peste soit du

1er janvier! au diable les étrennes!» et cependant nos gens continuent

de se démener à perdre haleine; les uns barbotent de pavé en pavé, les

autres se disputent les _omnibus_ et les fiacres; ceux-là galopent dans

leur calèche, ceux-ci trottent comme des facteurs de la petite poste.

Quel tapage sur les places publiques et dans les moindres rues? Et

notez, pour ajouter au charme du tableau, que le 1er janvier est

invariablement inondé de pluie. Le ciel ne veut pas qu'on l'accuse de

lésiner sur la question des étrennes, et, pour s'épargner l'ennui des

menus détails, il gratifie tous les ans Paris d'une ondée générale;

charmant cadeau dont chacun reçoit les éclaboussures.

Cette année le ciel s'est montré d'une générosité sans pareille il a

humecté le jour de l'an des pieds à la tête. Il fallait le voir, ce jour

infortuné, trempé jusqu'aux os, crotté jusqu'à l'échiné, incitant le

pied dans le ruisseau, se glissant le long des gouttières, et engageant

de tous côtés une humble mêlée de parapluies. Singulier spectacle qui

montre pendant vingt-quatre heures tout un peuple pataugeant avec un sac

de bonbons dans une poche, une poupée dans l'autre; dans la main un

polichinelle et un cheval sous le bras!

Mais enfin Paris en est quitte; il a douze mois de répit: jusqu'au 1er

janvier 1845, on lui permettra de ne pas vivre exclusivement avec les

marchands de joujoux et les confiseurs. Depuis quelques heures, Paris

est rentré dans sa vie ordinaire, usant son mouchoir à essuyer tous les

baisers et toutes les embrassades qu'il a donnés et reçus aux frais de

la nouvelle année, et pansant les saignées faites à sa bourse.--Une

moitié de la ville est mélancolique; c'est la moitié qui a acheté les

bonbons; l'autre, qui les a vendus ou mangés, se montre d'une humeur

charmante.

Mais il est bien question de pastilles et de joujoux! Le 1er janvier a

produit des choses autrement graves: il nous a ramené MM. les députés;

diable! gardons-nous d'en rire. Il ne s'agit ici, comme on sait, ni de

pantins ni de marionnettes; et si nos honorables nous font avaler plus

d'une dragée, les dragées représentatives ne ressemblent guère à celles

de Boisselier ou de Marquis; le budget, entre autres, le budget, bonbon

monstre, n'est pas d'un goût aussi fin ni d'une digestion aussi facile.

Le député est donc, en ce moment, l'objet le plus en vogue: il y a six

mois qu'on n'en voyait plus, et le besoin commençait à s'en faire

généralement sentir; six mois! c'est plus qu'il n'en faut pour vous

remettre en crédit dans ce pays adorable. Vous semblez maussade, vous

êtes devenu banal et insupportable, on ne veut plus de vous; dès que

vous paraissez, on bâille et l'on tourne le dos: «Qui nous délivrera de

cet ennuyeux,» dit-on; c'est tout au plus si l'on vous croit bon à

divertir la bonne d'enfants et la portière; faites un voyage de six

mois; disparaissez pendant six mois; que pendant six mois on n'entende

plus parler de vous, et vous reviendrez un homme charmant; il n'y a rien

de tel que l'absence pour rajeunir les choses et les hommes, et

assaisonner d'un certain sel de nouveauté les plus décrépits et les plus

insipides.

Dieu nous garde de penser et surtout de dire que MM. les députés ont

besoin de s'absenter pour être exquis; ils le sont toujours, la France

le sait; mais enfin, ils subissent la loi commune: un semestre de

silence les rend plus piquants au retour et remet le public en appétit.

Le foyer de l'Opéra gagne beaucoup à l'ouverture des chambres; la

chronique y languissait; on avait épuisé la question Carlotta Grisi; on

était à bout de notes diplomatiques sur madame Stoltz et Duprez; et le

_mémorandum_ Maria, Forster et Adèle Dumilatre, n'offrait plus qu'un

médiocre intérêt; la Chambre est venue se jeter fort à propos à travers

ces questions languissantes et les ranimer en variant leur monotonie; le

foyer de l'Opéra, depuis le discours de la couronne, a repris une

physionomie curieuse et affairée; on y glisse agréablement l'affaire de

l'adresse entre une discussion sur telle roulade ou sur tel rond de

jambe, et la querelle de la présidence a singulièrement servi à donner

de l'importance à la nouvelle du voyage entrepris par M. Léon Pillet à

la recherche d'un ténor.

La découverte du précieux ténor n'est pas encore faite, bien que M. le

directeur de l'Opéra courre après ce phénix, bride abattue, tout à

travers les Alpes; mais le président de la Chambre est déjà trouvé ou

plutôt retrouvé; un ténor serait-il un oiseau plus rare qu'un président?

On sait que c'est M. Sauzet, l'élu constitutionnel des trois dernières

années, qui est remonté au fauteuil, en passant sur le corps à M. Dupin,

qu'on avait essayé de mettre en travers, pour lui barrer le passage. Or,

il paraît que M. Sauzet, le meilleur homme du monde et de l'éloquence la

plus fleurie, n'est pas encore aguerri contre les émotions de cette

lutte annuelle. Je tiens de son médecin que plus d'un mois avant la

session, l'honorable député du Rhône éprouve invariablement des

inquiétudes abdominales qui ne font qu'augmenter de jour en jour,

jusqu'à l'heure fatale où la grande bataille de la présidence doit se

décider; alors le malaise redouble, et M. Sauzet a grand peine à se

posséder. La dernière candidature de M. Dupin avait rendu la victoire de

M. Sanzet plus incertaine que de coutume. Un spirituel député du centre

gauche, qui connaît le faible de M. Sauzet, demanda à un ministre, la

veille du combat définitif: «Monsieur, avez-vous vu Sauzet ce matin?

Comment vont ses entrailles?» On peut affirmer qu'aujourd'hui les

entrailles de M. Sauzet se portent à ravir; mais, en revanche, les

entrailles de M. Dupin sont peut-être un peu souffrantes.

En même temps que l'ouverture de la session, on nous annonce l'ouverture

des bals masqués. Faut-il voir la une allégorie? La salle de

l'Opéra-Comique a donné le signal; le débardeur y a fait ses premières

armes dimanche dernier; l'Académie Royale de Musique, ne voulant pas

encourir les reproches de reculer devant ce _galop_ prématuré, annonce

ses fameux bals du samedi, bals à grand orchestre, toutes bougies et

tous lustres flambants. Ou voit que l'année 1844 n'est pas d'humeur à

engendrer la mélancolie et à se donner des airs de cénobite. A peine née

depuis huit jours, elle embouche le cornet à piston, et se met en

branle. Elle aura de quoi s'amuser, la luronne! Le carnaval est long et

lui promet des nuits infinies de cachucha. On ne dira pas du carnaval de

cette année ce que la chanson de Bélanger a dit d'un de ses aïeux:

Ah! qu'il est court! Ah! qu'il est lourd!

Le mercredi des cendres lui donne pleine licence jusqu'au 28 février

inclusivement. Janvier et février seront voués tout entiers à l'archet

de Musard et à la politique: on se querellera dans les Chambres, et le

soir, on fera un tour de valse. Charmante vie!

M. le préfet de la Seine pourra faire des heureux: ce n'est pas le temps

qui lui manquera. Ces bals de M. de Rambuteau sont des plus magnifiques

et des plus enviés; ceux qui y dansent ne se sentent pas de joie; ceux

qui n'ont point leur part dans la fête, en meurent d'envie ou en sèchent

de dépit. Que de journées employées à faire de la diplomatie pour

arriver à cette conquête! Que de nuits sont troublées par l'ennui d'être

exclu de ce paradis municipal! Si M. de Rambuteau était tenu de répondre

à toutes les ambitions de contredanse, il faudrait qu'il demandât à son

collègue le préfet de police l'autorisation d'ouvrir son bal sur la

place Louis XV; peut-être même y serait-on à l'étroit, et faudrait-il y

ajouter les Champs-Elysées pour succursale.

Madame de Pontalba menace de faire pâlir l'éclat des bals de

l'Hôtel-de-Ville; ce n'est pas que madame de Pontalba et

l'Hôtel-de-Ville aient précisément la même clientèle; l'Hôtel-de-Ville,

en bon prince qu'il est, donne la main à ses douze arrondissements, les

fait danser et leur sert des sorbets et des glaces avec une affabilité

presque roturière; c'est Paris qui saute et se rafraîchit au bal de la

préfecture, et, en définitive. Paris c'est un peu tout le monde. Madame

de Pontalba n'imite pas ces habitudes bénévoles et démocratiques; elle

ne prend ses danseurs que dans la fine fleur du grand monde, et toutes

ses valseuses habitent les hauts sommets du faubourg Saint-Germain; il

faut avoir eu au moins un aïeul ou deux tués à la bataille de Nicopolis,

pour être admis à faire un avant-deux chez madame de Pontalba; et s'il

n'est pas prouvé qu'un de vos ancêtres était intime ami de Beaudoin de

Jérusalem, on vous refuse le balancez-à-vos-dames et l'on vous destitue

du tour-de-main. Ainsi les bals Pontalba et les bals de l'Hôtel-de-Ville

ont un mérite très-distinct, ce qui n'empêche pas que l'on puisse porter

ombrage à l'autre. Cette année, par exemple, l'Hôtel-de-Ville pourrait

bien avoir le dessous et s'éclipser devant Pontalba. «Allez-vous chez

madame de Pontalba:» sera évidemment le grand mot de ralliement qui

courra cet hiver du salon au boudoir. Longtemps on n'avait fait que

cette question: «Allez-vous au bal de l'Hôtel-de-Ville?» D'où vient ce

changement? Est-ce que les pèlerinages d'outre-Manche et l'air de

Belgrave-Square tourneraient les têtes de l'aristocratie?

Le monde raffiné se prépare à faire son plus gracieux accueil à M. le

prince Poniatowski, qu'on attend tous les jours d'Italie; le prince

vient passer l'hiver à Paris, non pas pour dresser un plan de campagne

avec Napoléon, comme aurait pu le faire naguère son illustre père, mort

glorieusement dans la retraite de Russie; M. le prince Poniatowski

actuel, fils du héros infortuné, est un parfait musicien qui arrive tout

exprès pour chanter, de sa belle voix, des airs qu'il compose lui-même,

et pour faire le bonheur de nos charmantes petites Parisiennes: «Un

prince qui chante si bien! un Poniatowski auteur de si jolies romances!

mais c'est délicieux! ravissant! ne trouvez-vous pas cela divin, ma

chère?»-M. de Poniatowski ne va pas seulement sur les brisées de

mademoiselle Loïsa Puget, de Bérat et de Labarre, il court après la

gloire de Mozart et de Rossini; l'Italie a eu en ce genre des

échantillons de son savoir-faire: M. Poniatowski l'a gratifiée d'un ou

de deux opéras de son crû. On cite entre autre un ouvrage intitulé:

Bonifacio di Geremei; peut-être M. le prince Poniatowski nous fera-t-il

aussi le plaisir de nous faire entendre ses opéras; pourquoi Paris

serait-il plus malheureux que ne l'a été Florence? Quoi qu'il en soit,

il est évident que M. le prince Poniatowski va succéder, dans le monde

parisien, à M. le prince Belgioso, longtemps célèbre ici par les charmes

de sa voix et ses autres talents d'agrément. M. Belgioso a quitté Paris

depuis un an, le volage! Il a bien fallu lui donner un remplaçant:

prince pour prince, ces dames n'y perdront rien.

On marie et on tue les gens, dans ce pays-ci, avec un aplomb

remarquable. Remontez-vous au fait, vous trouvez que l'homme marié est

toujours un parfait célibataire, et que la défunte et le défunt sont

plus vivants que jamais. Ainsi, l'autre jour le bruit de la ville

m'avait conduit adresser l'autel nuptial pour M. Berryer et madame la

marquise de Sommariva; eh bien! j'en suis pour ma corbeille de mariage!

M. Berryer n'a nulle intention de s'afficher à la mairie, et madame de

Sommariva continue à vivre en paix dans le veuvage. Et moi, qui avais

déjà commandé mon babil de noces! je vais intenter une action en

dommages et intérêts,--contre qui?--contre l'air, contre le vent qui

nous apportent tous ces contes inventés par on ne sait qui, et venus on

ne sait d'où?

Tandis qu'on mariait M. Berryer malgré lui, on tuait ma dame Catalani

sans plus la consulter; il est vrai qu'on la ressuscitait le lendemain.

L'illustre cantatrice a été morte et vivante trois ou quatre fois dans

la même semaine. Tout, compte fait, il paraît malheureusement que madame

Catalani est positivement morte: un journal musical donnait hier la

triste nouvelle d'une façon si affirmative et d'un air si candide qu'il

est difficile d'en douter, à moins qu'il n'y ait plus aucune espèce de

bonne foi sur la terre. Suivant cette version nécrologique, madame

Catalani aurait rendu le dernier soupir dans sa villa, près de

Sinigaglia; elle était âgée de soixante ans, étant née en 1784.--Mais de

quoi m'avisé-je de le prendre sur ce ton lugubre et de mettre un crêpe à

mon bras? Peut-être demain faudra-t-il vous annoncer que madame Catalani

n'a jamais joui d'une santé plus parfaite, et qu'au lieu d'un

enterrement, elle a donné dans sa villa romana un dîner magnifique où

les convives joyeux ont vidé le vin de Chypre et de Champagne, en

l'honneur de son teint vermeil et de son embonpoint. On a vu des

résurrections, moins extraordinaires, témoin celle de M. Duponchel,

ancien directeur de l'Opéra, dont le trépas avait été, il y a trois ou

quatre ans, annoncé dans toute la ville par billets de faire part: «Vous

êtes invité à assister au convoi et enterrement de M. Duponchel,

directeur de l'Académie royale de Musique, mort à huit heures du matin

hier, 11 novembre.» La famille, les amis éplorés arrivent au domicile

mortuaire pour mener le défunt en terre, et le trouvent dans sa salle à

manger, dévorant d'un rude appétit un certain pâté de foie

gras.--C'était une plaisanterie de quelques mystificateurs; mais une

plaisanterie un peu noire, on l'avouera.

On a calculé la quantité de citoyens français qui ne portent pas de

souliers; le chiffre, suivant ce dénombrement, s'élève à vingt millions.

Vingt millions sur trente-quatre millions d'habitants! Ou voit que notre

patrie n'est pas très-bien chaussée. Il est juste, cependant, de tenir

compte de ceux qui portent des sabots; nous en donnerons le total une

autre fois, toujours est-il qu'il y a plus de va-nu-pieds en France que

de semelles. Un journal annonce, à ce propos, qu'un cordonnier vient

d'inventer une mécanique merveilleuse qui peut fabriquer quarante paires

de souliers par jour. Mettez cette mécanique dans les mains de tous les

cordonniers et de tous les savetiers de France, et vous aurez en peu de

temps un incroyable approvisionnement de souliers: de quoi satisfaire

tous les pieds qui n'en ont pas. Le journal en question se réjouit fort

de cette découverte, et semble croire une toute la France va marcher

avec des doubles semelles et des bottes vernies. Nous nous en

réjouirions volontiers avec la feuille philanthropique, si une petite

réflexion n'ajournait notre joie: fabriquer des millions de souliers à

la minute, c'est quelque chose; mais la grande question est de pouvoir

payer les mémoires du cordonnier. Quand notre ami le journal aura

inventé une mécanique pour donner six francs à tous ceux qui n'ont pas

le sou et veulent des souliers, et vingt francs pour une paire de

bottes, la question commencera à s'éclaircir. Voilà la vraie mécanique

difficile à trouver, et qu'on ne trouvera jamais, j'en ai peur.

La dynastie des Vestris n'est pas morte: un Vestris vient de débuter à

l'Opéra, entre mademoiselle Maria et M. Albert. Il a le jarret ferme et

digne de ses pères, les grands Vestris. Ombre de Vestris 1er, tu as dû,

en voyant ton petit-fils pirouetter si agréablement, battre dans ta

tombe un entrechat à huit!

[PARTITION MUSICALE]

L'Illustration, No. 0045, 6 Janvier 1844 · 第 1 / 6 题