Pendant que le Père Longuemare et la fille Athénaïs étaient interrogés à
la section, Brotteaux fut conduit entre deux gendarmes au Luxembourg, où
le portier refusa de le recevoir, alléguant qu'il n'avait plus de place.
Le vieux traitant fut mené ensuite à la Conciergerie et introduit au
greffe, pièce assez petite, partagée en deux par une cloison vitrée.
Pendant que le greffier inscrivait son nom sur les registres d'écrou,
Brotteaux vit à travers les carreaux deux hommes qui, chacun sur un
mauvais matelas, gardaient une immobilité de mort et, l'oeil fixe,
semblaient ne rien voir. Des assiettes, des bouteilles, des restes de
pain et de viande couvraient le sol autour d'eux. C'étaient des
condamnés à mort qui attendaient la charrette.
Le ci-devant des Ilettes fut conduit dans un cachot où, à la lueur d'une
lanterne, il entrevit deux figures étendues, l'une farouche, mutilée,
hideuse, l'autre gracieuse et douce. Ces deux prisonniers lui offrirent
un peu de leur paille pourrie et pleine de vermine, pour qu'il ne
couchât pas sur la terre souillée d'excréments. Brotteaux se laissa
choir sur un banc, dans l'ombre puante, et demeura la tête contre le
mur, muet, immobile. Sa douleur était telle qu'il se serait brisé la
tête contre le mur, s'il en avait eu la force. Il ne pouvait respirer.
Ses yeux se voilèrent; un long bruit, tranquille comme le silence,
envahit ses oreilles, il sentit tout son être baigner dans un néant
délicieux. Durant une incomparable seconde, tout lui fut harmonie,
clarté sereine, parfum, douceur. Puis il cessa d'être.
Quand il revint à lui, la première pensée qui s'empara de son esprit fut
de regretter son évanouissement et, philosophe jusque dans la stupeur du
désespoir, il songea qu'il lui avait fallu descendre dans un cul de
basse-fosse, en attendant la guillotine, pour éprouver la sensation de
volupté la plus vive que ses sens eussent jamais goûtée. Il s'essayait à
perdre de nouveau le sentiment, mais sans y réussir, et, peu à peu, au
contraire, il sentait l'air infect du cachot apporter à ses poumons,
avec la chaleur de la vie, la conscience de son intolérable misère.
Cependant ses deux compagnons tenaient son silence pour une cruelle
injure. Brotteaux, qui était sociable, essaya de satisfaire leur
curiosité; mais, quand ils apprirent qu'il était ce que l'on appelait
"un politique", un de ceux dont le crime léger était de parole ou de
pensée, ils n'éprouvèrent pour lui ni estime ni sympathie. Les faits
reprochés à ces deux prisonniers avaient plus de solidité: le plus vieux
était un assassin, l'autre avait fabriqué de faux assignats. Ils
s'accommodaient tous deux de leur état et y trouvaient même quelques
satisfactions. Brotteaux se prit à songer soudain qu'au-dessus de sa
tête tout était mouvement, bruit, lumière et vie, et que les jolies
marchandes du Palais souriaient derrière leur étalage de parfumerie, de
mercerie, au passant heureux et libre, et cette idée accrut son
désespoir.
La nuit vint, inaperçue dans l'ombre et le silence du cachot, mais
lourde pourtant et lugubre. Une jambe étendue sur son banc et le dos
contre la muraille, Brotteaux s'assoupit. Et il se vit assis au pied
d'un hêtre touffu, où chantaient les oiseaux; le soleil couchant
couvrait la rivière de flammes liquides et le bord des nuées était teint
de pourpre. La nuit se passa. Une fièvre ardente le dévorait et il
buvait avidement, à même sa cruche, une eau qui augmentait son mal.
Le lendemain, le geôlier, qui apporta la soupe, promit à Brotteaux de le
mettre à la pistole, moyennant finance, dès qu'il aurait de la place, ce
qui ne tarderait guère. En effet, le surlendemain, il invita le vieux
traitant à sortir de son cachot. A chaque marche qu'il montait,
Brotteaux sentait rentrer en lui la force et la vie, et quand sur le
carreau rouge d'une chambre il vit se dresser un lit de sangle recouvert
d'une méchante couverture de laine, il pleura de joie. Le lit doré où se
becquetaient des colombes, qu'il avait jadis fait faire pour la plus
jolie des danseuses de l'Opéra, ne lui avait pas paru si agréable ni
promis de telles délices.
Ce lit de sangle était dans une grande salle, assez propre, qui en
contenait dix-sept autres, séparés par de hautes planches. La compagnie
qui habitait là, composée d'ex-nobles, de marchands, de banquiers,
d'artisans, ne déplut pas au vieux publicain, qui s'accommodait de
toutes sortes de personnes. Il observa que ces hommes, privés comme lui
de tout plaisir et exposés à périr par la main du bourreau, montraient
de la gaieté et un goût vif pour la plaisanterie. Peu disposé à admirer
les hommes, il attribuait la bonne humeur de ses compagnons à la
légèreté de leur esprit, qui les empêchait de considérer attentivement
leur situation. Et il se confirmait dans cette idée en observant que les
plus intelligents d'entre eux étaient profondément tristes. Il s'aperçut
bientôt que, pour la plupart, ils puisaient dans le vin et l'eau-de-vie
une gaieté qui prenait à sa source un caractère violent et parfois un
peu fou. Ils n'avaient pas tous du courage; mais tous en montraient.
Brotteaux n'en était pas surpris: il savait que les hommes avouent
volontiers la cruauté, la colère, l'avarice même, mais jamais la
lâcheté, parce que cet aveu les mettrait, chez les sauvages et même dans
une société polie, en un danger mortel. C'est pourquoi, songeait-il,
tous les peuples sont des peuples de héros et toutes les armées ne sont
composées que de braves.
Plus encore que le vin et l'eau-de-vie, le bruit des armes et des clefs,
le grincement des serrures, l'appel des sentinelles, le trépignement des
citoyens à la porte du Tribunal enivraient les prisonniers, leur
inspiraient la mélancolie, le délire ou la fureur. Il y en avait qui se
coupaient la gorge avec un rasoir ou se jetaient par une fenêtre.
Brotteaux logeait depuis trois jours à la pistole, quand il apprit, par
le porte-clefs, que le Père Longuemare croupissait sur la paille
pourrie, dans la vermine, avec les voleurs et les assassins. Il le fit
recevoir à la pistole, dans la chambre qu'il habitait et où un lit était
devenu vacant. S'étant engagé à payer pour le religieux, le vieux
publicain, qui n'avait pas sur lui un grand trésor, s'ingénia à faire
des portraits à un écu l'un. Il se procura, par l'intermédiaire d'un
geôlier, de petits cadres noirs pour y mettre de menus travaux en
cheveux qu'il exécutait assez adroitement. Et ces ouvrages furent très
recherchés dans une réunion d'hommes qui songeaient à laisser des
souvenirs.
Le Père Longuemare tenait haut son coeur et son esprit. En attendant
d'être traduit devant le Tribunal révolutionnaire, il préparait sa
défense. Ne séparant point sa cause de celle de l'Église, il se
promettait d'exposer à ses juges les désordres et les scandales causés à
l'Épouse de Jésus-Christ par la constitution civile du clergé; il
entreprenait de peindre la fille aînée de l'Église faisant au pape une
guerre sacrilège, le clergé français dépouillé, violenté, odieusement
soumis à des laïques; les réguliers, véritable milice du Christ, spoliés
et dispersés. Il citait saint Grégoire le Grand et saint Irénée,
produisait des articles nombreux de droit canon et des paragraphes
entiers des décrétales.
Toute la journée, il griffonnait sur ses genoux, au pied de son lit,
trempant des tronçons de plumes usées jusqu'aux barbes dans l'encre,
dans la suie, dans le marc de café, couvrant d'une illisible écriture
papiers à chandelle, papiers d'emballage, journaux, gardes de livres,
vieilles lettres, vieilles factures, cartes à jouer, et songeant à y
employer sa chemise après l'avoir passée à l'amidon. Il entassait
feuille sur feuille, et, montrant l'indéchiffrable barbouillage, il
disait:
"Quand je paraîtrai devant mes juges, je les inonderai de lumière."
Et, un jour, jetant un regard satisfait sur sa défense sans cesse accrue
et pensant à ces magistrats qu'il brûlait de confondre, il s'écria:
"Je ne voudrais pas être à leur place!"
Les prisonniers que le sort avait réunis dans ce cachot étaient ou
royalistes ou fédéralistes; il s'y trouvait même un jacobin; ils
différaient entre eux d'opinion sur la manière de conduire les affaires
de l'État, mais aucun d'eux ne gardait le moindre reste de croyances
chrétiennes. Les feuillants, les constitutionnels, les girondins
trouvaient, comme Brotteaux, le bon Dieu fort mauvais pour eux-mêmes et
excellent pour le peuple. Les jacobins installaient à la place de
Jéhovah un dieu jacobin, pour faire descendre de plus haut le
jacobinisme sur le monde; mais, comme ils ne pouvaient concevoir ni les
uns ni les autres qu'on fût assez absurde pour croire à aucune religion
révélée, voyant que le Père Longuemare ne manquait pas d'esprit, ils le
prenaient pour un fourbe. Afin, sans doute, de se préparer au martyre,
il confessait sa foi en toute rencontre, et, plus il montrait de
sincérité, plus il semblait un imposteur.
En vain Brotteaux se portait garant de la bonne foi du religieux;
Brotteaux passait lui-même pour ne croire qu'une partie de ce qu'il
disait. Ses idées étaient trop singulières pour ne pas paraître
affectées, et ne contentaient personne entièrement. Il parlait de
Jean-Jacques comme d'un plat coquin. Par contre, il mettait Voltaire au
rang des hommes divins, sans toutefois l'égaler à l'aimable Helvétius, à
Diderot, au baron d'Holbach. A son sens, le plus grand génie du siècle
était Boulanger. Il estimait beaucoup aussi l'astronome Lalande et
Dupuis, auteur d'un _Mémoire sur l'origine des constellations_. Les
hommes d'esprit de la chambrée faisaient au pauvre barnabite mille
plaisanteries dont il ne s'apercevait jamais: sa candeur déjouait tous
les pièges.
Pour écarter les soucis qui les rongeaient et échapper aux tourments de
l'oisiveté, les prisonniers jouaient aux dames, aux cartes et au
trictrac. Il n'était permis d'avoir aucun instrument de musique. Après
souper, on chantait, on récitait des vers. _La Pucelle_ de Voltaire
mettait un peu de gaîeté au coeur de ces malheureux, qui ne se lassaient
pas d'en entendre les bons endroits. Mais, ne pouvant se distraire de la
pensée affreuse plantée au milieu de leur coeur, ils essayaient parfois
d'en faire un amusement et, dans la chambre des dix-huit lits, avant de
s'endormir, ils jouaient au Tribunal révolutionnaire. Les rôles étaient
distribués selon les goûts et les aptitudes. Les uns représentaient les
juges et l'accusateur; d'autres, les accusés ou les témoins, d'autres le
bourreau et ses valets. Les procès finissaient invariablement par
l'exécution des condamnés, qu'on étendait sur un lit, le cou sous une
planche. La scène était transportée ensuite dans les enfers. Les plus
agiles de la troupe, enveloppés dans des draps, faisaient des spectres.
Et un jeune avocat de Bordeaux, nommé Dubosc, petit, noir, borgne,
bossu, bancal, le Diable boiteux en personne, venait, tout encorné,
tirer le Père Longuemare, par les pieds, hors de son lit, lui annonçant
qu'il était condamné aux flammes éternelles et damné sans rémission pour
avoir fait du créateur de l'univers un être envieux, sot et méchant, un
ennemi de la joie et de l'amour.
"Ah! ah! ah! criait horriblement ce diable, tu as enseigné, vieux bonze,
que Dieu se plaît à voir ses créatures languir dans la pénitence et
s'abstenir de ses dons les plus chers. Imposteur, hypocrite, cafard,
assieds-toi sur des clous et mange des coquilles d'oeufs pour
l'éternité!"
Le Père Longuemare se contentait de répondre que, dans ce discours, le
philosophe perçait sous le diable et que le moindre démon de l'enfer eût
dit moins de sottises, étant un peu frotté de théologie et certes moins
ignorant qu'un encyclopédiste.
Mais, quand l'avocat girondin l'appelait capucin, il se fâchait tout
rouge et disait qu'un homme incapable de distinguer un barnabite d'un
franciscain ne saurait pas voir une mouche dans du lait.
Le Tribunal révolutionnaire vidait les prisons, que les comités
remplissaient sans relâche: en trois mois la chambre des dix-huit fut à
moitié renouvelée. Le Père Longuemare perdit son diablotin. L'avocat
Dubosc, traduit devant le Tribunal révolutionnaire, fut condamné à mort
comme fédéraliste et pour avoir conspiré contre l'unité de la
République. Au sortir du Tribunal, il repassa, comme tous les autres
condamnés, par un corridor qui traversait la prison et donnait sur la
chambre qu'il avait animée trois mois de sa gaieté. En faisant ses
adieux à ses compagnons, il garda le ton léger et l'air joyeux qui lui
étaient habituels.
"Excusez-moi, monsieur, dit-il au Père Longuemare, de vous avoir tiré
par les pieds dans votre lit. Je n'y reviendrai plus."
Et, se tournant vers le vieux Brotteaux:
"Adieu, je vous précède dans le néant. Je livre volontiers à la nature
les éléments qui me composent, en souhaitant qu'elle en fasse, à
l'avenir, un meilleur usage, car il faut reconnaître qu'elle m'avait
fort mal réussi."
Et il descendit au greffe, laissant Brotteaux affligé et le Père
Longuemare tremblant et vert comme la feuille, plus mort que vif de voir
l'impie rire au bord de l'abîme.
Quand germinal ramena les jours clairs, Brotteaux, qui était voluptueux,
descendit plusieurs fois par jour dans la cour qui donnait sur le
quartier des femmes, près de la fontaine où les captives venaient, le
matin, laver leur linge. Une grille séparait les deux quartiers; mais
les barreaux n'en étaient pas assez rapprochés pour empêcher les mains
de se joindre et les bouches de s'unir. Sous la nuit indulgente, des
couples s'y pressaient. Alors Brotteaux, discrètement se réfugiait dans
l'escalier et, assis sur une marche, tirait de la poche de sa redingote
puce son petit Lucrèce, et lisait, à la lueur d'une lanterne, quelques
maximes sévèrement consolatrices: "_Sic ubi non erimus_.... Quand nous
aurons cessé de vivre, rien ne pourra nous émouvoir, non pas même le
ciel, la terre et la mer confondant leurs débris...." Mais, tout en
jouissant de sa haute sagesse, Brotteaux enviait au barnabite cette
folie qui lui cachait l'univers.
La terreur, de mois en mois, grandissait. Chaque nuit, les geôliers
ivres, accompagnés de leurs chiens de garde, allaient de cachot en
cachot, portant des actes d'accusation, hurlant des noms qu'ils
estropiaient, réveillaient les prisonniers et pour vingt victimes
désignées en épouvantaient deux cents. Dans ces corridors, pleins
d'ombres sanglantes, passaient chaque jour, sans une plainte, vingt,
trente, cinquante condamnés, vieillards, femmes, adolescents, et si
divers de condition, de caractère, de sentiment, qu'on se demandait
s'ils n'avaient pas été tirés au sort.
Et l'on jouait aux cartes, on buvait du vin de Bourgogne, on faisait des
projets, on avait des rendez-vous, la nuit, à la grille. La société,
presque entièrement renouvelée, était maintenant composée en grande
partie d'"exagérés" et d'"enragés". Toutefois la chambre des dix-huit
lits demeurait encore le séjour de l'élégance et du bon ton: hors deux
détenus qu'on y avait mis, récemment transférés du Luxembourg à la
Conciergerie, et qu'on suspectait d'être des "moutons", c'est-à-dire des
espions, les citoyens Navette et Bellier, il ne s'y trouvait que
d'honnêtes gens, qui se témoignaient une confiance réciproque. On y
célébrait, la coupe à la main, les victoires de la République. Il s'y
rencontrait plusieurs poètes, comme il s'en voit dans toute réunion
d'hommes oisifs. Les plus habiles d'entre eux composaient des odes sur
les triomphes de l'armée du Rhin et les récitaient avec emphase. Ils
étaient bruyamment applaudis. Brotteaux seul louait mollement les
vainqueurs et leurs chantres.
"C'est, depuis Homère, une étrange manie des poètes, dit-il un jour, que
de célébrer les militaires. La guerre n'est point un art, et le hasard
décide seul du sort des batailles. De deux généraux en présence, tous
deux stupides, il faut nécessairement que l'un d'eux soit victorieux.
Attendez-vous à ce qu'un jour un de ces porteurs d'épée que vous
divinisez vous avale tous comme la grue de la fable avale les
grenouilles. C'est alors qu'il sera vraiment dieu! Car les dieux se
connaissent à l'appétit."
Brotteaux n'avait jamais été touché par la gloire des armes. Il ne se
réjouissait nullement des triomphes de la République, qu'il avait
prévus. Il n'aimait point le nouveau régime qu'affermissait la victoire.
Il était mécontent. On l'eût été à moins.
Un matin, on annonça que les commissaires du Comité de sûreté générale
feraient des perquisitions chez les détenus, qu'on saisirait assignats,
objets d'or et d'argent, couteaux, ciseaux, que de telles recherches
avaient été faites au Luxembourg et qu'on avait enlevé lettres, papiers,
livres.
Chacun alors s'ingénia à trouver quelque cachette où mettre ce qu'il
avait de plus précieux. Le Père Longuemare porta, par brassées, sa
défense dans une gouttière. Brotteaux coula son Lucrèce dans les
cendres de la cheminée.
Quand les commissaires, ayant au cou des rubans tricolores, vinrent
opérer leurs saisies, ils ne trouvèrent guère que ce qu'on avait jugé
convenable de leur laisser. Après leur départ, le Père Longuemare courut
à sa gouttière et recueillit de sa défense ce que l'eau et le vent en
avaient laissé. Brotteaux retira de la cheminée son Lucrèce tout noir de
suie.
"Jouissons de l'heure présente, songea-t-il, car j'augure à certains
signes que le temps nous est désormais étroitement mesuré."
Par une douce nuit de prairial, tandis qu'au-dessus du préau la lune
montrait dans le ciel pâli ses deux cornes d'argent, le vieux traitant
qui, à sa coutume, lisait Lucrèce sur un degré de l'escalier de pierre,
entendit une voix l'appeler, une voix de femme, une voix délicieuse,
qu'il ne reconnaissait pas. Il descendit dans la cour et vit derrière la
grille une forme qu'il ne reconnaissait pas plus que la voix et qui lui
rappelait, par ses contours indistincts et charmants, toutes les femmes
qu'il avait aimées. Le ciel la baignait d'azur et d'argent. Brotteaux
reconnut soudain la jolie comédienne de la rue Feydeau, Rose Thévenin.
"Vous ici, mon enfant! La joie de vous y voir m'est cruelle. Depuis
quand et pourquoi êtes-vous ici?
--Depuis hier."
Et elle ajouta très bas:
"J'ai été dénoncée comme royaliste. On m'accuse d'avoir conspiré pour
délivrer la reine. Comme je vous savais ici, j'ai tout de suite cherché
à vous voir. Écoutez-moi, mon ami... car vous voulez bien que je vous
donne ce nom?... Je connais des gens en place; j'ai, je le sais, des
sympathies jusque dans le Comité de salut public. Je ferai agir mes
amis: ils me délivreront, et je vous délivrerai à mon tour."
Mais Brotteaux, d'une voix qui se fit pressante:
"Par tout ce que vous avez de cher, mon enfant, n'en faites rien!
N'écrivez pas, ne sollicitez pas; ne demandez rien à personne, je vous
en conjure, faites-vous oublier."
Comme elle ne semblait pas pénétrée de ce qu'il disait, il se fit plus
suppliant encore:
"Gardez le silence, Rose, faites-vous oublier: là est le salut. Tout ce
que vos amis tenteraient ne ferait que hâter votre perte. Gagnez du
temps. Il en faut peu, très peu, j'espère, pour vous sauver.... Surtout
n'essayez pas d'émouvoir les juges, les jurés, un Gamelin. Ce ne sont
pas des hommes, ce sont des choses: on ne s'explique pas avec les
choses. Faites-vous oublier. Si vous suivez mon conseil, mon amie, je
mourrai heureux de vous avoir sauvé la vie."
Elle répondit:
"Je vous obéirai.... Ne parlez pas de mourir."
Il haussa les épaules:
"Ma vie est finie, mon enfant. Vivez et soyez heureuse."
Elle lui prit les mains et les mit sur son sein:
"Écoutez-moi, mon ami.... Je ne vous ai vu qu'un jour et pourtant vous
ne m'êtes point indifférent. Et si ce que je vais vous dire peut vous
rattacher à la vie, croyez-le: je serai pour vous... tout ce que vous
voudrez que je sois."
Et ils se donnèrent un baiser sur la bouche à travers la grille.