Le 6 octobre, Napoléon et Alexandre sortaient d'Erfurt en voiture. À la
limite des États de Weimar, ils furent reçus par le duc, suivi de son
grand veneur, de quatre maîtres des forêts, d'un cortège de gardes et de
piqueurs. Une grande partie de chasse devait ouvrir les fêtes et former
le divertissement de la première journée. L'équipage s'enfonça dans la
forêt de l'Ettersberg; au lieu d'y trouver le calme et la solitude, il y
rencontra le mouvement et la foule. Citadins d'Erfurt et de Weimar,
villageois en costume national, curieux accourus de dix lieues à la
ronde, remplissaient les avenues; on vendait des vivres, des
rafraîchissements: des tribunes s'élevaient pour les spectateurs
privilégiés. Un soleil splendide, illuminant la forêt, relevait la
couleur pittoresque de ces scènes, et le tout offrait, suivant une
relation allemande, «l'aspect d'une joyeuse fête populaire[568]».
[Note 568: Description des fêtes données à LL. MM. les empereurs
Napoléon et Alexandre et à plusieurs autres têtes couronnées à Weimar et
à Iéna par S. A. S. Charles-Auguste, duc de Saxe-Weimar. Weimar, 1809,
p. 8.]
On conduisit les empereurs à un endroit élevé et découvert d'où la vue,
se reposant d'abord sur des futaies dorées par l'automne, découvrait au
loin les horizons verdoyants de la Thuringe. Au fond d'une enceinte
réservée à l'aide de toiles tendues, un pavillon avait été construit:
c'était une galerie oblongue et ouverte; elle avait pour supports, en
guise de colonnes, des troncs d'arbres décorés à leur sommet d'un
feuillage postiche; des guirlandes de fleurs et de fruits complétaient
l'aspect rustique du monument. Les empereurs y prirent place, les rois
les y avaient précédés; puis, sur un signal, l'enceinte de toile
s'abaissa par endroits, et à travers les ouvertures pratiquées, des
cerfs, des daims, des chevreuils s'élancèrent, rabattus des parties
environnantes de la forêt.
Dès que les monarques eurent tiré, un feu roulant de mousqueterie
s'alluma sur le front de la galerie. Éperdues, les bêtes bondissaient
dans l'enceinte, s'offraient aux coups, venaient tomber et mourir devant
les empereurs. Un appel de trompettes et de cymbales saluait
l'apparition de chaque dix-cors. Par moments, la fusillade cessait: on
voyait sortir de dessous bois des traqueurs déguisés en sauvages de
mascarade, affublés de peaux et de feuillage; ils ramassaient les pièces
et les dressaient devant le pavillon en sanglantes pyramides. Quand on
eut abattu quarante-sept cerfs, on cessa cette tuerie à froid, cette
chasse qui n'offrait même point l'image de la guerre, et les souverains
allèrent chercher à Weimar de plus nobles plaisirs[569].
[Note 569: _Récit des fêtes_, p. 7 à 11.]
Weimar est une ville de grand air, malgré ses proportions restreintes;
par endroits, ses places ornées de statues, ses colonnades, le nombre de
ses monuments, leur ordonnance régulière, le déploiement majestueux de
leurs façades, lui donnent un aspect de capitale: c'était alors celle de
l'art et de la pensée germaniques. Le duc Charles-Auguste aimait à
s'entourer de beaux et de grands esprits: il savait les attirer à ses
côtés, les y fixer, et, par cette parure, se piquait de donner à sa
résidence un rang unique au milieu des cités d'Allemagne, de la
distinguer de ses pareilles et d'en faire une Athènes. Sa cour gardait
les traditions et les manières de l'ancien régime; elle accueillit ses
hôtes illustres avec une aisance de bon goût, relevée par un faste digne
d'eux. L'entrée des empereurs et des rois se fit en simples calèches de
chasse; mais les corporations de la ville, bannières déployées,
faisaient la haie sur leur passage. Au château, où la duchesse leur
souhaita la bienvenue, ils trouvèrent une hospitalité prévenante, leurs
suites reçurent un traitement magnifique, et la vieille résidence fit ce
miracle d'héberger dignement cinq cent cinquante visiteurs.
En ce temps, il fallait aller vite en toutes choses. Napoléon ne donnant
à ses hôtes qu'une soirée, on avait voulu accumuler en cet espace de
quelques heures tous les plaisirs à l'usage ordinaire des cours: il
devait y avoir dîner, concert, théâtre et bal. Le temps manqua pour
réaliser ce programme: il fallut passer le concert. Au dîner, la table
des souverains, dressée en forme de fer à cheval, comptait seize
couverts, le moindre convive ayant rang de prince. Pendant le repas,
Napoléon causa beaucoup: il fit admirer l'étendue de son savoir, en
discutant avec le prince primat quelques particularités de l'ancienne
constitution germanique, et comme on s'étonnait d'une érudition aussi
précise, il rappela que jadis, en France, les loisirs de la vie de
garnison lui avaient permis de lire beaucoup et d'étudier; ce fut alors
qu'il commença l'une de ses phrases par ces mots: «Quand j'étais
lieutenant d'artillerie...» À l'instant où il évoquait ce souvenir, il
avait à sa droite l'empereur de toutes les Russies, puis les souverains
de Westphalie et de Wurtemberg, à sa gauche la duchesse de Weimar, les
rois de Bavière et de Saxe; il était servi par ses pages, et derrière
lui, debout contre la muraille, des seigneurs haut titrés, portant les
plus beaux noms d'Allemagne, remplissaient les fonctions de la
domesticité féodale[570].
[Note 570: THIBAUDEAU, IV, 70. _Récit des fêtes_, 11.]
L'aller au théâtre et le retour se firent en gala, dans de grands
carrosses, par les rues illuminées, entre deux rangs d'hommes armés dont
chacun portait une torche. Par une attention pour son hôte, le duc
Charles-Auguste avait fait venir d'Erfurt les comédiens de l'Empereur;
ils donnèrent la _Mort de César_, et Talma parut en conquérant sur la
première scène germanique. Quand l'incomparable tragédien lança le vers:
Sur l'univers soumis régnons sans violence,
l'allusion s'imposa, et l'on assure qu'un frisson électrique parcourut
l'assistance. Pendant la représentation, Napoléon inspectait la salle,
les visages, les toilettes, les attitudes; il remarqua dans une loge un
vieillard dont la belle tête blanchie et la physionomie fine le
frappèrent; ayant appris que ce vieillard était Wieland, le «Voltaire de
l'Allemagne», il exprima le désir qu'on le lui présentât dans la soirée.
Quelques instants plus tard, dans la grande salle du château, où se
pressait une assistance telle qu'aucune demeure impériale ou royale
n'eût pu en réunir de pareille, Alexandre ouvrait le bal avec la reine
de Westphalie. Le jeune monarque revint plusieurs fois à un plaisir où
triomphaient son élégance et sa bonne mine: «L'empereur Alexandre danse,
écrivait Napoléon à Joséphine, mais moi non: quarante ans sont quarante
ans[571].»
[Note 571: _Corresp._, 14566.]
Parcourant les groupes, il se fit présenter quelques femmes remarquables
par leur beauté ou leur esprit, les laissa charmées d'un regard, d'une
parole. Il parla aux personnages marquants, puis, apercevant Goethe, qui
figurait à son rang de conseiller intime, l'aborda d'un air de
connaissance. Quelques jours avant, sachant le poète à Erfurt, il avait
voulu le voir, lui avait parlé de ses ouvrages avec compétence, avec
admiration, avait discuté avec lui certains passages de _Werther_[572]:
«Voilà un homme», avait-il dit après l'audience. À Weimar, il reprit
l'entretien, le poussa quelque temps, puis demanda Wieland: mais Wieland
n'était pas là; le vieillard s'était retiré après le spectacle et
n'allait plus au bal: il fallut se mettre à sa poursuite, le chercher
jusque chez lui et l'amener d'autorité à l'Empereur.
«Je ne pus faire autrement, raconte Wieland, que de monter dans le
carrosse qui me fut envoyé par la duchesse, et de me rendre au bal dans
mon accoutrement ordinaire, une calotte sur la tête, sans être poudré,
chaussé de bottes en drap, au reste mis avec décence. J'y arrivai à dix
heures et demie. À peine fus-je entré que Napoléon vint à ma rencontre
de l'autre bout de la salle: la duchesse elle-même me présenta à
lui[573].»
[Note 572: Voy. l'opuscule intitulé: _Entrevue de Napoléon Ier avec
Goethe_, par S. SKLOWER. Lille, 1853.]
[Note 573: _Freundesbilder aus Goethe's Leben_, von II. DUNTZER,
cité par SKLOWER, 99.]
L'accueil de l'Empereur au poète fut très particulier; ce ne fut point
celui d'un monarque à un sujet qu'il tient à honorer de quelques
faveurs. Dans le langage, dans l'attitude de Napoléon, rien de
protecteur, nulle trace de cette bienveillance souveraine qui laisse
subsister les distances. Voulant plaire à Wieland et faire sérieusement
connaissance avec cet esprit, par un comble de délicatesse, d'habileté
et de grandeur, il le traita pour ainsi dire en égal, lui parlant d'un
ton simple, intéressé, à la fois éloigné de la hauteur et de la
familiarité; on eût dit la rencontre de deux hommes de condition
semblable, d'un génie supérieur dans des genres différents, qui prennent
plaisir à s'étudier, à échanger leurs vues, et savent qu'ils ont
mutuellement beaucoup à s'apprendre.
On ne regardait plus danser Alexandre: le spectacle était ailleurs. À
distance respectueuse, princes, ministres, dignitaires, formaient autour
de l'Empereur et du poète un cercle de curieux. Par respect pour ce
grand souvenir, Wieland n'a jamais voulu écrire ni raconter en détail la
conversation, mais les assistants en surprirent certaines parties, et
des versions concordantes permettent d'en retracer quelques traits.
Napoléon toucha aux matières les plus diverses, les plus hautes; il
passa de la littérature à l'histoire, aux Grecs, qu'il comprenait mal,
aux Romains, qu'il admirait fort, prit contre Tacite la défense des
Césars, traita aussi des religions et de leur utilité sociale, parla du
christianisme en politique plus qu'en croyant. Sur tous ces points, il
s'exprimait avec chaleur, avec des expressions originales, quoique
toujours graves, s'animant sans s'égayer, ne cherchant nullement à
briller, à éblouir, seulement à mettre en avant des idées et à en
susciter chez son interlocuteur. Il mêlait parfois à de profonds aperçus
des paroles affectueuses, des questions intimes; mais le grand hommage
qu'il rendait à Wieland était de montrer le prix qu'il attachait à
connaître son opinion sur tous les sujets abordés. L'Allemand répondait
en assez mauvais français, exposait ses vues, charmé tout à la fois et
troublé par cette parole acérée qui le pénétrait à fond et scrutait
toutes les parties de son intelligence. Après deux heures d'entretien,
cédant à l'émotion, à la fatigue, il attendait et cherchait à provoquer
un signe de congé: ne le voyant pas venir, il prit bravement son parti
et fit le geste de se retirer: «Allez donc», lui dit amicalement
l'Empereur, et il répéta: «Allez, bonne nuit.» Il revint alors à Goethe,
causa de nouveau avec lui et se retira enfin, laissant l'assistance sous
l'impression de ces scènes mémorables[574].
[Note 574: SKLOWER, 91-92. Cf. THIERS, IX, 328.]
Dans sa conduite, une pensée politique éclate. Depuis quelque temps, il
s'apercevait qu'un sentiment nouveau et puissant, celui de la
nationalité, s'éveillait en Allemagne, par nous, mais contre nous, au
contact de nos idées, mais en haine de notre domination: découvrant en
lui un adversaire redoutable, il essayait de l'apaiser et de le
désarmer. À ce moment même, il mettait un soin tardif, mais remarquable,
à ménager les populations germaniques et à adoucir leurs
souffrances[575]; il voulut en même temps honorer et se concilier
l'esprit allemand dans la personne de ses plus illustres représentants,
et ce fut ainsi qu'il laissa interpréter officiellement son accueil aux
deux poètes. Dans le récit des fêtes publié sous les auspices de la cour
de Weimar, nous lisons, à propos de la bienveillance témoignée à Goethe
et à Wieland: «Le héros du siècle donna par là la preuve qu'il tient à
la nation dont il est le protecteur, qu'il estime sa littérature et sa
langue, qui forment son lien national[576].» Ajoutons que ces
témoignages ne coûtaient pas à l'orgueil de Napoléon; il appréciait à
leur juste valeur les forces intellectuelles, les traitait parfois en
ennemies, les proscrivait durement, mais ne les méconnaissait point, et
ne crut jamais déroger en traitant de puissance à puissance avec les
rois de l'esprit.
[Note 575: Voy. notamment dans la _Correspondance_ les nos 14319,
14321, 14341.]
[Note 576: P. 15.]
La soirée de Weimar eut le lendemain sa contre-partie; après avoir rendu
hommage à l'Allemagne policée et soumise, Napoléon affirma
impitoyablement sa victoire sur l'Allemagne guerrière et révoltée, en y
associant rétrospectivement Alexandre. Il avait fait avec cet empereur
la partie d'aller visiter le champ de bataille d'Iéna, et cette
excursion, à laquelle la cour de Weimar se prêta docilement, remplit la
seconde journée. Des préparatifs de fête avaient été ordonnés sur le
terrain même de la lutte; des mains allemandes avaient paré le lieu où
avait succombé la grandeur prussienne. À l'endroit le plus élevé, sur un
sommet décoré pour la circonstance du nom de mont Napoléon, on avait
dressé un temple de la Victoire, éphémère bâtisse: un professeur d'Iéna
en avait dessiné les lignes, et un conseiller aulique avait composé pour
le fronton un distique prétentieux[577].
[Note 577: _Récit des fêtes_, 16.]
Napoléon et Alexandre se rendirent à cheval au pied du monument; après
l'avoir visité, ils redescendirent sur un plateau moins élevé, d'où
l'Empereur avait commandé l'action. Une estampe exécutée d'après nature
les représente à cet endroit[578]. Tous deux ont mis pied à terre, en
avant d'un état-major de rois, de princes et de maréchaux. À quelques
pas, leurs chevaux sellés et bridés les attendent; Napoléon a laissé le
sien à la garde de son mamelouk. De grands feux allumés, des tentes
rappellent le bivouac: plus loin, des soldats de Weimar contiennent une
foule immense qui se presse et s'écrase pour voir. Napoléon tient une
carte: après avoir expliqué à son allié la position des corps et les
mouvements ordonnés, il évoque maintenant aux yeux d'Alexandre, dans la
campagne ondulée qui se déploie autour d'eux, les masses noires de
l'infanterie, les bandes de fumée qui avancent ou reculent suivant les
péripéties de la lutte, les villages qui brûlent, l'assaut des
positions, le heurt des escadrons, la vision confuse et troublante d'une
bataille. Cette leçon d'art militaire terminée, pour compléter
l'illusion, on déjeuna comme à la guerre, les souverains sous une tente,
leur suite en plein champ. Pendant le déjeuner, Napoléon reçut une
députation de l'université d'Iéna, accorda quelques grâces à la ville
témoin de son triomphe, puis, lorsque les deux empereurs eurent exploré
dans toutes ses parties le champ de bataille dont ils avaient d'abord
embrassé l'ensemble, chassé autour d'Apolda, où Napoléon avait passé la
nuit avant le combat, ils rentrèrent assez tôt à Erfurt pour paraître le
soir au théâtre, et la représentation des _Horaces_ termina cette
journée si féconde en souvenirs[579].
[Note 578: _Id._, planche 3.]
[Note 579: _Récit des fêtes_, 13-19.]
À Erfurt, les empereurs reprirent leur vie régulière et presque
monotone. Chaque matin, ils s'envoyaient complimenter par un chambellan:
ils tenaient l'un et l'autre un lever, s'offraient aux regards de la
foule dorée qui venait encombrer leurs appartements. Ils travaillaient
ensuite avec leurs ministres: c'était le moment où Napoléon lisait les
dépêches diplomatiques, dictait ses ordres, ses instructions, en moins
grand nombre qu'à l'ordinaire, recevait les rapports du gouverneur de la
place, accompagnés de notes de police. Il tenait à connaître dans leurs
plus petits détails les incidents de la journée et de la soirée
précédentes, à savoir, ce qui s'était dit dans les différentes sociétés,
à quel endroit s'étaient réunis les «Prussiens», comment s'y prenait la
police pour maintenir l'ordre, pour surveiller à la fois les mécontents
et «les filous qui s'appropriaient les bourses, tabatières et montres
des personnes sortant de la comédie[580]».
[Note 580: Rapports de police. Archives nationales, AF, IV, 1696.]
Puis venaient les audiences: Napoléon les expédiait plus ou moins vite,
entre deux conversations avec ses ministres, consultant la valeur plutôt
que le rang des personnages présentés, continuant pendant son premier
repas à la fois son travail et ses réceptions. C'est à pareil moment que
Goethe l'avait vu: en quelques traits il nous a laissé le croquis de la
scène: «Je suis introduit: l'Empereur déjeune, assis à une grande table
ronde; à sa droite et à quelques pas de la table, Talleyrand se tient
debout; à sa gauche et tout près de lui, Daru, avec lequel il
s'entretient des contributions à lever.» Il voulut revoir aussi Wieland
et quelques académiciens de Weimar: il les retenait parfois à sa table,
présidait à leurs discussions, et en ces instants, sensible à tous les
genres de succès, se plaisait à tenir une cour de lettrés.
Dans la journée, les deux monarques se retrouvaient, conféraient,
causaient, montaient à cheval. Les environs d'Erfurt, accidentés et
riants, les conviaient à de longues excursions, et d'ailleurs les scènes
militaires qui se succédaient autour de la ville leur offraient un but
de promenade constamment varié. Le mouvement de troupes qui s'opérait du
Nord au Midi, le changement de front de la Grande Armée, faisait passer
presque chaque jour sous les murs d'Erfurt de nouveaux régiments.
Napoléon voulait qu'ils fussent présentés à son hôte, que quelques-uns
de leurs officiers remplissent auprès de lui un service d'honneur; comme
à Tilsit, il l'emmenait dans les cantonnements, l'initiait à tous les
détails de la vie militaire française. Il aimait aussi à faire paraître
ses troupes sous les armes, en grande tenue, dans leur beauté martiale,
multipliait les cérémonies où elles étaient appelées à figurer:
manoeuvres, parades, messes militaires, et c'était autour d'Erfurt un
défilé continu et solennel, comme une grande revue passée en plusieurs
jours[581].
[Note 581: Rapports du gouverneur de la place. Archives nationales,
AF, IV, 1696.]
Alexandre suivait ces spectacles avec bonne grâce et témoignait d'y
prendre intérêt: il savait varier ses éloges et rendre à chaque arme, à
chaque corps, un hommage approprié. Parmi ses compagnons, le plus
heureux sans contredit était le grand-duc Constantin. Toujours attentif
aux détails, il retenait les numéros des régiments, relevait les
moindres différences dans l'uniforme, l'allure, les mouvements de la
troupe; il s'extasiait en connaisseur; les imperfections ne lui
échappaient pas. Il revenait sans cesse «sur la discipline et la bonne
tenue du 17e d'infanterie de ligne et du 6e de cuirassiers, sur la
beauté du 8e de hussards, sur le peu d'instruction du 1er de hussards,
sur la magnificence et l'air militaire des bataillons de la garde».
Quand il fut rentré à Pétersbourg, son premier soin fut d'assembler les
officiers de la garde à cheval et des houlans et de leur raconter ses
impressions: «Les éloges n'ont pas tari sur tout, excepté sur le er de
hussards.» En souvenir d'Erfurt, il rapportait toute une collection
d'airs militaires français, et à la première parade dont il eut le
commandement, par son ordre, tandis que les trompettes des chevaliers
gardes sonnaient nos fanfares, les musiques de vingt-deux bataillons
attaquèrent avec ensemble la marche française intitulée: «le Vivat du
couronnement[582].»
[Note 582: Caulaincourt à l'Empereur, 5 novembre 1808.]
Moins exclusif dans ses goûts, Alexandre étudiait en Napoléon le
législateur autant que le conquérant. Si son admiration était de plus en
plus combattue par d'autres sentiments, sa curiosité restait en éveil,
et les conversations de l'Empereur lui fournissaient toujours matière à
s'instruire. Répondant à ses désirs, Napoléon se plaisait à l'entretenir
des travaux de la paix autant que des occupations de la guerre. Avec une
éloquence pittoresque et familière, il découvrait de grands projets en
toutes choses, expliquait ses belles créations, en promettait d'autres,
énumérait les merveilles de civilisation et d'art qu'il comptait faire
éclore en foule sur le sol français, parlait des constructions
imposantes qu'il ordonnait dans sa capitale et qui devaient donner au
siège de l'empire une majesté sans pareille. Il évoquait l'image de
Paris tel qu'il le rêvait, une Rome moderne, splendide et grave, peuplée
d'arcs de triomphe, de portiques et de Panthéons. Ces tableaux
frappaient la vive imagination d'Alexandre: sensible à tout ce qui lui
paraissait noble, utile, nouveau, et brûlant de l'imiter, il allait
demander qu'on lui envoyât le plan de tous les monuments qui devaient
embellir nos villes[583]. Il parlait lui-même de ses projets
rénovateurs; Napoléon l'approuvait, le conseillait discrètement,
l'engageait à gouverner d'une main ferme et à faire sentir son autorité.
Il voulut voir Spéranski, causa longuement avec lui, lui fit cadeau de
son portrait enrichi de diamants, et par ces témoignages flatteurs, qui
s'adressaient au maître autant qu'au favori, semblait féliciter le Tsar
d'avoir si bien placé sa confiance.
[Note 583: Rapport de Caulaincourt du 23 novembre 1808.]
Il déployait un art singulier pour se mettre au niveau des goûts, des
dispositions changeantes d'Alexandre. Tour à tour, il s'étudiait à
l'éblouir par de lumineux aperçus, à le distraire par des propos
frivoles ou piquants. Alexandre, enclin à une anxieuse mélancolie, avait
aussi des accès de fougue et de jeunesse; Napoléon savait être jeune
avec lui, partager son entrain. Connaissant son peu de goût pour le
cérémonial, il savait l'isoler des pompes environnantes et lui faire
mener, au milieu de l'appareil des cours, une existence d'intimité et
presque de camaraderie: on eût dit, suivant un témoin oculaire, «deux
jeunes gens de bonne compagnie, dont les plaisirs en commun n'auraient
eu rien de caché l'un pour l'autre[584]», et personne, à les voir si
confiants, si expansifs, ne se fût douté des âpres dissentiments qui
subsistaient entre eux. À certains moments, ils n'avaient qu'une
demeure, qu'un appartement.
[Note 584: THIBAUDEAU, IV, 66. Cf. _Mémorial de Sainte-Hélène_, 16
juin 1816.]
Au retour de la promenade, Alexandre avait-il quelque désordre à réparer
dans sa toilette, Napoléon l'invitait à passer chez lui; mais il fallait
alors que le Tsar se gardât d'admirer, sous peine de se voir offrir
aussitôt ce qu'il avait paru remarquer. C'est ainsi que Napoléon lui fit
cadeau de deux magnifiques nécessaires en vermeil, dont il avait coutume
de se servir. Il n'oubliait pas les absents et réserva pour
l'impératrice Élisabeth quelques-unes des belles porcelaines de Sèvres
qu'il avait fait transporter à Erfurt. Pour remercier, Alexandre
trouvait des mots qui n'avaient rien de banal. Un jour, comme il avait
oublié de prendre son épée, Napoléon lui offrit la sienne: «Je ne la
tirerai jamais contre Votre Majesté[585]», dit le Tsar en l'acceptant.
L'épée donnée par Napoléon est conservée aujourd'hui à
Saint-Pétersbourg, au musée de l'Hermitage, non loin des trophées ravis
à l'Empereur et à la France pendant la campagne de Russie.
[Note 585: THIBAUDEAU, IV, 70.]
Les souverains dînaient chaque soir chez Napoléon, au palais du
gouvernement, Talleyrand et Champagny traitant par ordre les dignitaires
étrangers et le corps diplomatique. Ensuite, l'assistance tout entière
se retrouvait invariablement au spectacle. Napoléon avait fait aménager
la salle tout exprès à l'intention d'Alexandre, qui avait l'ouïe un peu
faible; on avait adopté la disposition usitée dans le propre palais du
Tsar pour les spectacles de cour: il fallait qu'Alexandre retrouvât ses
commodités, et pût croire qu'un coup de baguette magique avait
transporté à Erfurt le théâtre de l'Hermitage. Les deux empereurs
étaient assis immédiatement derrière l'orchestre, faisant face à la
scène; les rois se mettaient à leurs côtés, sur le même rang; plus loin,
derrière une balustrade, toute la confédération du Rhin, avec les
ministres et dignitaires. Dans les loges, une foule élégante et parée,
où des femmes en grand costume de cour se mêlaient aux personnages
distingués que la curiosité avait attirés à Erfurt, faisaient à
l'assemblée des souverains un cadre resplendissant[586].
[Note 586: _Récit des fêtes_, p. 5 et 6. _Documents inédits_.]
Sur la scène, le spectacle était beau, renouvelé chaque soir, fécond en
grands effets et en agréments de toute sorte. Napoléon avait voulu que
cette partie des plaisirs offerts à son allié fût particulièrement
soignée; il en avait choisi lui-même les éléments et réglé les attraits.
D'ailleurs, dans ce genre de séduction à l'endroit d'Alexandre, il n'en
était pas à son coup d'essai, et l'appel de la Comédie française à
Erfurt n'était pour lui que la suite d'opérations bien concertées: avant
de faire donner le corps de bataille, il avait lancé des éclaireurs.
On se rappelle qu'Alexandre, curieux de théâtre comme la plupart des
Russes, avait exprimé après Tilsit le désir de posséder à sa cour
quelques-uns de nos meilleurs acteurs, quelques-unes de nos comédiennes
en renom. Napoléon avait fait étudier la question, mais ne l'avait point
tranchée dans le sens de l'affirmative; nous ne savons par quel motif;
peut-être était-il de l'avis du cardinal de Bernis, qui, prié par la
tsarine Élisabeth de lui envoyer Lekain et mademoiselle Clairon,
trouvait que «les plaisirs de Paris sont un article qui mérite
l'attention du gouvernement, et que ce serait faire tomber la Comédie
française que d'en retirer les principaux acteurs[587]». L'Empereur
n'envoya donc point de comédiens. Toutefois, le hasard s'étant mis de la
partie et ayant servi les voeux d'Alexandre, Napoléon ne jugea pas à
propos de le contrarier.
[Note 587: Archives des affaires étrangères, 24 juin 1758.]
Un jour, Paris avait appris que la tragédienne à la mode, celle dont le
talent et la beauté faisaient fureur, dont on citait les aventures, la
célèbre mademoiselle Georges, avait disparu. On sut bientôt qu'elle
était partie pour Pétersbourg, à la poursuite d'un jeune officier russe
auquel elle s'était attachée et qui, disait-on, lui avait promis de
l'épouser; en même temps qu'elle était parti Duport, danseur de l'Opéra,
qui devait la rejoindre à Pétersbourg. Napoléon eût pu réclamer les
fugitifs; il s'en garda et laissa à la Russie ce qu'elle nous avait
pris. «Plusieurs artistes, écrivait-il à Caulaincourt par billet
spécial, se sont sauvés de Paris pour se réfugier en Russie. Mon
intention est que vous ignoriez cette mauvaise conduite. Ce n'est pas de
danseuses et d'actrices que nous manquerons à Paris[588].» L'ambassadeur
se conforma scrupuleusement à cet ordre: «La France, dit-il au Tsar, est
assez peuplée pour ne pas courir après les déserteurs[589].»
[Note 588: _Corresp._ 14107.]
[Note 589: Feuille de nouvelles du 27 juillet 1808.]
La fugue de mademoiselle Georges avait d'ailleurs une autre cause que sa
passion pour le jeune Russe; à côté de ce roman, il y avait une
intrigue. À Pétersbourg, un parti assez nombreux s'était donné mission
de ménager un rapprochement entre l'empereur et l'impératrice: on
plaignait cette princesse, mère désolée, à peine épouse; on espérait
aussi, en lui ramenant son mari, gagner des droits à sa reconnaissance
et profiter d'un crédit reconquis. La tâche que l'on assumait était
difficile, car l'empereur se montrait de plus en plus épris de madame
Narischkine[590]. N'osant attaquer de front cet attachement, on songea à
une diversion. Les conjurés avaient des amis à Paris: par leur moyen,
ils contribuèrent à attirer mademoiselle Georges dans la capitale russe,
où on lui promettait une brillante fortune. Ils la feraient paraître
devant l'empereur dans tout l'éclat de sa beauté, avec l'auréole du
succès: Alexandre ne résisterait pas à des charmes réputés invincibles
et délaisserait ses anciennes amours pour «la reine de théâtre[591]».
Mais une telle liaison ne saurait durer; on guérit d'une fantaisie plus
facilement que d'une passion; détaché de ses habitudes, n'ayant pas eu
le temps d'en contracter de nouvelles, Alexandre reviendrait au
sentiment légitime et se laisserait ramener au devoir par le chemin du
caprice. Nous ne savons si Napoléon connaissait ce dessein alors qu'il
permit l'évasion de mademoiselle Georges; en tout cas, il ne le
désapprouva point quand Caulaincourt lui en conta les détails. Madame
Narischkine n'avait guère répondu à ses espérances: elle avait renoncé
très vite à se mêler d'affaires et se contentait de régner sur le coeur
du maître. «Ce n'est point une Pompadour, disait Joseph de Maistre, ce
n'est point une Montespan, c'est plutôt une La Vallière, hormis qu'elle
n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera Carmélite[592].» À
défaut de cette maîtresse inutile, il ne pouvait déplaire à l'Empereur
que l'une de ses sujettes prît sur Alexandre quelque ascendant, dût-il
être tout momentané: pour agir sur son allié, aucun moyen ne lui
semblait négligeable.
[Note 590: Nouvelles de Pétersbourg du 28 février 1808: «Madame
Narischkine triomphe de nouveau de ses rivales. Petits soins au bal. On
ne la quitte point pendant le souper; on la rencontre cinq et six fois
tous les matins; tantôt c'est à cheval, tantôt en traîneau.»]
[Note 591: DE MAISTRE, 317.]
[Note 592: DE MAISTRE, 332.]
À Pétersbourg, mademoiselle Georges reçut grand accueil: sa personne et
son jeu firent sensation. Par malheur, elle se conduisit en transfuge
plutôt qu'en émissaire, ménageant peu la France dans ses discours et
parlant mal du gouvernement[593]. De plus, si elle fut remarquée de
l'empereur et appelée à Péterhof, dans le rôle intime qu'on lui avait
destiné, elle dut se contenter d'un début, et son triomphe n'eut pas de
lendemain. Alexandre céda au caprice, puis retourna à la passion, et
madame Narischkine éprouva une fois de plus la valeur de son système,
qui consistait, au dire de M. de Maistre, «à ne pas faire attention aux
distractions[594]».
[Note 593: «Elle a parlé à un aide de camp de l'empereur, écrivait
Caulaincourt, d'une manière si peu convenable de Paris, qu'on n'était
pas payé, que les talents étaient persécutés, soumis au régime
militaire, etc., que le chef de la police a eu ordre de lui intimer
d'être plus circonspecte... Elle parle beaucoup de l'empereur Napoléon
et prétend lui avoir plu pendant deux ans et lui être restée fidèle tout
ce temps: depuis elle se donne le grand-duc de Berg, le grand-duc de
Würzbourg, etc.» Feuille de nouvelles du 17 juin 1808.]
[Note 594: DE MAISTRE, 317.]
Bien que l'expérience n'eût pas produit le résultat attendu, comme elle
n'avait point paru déplaire au Tsar, Napoléon s'était proposé de la
renouveler à Erfurt, avec des moyens plus étendus. Il avait donc fait
venir, comme cortège à quelques-uns des premiers sujets du
Théâtre-Français, la partie la plus séduisante de la figuration, ce que
Metternich appelait «le cadre de la tragédie[595]». Suivant le diplomate
autrichien, fort expert en la matière, on avait procédé avec beaucoup de
discernement, en ayant égard au visage des actrices plus qu'à leur
talent, et ce soin n'avait pas échappé à la malignité du public
parisien. Alexandre ne sut pas mauvais gré à son allié de cette
prévenance et se montra disposé à profiter de tous les avantages qu'elle
comportait. Toutefois, avant de fixer définitivement son choix, il s'en
ouvrit à Napoléon et lui demanda conseil. L'Empereur loua fort son goût,
mais, en ami véritable, se crut obligé de l'avertir qu'il eût, dans la
circonstance, à se méfier des indiscrétions, et ne lui dissimula point
que tout Paris connaîtrait l'aventure. La crainte d'une telle publicité
arrêta Alexandre, fort circonspect sur cet article; il n'insista pas et
se contenta de prendre au spectacle qui lui avait été ménagé un plaisir
tout artistique[596].
[Note 595: METTERNICH, II, 227.]
[Note 596: _Mémorial_, 16 juin 1816.]
Napoléon espérait aussi lui être agréable par le choix des pièces, le
ravir et le frapper en faisant passer devant lui les chefs-d'oeuvre de
notre scène. Malheureusement, dans la composition du répertoire, il
avait été un peu dupe de ses propres goûts. Il prisait par-dessus tout
notre ancienne tragédie, cette forme d'art puissante, noble et réglée,
où de hautes passions s'agitent dans un cadre étroitement mesuré: il la
jugeait propre à susciter de grandes actions, des vertus sublimes, «à
produire des héros[597]», et des héros obéissants. Il avait donc cru que
la variété dans un seul genre suffirait à satisfaire le public d'Erfurt,
et n'avait admis aux honneurs de la représentation que ses auteurs
préférés; comme il aimait d'abord l'oeuvre de Racine, puis de Corneille
et de Voltaire «ce qui est resté[598]», le premier fut joué six fois,
les deux autres chacun quatre fois. Mais les invités de l'Empereur
étaient moins classiques que lui-même; en Allemagne, le théâtre se
rajeunissait sous l'inspiration de Goethe et de Schiller, et les
compatriotes de ces génies novateurs n'applaudirent que par flatterie la
tragédie française, «dont les bornes, disaient-ils, sont plus
resserrées[599]». Quant aux Russes, beaucoup d'entre eux n'étaient
nullement à hauteur d'un tel spectacle. À Pétersbourg, lorsque
mademoiselle Georges leur était apparue, ils avaient adulé la femme,
célébré la tragédienne en vogue, mais le genre leur avait paru
franchement suranné[600]. À Erfurt, si le Tsar et ses compagnons se
montrèrent très sensibles au talent des acteurs, à la perfection de leur
jeu, il est à croire que quinze jours de tragédie leur parurent longs à
supporter.
[Note 597: _Id._]
[Note 598: _Corresp._, 14207.]
[Note 599: _Récit des fêtes_, p. 14.]
[Note 600: Caulaincourt écrivait le 1er août, dans une feuille de
nouvelles: «On parle beaucoup du début de mademoiselle Georges; elle a
joué Phèdre, l'auditoire l'a fort goûtée, tout en riant à gorge déployée
de Thésée, d'Hippolyte et du pauvre Théramène... Le grand-duc a répondu,
à l'orchestre, à M. Narischkine qui la lui vantait beaucoup: «Vous
auriez mieux fait de compléter l'opéra-comique que de nous faire venir
un échantillon de tragédie. Au reste, vous avez beau dire, votre
mademoiselle Georges dans son genre ne vaut pas mon cheval de parade
dans le sien.»]
Après le spectacle, l'assistance se dispersait, chacun réglant à sa
guise l'emploi de sa soirée. Des lieux de plaisir et de réunion
s'étaient ouverts. Dans certaines sociétés, on se retrouvait uniquement
pour se distraire en commun: on soupait, on jouait. Les politiques se
donnaient rendez-vous et tenaient de longs conciliabules au logis du
prince Guillaume de Prusse, quartier général de nos ennemis. Il y avait
enfin de véritables salons, improvisés par les soins de quelques femmes
de tête et d'esprit. Ils groupaient ce qu'Erfurt comptait de plus
distingué par la naissance, la position ou le mérite; c'était un honneur
que d'y être admis, un privilège plus ou moins accessible; il s'était
vite établi entre eux des rangs et une hiérarchie. Deux surtout
brillaient d'un vif éclat, celui de la présidente de Recke et celui de
la princesse de la Tour et Taxis, soeur de la reine de Prusse. Le premier
était un terrain neutre, ouvert aux lettres autant qu'à la politique: on
y entendait Goethe discuter, au milieu d'un groupe de maréchaux, l'oeuvre
de nos tragiques. Le second avait un caractère plus aristocratique et
une couleur antifrançaise: on y faisait la petite guerre contre
Napoléon; par des bruits malveillants, par des allusions mordantes, on
s'y vengeait du maître auquel chacun rendait en public un culte
contraint; certains mots faisaient fortune, comme cette boutade de
l'ambassadeur Tolstoï: «Notre empereur fait bâtir beaucoup d'églises:
conseillez-lui d'en faire bâtir une à Notre-Dame _del Soccorso_
d'Espagne, car, si elle ne se déclare pas pour lui, son empire est
perdu[601].» Alexandre lui-même paraissait chez la princesse de la Tour
et Taxis et s'y faisait remarquer par ses assiduités auprès de la
princesse Stéphanie de Bade, le charme et le sourire de ces réunions.
D'ordinaire, le Tsar s'exprimait sur Napoléon en termes enthousiastes,
vantait sa bonté, sa facilité, le défendait du reproche d'ambition;
quelquefois il paraissait soucieux, et même, a-t-on dit, lorsqu'il se
trouvait en compagnie de nos adversaires déclarés, on obtenait de lui
des paroles qui ne décourageaient pas trop leurs espérances; il était de
ceux qui changent volontiers de langage en changeant de milieu[602].
Toutefois, ces excursions sur le terrain ennemi duraient peu, et
d'apparence, sinon de coeur, Alexandre retournait vite à Napoléon.
Souvent les deux empereurs s'en revenaient ensemble du spectacle, et la
soirée s'achevait chez celui de Russie. L'entretien reprenait alors
entre eux, se prolongeait durant ces heures de nuit, si favorables aux
épanchements. D'ailleurs, à mesure que leur commerce se prolongeait,
leur intimité se montrait plus expansive. S'ils ne se disaient pas tout,
s'ils conservaient inviolables au fond de leur pensée certaines
réserves, certains scrupules, ils se livraient à des confidences devant
lesquelles ils avaient reculé tout d'abord. Laissant de côté les
questions irritantes, ils se plaisaient à envisager au delà de leur
accord présent, si incomplet qu'il fût, un avenir de concorde et
d'union, ébauchaient des plans ou des rêves, et même un sujet délicat
entre tous, dont chacun s'était entretenu à leur cour, si ce n'étaient
eux-mêmes, une affaire d'État qui était en même temps une affaire de
famille, après avoir longtemps occupé et inquiété leur esprit, allait un
jour effleurer leurs lèvres.
[Note 601: DE MAISTRE, p. 322.]
[Note 602: THIBAUDEAU, IV, 64. _Souvenirs de Jean de Muller.
Documents inédits._]
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