MONSIEUR SOURBIN

Le cousin de Madeleine Kerlo fut un instant décontenancé.

Était-il donc sorcier, ce misérable Américain, pour avoir lu si

clairement dans sa pensée?

Car c’était là la chose la plus surprenante qu’il eût formulé avec une

netteté mathématique les conditions du contrat passé entre lui et son

complice, au moment précis où ce dernier songeait au moyen qu’il

pourrait prendre pour se délivrer d’une collaboration gênante, sinon

nuisible.

Une telle clairvoyance de la part de son complice n’était pas pour

rassurer le Français. A son tour, il comprit qu’il fallait rivaliser de

dissimulation. Aussi s’empressa-t-il de rassurer Pitch le mieux qu’il

put et lui renouvela-t-il l’assurance de sa bonne foi.

Après quoi il se fit raconter par le menu les incidents de la démarche

des deux coquins auprès du Conseil de Dogherty, de leur échec

ignominieux et des soupçons que, bien certainement, leur attitude avait

dû inspirer.

Allons, allons! pensa-t-il, il n’est que temps de réparer toutes ces

bévues et de devenir, le plus tôt possible, le mari de ma charmante

cousine.

Alors, changeant de ton, il feignit un vif mécontentement, reprocha au

Yankee sa maladresse en termes fort amers et lui déclara tout net

qu’avant de suspecter sa bonne foi à l’endroit des engagements pris, il

eût mieux fait de baser ses réclamations sur des services rendus.

--J’entends agir désormais à ma guise,--fit-il;--et, si je réussis à

obtenir la main de miss Madge, soyez assuré que vous n’aurez pas à me

rappeler l’exécution de mes promesses.

C’était peu dire, et Ulphilas avait tout lieu d’être mécontent en voyant

ses affaires prendre une semblable tournure. Mais il n’avait pas le

droit de se plaindre. Force lui fut donc de dévorer son ressentiment,

mais sans abdiquer la prétention qu’il avait de terminer l’entreprise à

son avantage.

Un double danger menaçait donc maintenant la douce Madeleine. Son

indigne cousin allait chercher à s’emparer de sa fortune au moyen d’un

mariage, tandis que les deux scélérats, écartés par la méfiance de leur

associé, s’efforceraient de contraindre celui-ci par un crime

abominable.

Le plus sûr, le plus rapide moyen de réaliser des bénéfices était, pour

eux, de faire tomber la succession de Jean Kerlo aux mains de son neveu

Léopold Sourbin. Par là même, Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient

condamné à mort la fille adoptive de Wagha-na.

Il y a, par bonheur, d’invisibles Providences qui veillent sur les jours

de chaque homme. Une heureuse chance avait conduit les trois misérables

à l’hôtel du _Bon Roi Henri_, dont les patrons, M. et Mme Jacquemart,

comptaient parmi les plus fidèles amis de l’Indien et de ses compagnons.

Mme Jacquemart surtout était une fine commère qui n’était pas pour rien

du pays de la pomme et des hautes coiffes de dentelles. Son œil perçant,

habitué à lire sur les visages, avait tout de suite scruté les

physionomies de ses trois nouveaux hôtes, et à peine avait-elle pu

échanger quelques réflexions avec son mari, qu’elle s’était empressée de

lui dire avec cet accent qui porte tout de suite la conviction au plus

intime de la conscience:

--Pour lors, Pierre, mon ami, m’est avis que ces gens-là, ça n’est pas

des paroissiens bien recommandables. Je gagerais même qu’ils ne sont ici

que pour préparer un mauvais coup.

Et Pierre de répondre avec ce même accent du Cotentin et de la vallée

d’Auge qu’un siècle écoulé n’a point fait perdre aux Canadiens séparés

de la mère-patrie:

--Tout de même, femme, que tu pourrais bien avoir raison. Faudra les

tenir à l’œil.

Le lendemain de ce jour, Pitch et Schulmann, masquant leur jeu et,

d’ailleurs, résolus à mener leur campagne en dehors de Sourbin

quittèrent l’hôtel pour reprendre la ligne de Montréal.

Ils avaient laissé de faux noms à l’hôtel.

Sourbin n’avait pas cru devoir taire le sien.

Dès qu’il se vit seul, son visage revêtit un aspect hilare. Il s’enquit

auprès de ses hôtes de la situation de Wagha-na, du succès de ses

entreprises, demanda quelle était cette «Madeleine Jean» qui passait

pour la fille adoptive du Bison Noir, et laissa voir une curiosité si

étrange que le ménage Jacquemart en conçut des soupçons plus vifs

encore. Dès qu’ils se retrouvèrent seuls, le mari et la femme décidèrent

de prévenir l’Indien et les amis, afin que, si, comme tout le faisait

craindre, quelque odieux complot s’ourdissait contre eux, ils pussent,

du moins, se tenir sur leurs gardes.

--En conséquence, Pierre s’empressa de se rendre au désir de Léopold

Sourbin qui désirait être mis au plus tôt en rapports avec Wagha-na. Il

s’offrit même à lui servir de guide auprès du chef Pawnie. Mais, en même

temps, il appelait à lui l’un de ses garçons, homme de confiance, dont

le dévouement envers l’Indien égalait celui de ses patrons et, lui

remettant une lettre pour le père adoptif de Madeleine, lui donnait la

mission suivante:

--Tu vas prendre le meilleur cheval de l’écurie. Tu partiras dès l’aube,

à franc étrier pour Dogherty. Quand tu auras rejoint Wagha-na, tu lui

donneras cette lettre. Si, par hasard, il était parti pour quelque autre

station, tu confierais la lettre à Cheen-Buck ou à Joë, en leur

recommandant de l’envoyer le plus tôt possible au chef. Il y a urgence.

Cette mission, Pierre Jacquemart le savait, allait être fidèlement

remplie.

Le lendemain de ce jour, dès que l’émissaire eut pris une avance assez

considérable pour pouvoir avertir à temps le chef indien, Pierre

Jacquemart, à son tour, accompagné de Léopold Sourbin, s’élança sur le

chemin de la station de Dogherty.

Ni Wagha-na, ni Madeleine n’avaient encore quitté la ville naissante.

L’Indien reçut courtoisement le nouveau venu. Il le présenta à Madeleine

en termes polis, mais sans aucune note de bienveillance. La conversation

fut banale et l’on ne précisa aucun détail.

Si bien que le Français s’alarma de cette réserve. Il voulut,

sur-le-champ, en avoir le cœur net.

Il demanda donc au Bison Noir un entretien particulier. Comme Wagha-na

n’avait aucune raison de lui refuser cet entretien, il le lui accorda

sur l’heure. Laissant donc Madeleine et Georges Vernant à la station,

l’Indien offrit à son visiteur une promenade sur le lac. Ils y

pourraient mieux converser, à l’abri d’oreilles indiscrètes, car il

était facile de prévoir que le débat allait être grave.

Lorsque les deux hommes se furent assis dans une élégante baleinière,

l’Indien au gouvernail et tenant l’écoute de la voile, le dialogue

s’engagea sur le ton de la plus parfaite urbanité.

--Je vous écoute, Monsieur, commença Jean.

--Monsieur Wagha-na, répondit Sourbin, qu’intimidaient l’affabilité, la

distinction et l’aisance de manières de son interlocuteur, j’éprouve

quelque embarras à aborder le sujet.

--N’en ayez aucun, répliqua galamment l’Indien, je suis homme à tout

entendre.

Alors le neveu de Kerlo s’expliqua:

--Monsieur, tout à l’heure, au moment où j’ai abordé pour la première

fois mademoiselle Madeleine Kerlo, j’ai éprouvé une réelle surprise de

ne point m’entendre présenter à elle sous le titre qui m’eût assuré de

sa part le meilleur accueil, j’ose le croire.

Wagha-na joua la surprise avec une étonnante perfection.

--Et, ce titre, Monsieur, quel est-il, s’il vous plaît?

Ce fut au tour de Sourbin de s’étonner.

--Mais... celui de cousin, Monsieur. Je suppose, en effet, Monsieur, que

vous n’ignorez point ma parenté avec mademoiselle Madeleine Kerlo?

L’Indien répliqua avec une imperturbable bonhomie.

--Je n’étais pas tenu de le savoir, Monsieur. Les Sourbin ne doivent pas

manquer dans le monde, j’imagine, et, en dépit de votre nom, vous ne

portez point, écrits sur votre visage, les signes de votre parenté.

--Elle n’est pourtant pas douteuse, Monsieur, je vous prie de le croire,

fit Léopold sur un ton aigre-doux.

Cette fois l’Indien garda un assez long silence. Puis, changeant de ton

et d’attitude, il regarda son interlocuteur bien en face.

--Monsieur Sourbin, dit-il froidement, vous venez d’invoquer un titre

qui ne peut guère vous servir. Je dois vous en prévenir tout de suite,

afin que vous sachiez en faire votre profit. Nous ne sommes point en

France, Monsieur. Madeleine Kerlo se nomme Madeleine Jean auprès de tous

ceux qui l’ont connue. Elle est héritière de grands biens, mais non

comme vous pourriez le croire. La fortune de mon ami Kerlo est revenue

tout entière entre mes mains, en vertu d’un acte régulier, et c’est ma

propre succession qui assurera la fortune de ma fille adoptive.

--Ah! proféra Léopold Sourbin, d’un accent qui traduisit son dépit.

--Et, continua Wagha-na sans se déconcerter, je ne suis point encore à

la limite de l’âge et je n’entends point me laisser mourir sans opposer

une vigoureuse résistance aux années et aux décrépitudes qu’elles

apportent avec elles.

C’était un maître-diplomate, ce Bison Noir. Il n’avait parlé de la sorte

que pour mettre à couvert les espérances de sa pupille et défendre sa

vie contre les attentats éventuels qu’il devinait dans l’ombre. On avait

assassiné le père, on pouvait aussi bien assassiner l’enfant. Il fallait

que ce crime, par son inutilité même, devînt impossible. Avant de

frapper Madeleine, il faudrait frapper l’Indien, et celui-ci n’était pas

homme, il venait de le dire, à se laisser tuer sans se défendre.

Léopold Sourbin éprouva pendant quelques minutes une humiliante

confusion.

Le peu que venait de lui dire l’Indien lui prouvait qu’il était deviné.

Le regard aigu de cet homme de bronze, aux prunelles claires et sagaces

comme celles d’un oiseau de proie, avait pénétré en lui, disséquant sa

pensée. Il ne pouvait rien celer à la clairvoyance du Pawnie. Et,

cependant, jouant le tout pour le tout, il essaya de violenter la

situation:

--Monsieur, reprit-il, vous venez de me dire que j’avais eu tort

d’invoquer le lien de parenté qui m’unit à mademoiselle Kerlo.

Laissez-moi m’étonner qu’un homme de votre valeur puisse faire cas de

préjugés dignes d’un autre âge, qui font le fils responsable des erreurs

du père. Le mien a, en effet, pâti d’un mauvais renom, pire que la

vérité. S’il a eu des torts envers quelqu’un, ce ne peut être qu’envers

moi. Je les ai oubliés. Il est mort.

--Ah!--fit à son tour Wagha-na, qui ignorait la fin malheureuse du père

de Léopold.

--Oui, continua celui-ci. Mon père est mort, et si j’ai fait le voyage

d’Amérique, c’est...

Il hésita. Le reste du discours ne lui venait pas aisément. De plus, le

regard du Bison Noir le gênait.

--C’est, poursuivit-il, s’enhardissant, parce que j’ai voulu effacer

jusqu’à la trace des dissentiments du passé, dont j’ai toujours ignoré,

d’ailleurs, la nature et la cause, et mettre au service de ma cousine,

avec la plus tendre affection, le dévouement le plus désintéressé.

Un sourire passablement ironique glissa sur les lèvres de Wagha-na.

--Monsieur, répondit-il, je vous sais un gré infini de cette affection

spontanée pour votre cousine, affection d’autant plus méritoire que vous

ne connaissiez point Madeleine et que vous l’avez vue hier pour la

première fois. Mais permettez-moi de vous dire qu’en ces matières, je

laisse à ma pupille toute sa liberté, et que d’elle seule dépendra le

succès de la candidature que vous comptez poser auprès de son cœur. Dès

à présent, toutefois, et sans vouloir vous décourager, je dois vous

prévenir que la fille de Jean Kerlo est d’un goût difficile, d’un

jugement très sûr, d’une sagacité très rare. Elle a l’énergie d’un homme

et la pénétration d’un policier.

Léopold Sourbin se mordit les lèvres. Cet encouragement de l’Indien

n’était rien moins qu’encourageant.

Il eut le tort de vouloir demander davantage.

--Mais, vous-même, Monsieur Wagha-na, vous aurai-je pour allié ou pour

ennemi en ces circonstances?

Ni l’un, ni l’autre, Monsieur, répliqua l’Indien. Je n’ai pas l’habitude

de préjuger de questions aussi délicates. Je ne demande pas mieux que de

vous croire digne de votre cousine, bien que, dès à présent, vous ayez à

lutter dans mon esprit contre certains souvenirs, certaines préventions

de l’ordre le plus grave, mais dont je ne vous parlerai que si le besoin

s’en impose. Faites-vous donc agréer par Madeleine, et il est probable

que vous n’aurez aucun obstacle à craindre de ma part.

Ces paroles n’étaient pas pour rassurer l’aigrefin.

Le Bison Noir, parlant ainsi, ramenait la barque vers le rivage. Il

était manifeste que cet entretien ne se prolongerait point et que

l’Indien n’entendait pas se laisser interroger davantage.

--Allons! se dit Léopold, il me faut m’aider moi-même, si je veux que le

proverbe s’accomplisse.

Tout au fond de lui-même, sa conscience lui disait bien que la besogne

qu’il allait entreprendre n’était point de celles auxquelles «le Ciel»

accorde sa protection.

Il ne devait donc compter que sur lui-même et les circonstances

favorables.

Une chose l’avait tout de suite alarmé. Il avait pris ombrage de la

présence à Dogherty de Georges Vernant. Ce jeune homme à l’œil ouvert,

au visage fier et loyal, pouvait être un rival redoutable, et il était

visible que Wagha-na le protégeait. De plus, le reste de la colonie lui

était ouvertement sympathique.

Il fallait donc évincer ce concurrent dangereux et, pour ce faire,

conquérir les bonnes grâces des amis de l’Indien, collaborateurs et

associés de l’œuvre spécialement philanthropique que celui-ci avait

commencée.

Pour obtenir ce résultat, le Français se mit à étudier les goûts et les

préférences des acolytes de Wagha-na.

Il se rapprocha d’abord de Joë O’Connor.

Le vieil Irlandais avait un faible prononcé pour le tabac d’Europe, et

plus spécialement pour le tabac français. Il se trouvait que Léopold

Sourbin en avait, à tous risques, emporté une bonne provision. Il le mit

très volontiers à la disposition du vieux trappeur, qui put, de la

sorte, fumer quelques bonnes pipes.

C’était procéder tout à fait à la manière indienne, en allumant le

«calumet de paix».

Mais, le lendemain même de ce jour, Léopold éprouva une surprise.

Pis qu’une surprise, car l’incident lui parut caractéristique d’une

véritable méfiance.

En effet, l’Irlandais vint à lui, le visage changé, et lui dit sans

préambule:

--Monsieur Sourbin, avez-vous encore beaucoup de tabac comme celui que

vous m’avez donné hier?

--Mais certainement, cher Monsieur, répliqua le cousin de Madeleine, et

toujours à votre disposition.

Mais Joë ne l’entendait point de cette manière. Il tira de sa poche une

large bourse en peau de renard, de laquelle il fit sortir quelques

pièces d’argent.

--Eh! que voulez-vous faire? réclama Sourbin. Je n’entends pas être

payé.

--Et moi, j’entends, au contraire, que vous le soyez, même pour celui

que je vous ai pris hier. Sinon, je ne vous en prendrai plus. Nous ne

sommes pas d’assez vieux amis pour que je me permette d’accepter ainsi

de vous, sans façons, un cadeau de cette importance. Nous sommes en

Amérique, Monsieur, et, en Amérique, tout se paye.

--Comme vous voudrez, cher Monsieur, riposta Léopold, qui souriait de

travers, bien que j’eusse préféré vous voir accepter de bon cœur ce que

je vous ai offert de bon cœur.

--Hum! pensa-t-il, voilà un homme retourné. Le maudit Peau-Rouge est

passé par là.

Il se rabattit sur Cheen-Buck.

Mais, de ce côté, il n’y avait rien à attendre. L’Indien, par ses

origines autant que par son caractère, tenait de trop près à Wagha-na.

Les avances de Sourbin furent donc en pure perte.

L’aventurier fut bientôt à même d’apprécier le sentiment public à

l’égard des étrangers en général et de lui-même en particulier. Le soir

de ce jour, le second qu’il passait à la station, après le dîner, et

comme les hommes fumaient en commun sur la vérandah élevée en face de la

maison, Wagha-na mit sur le tapis le passage d’Ulphilas Pitch et de

Gisber Schulmann. Les divers convives du chef firent des gorges chaudes

à ce propos, et les défauts des deux vilains personnages furent

vigoureusement critiqués.

Au moment où les noms du Yankee et de son compagnon furent prononcés,

Sourbin laissa échapper une exclamation.

Les yeux pénétrants du Bison Noir ne l’avaient pas quitté. Le chef

indien demanda:

--Est-ce que vous connaissez ces deux hommes, monsieur Sourbin?

Léopold comprit qu’une dénégation serait non seulement inutile, mais

dangereuse, qu’au lieu de les dissiper, elle ne ferait que corroborer

les soupçons. Il paya donc d’audace et répondit d’un ton dégagé:

--Assurément, je les connais. Je viens de les retrouver à l’hôtel du

_Bon Roi Henri_. Mais j’avais déjà fait leur connaissance à New-York. En

vérité, je n’aurais jamais cru que ce fussent des gens aussi suspects

que vous le dites.

Madeleine intervint de sa douce voix.

--Très sincèrement, nous devons reconnaître que nous les avons surtout

jugés sur leurs mines, qui ne sont pas attirantes. Pour moi, j’ai été

outrée de l’insolence de ce Germain à l’égard de mon père. C’était fort

imprudent de la part de gens qui voulaient se concilier la

bienveillance.

--C’était surtout une preuve de grossièreté évidente, fit remarquer

Georges Vernant.

La jeune fille sourit, et, toujours bonne en ses appréciations, ajouta:

--Sans doute, mais ce n’est pas une raison pour en faire des coquins. En

français, il y a loin des mots «homme malhonnête» aux mots «malhonnête

homme».

Cette ingénieuse réflexion de Madeleine, coupa court à l’entretien sur

ce sujet gênant pour Léopold. Mais la conversation lui avait permis de

s’assurer qu’il était au milieu de gens observateurs et prudents. A la

réflexion, il reconnut que Wagha-na n’avait prononcé les noms des deux

misérables, qu’afin de savoir s’ils étaient en relations suivies avec

son hôte. Maintenant l’épreuve était faite, le père adoptif de Madge

était renseigné.

Aussi, en récapitulant les événements de ces deux jours, Sourbin dut-il

s’avouer qu’il n’avait pas fait preuve d’une très grande habileté et

que, pour confiant qu’il fût en sa propre supériorité, il avait agi en

simple écolier en venant se remettre à la merci de ceux qu’il aurait à

combattre.

Dès lors les idées les plus perverses hantèrent son cerveau.

Peu s’en fallut qu’il ne revînt au plan primitif de Pitch et ne

s’arrêtât aux pires résolutions. L’instinct paternel, l’atavisme du

crime, se réveilla en lui. Il se mit à chercher une combinaison qui lui

permît de conquérir, sinon la main, du moins la fortune de sa cousine.

Il ne recula plus devant l’hypothèse d’un attentat.

L’occasion allait, d’ailleurs, lui en être offerte. A lui d’être assez

adroit pour ne point la laisser échapper.

--Monsieur Sourbin, lui demanda Madeleine, qui n’avait fait encore

aucune allusion à leurs liens de parenté, allez-vous être des nôtres

pendant notre grande excursion dans l’ouest?

--Ah! questionna-t-il au lieu de répondre, et de quel côté allez-vous

diriger votre course?

--C’est juste, fit-elle, vous n’êtes point au courant. Sachez donc que

nous entreprenons en automne une expédition dans les régions du lac de

l’Esclave. C’est le moment du passage des bœufs sauvages qui descendent

du Nord.

--Ce doit être intéressant, et je ne demande pas mieux que d’y assister.

--En ce cas, vous partirez avec nous demain. Les chemins de fer sont

encore à créer dans cette partie de notre continent, bien que le Canada

soit à la veille de construire une grande ligne, rivale de celle des

États-Unis, et allant du Saint-Laurent jusqu’à Vancouver.

Léopold n’avait pas beaucoup d’apprêts à faire. Wagha-na mettait toutes

choses à sa disposition: armes, chevaux, vivres et couvert. Il eut moins

de scrupules à accepter les générosités de son hôte que n’en avait

montrés Joë O’Connor à lui prendre son tabac.

--Décidément, se dit-il, l’hospitalité de ces sauvages est aussi large

que leur territoire, aussi vaste que leurs horizons. J’aurais grand tort

de n’en point profiter. D’autant plus que, si je deviens le mari de

Madeleine, c’est de mon propre bien que je me serai servi.

Sur cette réflexion dégagée de toute gratitude, le Français alla dormir

d’un sommeil qui se prolongea fort avant dans la matinée. Quand il se

leva, tout le monde était prêt à partir: on n’attendait que lui.

Les voyageurs se mirent tout aussitôt en route. Wagha-na et Georges

Vernant avaient repris leurs chevaux du premier parcours: Hips et Gola.

Joë O’Connor et Cheen-Buck venaient ensuite, escortant Madeleine à la

tête d’une douzaine de blancs, de métis et d’Indiens de la station. Une

trentaine d’autres chevaux, entièrement libres, suivaient docilement la

petite troupe, trottant et galopant à ses côtés.

--Ce sont nos montures de rechange, dit Madeleine à son cousin, dont

elle avait remarqué l’étonnement. Quand les nôtres seront fatigués de

nous porter, nous ne ferons que passer leurs harnais à d’autres. Ce

n’est pas plus difficile que cela.

V

Les derniers Hommes Rouges: Roman d'aventures · 第 12 / 33 题