(21 mars)
La vie de saint Benoît a été écrite par saint Grégoire.
I. Benoît était originaire de la province de Nursie, mais ses parents
l’avaient conduit, tout enfant encore, à Rome, afin qu’il s’y livrât aux
études libérales. Et lui, dès l’enfance, il renonça à ces études et
s’enfuit de Rome, pour aller vivre au désert. Sa nourrice, qui l’aimait
tendrement, le suivit jusqu’à un certain lieu appelé Œside. Là, voulant
cuire du pain, elle emprunta un crible pour passer le froment; et, comme
elle avait mis ce crible sur la table, elle le fit tomber par mégarde,
de telle sorte qu’il se brisa en deux. Alors Benoît, la voyant pleurer,
prit les deux moitiés, fit une prière sur elles, et obtint qu’elles se
rejoignissent sans trace de fracture. Puis, fuyant sa nourrice, il se
réfugia dans une caverne où, pendant trois ans, il vécut ignoré de tous
les hommes à l’exception d’un moine nommé Romain, qui pourvoyait à son
entretien. La caverne où se trouvait Benoît étant d’un accès difficile,
ce Romain attachait un pain à une longue corde, et le lançait ainsi à
Benoît du haut de la montagne. Et il avait attaché à la corde une
clochette dont le son avertissait le jeune ermite d’avoir à sortir pour
prendre le pain. Or le vieil ennemi des hommes, voyant cela, brisa la
clochette, de manière à ce que Benoît ne fût plus averti de l’arrivée de
son pain. Et voilà que certain prêtre, qui se préparait à fêter le jour
de Pâques, vit apparaître le Seigneur, qui lui dit: «Tu t’apprêtes là à
un festin, et, au même moment, dans une caverne de la montagne, mon
serviteur souffre de la faim!» Aussitôt le prêtre se leva; et, quand il
eut enfin trouvé la retraite de Benoît, il lui dit: «Lève-toi et
mangeons ensemble le repas que j’apporte, car c’est aujourd’hui la fête
de Pâques!» Et Benoît lui dit: «Oui, c’est une vraie fête, puisque j’ai
le bonheur de te voir!» Car, dans son isolement, il ne savait pas que
c’était en effet le jour de Pâques. Et le prêtre lui dit: «Sache que
c’est aujourd’hui vraiment le jour de la Résurrection, et que le
Seigneur lui-même m’envoie vers toi pour te relever de ton abstinence!»
Après quoi, ayant béni Dieu, ils mangèrent ensemble.
Un autre jour, un merle noir se mit à voler avec insistance tout contre
le visage de Benoît; mais celui-ci fit un signe de croix, et aussitôt
l’oiseau disparut. Un autre jour encore, le diable lui remit devant les
yeux l’image d’une femme qu’il avait vue jadis, et alluma dans sa chair
une telle convoitise que peu s’en fallut que Benoît, vaincu par la
volupté, n’abandonnât sa solitude. Mais soudain, revenant à lui, il se
mit à nu, se roula dans les épines et les ronces qui entouraient sa
cellule, se déchira tout le corps, et fit sortir la plaie de son âme par
les plaies de sa peau; et ainsi il vainquit le péché. Et, depuis ce
temps, jamais plus il ne connut la tentation charnelle.
Cependant sa renommée se répandait aux alentours. Et lorsque mourut
l’abbé d’un monastère voisin, tous les moines vinrent le trouver pour le
prier de se mettre à leur tête. Longtemps Benoît refusa, leur disant
qu’il n’était point le chef qui leur convenait, vu leurs mœurs. Mais il
finit par consentir. Et, comme il appliquait la règle avec une grande
rigueur, les moines se reprochèrent de l’avoir pris pour abbé. Un jour
donc ils mêlèrent du poison à son vin, et le lui offrirent au moment où
il allait se coucher. Mais Benoît fit le signe de la croix, et aussitôt
le vase de verre se brisa, comme cassé par une pierre. Et Benoît,
comprenant que ce vase contenait un breuvage de mort, puisqu’il n’avait
pu supporter le signe de la vie, se leva, avec un sourire tranquille, et
dit: «Que Dieu tout-puissant vous pardonne, mes frères! Mais ne vous
l’avais-je pas dit, que vos mœurs et les miennes ne se convenaient pas?»
Et là-dessus il s’en retourna dans sa caverne, où sa sainteté s’affirma
par de nombreux miracles. Les fidèles venaient à lui en si grande foule
qu’il fonda douze monastères.
Dans un de ces monastères se trouvait un moine qui, pendant que ses
frères priaient, sortait de la chapelle pour se livrer à des occupations
temporelles. Informé de cette conduite par l’abbé du monastère, Benoît
vit que ce moine, à la chapelle, était entraîné dehors par un petit nain
noir, qui le tirait par le pan de sa robe. Et il dit à l’abbé et à un
moine nommé Maur: «Ne voyez-vous pas cet homme qui l’entraîne?» Ils
répondirent: «Non!» Et il leur dit: «Prions, afin que, vous aussi, vous
le voyiez!» Et ils prièrent, et alors saint Maur vit le nain, mais
l’abbé ne put le voir. Le lendemain, Benoît rencontra hors de la
chapelle le moine entraîné par le diable; il le frappa de son bâton; et,
depuis lors, ce moine ne manqua plus aux offices, comme si, de son coup
de bâton, Benoît avait assommé le diable qui l’entraînait.
Trois des monastères étaient placés sur une montagne escarpée; et les
moines, qui avaient à descendre jusqu’en bas pour puiser de l’eau,
suppliaient Benoît de transporter ailleurs leurs monastères. Or, une
nuit, Benoît gravit la montagne avec un jeune frère, pria longtemps, et
posa trois pierres en un certain lieu. Et le lendemain il dit aux
moines: «Allez à l’endroit où vous trouverez trois pierres, et, là,
creusez le sol!» Ils y allèrent, virent que l’eau suintait déjà du
rocher, creusèrent une fosse; et aussitôt celle-ci se remplit d’eau; et
aujourd’hui encore l’eau en jaillit en telle abondance qu’elle descend
jusqu’au bas de la montagne.
Un jour, un homme fauchait les ronces près du monastère, lorsque le fer
de sa faux se détacha du manche et tomba dans un abîme sans fond, ce
dont l’homme s’affligea fort. Mais saint Benoît mit le manche de la faux
dans le creux de la fontaine, et bientôt le fer, sortant du rocher,
nagea jusqu’au manche. Une autre fois, le jeune moine Placide, pendant
qu’il puisait de l’eau, tomba dans le torrent, et, en un clin d’œil,
roula jusqu’au bas de la montagne. Saint Benoît, dans sa cellule, en eut
aussitôt la vision, et appelant le moine Maur, lui ordonna d’aller
chercher Placide. Saint Maur, après avoir reçu la bénédiction de saint
Benoît, se plongea dans le torrent, avec l’impression de marcher sur la
terre ferme. Il rejoignit Placide, le retira de l’eau par les cheveux,
et vint en rendre compte à saint Benoît, qui en attribua tout le mérite
à l’obéissance de saint Maur.
Un prêtre, nommé Florent, jaloux du saint, empoisonna un pain et le lui
envoya comme un présent. Le saint accepta l’envoi avec reconnaissance et
dit à un corbeau qu’il avait l’habitude de nourrir: «Au nom de
Jésus-Christ, prends ce pain et va le jeter en un endroit où aucun homme
ne puisse y toucher!» Alors le corbeau se mit à voler autour du pain
avec le bec ouvert et les ailes déployées, comme expliquant qu’il aurait
voulu obéir, et ne le pouvait pas. Et le saint lui disait: «Prends, ne
crains rien, et fais ce que je te dis!» Enfin le corbeau prit le pain et
s’envola; et il revint sain et sauf au bout de trois jours. Sur quoi
Florent, voyant qu’il ne pouvait tuer le corps du maître, entreprit de
faire périr l’âme de ses disciples. Il amena dans le jardin du monastère
sept jeunes femmes nues qui chantaient et dansaient, pour engager les
moines à la volupté. Ce que voyant de la fenêtre de sa cellule, Benoît
craignit pour ses disciples, et, prenant avec lui quelques-uns d’entre
eux, s’en alla demeurer ailleurs. Mais au moment où Florent, debout sur
le seuil, se réjouissait de le voir partir, il fit un faux pas et se tua
sur le coup. Alors Maur, courant vers saint Benoît, lui cria avec
enthousiasme: «Reviens, car l’homme qui te persécutait vient de mourir!»
Mais, en l’entendant, Benoît soupira, désolé à la fois de la mort de son
ennemi et de ce que son disciple préféré se fût réjoui de cette mort. Il
infligea au moine une pénitence, et poursuivit son chemin.
Mais, en changeant de séjour, il ne changea point d’adversaire. Arrivé
au mont Cassin, il transforma en une église, dédiée à saint
Jean-Baptiste, un temple d’Apollon qui se trouvait là; et il convertit à
la foi les habitants du voisinage. Mais le vieil ennemi lui apparaissait
tous les jours sous les formes les plus terribles, et, lançant des
flammes par les yeux, lui disait: «Béni! Béni!» Et comme le saint ne
répondait rien, le diable reprenait: «Maudit, maudit, et non Béni,
pourquoi t’acharnes-tu à me persécuter?» Un autre jour, les frères
voulant soulever une pierre pour bâtir l’église, découvrirent que la
pierre était si lourde qu’on ne pouvait la soulever. Alors saint Benoît
fit le signe de la croix, et aussitôt il souleva la pierre avec une
extrême facilité, ce qui prouva que c’était le diable qui avait pesé sur
elle. Une autre fois, le diable apparut à saint Benoît et l’informa
qu’il se rendait auprès des frères occupés à construire l’église.
Aussitôt Benoît envoya à ceux-ci un novice pour leur dire: «Frères,
soyez prudents, car le méchant esprit est près de vous!» Et à peine le
messager leur avait-il dit ces paroles, que le diable fit tomber un pan
de mur, qui écrasa sous sa chute le pauvre novice. Mais saint Benoît se
fit apporter le mort, tout meurtri, dans un sac, et, ayant prié sur lui,
le ressuscita.
Un laïc pieux venait tous les ans voir saint Benoît; et il avait coutume
de faire la route à jeun, par manière de mortification. Or, un jour, un
voyageur inconnu se joignit à lui; et, comme l’heure s’avançait, cet
inconnu montra au pèlerin des provisions qu’il portait, et lui dit
«Frère, restaurons-nous, pour ne pas être trop fatigués!» Deux fois
l’étranger fit cette offre au pèlerin, qui persista dans son abstinence.
Mais une troisième fois, comme on s’était assis dans une belle prairie
auprès d’une source, le pèlerin, exténué, finit par se laisser tenter.
Et Benoît, dès qu’il le vit entrer chez lui, lui dit: «Hé bien, mon
frère, le méchant ennemi a échoué deux fois à te persuader, mais la
troisième fois il y a réussi!» Et le pèlerin, tout honteux, se jeta aux
pieds du saint.
Totila, roi des Goths, voulut savoir si saint Benoît avait vraiment le
don de vision. Il imagina donc d’envoyer au saint, avec une grande
pompe, un de ses écuyers, revêtu du manteau royal. Et le saint, en
l’apercevant, lui cria: «Mon fils, ôte tout ce que tu portes là sur toi,
car cela ne t’appartient pas!» Et l’écuyer se dévêtit aussitôt de son
appareil royal, épouvanté d’avoir osé tendre un piège à un tel homme.
Un clerc qui était possédé du démon fut amené à saint Benoît, qui le
guérit et lui dit: «Va, mais garde toi de manger de la viande et aussi
d’entrer dans les saints ordres; car le jour où tu entreras dans les
ordres, le diable reprendra ses droits sur toi.» Et le clerc suivit
longtemps cette recommandation; mais un jour, dépité de voir promus aux
ordres sacrés des clercs plus jeunes et moins dignes que lui, il oublia
l’avis de saint Benoît et reçut les ordres; et aussitôt le diable
recommença à le tourmenter et ne le lâcha plus qu’il n’eût causé sa
mort.
Un homme envoya à saint Benoît deux flacons de vin; mais l’enfant qui
les portait en cacha un sur la route, et ne donna que l’autre au saint.
Celui-ci reçut le flacon avec reconnaissance, et, au moment où l’enfant
repartait, il lui dit: «Mon fils, garde-toi de boire du flacon que tu as
caché, mais penche-le avec précaution et tu verras ce qu’il contient!»
L’enfant, confus, s’enfuit au plus vite, et, arrivé auprès du flacon, le
pencha avec précaution; et il en vit sortir un affreux serpent.
Un soir, comme saint Benoît mangeait son souper, un moine, qui était
fils d’un sénateur, fut chargé de le servir et de lui tenir la lumière.
Et ce jeune homme se dit: «Qui est cet homme, pour que je le serve à
table et lui tienne la lumière?» Et aussitôt le saint lui dit: «Sonde
ton cœur, mon fils, sonde ton cœur!» Puis, appelant ses frères, il fit
enlever la lampe des mains du jeune moine et ordonna à celui-ci de
s’enfermer dans sa cellule.
Un certain Goth nommé Galla, et qui appartenait à l’hérésie arienne,
brûlait d’une haine si féroce contre les religieux catholiques, qu’il
tuait tous les clercs ou moines qu’il rencontrait. Un jour cet homme
avait envahi les biens d’un paysan et torturait celui-ci des pires
supplices; alors le paysan déclara qu’il avait mis sa personne et ses
biens sous la protection de Benoît. Sur quoi Galla fit surseoir au
supplice du paysan, mais lui fit lier les mains et lui ordonna de
marcher devant lui, pour lui montrer ce Benoît à qui il avait cédé ses
biens. Et le paysan le conduisit au monastère de saint Benoît, et lui
montra celui-ci occupé à lire tranquillement dans sa cellule. Galla,
dans sa folle fureur, cria au saint: «Allons, lève-toi, et restitue à ce
paysan les biens qu’il t’a confiés!» Au son de cette voix inconnue,
saint Benoît leva les yeux; et, au moment où son regard s’arrêtait sur
le paysan, les fortes courroies qui liaient les mains de celui-ci se
rompirent d’un seul coup. Et Galla, effrayé d’un tel miracle, se jeta
aux pieds du saint, se recommandant à ses prières. Mais le saint ne se
leva point de sa lecture; il se borna à appeler des frères, et les
chargea d’emmener Galla dans la chapelle, pour qu’il reçût la
bénédiction. Et lorsque le Goth revint auprès de lui, il l’engagea à se
relâcher de sa folle cruauté. Et Galla, avant de repartir, promit de ne
jamais rien exiger du paysan, que le saint avait délivré par son seul
regard.
Une grande famine désolait toute la Campanie; et, dans le monastère de
saint Benoît, les frères s’aperçurent un jour qu’ils ne possédaient plus
que cinq pains. Mais saint Benoît, les voyant affligés, leur adressa une
indulgente admonestation pour les corriger de leur pusillanimité; après
quoi, pour les consoler, il leur dit: «Comment pouvez-vous être en peine
d’une chose aussi peu importante? Aujourd’hui le pain manque, mais rien
ne vous prouve que demain vous n’en aurez pas en abondance!» Or, le
lendemain, on trouva devant les portes de la cellule de saint Benoît
deux cents muids de farine, sans qu’on puisse savoir, aujourd’hui
encore, à quel messager Dieu a confié le soin de les apporter. A la vue
de ce miracle, les frères, rendant grâces à Dieu, apprirent à ne plus
désespérer parmi la disette.
On amena un jour à saint Benoît un enfant atteint du mal éléphantin, au
point que ses cheveux tombaient et que toute la peau de son crâne
enflait; et à ce mal se joignait une faim que rien ne pouvait apaiser.
Mais le saint le guérit aussitôt; et, par la suite, cet enfant persévéra
dans les bonnes œuvres jusqu’au jour où il s’endormit dans le Seigneur.
Envoyant deux frères en un certain lieu où il voulait faire construire
un monastère, saint Benoît leur promit de venir les y rejoindre, à une
date déterminée, pour leur donner ses instructions. Or, dans la nuit du
jour où il leur avait promis de les rejoindre, les deux frères le virent
en rêve, et entendirent qu’il leur donnait diverses instructions. Mais
ils refusèrent d’attacher de l’importance à un rêve, et, après avoir
vainement attendu saint Benoît, ils revinrent vers lui et lui dirent:
«Père, nous t’avons attendu suivant ta promesse, et tu n’es pas venu!»
Et le saint: «Que dites-vous là, mes frères? Ne me suis-je pas montré à
vous et ne vous ai-je pas donné toutes mes instructions? Allez, et
faites ce que je vous ai prescrit dans votre rêve!»
Non loin du monastère de saint Benoît vivaient deux religieuses de
famille noble, qui avaient le malheur de ne pas savoir retenir leur
langue, et qui, par leurs bavardages, fâchaient souvent leur confesseur.
Celui-ci se plaignit d’elles à saint Benoît, qui leur fit dire: «Retenez
votre langue, ou bien je vous excommunierai!» Il n’avait fait cette
menace que pour les corriger; mais elles, sans se corriger, moururent
toutes deux peu de temps après, et furent ensevelies dans la chapelle de
leur couvent. Et là, à la messe, au moment où le diacre prononçait les
paroles: «_Que celui qui n’est pas admis à la communion s’en aille!_» la
nourrice de ces deux femmes les vit, plusieurs fois de suite, se dresser
dans leurs tombeaux et sortir de l’église. Et lorsque saint Benoît en
fut informé, il dit: «Offrez de ma part cette offrande pour elles, et
leur excommunication sera levée!» Ainsi fut fait; et, depuis lors, les
deux femmes ne sortirent plus de leurs tombeaux.
Un moine, étant allé voir ses parents sans avoir reçu la bénédiction,
mourut pendant qu’il était chez eux. On l’ensevelit; mais, à deux
reprises, la terre rejeta son cadavre. Alors les parents vinrent prier
saint Benoît d’intervenir. Et le saint, prenant une hostie consacrée,
leur dit: «Mettez ceci sur la poitrine de votre fils avant de
l’ensevelir de nouveau!» Les parents firent ainsi, et la terre ne rejeta
plus le cadavre.
Un moine, qui s’ennuyait au monastère, importuna si fort saint Benoît de
ses doléances, que le saint, irrité, lui permit de s’en aller. Mais le
moine, à peine sorti du monastère, rencontra un dragon qui, la gueule
ouverte, voulait le dévorer. Et il se mit à crier au secours. Les frères
accoururent et ne virent point trace de dragon, mais ramenèrent dans sa
cellule le moine, tout tremblant, qui promit bien de ne plus s’en aller.
Pendant une famine qui désolait la région, saint Benoît fit donner aux
pauvres tout ce que l’on pouvait trouver, de telle sorte que rien ne
resta plus au monastère, qu’un peu d’huile dans un vase de verre. Et
cette huile aussi, saint Benoît ordonna au frère économe de la donner à
un pauvre. Mais l’économe refusa d’obéir, afin que, du moins, cette
huile restât pour les frères. Ce qu’apprenant, saint Benoît la fit jeter
par la fenêtre, ne voulant point que quelque chose restât au monastère
qui fût le produit de la désobéissance. Mais le vase eut beau tomber sur
d’énormes rochers, il ne se brisa point, et pas une seule goutte d’huile
ne se répandit. Saint Benoît fit alors reprendre le vase et le fit
donner au pauvre. Et aussitôt un grand tonneau, qui était dans la cave
du monastère, se remplit d’huile, à tel point que tout le pavé en fut
inondé.
Saint Benoît était un jour allé voir sa sœur et avait dîné avec elle;
mais, malgré les supplications de sa sœur, il avait refusé de passer la
nuit sous son toit. Et sa sœur pria Dieu avec force larmes, et aussitôt
une pluie torrentielle succéda au beau temps, de façon qu’on ne pouvait
songer à sortir, même pour faire un pas. Et saint Benoît, contristé,
dit: «Dieu te pardonne, ma sœur, qu’as-tu fait là?» Et la sœur: «Je t’ai
prié, et tu as refusé de m’entendre; alors j’ai prié Dieu et il m’a
entendue! Il a changé mes larmes en pluie pour te forcer à rester près
de moi.» Et, en effet, le saint passa la nuit près d’elle, et jusqu’au
matin tous deux s’entretinrent des choses sacrées. Or, voici que, trois
jours après, saint Benoît, dans sa cellule, vit l’âme de sa sœur montant
au ciel sous la forme d’une colombe. Il fit transporter son corps au
monastère, et l’ensevelit dans le tombeau qu’il avait préparé pour elle.
Une nuit, saint Benoît, debout à la fenêtre de sa cellule, vit une
grande lumière se substituer aux ténèbres. Et il aperçut, dans un rayon
plus éclatant que tous ceux du soleil, l’âme de l’évêque de Capoue,
Germain, qu’on emportait au ciel. Il comprit aussitôt que cette âme
venait de quitter le corps de l’évêque; et, en effet, saint Germain
était mort en ce même instant.
L’année de sa mort, saint Benoît annonça à ses frères qu’il allait
mourir. Et six jours avant sa fin, il se fit creuser sa fosse. Le
lendemain, une fièvre le saisit, qui alla tous les jours s’aggravant. Le
sixième jour, il se fit transporter à la chapelle et reçut le corps du
Seigneur en manière de viatique. Puis, soutenu par ses disciples, il se
tint debout, les mains levées au ciel, et rendit le dernier soupir au
milieu d’une prière.
II. Or, ce même jour, deux frères, dont l’un était enfermé dans sa
cellule, et dont l’autre se trouvait très loin, eurent tous deux la
révélation de la mort du saint. Car ils virent une voie lumineuse qui,
partant de la cellule de saint Benoît, montait à l’orient jusqu’au ciel.
Et un inconnu leur demanda ce qu’était cette voie. Et comme tous deux
répondaient qu’ils l’ignoraient, l’inconnu leur dit: «Sachez donc que
c’est la voie par laquelle le bienheureux Benoît monte au ciel!»
Il fut enseveli dans l’oratoire de Saint-Jean-Baptiste, qu’il avait fait
construire sur les ruines d’un temple d’Apollon. Il florissait vers l’an
du Seigneur 518, au temps de Justin l’Ancien.
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