[Note 603: Ce sous-chapitre a paru dans la _Revue historique_,
septembre-octobre 1890.]
Depuis un an, l'Europe s'attendait au divorce de Napoléon et à son
mariage avec une princesse russe: le bruit de ce double événement
s'était répandu de tous côtés, et cette rumeur, grossie, dénaturée en
passant de bouche en bouche, contenait pourtant une part de vérité. Dès
le jour où Napoléon avait proclamé son pouvoir héréditaire et posé sur
son front la couronne d'empereur, il avait senti le besoin d'assurer par
un mariage fécond l'avenir de sa dynastie; depuis lors, il agitait
périodiquement la question du divorce, sans la résoudre, partagé entre
des sentiments contradictoires. Si la politique «qui n'a point de coeur»,
la «loi d'airain», comme il l'appelait, lui commandait une nouvelle
union, il éprouvait un déchirement à l'idée de quitter Joséphine,
d'éloigner la compagne dont l'affection attentive et enveloppante lui
était devenue un besoin, et à laquelle il avait fait franchir avec lui
tous les échelons de la grandeur. Une tendresse très réelle, un lien
plus fort encore, l'habitude, et jusqu'à une sorte de superstition
l'attachaient à Joséphine; en se séparant d'elle, n'allait-il point du
même coup répudier son passé, fait de bonheur et de gloire, et rompre
avec la fortune? Il hésitait donc, semblait par moments sur le point de
se résoudre, puis le courage lui manquait: il ajournait alors toute
décision, préférait attendre, et la pensée de divorcer se traduisait
chez lui par des velléités intermittentes, de plus en plus impérieuses
et rapprochées, il est vrai, à mesure que s'écoulaient les années.
Au lendemain de Tilsit, un de ces mouvements s'éleva dans son âme. À cet
instant, tout le poussait à prendre un parti: la fin d'une campagne
difficile, en le délivrant d'immédiats soucis, le rendait aux longues
pensées et aux projets d'avenir: la mort venait de lui enlever le jeune
prince Charles-Napoléon, l'enfant dans lequel il se plaisait par moments
à voir un héritier désigné: enfin, pour la première fois, il venait de
contracter avec une grande puissance des liens assez étroits pour que
l'idée de les cimenter par un mariage ne parût pas irréalisable.
Joséphine, qui sentait grandir et approcher le péril, avait accueilli
l'Empereur avec angoisse: elle se montrait inquiète, défiante. Ce
trouble, altérant sa santé et son caractère, déplaisait à Napoléon, qui
n'aimait point autour de lui et proscrivait la tristesse; l'idée d'une
séparation lui en devenait moins amère. Dans l'automne de 1807, pendant
son séjour à Fontainebleau, il songea certainement au divorce; sa
froideur marquée envers l'Impératrice, certaines confidences, certains
indices, semblèrent présager la rupture[604].
[Note 604: _Mémoires de madame de Rémusat_, III, 249-250, _Mémoires
de Savary, duc de Rovigo_, III, 226-229; _id. de Metternich_, II, 140,
143. Dépêche de Tolstoï, 7-19 novembre 1807. Archives de
Saint-Pétersbourg.]
Il n'en fallut pas davantage pour mettre en émoi tous ceux qu'un
changement d'impératrice servirait dans leurs intérêts, leurs passions
ou leurs convoitises. Napoléon avait pu vaincre l'Europe, briser trois
coalitions: il n'avait pu chasser l'intrigue de sa cour. Autour de lui
les Bonapartes et les Beauharnais se faisaient sourdement la guerre, et
cette double influence se personnifiait en deux femmes. La reine
Hortense, plus écoutée de l'Empereur que Joséphine elle-même, semblait
aux Beauharnais le meilleur garant de leur fortune. Bonne, gracieuse,
possédant des amis sûrs et divers, sachant recevoir et tenir un salon,
elle servait de lien entre les parties d'une société mal rassemblée, et
jouissait à la cour d'un crédit fondé sur la sympathie. Mais, en 1807,
la perte de son enfant venait de briser son coeur: ses chagrins
domestiques, sa santé ruinée, la faisaient s'effacer, et la princesse
Caroline Murat, grande-duchesse de Berg, trouvait le champ libre devant
elle pour agir et triompher. Affable, accueillante, magnifique, aimant
le plaisir et le voulant autour d'elle, joignant à sa captivante beauté
l'esprit dominateur d'une Napoléon, elle composait peu à peu, groupait
autour d'elle et étendait sans cesse un parti hostile à l'Impératrice,
auquel Fouché allait prêter l'appui de sa remuante activité.
Le ministre de la police portait à Joséphine une aversion raisonnée; il
désirait un second mariage, parce qu'il y voyait un moyen de rassurer
l'Europe, d'assagir l'Empereur, de procurer à la France quelques
garanties d'avenir, en un mot de consolider le régime auquel se trouvait
attachée la fortune de Fouché. Ce personnage avait l'intrigue
audacieuse: pour peser sur l'Empereur et le déterminer, il imagina tout
un plan. Chef de la police, il disposait de l'opinion: il annoncerait
lui-même le divorce comme chose arrêtée; il ferait en sorte que la
nouvelle en fût accueillie avec faveur, avec enthousiasme, créerait un
mouvement des esprits, et, transmettant à Napoléon le témoignage
anticipé de la reconnaissance publique, lui persuaderait de la mériter
en accédant au voeu de ses sujets; avec une tranquille assurance, il
préjugea les résolutions du maître et pensa les brusquer en les publiant
par avance.
Ce fut donc dans les salons du ministre de la police, par ses soins, que
la nouvelle du divorce fut mise en circulation. Sortie d'un tel lieu,
munie de l'estampille officielle, elle ne pouvait manquer de se
propager. Après avoir fait le tour de Paris, où elle jeta une vive
émotion, elle gagna toutes les parties de l'empire et franchit la
frontière. Les ambassadeurs la transmirent à leurs cours; les étrangers
de passage en France s'empressèrent de rapporter dans leurs pays cette
nouvelle à sensation; les agents de Fouché s'en firent l'écho de toutes
parts, et, en un instant, les propos répétés à Paris se répandirent, en
s'amplifiant, dans toute l'Europe. Mais nulle part cette semence féconde
ne germa mieux qu'en Russie: elle y trouvait en effet un terrain
approprié. Le grand acte annoncé n'était pas seulement pour piquer la
curiosité des Russes, il risquait de les toucher directement. Si
Napoléon divorçait, son nouveau choix se porterait à coup sûr sur une
princesse de famille régnante, et la maison de Russie, par son rang, par
les rapports d'intimité récemment établis, semblait la seule vers
laquelle pussent se tourner ses regards. La demande d'une
grande-duchesse apparaissait comme la conséquence presque inévitable du
divorce, et il était naturel de penser que Napoléon et Alexandre, après
s'être déclarés alliés, puis amis, voulussent devenir frères.
Alexandre avait deux soeurs non mariées. La cadette, la grande-duchesse
Anne, était une enfant de quatorze ans. La cour et le monde la
connaissaient à peine; frêle et timide, on la voyait parfois, aux côtés
de l'impératrice mère, apparaître et passer: Joseph de Maistre la peint
d'un mot: «Une colombe[605].» Pour parler de sa soeur aînée, il retrouve
le ton galant et maniéré d'un courtisan de l'autre siècle: «Si j'étais
peintre, écrit-il au chevalier de Rossi, je vous enverrais un de ses
yeux; vous verriez combien la bonne nature y a enfermé d'esprit et de
bonté[606].» Et il semblait que tout Pétersbourg partageât pour
Catherine Pavlovna cette admiration enthousiaste. On échappait
difficilement au charme de son regard, à l'attrait de sa jeunesse
épanouie: en même temps on vantait en elle un coeur «digne de son
rang[607]», un caractère décidé, impérieux même, une fermeté d'âme
au-dessus de son âge; elle semblait née pour plaire et régner, et dans
sa personne, comme dans son nom, les Russes aimaient à retrouver le
souvenir de leur grande Catherine.
[Note 605: _Mémoires politiques et correspondance diplomatique_, p.
346.]
[Note 606: _Id._, p. 318.]
[Note 607: _Id._]
Ce fut cette séduisante princesse que l'opinion de Pétersbourg désigna
aussitôt pour la future impératrice et reine. La chose étant possible,
on la déclara faite: les moindres indices, les plus futiles
circonstances en parurent l'évidente confirmation. Parmi nos ennemis,
les uns s'indignèrent assez haut et crièrent au scandale; d'autres se
sentirent flattés, sans vouloir l'avouer: chez tout le monde, le besoin
de parler et le désir de paraître informé l'emporta sur tout autre
sentiment. Chacun disait avoir reçu de Paris des nouvelles positives,
savoir les projets de Napoléon, ceux de l'empereur Alexandre: on
fournissait des détails précis, multipliés, et, pendant quelques
semaines, les salons n'eurent pas d'autre sujet d'entretien.
Caulaincourt ne pouvait manquer de se faire dans sa correspondance
l'écho de ces bruits. Toutefois, n'osant aborder de front si délicate
matière, il trouva un moyen d'en instruire indirectement l'Empereur. Il
recueillait soigneusement et plaçait dans la feuille de _nouvelles_,
annexée à chaque dépêche, les propos, les anecdotes qui se débitaient à
Pétersbourg au sujet du mariage et les répétait sur le ton impersonnel,
sans commentaire, en les passant au chapitre des _on dit_; nous les y
voyons figurer à chaque nouveau courrier, sous leur forme frivole ou
naïve.--31 décembre 1807: «Les bruits de divorce de Paris se répètent
plus que jamais ici; on fait même parler l'empereur Alexandre et la
grande-duchesse Catherine; elle aurait dit, sur ce qu'on lui témoignait
quelques regrets de la perdre, qu'on ne pouvait en avoir, quand on était
le gage de la paix éternelle pour son pays et qu'on épousait le plus
grand homme qui eût existé.»--28 février 1808: «La grande-duchesse
Catherine épouse l'Empereur, car elle apprend à danser les contredanses
françaises.»
En présence de cette universelle rumeur, l'empereur Alexandre et le
comte Roumiantsof furent les plus étonnés, mais non les moins émus.
Aucune insinuation ne leur était arrivée des Tuileries: à Tilsit,
Napoléon n'avait touché mot de divorce ni de mariage; Caulaincourt
n'avait reçu mission de faire à ce sujet aucune ouverture. Toutefois, on
pouvait se demander si les bruits répandus à Pétersbourg avec tant de
persistance, venus, on le savait, de source française et officielle,
n'étaient pas un moyen de sonder l'opinion et de préparer les voies à
une demande. Si cette démarche venait à se produire, elle mettrait le
Tsar et son conseil dans un grand embarras. Refuser semblait bien
difficile, sinon impossible: ce serait porter à l'alliance une atteinte
probablement mortelle. D'autre part, s'unir par les liens du sang à un
soldat couronné, si éblouissante que fût sa fortune, paraissait bien
grave, bien compromettant, peu conforme aux principes des vieilles
dynasties, et la cour de Russie ne s'était pas encore faite à l'idée de
cette splendide mésalliance.
On risquait d'ailleurs de rencontrer, au sein même de la famille
impériale, un obstacle difficile à surmonter. L'impératrice mère avait
reçu de son mari défunt, par un acte de dernière volonté conçu sous
forme d'ukase solennel et déposé en lieu sûr et sacré, dans la
cathédrale de l'Assomption à Moscou, le pouvoir de disposer de ses
filles, de régler leur avenir et leur établissement: ce titre lui
permettait de s'opposer légalement à tout projet de mariage, lui
conférait un véritable droit de _veto_ dont elle ne manquerait pas
d'user dans la circonstance, étant donnés ses sentiments connus envers
l'empereur des Français. Sans doute la volonté du souverain régnant
formait la loi suprême; Alexandre pourrait briser toute opposition, mais
l'idée de parler en maître à sa mère lui était insupportable, et, s'il
se réduisait à n'employer que la persuasion et la douceur, on avait à
craindre que toutes ses instances n'échouassent devant l'entêtement
d'une femme impérieuse et tenace. Quoi qu'il en dût être, il importait
avant tout de pénétrer les intentions de l'empereur des Français et de
percer ce mystère, afin que l'on pût délibérer sur le parti à prendre,
se faire un plan de conduite, diminuer graduellement, s'il y avait lieu,
les répugnances de l'impératrice mère et préparer les choses de longue
main. Roumiantsof écrivit donc au comte Tolstoï une lettre très
confidentielle, anxieuse, pressante, dans laquelle il stimulait tout à
la fois le zèle et la curiosité de cet envoyé: «Je vous prie très
instamment, disait-il, de vouloir bien me dire votre propre opinion sur
ce projet. Existe-t-il en effet? y a-t-il apparence qu'il sera fait une
telle proposition d'alliance? Ne vous épargnez, je vous en conjure, ni
soins ni peines pour me satisfaire sur cet objet[608].»
[Note 608: Roumiantsof à Tolstoï. Archives de Saint-Pétersbourg. La
lettre ne porte point de date.]
Tolstoï, d'après ce qu'il avait vu et recueilli à Fontainebleau, entendu
dire à Paris, croyait au divorce: il croyait même à l'intention
d'épouser la grande-duchesse. Sans doute, cette idée le faisait frémir
d'une sainte horreur; mais, écrivait-il d'un ton douloureux et pénétré,
ne vivait-on point dans un «siècle où l'impossible est souvent ce qu'il
y a de plus vraisemblable[609]»? Toutefois, quand la lettre de
Roumiantsof lui arriva, il venait de constater que l'affaire subissait
un temps d'arrêt; tout semblait ajourné, et les manoeuvres de Fouché,
tournant contre leur auteur, avaient retardé le dénouement qu'elles
devaient précipiter.
[Note 609: Tolstoï à Roumiantsof, 7-19 novembre 1807. Archives de
Saint-Pétersbourg.]
Après avoir préparé les esprits, mis l'attention en éveil, fait parler
le public, Fouché avait risqué une démarche décisive. Il avait osé
écrire à l'Impératrice, lui insinuant de prendre l'initiative d'une
rupture et de s'immoler: c'était le moyen pour elle, disait-il, de
s'acquérir à jamais des droits à la reconnaissance de l'Empereur, et
d'obtenir, après le divorce, une compensation brillante. Joséphine, tout
en pleurs, était allée trouver l'Empereur, non pour lui porter son
sacrifice, mais pour demander une explication. Napoléon, pris au
dépourvu, n'avait osé saisir cette occasion de parler et de rompre: il
avait reculé, avait consolé et rassuré Joséphine, promettant qu'il
ferait taire Fouché et le congédierait au besoin; en effet, il avait
durement réprimandé le ministre, puis était parti lui-même pour
l'Italie, laissant tout en suspens[610].
[Note 610: Voyez l'intéressant récit de ces scènes dans les
_Mémoires de madame de Rémusat_, III, 228-294.]
Au cours de son voyage, apprenant que le salon du ministre de la police
demeurait le centre d'où partaient tous les dires malséants, il se
courrouça de plus belle: non qu'il eût cessé de penser lui-même au
divorce (sa conversation à Mantoue avec son frère Lucien prouve le
contraire[611]), mais il ne voulait pas que l'on en parlât et que
l'opinion s'émût prématurément à ce sujet. Il réitéra donc ses reproches
et ses injonctions à Fouché sous une forme accablante. «Je vous ai déjà
fait connaître mon opinion, lui écrivait-il de Venise le 30 novembre,
sur la folie des démarches que vous avez faites à Fontainebleau,
relativement à mes affaires intérieures. Après avoir lu votre bulletin
du 19, et bien instruit des propos que vous tenez à Paris, je ne puis
que vous réitérer que votre devoir est de suivre mon opinion et non de
marcher selon votre caprice. En vous conduisant différemment, vous
égarez l'opinion, et vous sortez du chemin dans lequel tout honnête
homme doit se tenir[612].»
[Note 611: _Mémoires de Lucien Bonaparte_, III, 82 et suiv., cités
par M. WELSCHINGER, le _Divorce de Napoléon_, 21-23.]
[Note 612: _Corresp._, 13373. Cf. les nos 13329 et 13379. Voir aussi
MENEVAL, _Napoléon et Marie-Louise_, I, 213-214. Quelques mois plus
tard, écrivant à Cambacérès, Napoléon faisait cette allusion ironique à
la conduite de Fouché: «Il songe tant à l'avenir, témoin ses démarches
pour un divorce!» (Lettre inédite du 17 juillet 1808.)]
Vertement tancé, Fouché se tut quelques instants, et les bruits de
divorce tombèrent[613]. Puis, avec une hardiesse à peine croyable,
l'incorrigible ministre se remit à désobéir; il se jugeait assuré de
l'impunité finale, car il sentait que le maître, tout en blâmant ses
procédés, ne désapprouvait pas entièrement son but et ne donnerait pas
toujours tort aux instigateurs du divorce. En effet, revenu d'Italie,
Napoléon fut ressaisi par la tentation d'en finir. Cette disposition,
promptement remarquée, rendit courage aux adversaires de l'Impératrice,
et, à nouveau, la partie se lia fortement entre eux[614]. La princesse
Caroline continuait de leur prêter l'appui de sa situation mondaine;
toujours rivale d'Hortense, elle avait élevé à Paris salon contre salon.
Le prince de Talleyrand, bien qu'il détestât Fouché, se prêtait à
appuyer ses démarches en faveur du divorce, et, sur ce point spécial,
consentait à une alliance. Bref, de tous côtés on circonvint l'Empereur,
et bientôt, en le voyant incliner de plus en plus vers un parti de
vigueur, on crut avoir définitivement cause gagnée.
[Note 613: Dépêches de Brockhausen, ministre de Prusse, des 31
janvier et 21 février 1810. publiées par HASSEL, 494 et 496.]
[Note 614: BROCKHAUSEN, 21 février 1808, HASSEL, 496; TOLSTOÏ, 6-18
mars 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.]
Aussi bien, une crise nouvelle se préparait, mais, de même que les
précédentes, elle n'allait aboutir à aucun résultat. Un soir de mars
1808, il devait y avoir spectacle aux Tuileries; la cour entière, réunie
dans la salle de théâtre, attendait Leurs Majestés, lorsque le bruit se
répandit qu'elles ne viendraient pas et qu'une explication décisive
s'était engagée. Napoléon, fatigué, ému, malheureux, s'est couché: il a
demandé l'Impératrice. Elle est venue toute parée, prête pour le
spectacle, en grand costume de cour; il l'appelle à ses côtés, laisse
éclater ses projets et le trouble de son âme: il voudrait que Joséphine
demandât elle-même le divorce; à plusieurs reprises il ordonne, supplie,
s'attendrit successivement, et la nuit se passe ainsi tout entière,
entremêlée de pleurs, de reproches et de fougueuses caresses. Une plume
spirituelle et bien informée a retracé cette scène, d'après les
confidences de l'Impératrice, et nous a donné la version de Joséphine.
Le rapport de Tolstoï à son ministre, écrit d'après les bruits de cour,
ne diffère pas sensiblement de ce récit, si ce n'est qu'il lui fournit
un épilogue que l'Impératrice avait cru devoir passer sous silence.
Après avoir raconté que «ses larmes, ses instances, sa fermeté (car on
prétend qu'elle en montra beaucoup), émurent l'Empereur, qui ne put rien
gagner sur elle», Tolstoï ajoute: «Deux jours après il revint à la
charge sans avoir obtenu davantage... Dans un accès d'emportement, il
doit lui avoir dit qu'elle le forcerait à la fin à adopter ses bâtards.
Elle saisit avec promptitude cette idée et se montra prête à les
reconnaître. Surpris de cette complaisance à laquelle il ne s'attendait
pas, il lui en exprima toute sa sensibilité, protestant qu'après un
aussi beau procédé il ne se résoudrait jamais à se séparer d'elle. Il
paraît que les choses en sont restées là. Un propos tenu par M. de
Talleyrand à un de ses affidés l'accuse de n'avoir pas su prendre un
parti dans cette circonstance. Quant à moi, je crains qu'il ne le prenne
que trop tôt, et que, si l'Impératrice continue à montrer du caractère,
il ne se passe de son consentement et ne fasse faire la demande de
divorce en son nom[615].»
[Note 615: Tolstoï à Roumiantsof, 6-18 mars 1808. Archives de
Saint-Pétersbourg.]
Ainsi, suivant Tolstoï, cette fois encore, le péril n'était qu'ajourné:
il continuait d'exister et pouvait se prononcer d'un jour à l'autre.
D'après ces renseignements, la possibilité d'une demande entra de plus
en plus dans les prévisions et les calculs de la Russie. On voit alors
se manifester à cette cour deux tendances opposées. L'impératrice mère,
instruite du danger, veut y soustraire sa fille en la mariant au plus
vite: elle cherche de tous côtés un parti. Alexandre craint que cette
précipitation ne paraisse affectée, désobligeante pour son allié, en
présence des bruits répandus, et ne soit interprétée comme un moyen
d'éviter une demande; peut-être tient-il à se garder le moyen de donner
à Napoléon une preuve irrécusable de sympathie, de confiance, si les
voeux de ce monarque doivent se prononcer à bref délai: il retarde donc
l'établissement de sa soeur, et c'est ainsi que l'action officielle du
gouvernement vient contrarier les efforts privés de l'impératrice Marie.
Il avait été question naguère d'un mariage entre Catherine Pavlovna et
le prince royal de Bavière. Dans l'été de 1808, le prince Kourakine,
ambassadeur de Russie à Vienne, dont les relations avec le cercle de
l'impératrice mère et avec cette princesse elle-même n'étaient un
mystère pour personne, fit prier son collègue de Bavière, M. de
Rechberg, de passer chez lui; il lui montra l'instant venu pour
reprendre le projet: «On s'attend à Pétersbourg, lui dit-il, que vous
fassiez des démarches.» La cour de Munich, fort intriguée, chargea son
représentant à Pétersbourg, M. de Bray, de voir le comte Roumiantsof et
d'éclaircir l'affaire. Aux premiers mots de l'envoyé bavarois,
Roumiantsof manifesta un grand étonnement: informations prises, il fit
réponse que c'était l'impératrice mère, et non le cabinet, qui avait
autorisé le prince Kourakine à dire «que cette alliance, qui avait paru
convenable autrefois, ne le paraissait pas moins aujourd'hui». Le
ministre russe se hâta d'ajouter que l'affaire n'ayant pas été plus
activement poussée à l'époque des premiers pourparlers, «il ne voyait
pas de raison pour la renouer actuellement, et qu'il fallait regarder
tout cela comme non avenu[616]». La cour de Bavière se le tint pour dit,
et s'enferma aussitôt dans une réserve absolue.
[Note 616: Lettre du chevalier de Bray à Caulaincourt, 28 août 1808.
Lettre de Caulaincourt à Champagny, 4 septembre 1808. Archives des
affaires étrangères, Russie, 147.]
À défaut de ce parti, l'impératrice mère songea à s'en procurer
d'autres. On parla tour à tour d'un prince de Cobourg, d'un archiduc;
enfin, on vit arriver en Russie le prince Georges de
Holstein-Oldenbourg, passé récemment au service du Tsar. En lui donnant
un grand gouvernement, ne pouvait-on en faire un parti sortable pour
Catherine Pavlovna? Sa personne offrait peu d'agrément: «Le prince est
laid, chétif, couvert de boutons, écrivait Caulaincourt: il articule
avec peine[617]»; en comparaison de la princesse accomplie qu'on lui
destinait, «les demoiselles de Pétersbourg ne le trouvaient pas assez
aimable[618]». Mais l'impératrice préférait pour sa fille un tel mari et
la vie de province en Russie au premier trône de l'univers, partagé avec
un usurpateur. Toutefois, si établi que parût le prince dans les bonnes
grâces de la vieille Tsarine et dans l'intimité de la famille impériale,
le mariage resta en suspens, et lorsque l'empereur Alexandre parut à
Erfurt, la main de sa soeur demeurait libre.
[Note 617: Caulaincourt à l'Empereur, 23 novembre 1808.]
[Note 618: DE MAISTRE, 318.]
À Erfurt, Napoléon n'apportait pas encore de résolution arrêtée, mais
seulement la tendance, plus prononcée depuis un an, à laquelle il
résistait et cédait tour à tour. L'occasion lui parut propice pour se
précautionner du côté de la Russie. Il n'avait nullement l'intention de
demander dès à présent ou de se faire proposer la princesse Catherine,
mais il n'eût pas été fâché que la Russie se mît à sa disposition et
s'obligeât, pour le cas où le divorce s'accomplirait, à lui tenir en
réserve une grande-duchesse. Son désir était de lier Alexandre sans
s'engager lui-même, d'obtenir quelques paroles qu'il pût rappeler et
faire valoir au besoin comme une promesse positive.
Sa fierté lui interdisant toute avance, il désirait qu'Alexandre parlât
le premier: il le fit provoquer par Talleyrand et Caulaincourt.
S'adressant successivement à l'un et à l'autre, il alla jusqu'à leur
suggérer la manière de poser la question, les arguments à faire valoir
auprès du Tsar pour le déterminer à parler: «l'affaire du divorce était
d'intérêt européen; un nouveau mariage contribuerait à calmer l'ardeur
guerrière dont on s'effrayait, ferait aimer à l'Empereur _son chez
lui_». Toutefois, vis-à-vis même de ses familiers, dans son orgueil sans
bornes, il ne voulait avoir l'air de rechercher personne; s'il jugeait
la démarche utile, disait-il, c'était qu'il y voyait un moyen d'éprouver
Alexandre: «C'est pour voir s'il est réellement de mes amis, s'il prend
un véritable intérêt au bonheur de la France, car j'aime Joséphine;
jamais je ne serai plus heureux; cet acte serait pour moi un sacrifice.»
Et cependant, ajoutait-il, sa famille, ses conseillers le lui
demandaient; on le sollicitait de toutes parts; on s'inquiétait de
l'avenir; «on croit la France en viager sur ma tête!... Au fait, un fils
serait bien utile.» En effet, que deviendrait l'empire si l'Empereur lui
manquait? Pour lui succéder, ses frères ne convenaient pas; il savait
que certaines personnes pensaient à Eugène, à une adoption, «mauvais
moyen pour fonder une dynastie». Et peu à peu, se découvrant davantage,
il en vint à poser quelques questions sur les grandes-duchesses.
Caulaincourt fit observer que l'aînée seule était en âge de se marier,
et encore ne répondait-il pas du consentement de la famille impériale.
La différence de culte serait un obstacle, et les princesses russes
changeaient difficilement de religion: on en avait eu la preuve quelques
années auparavant, lorsqu'un projet d'union entre le roi de Suède et la
fille aînée de Paul Ier avait échoué pour cette cause. Un haussement
d'épaules fut la seule réponse à cette observation, qui parut déplaire
souverainement à l'Empereur. Qu'avaient à faire avec lui les traditions,
les usages? allait-on comparer son alliance à celle d'un prince
quelconque? Au reste, se hâta-t-il d'ajouter, il ne pensait pas plus à
une grande-duchesse qu'à aucune autre: son parti n'était pas pris, son
désir était uniquement de savoir si l'on approuverait le divorce à la
cour alliée, si cet acte ne choquerait point les Russes, ce qu'en
pensait personnellement Alexandre. Toutefois, ses interlocuteurs crurent
comprendre que sa pensée dépassait ses paroles et que la certitude
d'être agréé à Pétersbourg pourrait déterminer ou avancer sa
décision[619].
[Note 619: _Documents inédits._ Cf. THIERS, IX, 334-339.]
Alexandre, tâté discrètement par Talleyrand et Caulaincourt, ne se
refusa pas à la démarche qu'on lui demandait: c'était un moyen de tirer
au clair une situation embarrassante. Il parla donc, exprima à
l'Empereur le désir éprouvé par ses plus fidèles sujets, partagé par ses
meilleurs amis, de lui voir consolider par un nouveau mariage son oeuvre
et sa dynastie. Napoléon accueillit cette ouverture comme une marque
d'attachement, s'y montra sensible, et la possibilité d'une alliance de
famille fut envisagée entre les deux monarques. Toutefois, préoccupé
avant tout d'éviter ce qui pourrait ressembler à un engagement, Napoléon
se tint constamment dans le vague, rejetant le divorce et ses suites
possibles parmi les éventualités de l'avenir. L'entretien placé sur ce
terrain, il ne fut pas question de la grande-duchesse Catherine, dont
l'âge appelait un établissement prochain; le nom de sa jeune soeur fut
seul et légèrement prononcé. Alexandre, rassuré pour le présent, très
heureux, au fond, qu'on ne l'obligeât pas à prendre un parti, qu'on lui
laissât le temps de voir comment tournerait l'alliance politique,
n'insista pas autrement, et la conversation prit fin sans conclure. Huit
jours après le retour du Tsar dans sa capitale, le mariage de Catherine
Pavlovna avec le duc d'Oldenbourg était officiellement annoncé[620].
[Note 620: Caulaincourt à l'Empereur, 23 novembre 1808. DE MAISTRE,
318.]
Si Napoléon eût demandé cette princesse, il est probable qu'Alexandre
n'eût osé la lui refuser, sauf à négocier le consentement de sa mère (il
avait formellement indiqué cette réserve dans son entretien avec
Caulaincourt). Napoléon renvoyant tout à un avenir peut-être éloigné, et
la plus jeune princesse, dont l'âge se prêtait mal à un engagement
immédiat, se trouvant seule en cause, Alexandre s'était abstenu de toute
parole susceptible de lui être opposée comme un acquiescement anticipé à
une demande incertaine. En somme, les propos d'Erfurt, entourés de
mutuelles réticences, avaient eu l'inconvénient d'engager l'affaire du
mariage sans qu'il y eût d'une part volonté arrêtée, de l'autre désir
sincère de la faire aboutir; ils avaient créé une question de plus entre
les deux empereurs, la plus scabreuse de toutes, et n'en avaient ni
déterminé ni même facilité la solution[621].
[Note 621: _Documents inédits._ Cf. les pièces 16210 et 16341 de la
_Correspondance de Napoléon_, ainsi que la lettre de Champagny à
Caulaincourt en date du 22 novembre 1809, et celle de Caulaincourt à
Champagny en date du 3 janvier 1810. Archives des affaires étrangères,
Russie, suppléments, 17.]