LA CHASSE AUX BISONS

C’était un pittoresque voyage, que celui de la caravane. A mesure

qu’elle s’avançait dans les plaines du nord-ouest, les forêts

s’éclaircissaient peu à peu, et la succession même des essences, par

leur gradation régulière, annonçait la disparition progressive des

grandes végétations, cédant la place aux arbustes qui peuvent seuls

soutenir la rigueur des hivers. Aux chênes et aux peupliers succédaient

les trembles et les bouleaux, puis à ceux-ci les sapins, les séquoias,

les pins maritimes, les cyprès.

Enfin, on atteignit des zones dénudées, où, l’hiver, l’aquilon devait se

donner carrière. C’étaient d’immenses espaces, à peine coupés, çà et là,

par des bouquets de sapins, des haies naturelles de genévriers, et de

houx, de genêts presque arborescents. De loin en loin, on voyait, au

travers des herbes encore hautes et qui ondulaient à la manière des

flots, scintiller une nappe d’argent, et alors Wagha-na, qui conduisait

la colonne, ou Madeleine, flanquée de ses gardes du corps, expliquaient

à Georges Vernant ou à Léopold Sourbin que c’étaient là des

infiltrations des grands lacs ou l’étang passagèrement formé par la

stagnation de quelque rivière destinée, au printemps suivant, à grossir

les grands cours d’eau tels que les deux branches de la Saskatchewan.

La prairie devenait bien telle qu’il le fallait pour ces grandes

chasses. L’herbe, tantôt molle et veloutée, tantôt épineuse et

tranchante, atteignait de telles proportions qu’il était nécessaire de

s’y ouvrir parfois un chemin, la serpe ou la faux à la main, afin

d’éviter les fondrières et les marécages qu’elles dissimulent.

Hommes et chevaux disparaissaient dans cette mer verdoyante et il

fallait se tenir groupés pour ne point courir le risque de se perdre ou,

ce qui eût été plus grave, de se laisser surprendre par les faunes de la

prairie.

--Comment? s’écria Léopold qui ne put s’empêcher de frissonner, à cette

révélation, je m’étais laissé conter qu’à part les serpents à sonnettes,

l’Amérique septentrionale n’avait plus d’animaux féroces.

--On vous avait trompé, cher Monsieur, répliqua d’un ton passablement

gouailleur Joë O’Connor, auquel le Français avait cru devoir communiquer

cette réflexion.--Nous possédons encore quelques variétés de félins

dangereux: le couguar, que, dans l’Amérique du Sud, on nomme _puma_, ou

lion sans crinière, une espèce de panthère de taille inférieure à celle

du jaguar, des loups redoutables en bandes, et, dans le voisinage des

montagnes, tous les genres d’ours, et surtout le terrible grizzly.

Il ajouta:

--Et, puisque vous parlez de serpents, sachez que le crotale est encore

assez répandu dans nos régions. Il a pour compères plusieurs sortes de

trigonocéphales, analogues à ceux de Panama, et de la Colombie, et même

quelques pythons de belle venue. Je ne vous parle pas du serpent-fouet,

que nous aurons l’occasion de rencontrer.

Ces explications, données d’une voix extrêmement calme, n’étaient pas

faites pour mettre la confiance dans l’esprit de Sourbin. Il lui arriva

de regretter de s’être embarqué en pareille aventure.

Il fut bientôt à même de joindre aux renseignements fournis par ses

compagnons de route, les fruits de sa propre expérience, et ce dans des

circonstances particulièrement émouvantes.

La colonne venait de sortir momentanément des grandes herbes et s’était

engagée sur un sol pierreux que couvrait à peine un gazon rare. Sous les

rayons obliques du soleil d’automne, cette plaine immense dégageait une

chaleur énorme. Les chevaux, lassés, sentaient peser sur eux la fatigue

de cette orageuse journée et s’en allaient, le cou pendant, sans que

leurs cavaliers songeassent à activer leur allure.

Seul, le nommé Sourbin, peut-être afin de donner à ses compagnons une

haute idée de ses moyens hippiques, tracassait sa monture, s’efforçant

de l’entraîner à quelque longue course, de la faire caracoler.

Brusquement, l’animal, harassé, exaspéré, fut pris de colère. Il pointa

ses oreilles, et partit à fond de train à travers la plaine, sans

s’inquiéter autrement de Léopold qui, fou de terreur, bondissait de la

croupe à l’encolure et qui, finalement, sans autre souci de sa dignité

d’écuyer, avait lâché la bride pour se mieux accrocher, à la crinière du

cheval.

Cet attachement du cavalier pour sa monture n’empêcha point la

séparation violente et définitive. Un dernier écart du mustang

désarçonna l’aventureux Sourbin et l’envoya fort rudement mesurer de

toute sa longueur le sol rugueux et caillouteux sur lequel il venait de

fournir cette course périlleuse.

Le malheureux demeura quelques instants sans connaissance. Puis il se

releva, meurtri, courbé en deux, s’efforçant de regagner la caravane, de

laquelle deux hommes s’étaient détachés à toute bride pour lui porter,

secours.

Mais, hélas! ce n’était là qu’une partie des épreuves de Léopold.

Il était exposé à un danger bien autrement redoutable.

Ce qui avait effrayé le cheval, l’arrêtant court au point de déterminer

le choc inattendu qui avait fait vider les arçons au cousin de

Madeleine, c’était la vue, à quelque deux cents mètres en avant de lui,

d’un reptile de grande taille, long de trois mètres cinquante, au corps

d’un gris rougeâtre, qui, ramassé sur lui-même, se balançait sur ses

derniers anneaux, tel qu’un ressort tout prêt à se détendre.

C’était précisément un de ces serpents-fouets dont il venait d’être

parlé, et dont Joë O’Connor avait annoncé la rencontre. Le terrible

ophidien est compté parmi les plus venimeux de son ordre, et sa morsure

tue un homme ou un cheval en moins de deux heures.

L’infortuné Sourbin avait eu pourtant cette chance de tomber à point

nommé.

Car le reptile ne s’était levé que pour résister à une attaque. En

effet, le serpent-fouet, qui emprunte son nom à la faculté redoutable

qu’il possède de bondir sur son adversaire, est, par bonheur, rarement

agressif. Celui-ci avait vu venir le cheval emporté et, tout de suite,

s’était mis en état de défense. Si bien que, la bête écartée et Léopold

à terre, le serpent avait repris sa course à travers la prairie, sans

songer aucunement à une mauvaise action.

Malheureusement pour lui, en cette occurrence, Léopold avait recouvré

ses sens trop tôt.

Le fouet n’était plus qu’à une centaine de mètres du Français lorsque

celui-ci, se relevant péniblement, essaya de battre en retraite vers ses

compagnons de route.

Le reptile vit ce mouvement et s’en alarma. Il prit sur-le-champ

l’offensive et se mit à ramper de toute sa vitesse vers son ennemi

supposé. En quelques minutes, il eut réduit de moitié la distance qui le

séparait de lui.

C’en était fait de Sourbin qui, ne soupçonnant aucun danger, ne se

hâtait guère de fuir. Comment l’aurait-il pu, d’ailleurs, après la

violente commotion qui avait suivi, cette chute tout à fait inattendue?

Déjà le hideux serpent dressait sa tête oblongue, aux yeux sanglants,

placée, au bout d’un cou long et frêle, et poussait des sifflements de

colère, lorsque ces sifflements mêmes et la forte odeur de musc qu’il

répandait avertirent Léopold Sourbin du menaçant voisinage qu’il

subissait.

Le cousin de Madeleine, pris d’une terreur irraisonnée, se mit à fuir

aussi vite que le lui permirent ses jambes endolories et courbaturée.

Malheureusement, il ne pouvait l’emporter sur son formidable adversaire

qui, d’une seule détente de sa queue, bandée comme un arc, franchissait

cinq ou six mètres.

Sourbin était donc perdu, et rien ne l’eût arraché au danger, si les

deux cavaliers détachés de la colonne n’eussent gagné de vitesse. Déjà

le reptile n’était plus qu’à dix pas de lui, lorsque l’un des hardis

écuyers, enlevant sa bête d’un élan furieux, malgré ses résistances,

passa comme en un vol entre le fuyard et le serpent. Son bras s’allongea

armé du fouet à manche court qui sert aux cow-boys des prairies. La

corde siffla, mordante et tranchante. Elle vint s’enrouler au cou du

reptile, dont elle brisa net la colonne vertébrale.

Le monstre se tordit vainement, tandis que l’élan forcené du cheval

traînait pendant quelque cent pas encore son corps détendu et flasque

comme une courroie dépliée.

Alors Georges Vernant, car c’était lui, revint vers Sourbin et lui dit,

en riant:

--Çà, mon cher compatriote, vous pouvez remercier Dieu; vous l’avez

échappé belle.

--Je vous dois aussi quelques remerciements à vous-même, répliqua

Léopold, moins reconnaissant du service rendu que dépité du rire avec

lequel l’avait abordé son sauveur.--Morbleu! Quelle poigne et quelle

adresse! Tuer un serpent boa avec une ficelle. Ça ne se voit pas tous

les jours, et, pour ma part...

--Peuh! répondit Vernant, c’est un exercice qui nous est familier au

Mexique, d’où je viens. Et puis, ce n’est point un boa, ce serpent,

c’est un fouet. De plus, ma ficelle est une bonne arme, car c’est aussi

un fouet. Si bien que nous avons un dicton qui énonce cette

particularité. Nous disons: «Il faut combattre le fouet par le fouet».

Tout en parlant, Georges avait mis pied à terre et, très complaisamment,

mettait son cheval à la disposition de Léopold pour le ramener vers la

caravane, lorsqu’ils virent revenir Cheen-Buck, le second des deux

cavaliers, ramenant par la bride la monture trop fringante qui avait si

malencontreusement désarçonné son cavalier.

Sourbin se remit en selle tant bien que mal. Mais, en vérité, il n’avait

pas brillante mine ainsi monté.

Personne cependant ne railla sa mésaventure. Il n’entendit guère que ce

propos goguenard de Joë O’Connor:

--Eh bien! Monsieur, quand je vous disais que nous ferions connaissance

avec les bêtes de la prairie?

Ce fut la seule allusion faite à ce déplorable accident.

Aussi bien, ne marcha-t-on pas fort longtemps ce jour-là.

Wagha-na avait donné l’ordre de tout préparer pour le prochain

campement.

Ce campement, il était là, tout dressé au milieu de la plaine, attendant

les voyageurs derrière un bouquet de bouleaux et de sapins, le seul

qu’on rencontrât dans un rayon de dix-huit milles. A peine l’eût-on

dépassé, que les cavaliers se trouvèrent en face d’un véritable village

de bois, à carcasse de fer, dont chaque maison était surélevée sur une

façon de pilotis formée de colonnes de fer creuses, afin de les isoler

d’un sol dont Sourbin avait pu apprécier par lui-même le désagréable

contact.

A peine la colonne se fut-elle démasquée que, brusquement, toutes les

demeures s’animèrent. Des hommes, des femmes, des enfants s’élancèrent

hors des toits de ce village factice et vinrent, en courant, souhaiter

la bienvenue aux nouveaux arrivants.

Madeleine expliqua à Georges, à Sourbin, l’origine de cet établissement.

C’était un titre de plus à la reconnaissance des Canadiens envers

Wagha-na, un de ces nombreux bienfaits qu’il avait généreusement

prodigués au pays tout entier.

Ce lieu était un ancien rendez-vous de chasse, autrefois désert et

dépourvu de ressources. L’idée était venue au Bison Noir d’y établir une

tribu de ses compatriotes, ne leur donnant, d’ailleurs, d’autre

obligation que celle de tenir le campement toujours prêt pour les

chasseurs qui venaient tous les ans, de grandes distances, poursuivre le

bœuf sauvage ou le cerf wapiti dans ces solitudes. Il leur avait imposé

le même devoir envers les trappeurs et les agents de la compagnie de la

Baie d’Hudson, si souvent exposés, pendant les grands froids des hivers

du Pôle, à mourir de misère et d’inanition dans ces régions désolées.

--C’est décidément un homme fort ingénieux que vôtre père d’adoption, ma

chère cousine, dit Léopold Sourbin.

--C’est surtout un grand homme de bien, riposta presque sévèrement la

jeune fille.

Et, tournant sans façons le dos au déplaisant personnage, elle rejoignit

au petit trot Wagha-na, déjà en conférence avec les habitants du village

improvisé.

Tout était disposé. Les voyageurs n’avaient plus qu’à prendre possession

de leurs appartements. Et ce fut une cause nouvelle d’émerveillement que

de voir avec quel ordre, quelle admirable propreté était tenu ce

caravansérail vraiment philanthropique.

Avant d’y descendre, le Bison Noir entraîna son jeune compagnon en un

temps de galop sur le front du village.

Cent vingt-deux maisons, toutes construites sur le même modèle,

s’alignaient en deux rues bordées de jardins potagers et coupées par

deux places au centre desquelles deux puits savamment creusés donnaient

une eau aussi salubre qu’abondante. Chaque maison pouvait recevoir cent

quarante locataires faisant leur cuisine en commun.

Wagha-na ne put s’empêcher de rire devant la surprise, presque

l’ahurissement de ses hôtes, quand il leur dit:

--Indépendamment de nous, qui occupons une maison spéciale, le village

compte deux cents habitants qui y séjournent six mois, au bout desquels

ils cèdent la place à de nouveaux occupants. Les deux cents actuels sont

des Sioux, autrefois les ennemis nés des Pawnies. La religion et la

pratique d’un bien-être égalitaire les ont amenés au point de douceur et

d’hospitalité fraternelle où vous les voyez. Ils attendent pour demain

un fort contingent de l’ouest, deux mille chasseurs environ.

--Deux mille? s’écria Sourbin qui avait rejoint Vernant. Et tous vont

chasser ici?

--Trouvez-vous que la place manque pour deux mille hommes? demanda

plaisamment Wagha-na.

Et son bras, d’un geste large, mesurait l’immense horizon, qui

paraissait s’allonger, se distendre encore sous les derniers feux du

couchant, comme bordé par la bleuâtre dentelure des monts farouches qui

commencent à l’Amérique Russe pour se prolonger à travers tout le

nouveau Continent, d’un pôle à l’autre, et finir dans les volcans de la

Terre de feu.

--Monsieur Wagha-na, fit encore Léopold,--vous avez fait venir sans

doute ces maisonnettes d’Europe?

Le Bison Noir se contenta de sourire discrètement, ce qui contrasta avec

l’éclat de rire homérique de Cheen-Buck et de Joë.

--D’Europe, Monsieur Sourbin? Pourquoi d’Europe? Pensez-vous que nous ne

puissions nous suffire? Sachez donc que nous n’avons rien emprunté à

autrui, pas même à nos industrieux voisins des États-Unis. Ce sont nos

mines et nos ingénieurs qui ont fourni et agencé ces armatures de fer;

ce sont nos bois qui ont donné les planches, les toitures, les meubles.

Vous le voyez, nous ne devons rien à personne. Le Yankee n’a rien à

faire chez nous. En revanche, l’Indien s’y retrouve parmi ses frères, et

puisque vous me demandiez tout à l’heure si deux mille hommes allaient

chasser ici, je vous répondrai: non. Ils ne le peuvent pas, non que la

place leur manque, mais parce que nos règlements s’y opposent. Il

s’agit, en effet, de laisser du gibier pour les années suivantes. Aussi,

parmi les diverses familles que vous verrez demain, chacune suivra son

itinéraire particulier. Les Chactas resteront avec nous pour le bison.

Les Cheyennes iront à l’ouest chercher l’ours; les Apaches et les

Comanches au nord, à la poursuite des loups, des isatis et des margalis.

Dieu nous enseigne à modérer notre désir et à faire la part de chaque

besoin.

Il prononça ces paroles avec un noble orgueil, mais aussi avec un

sentiment de foi profonde.

--Fort bien, insista encore Sourbin, je vois bien l’hôtel et le couvert

mis; je ne vois pas les plats.

--Vous êtes trop pressé, Monsieur le Français; les plats marchent

encore, ricana Joë O’Connor.

--Oui, ajouta Cheen-Buck, tout aussi gouailleur, ici c’est comme à

Chicago: le gibier vient se mettre lui-même dans la machine.

Il n’avait pas achevé sa plaisanterie qu’une série de sons bizarres

éclatèrent, poussés par des cornes gigantesques.

--Oh! oh! Qu’est-ce que c’est que ça? s’exclama l’inconvainquable

Léopold.

--Ça, c’est le rappel de la cuisine, comme je vous le disais.

Et Wagha-na, enchérissant sur la plaisanterie de Cheen-Buck, ajouta:

--Un peu comme en Suisse. Seulement, ici, nous l’appelons le _Ranz des

porcs_.

Il lit monter ses hôtes dans la maison qu’il s’était réservée, et, du

haut du balcon qui la ceinturait, ceux-ci purent assister à un fort

curieux spectacle, auquel ils ne s’étaient point attendus.

De tous les points cardinaux surgirent dans la plaine d’innombrables

troupeaux de porcs gris, vêtus d’une fourrure infiniment plus soyeuse et

plus épaisse que celle de leurs congénères d’Europe. Poussés par de

robustes chiens et suivis par des valets de ferme indiens, armés de

fouets interminables, les Suiliens accoururent en bandes régulières et

dociles et se distribuèrent en groupes qui, tous, allèrent s’enfermer

derrière les palissades de kraals destinés à les recevoir.

Léopold Sourbin n’épuisait point ses étonnements. Il n’était pas au bout

de ses questions:

--Mais, savez-vous, Monsieur Wagha-na, que tous ces animaux doivent être

d’un entretien difficile? Avec quoi les nourrissez-vous?

L’Indien, cette fois, n’y put tenir. Il se mit à rire de bon cœur.

--Ah! çà, Monsieur Sourbin, vous figurez-vous, par hasard, que c’est

pour l’unique agrément de les promener que nous les lâchons dans la

campagne tous les matins, et que nous les ramenons tous les soirs?

--Alors, vous les traitez comme de vulgaires moutons? Vous les envoyez

paître, tout simplement?

--Comme vous dites: nous les envoyons paître. Ils se nourrissent

eux-mêmes, au petit bonheur. Dame! comme disent les Bretons, ils ne font

pas de la graisse à ce régime; mais ils trouvent encore à manger, ne

serait-ce que les serpents qui pullulent en ce pays et dont vous avez pu

voir de si près un si vilain échantillon.

--Pouah! se récria le cousin de Madeleine, vos cochons mangent des

serpents?

--Mais oui, et c’est tout profit pour nous, puisque nous mangeons les

cochons qui nous débarrassent des serpents.

On conversa de la sorte jusqu’à l’heure peu avancée où les voyageurs

goûtèrent la joie du repos sur de forts bons lits, n’ayant point eu,

depuis six jours, l’usage de ce meuble essentiellement utile.

De même qu’on s’était couché de bonne heure, on se leva de grand matin.

On assista de la sorte à l’exode des troupeaux de porcs. Puis d’autres

sons de cornes et de trompettes annoncèrent l’approche des tribus

indiennes qui venaient camper au village pour quarante-huit ou

soixante-douze heures.

Ce fut vraiment un coup d’œil magnifique à contempler.

Les Indiens arrivaient, tous à cheval, ayant déjà revêtu leurs manteaux

et leurs fourrures d’hiver. Quelques-uns néanmoins restaient nus jusqu’à

la ceinture, peints de couleurs diverses allant du rouge sang au chrome

clair, du vert Véronèse au bleu de cobalt. Et ce fantastique défilé

d’hommes peints, emportés au galop de chevaux de race, offrait un

spectacle unique dans le cadre de cette plaine immense, sous

l’irradiation de ce couchant de pourpre et d’or.

A cheval lui-même devant le front du village, ayant près de lui

Cheen-Buck, O’Connor et Madeleine, Wagha-na recevait, tel qu’un roi, les

hommages enthousiastes des arrivants.

N’était-il donc pas le roi de ces peuplades proscrites et chassées de

leurs terres familiales, ce grand Peau-Rouge dont le noble génie avait

conçu l’audacieuse pensée de rassembler en un seul faisceau tous les

fils de sa race, de leur rendre avec la liberté l’exercice de leurs

droits, de les appeler à un plus fier avenir, à de plus hautes

destinées? N’était-il pas leur roi, cet homme que l’intelligence et la

volonté, aidées de la fortune créée par elles, avaient fait l’aîné de

leur sang, presque leur père?

En son honneur, toutes les tribus, jadis hostiles, exécutèrent une

triple cavalcade, une fantasia comparable à celles des Arabes du nord de

l’Afrique. Ce fut un jeu de cirque merveilleux qui, pendant près de deux

heures, se développa sous les yeux fascinés des spectateurs.

Puis, lorsqu’il eut pris fin, les chefs d’abord, les simples cavaliers

ensuite, vinrent, à tour de rôle, saluer le Bison Noir. Il serra toutes

les mains, distribua des compliments, finalement retint à dîner les

quarante principaux caciques.

Le repas se donna hors des maisons, sur la place, battue et nivelée

comme une aire de ferme. Tout autour de la table centrale, soixante

autres tables furent dressées et servies par les occupants actuels de la

station.

Léopold Sourbin, qui avait paru assez disposé à mépriser cette cuisine

indienne, s’en pourlécha les babines, ce qui lui valut une apostrophe

piquante de Joë O’Connor.

--Eh bien! monsieur le Français, railla le trappeur, revenez-vous un peu

de votre mauvaise opinion sur notre compte? Pour des Sauvages, nous ne

nous tirons pas trop mal d’affaire, n’est-il pas vrai?

Il eût été difficile au personnage de ne point le reconnaître.

L’hospitalité de Wagha-na s’exerçait, en effet, sur un pied de

générosité très large. Non seulement les mets servis sur la table des

chefs étaient apprêtés avec un art consommé, ce qui ne surprit plus

personne lorsque l’on sut que Cheen-Buck, qui en avait surveillé

l’apprêt, en qualité d’économe de l’expédition, avait poussé son amour

de l’art culinaire jusqu’à passer huit années dans les principales

villes d’Europe, et spécialement de France et d’Italie, où, comme Pierre

le Grand en Hollande, il avait voulu se former lui-même par la

pratique;--non seulement l’apparition de vins de Bordeaux, de Bourgogne,

de Chianti, de Marsala, de Madère, de Porto, d’Australie souleva des

transports d’enthousiasme, mais cet enthousiasme alla jusqu’au délire

lorsqu’on plaça sur la table douze bouteilles dont les goulots argentés

disaient assez la provenance.

--Mes chers hôtes, s’écria Wagha-na en se levant, c’est aujourd’hui

l’anniversaire de ma fille Madeleine. J’ai tenu à le fêter avec vous.

Buvons à sa santé!

Toutes les flûtes à champagne,--car ce détail même n’avait point été

négligé,--répondirent à ce toast. Ce fut une vraie joie pour tous ces

hommes à la nature fruste, mais généreuse, de s’unir au vœu de leur

chef. Et Léopold Sourbin, pour la première fois de sa vie ressentit

quelque chose qui ressemblait à un remords, en songeant que, naguère

encore, il formait l’abominable projet d’assassiner cette belle jeune

fille assise en face de lui.

--A demain pour le premier passage des bisons! conclut Joë O’Connor.

Les derniers Hommes Rouges: Roman d'aventures · 第 13 / 33 题