(28 juillet)
Les sept dormants étaient de la ville d’Ephèse. Or, l’empereur Décius,
persécuteur des chrétiens, étant venu à Ephèse, y fit construire des
temples au milieu de la ville, afin que tous y vinssent avec lui
sacrifier aux idoles. Et comme il avait fait rechercher tous les
chrétiens, pour les forcer à sacrifier ou à mourir, si grande était la
terreur de ses châtiments que l’ami reniait son ami, le fils son père,
et le père son fils. Et sept chrétiens d’Ephèse, Maximien, Malchus,
Martien, Denis, Jean, Sérapion et Constantin, souffraient beaucoup de
cet état de choses. Ayant horreur de sacrifier aux idoles, ils restaient
cachés dans leurs maisons, jeûnaient et priaient. Leur absence ne tarda
pas à être remarquée, car ils étaient parmi les premiers fonctionnaires
du palais. Ils furent donc saisis et conduits devant Décius qui, sur
leur aveu qu’ils étaient chrétiens, ne voulut point les condamner de
suite, mais leur fixa un délai jusqu’à son retour, afin qu’ils eussent
le temps de réfléchir et de se rétracter. Mais eux, après avoir
distribué leurs biens aux pauvres, ils se réfugièrent sur le mont
Célion, et prirent le parti d’y vivre cachés. Chaque matin, l’un d’eux
rentrait en ville pour les provisions, déguisé en mendiant.
Lorsque Décius fut de retour à Ephèse, Malchus, qui était allé en ville
ce jour-là, revint, tout effrayé, dire à ses compagnons que l’empereur
les cherchait pour le sacrifice aux idoles. Et tandis qu’ils étaient à
table, causant entre eux avec des larmes, Dieu voulut que soudain ils
s’endormissent tous les sept. Le matin suivant, comme Décius
s’affligeait déjà de la perte d’aussi bons serviteurs, on lui dit que
les sept officiers, après avoir donné leurs biens aux pauvres, étaient
allés se cacher sur le mont Célion. Décius fit alors venir leurs parents
et leur ordonna, sous peine de mort, de lui révéler tout ce qu’ils
savaient. Les parents confirmèrent la dénonciation portée contre leurs
fils, à qui ils ne pouvaient pardonner de s’être dépouillés de tous
leurs biens. Et Décius, inspiré à son insu par l’esprit divin, fit
obstruer de pierres l’entrée de la caverne où étaient les sept jeunes
gens, afin qu’ils y mourussent d’épuisement. Ainsi fut fait; et deux
chrétiens Théodore et Rufin, placèrent secrètement parmi les pierres une
relation du martyre des sept saints.
Or, longtemps après la mort de Décius et de toute sa génération, la
trentième année de l’empire de Théodose, l’hérésie se répandit, en tous
lieux, de ceux qui niaient la résurrection des morts. Et Théodose, en
bon chrétien, était si désolé des progrès de cette hérésie impie que,
retiré au fond de son palais, et couvert d’un cilice, il pleurait
pendant des journées entières. Ce que voyant, Dieu, dans sa miséricorde,
résolut de consoler le deuil des chrétiens et de les confirmer dans
l’espoir de la résurrection des morts. Et c’est aux sept martyrs
d’Ephèse qu’il confia l’honneur d’en porter témoignage.
Il inspira à un certain habitant d’Ephèse de faire construire des
étables sur le mont Célion. Et lorsque les maçons ouvrirent la caverne,
les sept dormants se réveillèrent, se saluèrent, comme s’ils n’avaient
dormi qu’une nuit, et, se rappelant les angoisses de la veille,
demandèrent à Malchus s’il savait ce que Décius avait décidé contre eux.
Malchus répondit qu’il allait descendre en ville pour chercher du pain,
et qu’il reviendrait le soir leur rapporter des nouvelles. Il prit cinq
pièces de monnaie, sortit de la caverne, et fut un peu surpris des
pierres qu’il trouva entassées devant l’entrée. Parvenu à la porte de la
ville, il fut plus surpris encore de voir sur cette porte le signe de la
croix. Il alla vers une autre porte, puis une autre encore: le signe de
la croix se trouvait sur toutes, si bien que Malchus crut qu’il rêvait
toujours. Poursuivant son chemin, il arriva au marché. Il entendit que
tous y nommaient le Christ, et sa stupeur ne connut point de bornes.
«Est-ce possible, demanda-t-il, que, dans cette ville où personne hier
n’osait nommer le Christ, chacun le nomme librement aujourd’hui? Et,
d’ailleurs, cette ville n’est pas Ephèse, car les bâtiments y sont tout
autres; et cependant le lieu est le même, et il n’y a point d’autre
ville aux environs!» On lui dit que cette ville était bien Ephèse; et
peu s’en fallut que, se croyant fou, il ne s’en retournât aussitôt vers
ses compagnons. Mais il voulut, tout de même, acheter du pain; et le
boulanger à qui il s’adressa considéra avec surprise les pièces de
monnaie qu’il lui présentait. On lui demanda s’il avait découvert un
trésor ancien. Et Malchus, persuadé qu’on allait le traîner devant
l’empereur, supplia qu’on le laissât partir, sauf à garder l’argent et
les pains. Mais les marchands, le retenant, lui dirent: «D’où es-tu, et
où as-tu trouvé le trésor des anciens empereurs? Dis-nous-le, pour que
nous partagions avec toi: sinon, nous te dénoncerons!» Et comme Malchus,
épouvanté, ne savait que répondre, on lui passa une corde au cou, et on
le traîna par les rues de la ville, et chacun se répétait que ce jeune
homme avait découvert un trésor. En vain Malchus scrutait des yeux la
foule, espérant y trouver un visage connu. Il ne voyait que des faces
nouvelles; et sa stupéfaction le rendait muet.
Ce qu’apprenant, l’évêque saint Martin et le proconsul Antipater le
firent amener devant eux avec ses pièces d’argent et lui demandèrent où
il avait trouvé ces vieilles pièces de monnaie. Il leur répondit qu’il
n’avait rien trouvé, et que ces pièces venaient de la bourse de ses
parents. On lui demanda d’où il était. Et lui: «Hé, d’ici, à moins que
cette ville ne soit pas Ephèse!» Et le proconsul: «Fais venir tes
parents, pour qu’ils te reconnaissent!» Il nomma ses parents: personne
ne les connaissait. Et le proconsul: «Comment prétends-tu nous faire
croire que cet argent te vienne de tes parents, quand les inscriptions
qu’il porte sont vieilles de près de quatre cents ans, datant des
premiers jours de l’empereur Décius? Et comment oses-tu, jeune homme,
tromper les sages et les anciens d’Ephèse? Tu seras châtié si tu ne nous
révèles où tu as trouvé cet argent!» Alors Malchus leur dit: «O nom du
ciel, seigneurs, répondez à ce que je vais vous demander, et je vous
dirai ensuite tout ce qui est dans mon cœur. L’empereur Décius, qui
était ici hier, où est-il à présent?» Alors l’évêque: «Mon fils, il n’y
a pas aujourd’hui sur terre d’empereur appelé Décius; mais il y en avait
un autrefois, il y a très longtemps.» Et Malchus: «Seigneur, je suis
trop stupéfait, et personne ne me croit. Mais suivez-moi, je vous
montrerai mes compagnons, sur le mont Célion, et vous les croirez! Ce
que je sais, c’est que nous fuyons la colère de l’empereur Décius, et
que j’ai vu cet empereur rentrer hier ici, dans la ville d’Ephèse.»
Sur l’ordre de l’évêque, qui devinait là un dessein de Dieu le
proconsul, le clergé, et une grande foule suivirent Malchus jusque dans
la caverne; et l’évêque, en y entrant, trouva parmi les pierres un écrit
scellé de deux sceaux d’argent; et il lut cet écrit à la foule
assemblée. Il pénétra ensuite auprès des saints, qu’il trouva assis dans
leur caverne, avec des visages rayonnants comme des roses en fleur.
Aussitôt l’évêque et le proconsul avertirent Théodose, pour qu’il vînt
assister au miracle de Dieu. Et Théodose, se levant du sac sur lequel il
était étendu, et glorifiant Dieu, vint de Constantinople à Ephèse. Il
monta jusqu’à la caverne, vit les saints, dont les visages rayonnaient
comme des soleils, et, après s’être prosterné devant eux et les avoir
embrassés, il s’écria en pleurant: «A vous voir, c’est comme si je
voyais le Seigneur ressuscitant Lazare!» Alors Maximien lui dit: «C’est
pour toi que Dieu nous a ressuscités avant le jour de la grande
résurrection, afin que tu n’aies point de doute sur la réalité de
celle-ci!» Puis, cela dit, tous les sept ils s’endormirent de nouveau,
la tête penchée, et ils rendirent leurs âmes à Dieu.
L’empereur, après les avoir encore embrassés en pleurant, ordonna que
l’on construisît pour eux des cercueils d’or. Mais, la même nuit, ils
lui apparurent, et lui dirent que, de même qu’ils avaient jusque-là
dormi dans la terre, et étaient ressuscités de la terre, c’était dans la
terre encore qu’ils voulaient reposer jusqu’au jour de la résurrection
suprême. Du moins Théodose fit orner leur sépulcre de pierres dorées. Et
les évêques qui proclamaient la résurrection des morts obtinrent gain de
cause. La légende veut que les sept saints aient dormi pendant 372 ans;
mais la chose est douteuse, car c’est en l’an 448 qu’ils ressuscitèrent,
et Décius régna en l’an 252: de sorte que, plus vraisemblablement, leur
sommeil miraculeux ne dura que 196 ans.