3. Le budget est soumis d’abord à la Chambre des Représentants.

4. Les dépenses de l’Empereur et de la maison impériale sont supportées

par le Trésor national, mais non soumises à la délibération de la diète,

sauf au cas où une augmentation serait demandée. En général tout ce qui

touche aux dépenses de l’empereur ou de la maison impériale ne peut

subir aucune réduction de la part du Parlement sans le consentement du

Gouvernement.

En cas d’urgence le Gouvernement peut prendre telles mesures financières

qu’il jugera convenable au moyen d’ordonnances impériales.

Quand le budget n’est pas voté, le Gouvernement applique le budget de

l’exercice précédent.

Tous les comptes financiers de recettes et de dépenses de l’État sont

vérifiés par la Cour des comptes.

VIII.--Quant à la loi électorale, voici ses dispositions:

Pour pouvoir être électeur, il faut:

Être Japonais, âgé de 25 ans;

Résider depuis un an;

Payer 15 yen[7] au moins d’impôt direct.

[7] Le yen vaut 2 fr. 55.

Les électeurs ne sont pas très nombreux, beaucoup ne sachant pas encore

ce que c’est qu’une élection et s’en souciant fort peu, s’abstiennent de

voter. Dès la première élection, il y eut des gens très au courant déjà

des mœurs électorales qui vendaient leurs voix au plus offrant, cela

atteignait jusqu’à 25 yen (63 fr. 75).

IX.--Malgré cette ombre de parlementarisme, il est bien évident que

l’état politique du Japon ne ressemble en rien à ce que nous appelons le

régime constitutionnel. L’État c’est l’Empereur, et sa personne est

sacrée; ses décisions sont respectées comme si elles venaient

effectivement du ciel dont il est le descendant supposé; Fils du ciel,

_Ten shi sama_, ainsi l’appellent les bons sujets du Nippon. Malgré tout

cependant, il est incontestable qu’il se présente déjà quelques fissures

dans cette «foi du charbonnier»; et l’Empereur passant dans les rues de

Tokio n’est souvent regardé qu’avec indifférence; on le respecte, mais

ce n’est plus l’adoration du passé; il m’est même arrivé d’entendre des

Japonais, attendant à une revue l’arrivée de l’Empereur, s’impatienter

et s’exprimer peu poliment sur le compte de «cet empereur qui pourrait

être plus exact».

Il est cependant une chose qui maintiendra encore longtemps intact

l’amour du peuple pour l’Empereur: c’est le patriotisme farouche,

sauvage même, dont tout Japonais est animé. L’Empereur est

l’identification de la patrie, et la patrie japonaise est une chose

sacro-sainte. Dès l’école primaire, on enseigne aux enfants de cinq ans

qu’il n’y a pas de plus beau pays que le Japon, que c’est le pays des

dieux dont l’Empereur est le fils, et qu’il faut mourir pour le pays et

l’Empereur. Inculqués à une race batailleuse, excessivement orgueilleuse

et guerrière, ces principes en font une nation éminemment combative et

courageuse[8].

[8] Une chanson, que l’on trouve dans les livres primaires de lecture,

est bien caractéristique:

«Les sabres de l’armée sont comme le givre;

«Les balles sont comme la grêle;

«Dans la lutte sur terre

«Les montagnes sont secouées, les rivières frissonnent;

«Les guerriers du Japon sont obéissants et loyaux.

«Ne rompez pas les rangs; franchissez montagnes et rivières;

«Avancez, fixez vos regards sur l’ennemi.

«L’artillerie résonne dans l’air;

«La torpille frémit dans la mer.

«Dans le combat naval le vent se lève, la vague est furieuse;

«Les guerriers du Japon sont obéissants et loyaux;

«Mettez les navires en ligne; franchissez les flots blancs;

«Avancez, fixez vos regards sur les bateaux ennemis.»

Autre échantillon de «Chanson d’enfants faisant leurs adieux à leur

père»:

«Pour le départ du père pour la guerre, le frère aîné apporte son

casque et le jeune frère ses bottes; ils sont, les deux frères, plus

calmes que d’habitude. Ils disent à leur père: «Allez maintenant et

rapportez-nous comme cadeaux à la maison des têtes d’ennemis.» Le

père fait un assentiment de la tête.»

X.--Au-dessous de l’Empereur on peut dire qu’il n’y a qu’un peuple; la

distinction en classes est, en effet, plus dans les lois que dans les

mœurs; le souverain à part, le Japonais est plutôt démocratique, comme

d’ailleurs le Chinois, et en général l’Oriental; il n’existe pas

d’aristocratie, hautaine comme en Angleterre, ou cassante et dure comme

en Allemagne.

Par conséquent, au point de vue social, l’égalité existe plus au Japon

que partout ailleurs. Le peuple, du reste, j’entends le paysan,

l’ouvrier, est infiniment plus poli et mieux éduqué ici que dans

n’importe quel pays d’Europe. On est agréablement surpris, quand on

voyage dans la campagne japonaise, de trouver des gens excessivement

courtois, très hospitaliers et, en général, d’une grande propreté; sur

ce point la comparaison avec certaines de nos provinces ne tournerait

pas toujours à notre avantage. Il ne faudrait pas en conclure

d’ailleurs, parce qu’ils sont polis et hospitaliers, qu’ils nous aiment,

nous, Européens; non: ils ne nous aiment pas; ils nous détesteraient

plutôt, mais ils ne le font pas voir. Que pouvons-nous demander de plus?

Là est l’une des grandes forces du caractère japonais: sa dissimulation.

Habitué, dès la plus tendre enfance, à ne rien laisser paraître sur son

visage de ses chagrins ou de ses joies, le Japonais se compose une

physionomie impénétrable, et il est impossible de deviner sa pensée.

Toutes ses idées se cachent derrière un sourire immuable que nous voyons

partout et en toute circonstance.

Il est intéressant de reproduire ici, sans appréciation ni commentaire,

un passage paru dans une correspondance japonaise de l’_Avenir du

Tonkin_ sous la signature de «Sujin»:

«Tout récemment sorti de la féodalité, le Japonais est encore soumis à

l’autorité de l’opinion, que nul ne songe à braver. De là cette

volonté collective dont la puissance a produit cette chose incroyable:

une dissimulation nationale sur un mot d’ordre donné à tout un peuple.

L’humanité dont on fit montre envers les prisonniers a été une

attitude imposée par l’élite de la nation en vue des observateurs

occidentaux. Pareillement, la politesse envers les étrangers recouvre

habilement la haine qu’ils inspirent.

«L’âme héroïque du vieux Japon, même sans la complication nouvelle de

cette dissimulation, est très difficile à expliquer. Elle dissocie des

idées qui nous paraissent inséparables et inversement. Ainsi le mépris

de la mort, le sacrifice chevaleresque, le loyalisme sont les vertus

caractéristiques du samouraï, et pourtant, l’homme qualifié le plus

brave et le plus loyal n’hésitera pas à surprendre traîtreusement et à

frapper par derrière l’adversaire désarmé qu’il croit devoir haïr. Un

patriote se tue pour signer de sang ses idées, mais il assassinerait

aussi un ministre qu’il juge faire de mauvaise politique. Des exemples

abondent depuis 1869.»

(_Avenir du Tonkin_, 9 mai 1909.)

Tout cela s’en ira-t-il avec l’introduction des idées modernes?

L’opinion de M. Kawakami Kiyoshi, l’un des principaux sociologues du

Japon actuel, est à ce propos intéressante à connaître: «Les principes

moraux, et plus spécialement l’esprit chevaleresque qui avaient fourni

à la nation japonaise des règles de conduite pour sa vie quotidienne,

ont été détruits par les récentes révolutions: la révolution politique

et la révolution industrielle. Envie, inimitié, douleur, rage contenue

chez les pauvres; vanité extravagante, luxure et débauche chez les

riches, voilà les symptômes du grand conflit social qui certainement

surviendra au Japon dans un avenir très rapproché.»

(_Avenir du Tonkin_, 9 mai 1909.)

XI.--De religion, le Japonais n’en a pas, ou en a peu; mais par contre,

il est très superstitieux. Autrefois, les lettrés suivaient la doctrine

confucéiste et le peuple les préceptes de Bouddha, tout en reconnaissant

et suivant en même temps le Shintoïsme ou religion des aïeux, ancêtres

du Mikado.

Primitivement, à l’aurore de l’Empire, après l’établissement de la

monarchie par Jinmu, le Shintoïsme était seul connu: c’était, et c’est

encore aujourd’hui, l’adoration des ancêtres impériaux et notamment de

la déesse du soleil _Amaterasu o mi Kami_.

A la nombreuse armée des dieux ou _Kami_ que je n’ai pas à énumérer ici,

les Empereurs ajoutèrent les noms de leurs prédécesseurs qu’ils

élevaient au rang de Kami, et c’est ainsi que le Shintoïsme est devenu

le culte des ancêtres impériaux.

A côté, se sont peu à peu créées des superstitions populaires: celle du

renard à qui on dresse des temples et qu’on apaise par des sacrifices et

des prières; celles des dieux du vent, de la pluie, du tonnerre, etc...

Après le Shintoïsme, vient le Bouddhisme qui a supplanté le premier dans

le peuple; le Shintoïsme est resté la religion de l’Empereur; le peuple

la respecte, va au besoin faire des prières au temple shintoïste, mais

il a adopté le Bouddhisme, plus à portée de son intelligence, plus

palpable dans ses dogmes et ses cérémonies; c’est par la Corée que le

Bouddhisme a été introduit au Japon sous le règne de Kin Mei tennô, en

563 de J.-C. Il eut, pour s’installer, bien des difficultés, mais la

protection impériale aidant, il prit vite racine et le Japon devint très

rapidement bouddhiste. C’est, à l’heure qu’il est, la religion la plus

répandue.

En fait donc, les Japonais ont deux religions: le culte des Kami,

vieille religion nationale, et le culte de Bouddha importé de l’Inde par

la Chine et la Corée. Il n’est pas rare de voir un Japonais, un jour de

fête religieuse, aller prier aux deux temples, l’un après l’autre.

Le Bouddhisme, au Japon, s’est scindé en plusieurs sectes qui toutes ont

leur temple principal à Kiôtô. A l’époque de Ota Nobunaga (1553) Kiôtô

était une vraie forteresse de bonzes qui se révoltaient fréquemment

contre le pouvoir; ils furent souvent châtiés et Nobunaga en fit un

massacre effroyable.

Aujourd’hui la religion compte pour très peu de chose au Japon et seule

la superstition y a toujours de profondes racines. Les classes élevées,

imbues plus ou moins d’idées européennes, professent le plus souverain

mépris pour tout ce qui est culte et ne conservent que l’habitude des

rites shintoïstes aux jours de fête; par contre il m’a été affirmé de

bonne source, et je n’ai pas de peine à y croire, que les grands

personnages de l’État consultent les sorts tous les matins!

L’État, en dehors du culte de Shinto, ne se mêle en rien de la religion

de ses sujets, et il est bien plus tolérant en cela que beaucoup de pays

d’Occident: le catholicisme, le protestantisme, l’orthodoxie grecque

peuvent s’y développer en toute sécurité, pourvu qu’ils n’aillent pas

contre les lois de l’Empire; il est vrai que l’Empire n’a édicté aucune

loi d’exception contre eux, ce qui leur rend facile la tâche de se

soumettre aux lois communes. Les anciennes lois contre les chrétiens ont

été abrogées.

Au point de vue politique le clergé n’a donc aucune espèce d’influence

au Japon. Prêtres de toutes sortes et moines de toutes catégories vivent

en paix, ne tracassant personne et n’étant pas tracassés. Les moines

mendiants parcourent même encore la rue le matin, récitant des prières

devant les portes et recevant les aumônes des fidèles.

Quelques temples bouddhistes sont des monuments remarquables, bien que

construits entièrement en bois; ainsi le voyageur au Japon ne peut aller

à Kiôtô sans visiter: Nishi Hongwan ji et Higashi Hongwan ji; Kio Midzou

dera; Chi on inn. Les deux premiers se trouvent dans la ville même et

n’ont pas le grandiose entourage des deux autres. Élevés sur la colline

de Hiyézan, ils ont un cadre de verdure et d’arbres remarquablement beau

qui rehausse évidemment leur splendeur aux yeux du visiteur. Au mois de

mai Kiôtô et ses temples et ses palais attirent des pèlerins de toutes

les parties du Japon.

Comme temple shintoïste il faut voir le temple de Gi on; mais les

temples shintoïstes sont de bois blanc, sans peinture aucune, et n’ont

comme ornement que le miroir et le sabre, legs fait au premier empereur

par la divine Amaterasu. On n’y trouvera donc aucun art, aucun décor;

seul le toit, d’architecture et de forme chinoises, mais moins massif,

plus élégant et élancé, est quelquefois une merveille de construction.

XII.--Au commencement de leurs relations avec le Japon, les étrangers

vivaient dans les îles en conservant leur statut national. Ils

n’avaient, il est vrai, pas le droit d’habiter en dehors des limites

fixées par les traités, dans les ports de Tokio, Yokohama, Osaka, Kobe,

Nagasaki, Niigata, Hakodate, mais ils ne relevaient pas des lois

japonaises et seuls leurs consuls pouvaient les juger et les condamner;

quand ils voyageaient dans l’intérieur, il leur fallait un passeport

délivré par les autorités japonaises sur la demande de leur ministre, et

ils ne pouvaient s’écarter de l’itinéraire inscrit sur le passeport sous

peine d’être reconduits au port ouvert le plus voisin.

Aujourd’hui, après la révision des traités (signés pour la France en

1896), tous les étrangers résidant au Japon sont soumis aux lois et

règlements japonais. Ils peuvent, il est vrai, voyager sans passeport

dans tout l’intérieur du pays, mais leurs consuls ne peuvent rien pour

eux; ils sont entièrement soumis à la juridiction japonaise. Aussi, lors

de l’application des nouveaux traités, beaucoup de vieux résidents

européens ont-ils quitté le Japon. Actuellement (au 31 décembre 1906,

dernière statistique), il y a au Japon un total de 19.129 étrangers dont

13.000 Chinois et autres asiatiques. Les étrangers vivent dans les îles

du Soleil Levant sur le même pied que les Japonais, mais ils n’ont pas

le droit de posséder le sol; ils n’ont droit qu’à des baux

emphytéotiques de 99 ans.

Le traité franco-japonais, signé à Paris le 4 août 1896, et qui est

entré en vigueur quatre ans après, c’est-à-dire en 1899, garantit aux

Français «constante protection pour leurs personnes et leurs

propriétés»; leur donne la faculté de «voyager, résider, et se livrer à

l’exercice de leur profession; acquérir, posséder, et transmettre par

succession des biens, valeurs et effets _mobiliers_ de toute sorte»;

leur garantit libre et facile accès auprès des tribunaux de justice;

leur permet de jouir d’une entière liberté de conscience.

En ce qui concerne l’agriculture et le droit de propriété sur les biens

immobiliers, il est entendu que les Français jouiront au Japon des mêmes

avantages que les sujets de la nation la plus favorisée. Pour le moment

cette clause est lettre morte, aucun Européen ne pouvant posséder la

terre dans l’Empire du Mikado. La terre est, en effet, supposée

appartenir entièrement à l’Empereur et il ne peut l’aliéner. Il ne peut

que la prêter.

L'Empire Japonais et sa vie économique · 第 4 / 70 题