SAINT CHRISTOPHE, MARTYR

(28 juillet)

I. Christophe était un Cananéen d’énorme stature, qui avait douze

coudées de hauteur et un visage effrayant. Et voici ce que racontent à

son sujet quelques vieux auteurs:

Etant au service du roi de son pays, l’idée lui vint un jour de se

mettre en quête du plus puissant prince qui fût au monde, et de servir

désormais celui-là. Il vint donc auprès de certain roi, dont on disait

couramment qu’aucun autre prince ne l’égalait en puissance. Ce roi, le

voyant tel qu’il était, l’accueillit volontiers et lui donna un logement

dans son palais. Or un jour, un jongleur chantait, en présence du roi,

une chanson, où il nommait fréquemment le diable. Et le roi, qui était

chrétien, ne manquait pas de faire le signe de la croix dès qu’il

entendait prononcer le nom du diable: ce que voyant, Christophe, étonné,

demanda au roi ce que signifiait le geste qu’il faisait. Et comme le roi

refusait de le lui dire, il répondit: «Si tu ne me le dis pas, je

quitterai ton service!» Alors le roi lui dit: «Chaque fois que j’entends

nommer le diable, je me protège par ce signe, de peur qu’il ne prenne

pouvoir sur moi et ne me nuise.» Alors Christophe: «Si tu crains que le

diable ne te nuise, c’est donc qu’il est plus grand et plus puissant que

toi! Aussi vais-je te dire adieu et me mettre en quête du diable, pour

lui offrir mes services: car je n’étais venu ici que parce que je

m’imaginais y trouver le plus puissant prince du monde!» Puis il prit

congé du roi et se mit en quête du diable. Il rencontra, dans un désert,

une grande armée, dont le chef, personnage féroce et terrible, vint

au-devant de lui, et lui demanda où il allait. Et Christophe: «Je vais

en quête du diable pour lui offrir mes services.» Et lui: «Je suis celui

que tu cherches!» Christophe, tout heureux, le prit pour maître. Mais,

comme il passait avec lui devant une croix, élevée au bord d’une route,

le diable, épouvanté, s’enfuit, et fit un long détour afin d’éviter la

croix. Ce que voyant, Christophe, étonné, lui en demanda la cause, le

menaçant de le quitter s’il refusait de lui répondre. Alors le diable

lui dit: «C’est qu’un homme appelé Christ a été attaché sur une croix,

et, depuis lors, dès que je vois le signe de la croix, j’ai peur et je

m’enfuis.» Et Christophe: «C’est donc que ce Christ est plus grand et

plus puissant que toi! Ainsi j’ai perdu mes peines, et n’ai pas encore

trouvé le plus grand prince du monde! Je vais te dire adieu, pour me

mettre en quête du Christ.»

Il chercha longtemps quelqu’un qui pût le renseigner. Enfin il rencontra

un ermite qui lui dit: «Le maître que tu désires servir exige d’abord de

toi que tu jeûnes souvent.» Et Christophe: «Qu’il exige de moi autre

chose, car cette chose-là est au-dessus de mes forces!» Et l’ermite: «Il

exige que tu fasses de nombreuses prières.» Et Christophe: «Voilà encore

une chose que je ne peux pas faire, car je ne sais pas même ce que c’est

que prier!» Alors l’ermite: «Connais-tu un fleuve qu’il y a dans ce

pays, et qu’on ne peut traverser sans péril de mort?» Et Christophe: «Je

le connais.» Et l’ermite: «Grand et fort comme tu es, si tu demeurais

près de ce fleuve, et si tu aidais les voyageurs à le traverser, cela

serait très agréable au Christ que tu veux servir; et peut-être

consentirait-il à se montrer à toi.» Et Christophe: «Voilà enfin une

chose que je puis faire; et je te promets de la faire pour servir le

Christ!» Puis il se rendit sur la rive du fleuve, s’y construisit une

cabane, et, se servant d’un tronc d’arbre en guise de bâton pour mieux

marcher dans l’eau, il transportait d’une rive à l’autre tous ceux qui

avaient à traverser le fleuve.

Beaucoup de temps s’étant écoulé ainsi, il dormait une nuit dans sa

cabane, lorsqu’il entendit une voix d’enfant qui l’appelait et lui

disait: «Christophe, viens et fais-moi traverser le fleuve!» Aussitôt

Christophe s’élança hors de sa cabane, mais il ne trouva personne. Et,

de nouveau, lorsqu’il rentra chez lui, la même voix l’appela. Mais,

cette fois encore, étant sorti, il ne trouva personne. Enfin, sur un

troisième appel, il vit un enfant qui le pria de l’aider à traverser le

fleuve. Christophe prit l’enfant sur ses épaules, s’arma de son bâton,

et entra dans l’eau pour traverser le fleuve. Mais voilà que, peu à peu,

l’eau enflait, et que l’enfant devenait lourd comme un poids de plomb;

et sans cesse l’eau devenait plus haute et l’enfant plus lourd, de telle

sorte que Christophe crut bien qu’il allait périr. Il parvint cependant

jusqu’à l’autre rive. Et, y ayant déposé l’enfant, il lui dit: «Ah! mon

petit, tu m’as mis en grand danger; et tu as tant pesé sur moi que, si

j’avais porté le monde entier, je n’aurais pas eu les épaules plus

chargées!» Et l’enfant lui répondit: «Ne t’en étonne pas, Christophe;

car non seulement tu as porté sur tes épaules le monde entier, mais

aussi Celui qui a créé le monde. Je suis en effet le Christ, ton maître,

celui que tu sers en faisant ce que tu fais. Et, en signe de la vérité

de mes paroles, quand tu auras franchi le fleuve, plante dans la terre

ton bâton, près de ta cabane: tu le verras, demain matin, chargé de

fleurs et de fruits.» Sur quoi l’enfant disparut; et Christophe, ayant

planté son bâton, le retrouva, dès le matin suivant, transformé en un

beau palmier plein de feuilles et de dattes.

II. Il eut, plus tard, l’occasion de se rendre à Samos, ville de Lycie;

et, comme il ne comprenait pas la langue des habitants, il se mit en

prière, pour demander à Dieu l’intelligence de cette langue. Et

lorsqu’il l’eut obtenue, il se couvrit le visage, se rendit au cirque,

et se mit à réconforter les chrétiens qu’on y torturait. Alors un des

juges le frappa au visage. Et Christophe, se découvrant, lui dit: «Si je

n’étais chrétien, je vengerais aussitôt une telle injure!» Puis il

planta en terre son bâton et pria le Seigneur d’y faire pousser des

feuilles, pour que ce miracle convertît le peuple. Le miracle se

produisit en effet, et huit mille hommes se convertirent.

Alors le roi envoya vers lui deux cents soldats, pour s’en emparer: mais

les soldats, s’étant approchés, le virent en prière, et n’osèrent point

le toucher. Le roi en envoya deux cents autres: le trouvant en prière,

ils se mirent à genoux et prièrent avec lui. Et Christophe, se relevant,

leur dit: «Que voulez-vous?» Ils lui répondirent: «C’est le roi qui nous

a envoyés, pour que nous t’enchaînions et te conduisions vers lui!»

Alors Christophe: «Si je le veux, vous ne pourrez ni m’enchaîner ni me

conduire nulle part.» Et les soldats: «Si tu ne veux pas venir avec

nous, va-t’en librement où tu voudras, et nous dirons au roi que nous

n’avons pas pu te trouver!» Mais lui: «Pas du tout, je suis prêt à aller

avec vous.» Il les convertit cependant, d’abord, à la foi du Christ;

puis il leur ordonna de lui lier les mains derrière le dos et de le

conduire ainsi auprès du roi. Et le roi, en l’apercevant, eut peur et

s’enfuit de son trône. Puis, reprenant courage, il l’interrogea sur son

nom et sur sa patrie. Et Christophe: «Avant mon baptême je m’appelais,

le Réprouvé; maintenant je m’appelle le Porte-Christ.» Et le roi: «Tu

t’es donné là un nom bien sot, le nom de ce Christ crucifié qui ne t’a

servi ni ne pourra jamais te servir de rien. Pourquoi ne veux-tu pas

plutôt sacrifier à nos dieux?» Et Christophe: «Eh bien, toi, tu mérites

ton nom de Dagnus, car tu es le complice du diable, et tes dieux ne sont

que de vaines images!» Et le roi: «Nourri parmi les bêtes féroces, tu ne

sais dire que des choses bonnes pour elles, et incompréhensibles pour

l’espèce humaine. Je te préviens seulement que, si tu consens à

sacrifier à nos dieux, tu recevras de moi de grands honneurs; mais que,

si tu refuses, tu périras dans les supplices.» Et, comme le saint

refusait de sacrifier, il le fit jeter en prison; et il fit décapiter

les soldats qui, envoyés vers lui, s’étaient convertis à la foi du

Christ. Il fit ensuite introduire dans la cellule du prisonnier deux

belles filles, nommées Nicée et Aquiline, leur promettant de grandes

récompenses si elles amenaient Christophe à pécher avec elles. Mais

Christophe, en les apercevant, se mit aussitôt en prière. Et comme les

deux filles tournaient autour de lui pour l’embrasser, il se leva et

leur dit: «Que cherchez-vous, mes enfants, et pourquoi vous a-t-on

introduites ici?» Et elles, effrayées de l’éclat de son regard, lui

dirent: «Saint homme de Dieu, aie pitié de nous, et aide-nous à croire

au Dieu que tu prêches!» Ce qu’apprenant, le roi les fit comparaître

devant lui, et leur dit: «Vous êtes-vous donc laissées séduire, vous

aussi? En tout cas je vous jure que, si vous ne sacrifiez pas aux dieux,

vous périrez de malemort!» Alors elles lui répondirent: «Si tu veux que

nous sacrifiions, ordonne que le peuple entier se réunisse dans le

temple!» Puis, entrant dans le temple, elles lancèrent leurs ceintures

autour du cou des idoles, les tirèrent à elles, les mirent en poussière,

et dirent aux assistants: «Allez maintenant chercher les médecins, et

dites-leur de guérir vos dieux!» Alors, par ordre du roi, Aquiline est

pendue à un arbre; on attache à ses pieds une énorme pierre, et on lui

rompt tous les membres. Et, lorsqu’elle a rendu son âme au Seigneur, sa

sœur Nicée est jetée dans le feu: mais elle en sort sans souffrir aucun

mal; et le roi, aussitôt, la fait décapiter.

Mandant ensuite Christophe, il le fait frapper de verges de fer, lui

fait placer sur la tête un casque de fer rouge, le fait attacher sur un

siège de fer rouge. Mais celui-ci se brise comme de la cire, et

Christophe se relève sans avoir aucun mal. Alors le roi le fait attacher

à un tronc d’arbre, et ordonne à quatre mille soldats de tirer sur lui.

Mais leur flèches restent suspendues en l’air: aucune d’elles ne

parvient à atteindre Christophe. Et comme le roi, le croyant déjà tout

transpercé de flèches, lui crie des insultes, soudain une flèche se

retourne contre lui, le frappe à l’œil, et le rend aveugle. Alors

Christophe: «Je sais que c’est aujourd’hui que je vais mourir. Quand je

serai mort, applique un peu de mon sang sur tes yeux, et tu recouvreras

la vue!» Le roi lui fait aussitôt trancher la tête; puis, prenant un peu

de son sang, il s’en frotte les yeux; et aussitôt il recouvre la vue.

Alors le roi se convertit, reçoit le baptême, et décrète que toute

personne qui blasphémera contre Dieu ou contre saint Christophe aura

aussitôt la tête tranchée.

C

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 209 / 371 题