Évariste Gamelin, pendant une longue audience du Tribunal, à son banc,
dans l'air chaud, ferme les yeux et pense:
"Les méchants, en forçant Marat à se cacher dans les trous, en avaient
fait un oiseau de nuit, l'oiseau de Minerve, dont l'oeil perçait les
conspirateurs dans les ténèbres où ils se dissimulaient. Maintenant,
c'est un regard bleu, froid, tranquille, qui pénètre les ennemis de
l'État et dénonce les traîtres avec une subtilité inconnue même à l'Ami
du peuple, endormi pour toujours dans le jardin des Cordeliers. Le
nouveau sauveur, aussi zélé et plus perspicace que le premier, voit ce
que personne n'avait vu et son doigt levé répand la terreur. Il
distingue les nuances délicates, imperceptibles, qui séparent le mal du
bien, le vice de la vertu, que sans lui on eût confondues, au dommage de
la patrie et de la liberté; il trace devant lui la ligne mince,
inflexible, en dehors de laquelle il n'est, à gauche et à droite,
qu'erreur, crime et scélératesse. L'Incorruptible enseigne comment on
sert l'étranger par exagération et par faiblesse, en persécutant les
cultes au nom de la raison, et en résistant au nom de la religion aux
lois de la République. Non moins que les scélérats qui immolèrent Le
Peltier et Marat, ceux qui leur décernent des honneurs divins pour
compromettre leur mémoire servent l'étranger. Agent de l'étranger,
quiconque rejette les idées d'ordre, de sagesse, d'opportunité; agent
de l'étranger, quiconque outrage les moeurs, offense la vertu, et, dans
le dérèglement de son coeur, nie Dieu. Les prêtres fanatiques méritent la
mort; mais il y a une manière contre-révolutionnaire de combattre le
fanatisme; il y a des abjurations criminelles. Modéré, on perd la
République; violent, on la perd.
"Oh! redoutables devoirs du juge, dictés par le plus sage des hommes! Ce
ne sont plus seulement les aristocrates, les fédéralistes, les scélérats
de la faction d'Orléans, les ennemis déclarés de la patrie qu'il faut
frapper. Le conspirateur, l'agent de l'étranger est un Protée, il prend
toutes les formes. Il revêt l'apparence d'un patriote, d'un
révolutionnaire, d'un ennemi des rois; il affecte l'audace d'un coeur qui
ne bat que pour la liberté; il enfle la voix et fait trembler les
ennemis de la République: c'est Danton; sa violence cache mal son odieux
modérantisme et sa corruption apparaît enfin. Le conspirateur, l'agent
de l'étranger, c'est ce bègue éloquent qui mit à son chapeau la première
cocarde des révolutionnaires, c'est ce pamphlétaire qui, dans son
civisme ironique et cruel, s'appelait lui-même "le procureur de la
lanterne", c'est Camille Desmoulins: il s'est décelé en défendant les
généraux traîtres et en réclamant les mesures criminelles d'une clémence
intempestive. C'est Philippeaux, c'est Hérault, c'est le méprisable
Lacroix. Le conspirateur, l'agent de l'étranger, c'est ce père Duchesne
qui avilit la liberté par sa basse démagogie et de qui les immondes
calomnies rendirent Antoinette elle-même intéressante. C'est Chaumette,
qu'on vit pourtant doux, populaire, modéré, bonhomme et vertueux dans
l'administration de la Commune, mais il était athée! Les conspirateurs,
les agents de l'étranger, ce sont tous ces sans-culottes en bonnet
rouge, en carmagnole, en sabots, qui ont follement renchéri de
patriotisme sur les jacobins. Le conspirateur, l'agent de l'étranger,
c'est Anacharsis Cloots, l'orateur du genre humain, condamné à mort par
toutes les monarchies du monde; mais on devait tout craindre de lui: il
était Prussien.
"Maintenant, violents et modérés, tous ces méchants, tous ces traîtres,
Danton, Desmoulins, Hébert, Chaumette, ont péri sous la hache. La
République est sauvée; un concert de louanges monte de tous les comités
et de toutes les assemblées populaires vers Maximilien et la Montagne.
Les bons citoyens s'écrient: "Dignes représentants d'un peuple libre,
c'est en vain que les enfants des Titans ont levé leur tête altière:
Montagne bienfaisante, Sinaï protecteur, de ton sein bouillonnant est
sortie la foudre salutaire...."
"En ce concert, le Tribunal a sa part de louanges. Qu'il est doux d'être
vertueux et combien la reconnaissance publique est chère au coeur du juge
intègre!
"Cependant, pour un coeur patriote, quel sujet d'étonnement et quelles
causes d'inquiétude! Quoi! pour trahir la cause populaire, ce n'était
donc pas assez de Mirabeau, de La Fayette, de Bailly, de Pétion, de
Brissot? Il y fallait encore ceux qui ont dénoncé ces traîtres. Quoi!
tous les hommes qui ont fait la Révolution ne l'ont faite que pour la
perdre! Ces grands auteurs des grandes journées préparaient avec Pitt et
Cobourg la royauté d'Orléans ou la tutelle de Louis XVII. Quoi! Danton,
c'était Monk! Quoi! Chaumette et les hébertistes, plus perfides que les
fédéralistes qu'ils ont poussés sous le couteau, avaient conjuré la
ruine de l'empire! Mais parmi ceux qui précipitent à la mort les
perfides Danton et les perfides Chaumette, l'oeil bleu de Robespierre
n'en découvrira-t-il pas demain de plus perfides encore? Où s'arrêtera
l'exécrable enchaînement des traîtres trahis et la perspicacité de
l'Incorruptible?..."