Contraint de changer tous ses plans, Napoléon évolua brusquement, prit
son parti sans hésiter, comme sur un champ de bataille. Avant tout, il
fallait aller au plus pressé, jeter en Espagne assez de troupes pour y
rétablir à tout prix nos affaires et venger nos drapeaux. Napoléon
rappellera donc du Nord trois corps de la Grande Armée pour les porter
de l'Oder sur l'Èbre; avec les autres, il pourrait encore retenir
quelques provinces prussiennes; toutefois, obligé à un sacrifice dans le
Nord, il le fera complet, afin d'en tirer sur d'autres points d'amples
avantages; il évacuera totalement la Prusse, réglera ses différends avec
elle, lui rendra une existence, et cette mesure, commandée en partie par
des nécessités militaires, deviendra pour lui le pivot d'une nouvelle
combinaison politique.
Il communiquera sa décision à Pétersbourg avant de la transmettre à
Koenigsberg, la présentera comme une marque de confiance personnelle
envers l'empereur Alexandre, s'en fera un mérite auprès de ce prince et
s'en servira pour le retenir dans nos liens. Se rappelant que, depuis
Tilsit, deux questions dominent ses rapports avec Pétersbourg, celle
d'Orient et celle de Prusse, et ne sachant plus comment résoudre la
première, il revient à la seconde, qu'il a laissée sommeiller depuis six
mois, la soulève à nouveau, mais c'est pour la trancher dans un sens
favorable à la Russie et délivrer cet empire de la présence inquiétante
de nos troupes en Silésie et sur l'Oder. Grâce à cette concession, si
souvent réclamée, si ardemment souhaitée, il est probable qu'Alexandre
se prêtera non seulement à en imposer par sa contenance à la Prusse et à
l'Allemagne, mais à peser plus fortement sur l'Autriche et à la
refréner. Par ce moyen, peut-être obtiendra-t-on de cette dernière des
garanties propres à assurer la tranquillité de l'Europe centrale, tandis
que la France prendra ses mesures pour réduire l'Espagne. Puis, quand
arrivera l'heure de statuer sur la question turque, c'est-à-dire le
moment de l'entrevue, Napoléon se décidera suivant les circonstances,
avisant à concilier les prétentions de la Russie avec l'intérêt français
et les exigences nouvelles de la situation.
Pour que ce plan réussît, il fallait que l'exécution en fût menée avec
adresse, tact et ménagement. Sur un prince tel qu'Alexandre la confiance
et les égards pouvaient beaucoup; on le révolterait au contraire, pour
peu qu'on parût lui poser des conditions et lui soumettre un marché. Il
importait donc de ne pas laisser voir une trop étroite corrélation entre
nos concessions et nos demandes, de ne produire les unes qu'après les
autres, et d'assurer aux services que se rendraient les deux empereurs
l'air et le mérite de la spontanéité.
Dans ce but, Napoléon gradua fort habilement ses communications. Il
avait appris Baylen le 2 août, a Bordeaux, alors qu'il remontait de
Bayonne vers Paris, visitant sur sa route nos départements du Sud-Ouest;
le 5, de Rochefort, il dépêche à Caulaincourt un premier courrier qui,
faisant diligence, devancera à Pétersbourg les nouvelles d'Espagne.
Au reçu de cette expédition, Caulaincourt se bornera à informer le Tsar
que l'Empereur a pris le parti de s'accommoder avec la Prusse et de
rendre au roi la jouissance de ses États, qu'ayant conçu cette pensée,
il a cru en devoir à son allié la première confidence, afin de lui
laisser le plaisir d'annoncer à Koenigsberg l'heureuse nouvelle. Au
besoin, on pourra dire à Alexandre que la France, non contente d'évacuer
la Prusse, retirera en même temps ses troupes de Varsovie, qu'elle va se
replier définitivement sur la rive gauche de l'Elbe et y marquer la
limite de son pouvoir; l'ambassadeur ne devra toutefois donner cette
assurance supplémentaire qu'au cas où il en reconnaîtrait l'utilité; il
ne l'accompagnera, pas plus que la première, d'aucune allusion à
l'Espagne. D'autre part, Caulaincourt se trouvant déjà chargé de
demander un avertissement à l'Autriche et y travaillant avec zèle,
Napoléon le laisse persévérer dans cette voie, sans lui prescrire encore
de plus pressantes instances.
Vingt-quatre heures après, le 6 août, un second courrier part de
Rochefort, à destination de notre ambassade en Russie. Supposant
désormais le malheur d'Espagne connu, Napoléon y relève ce qui doit
toucher particulièrement les Russes, le péril de leur flotte aventurée à
Lisbonne; il témoigne pour le sort des vaisseaux de Séniavine d'une
particulière sollicitude et envoie à leur sujet des informations
rassurantes, trop tôt démenties, hélas! par l'événement. L'ambassadeur
dira que la première pensée de son maître, aux nouvelles du Midi, a été
pour la flotte russe; le général Junot, qui la protège avec son corps
d'armée, se trouve placé dans une situation difficile par suite de la
défection des troupes espagnoles chargées de coopérer à ses mouvements,
mais on va le secourir, et d'ailleurs, le souvenir du mont Thabor répond
de ce que Junot sait faire dans le moment du danger. Sur l'ensemble de
la situation, l'ambassadeur s'exprimera avec calme; il reconnaîtra que
le mal est sérieux, mais ajoutera que l'Empereur reste maître de la
situation et en mesure sur tous les points. Il se contentera encore
d'allusions discrètes aux services que la Russie peut se trouver dans le
cas de nous rendre pour remplir ses devoirs d'alliée; l'Empereur,
dira-t-il, sait tellement ce qu'il doit attendre d'elle qu'il n'en parle
même point dans sa lettre[479].
[Note 479: Lettres et rapports de Caulaincourt des 24, 26 et 28 août
1808, rendant compte de ses démarches d'après les instructions de
l'Empereur.]
C'est seulement le 20 août que Napoléon, rentré à Paris et agissant
lui-même avec vigueur sur la cour de Vienne, fait demander
officiellement à la Russie, par une dépêche de Champagny à Caulaincourt,
des démarches parallèles. Ce qu'il veut de l'Autriche, ce ne sont point
des paroles, de vaines assurances, c'est un acte, un gage de sa loyauté,
une manifestation d'autant plus probante qu'elle coûtera davantage à son
orgueil et à ses préjugés. Que l'empereur François reconnaisse Joseph
pour roi d'Espagne et Murat pour roi de Naples, qu'il souscrive ainsi à
l'échange de couronnes ordonné par Napoléon, qu'il s'y décide
sur-le-champ, de bonne grâce, sans se faire prier, il répudiera par là
toute connivence avec les insurgés et avec l'Angleterre, montrera qu'il
ne craint point d'embrasser hautement notre cause et de se compromettre
avec nous; c'est à cet acte de résignation salutaire que doivent
l'amener les efforts de la Russie, combinés avec les nôtres.
Pour déterminer Alexandre à agir, Caulaincourt devra employer deux
arguments, l'un et l'autre de nature à l'impressionner. D'abord, il
laissera entendre que l'Empereur, s'il n'est promptement rassuré sur les
dispositions de l'Autriche, n'hésitera pas à prévenir l'attaque de cette
puissance, à l'assaillir avec toutes ses forces et à l'écraser, avant de
se tourner contre l'Espagne; or, il est de l'intérêt de la Russie, sous
quelque point de vue qu'on l'envisage, d'éviter une nouvelle
conflagration en Europe. De plus, quelque résolu que soit l'Empereur
d'évacuer la Prusse, pourra-t-il donner suite à ses intentions
bienveillantes, si les armées des archiducs en Bohême, en Moravie, sur
le Danube, continuent de le menacer? En pareil cas, la stratégie
commanderait à la politique, nos troupes resteraient en Silésie, afin de
conserver une position avantageuse sur le flanc de leur futur
adversaire; il dépend donc d'Alexandre, en obligeant l'Autriche à se
remettre en posture pacifique, d'écarter tout obstacle à la délivrance
de l'Allemagne[480].
[Note 480: La dépêche de Champagny du 20 août 1808 a été publiée par
M. R. Bittard des Portes dans la _Revue d'Histoire diplomatique_, 1er
janvier 1890.]
Le premier message de Napoléon, annonçant le projet d'évacuer la Prusse,
parvint à destination, par un prodige de célérité, en dix-sept jours; il
fut accueilli par le Tsar avec autant de joie que de surprise. Depuis
longtemps, Alexandre ne parlait plus de la Prusse; mais que de fois,
dans ses entretiens avec Caulaincourt, le nom de cette puissance
infortunée ne lui avait-il point brûlé les lèvres! Plus que jamais le
maintien de nos troupes à Berlin le troublait comme un remords, leur
présence à Varsovie lui apparaissait comme un danger. Apprenant que la
maison de Hohenzollern allait être rétablie dans ses droits, il en
conclut, sans que Caulaincourt ait eu à lui faire formellement prévoir
cette conséquence, que la Pologne allait être délaissée et abandonnée à
son sort; il éprouva donc un double soulagement. «C'est inappréciable
pour moi», s'écria-t-il, et faisant allusion aux doléances qu'il n'eût
pas manqué d'essuyer à Koenigsberg, en passant par cette résidence pour
se rendre à l'entrevue, si le sort du couple royal de Prusse n'eût été
antérieurement réglé: «Au moins, dit-il, je ne trouverai pas ces gens-là
au désespoir[481]», et il se montra extrêmement touché que l'Empereur
eût voulu lui épargner cette épreuve.
[Note 481: Lettre de Caulaincourt à l'Empereur, 28 août 1808.]
Pendant les premiers jours, il attribua cette générosité inattendue à un
mouvement de gratitude provoqué, chez Napoléon, par l'empressement qu'il
avait mis lui-même à reconnaître Joseph; il s'applaudissait qu'une
simple démonstration eût déjà produit de tels résultats. Cependant,
d'inquiétantes rumeurs sur notre situation en Espagne, colportées de
salon en salon, grossies par la malignité publique, se précisaient peu à
peu et prenaient corps; on sut bientôt que la France avait perdu une
armée, et le roi Joseph sa capitale. Trop fin pour ne pas saisir entre
ces faits et les concessions de l'Empereur un rapport évident, Alexandre
dissimula cette remarque, et sa reconnaissance, moins sincère, resta
tout aussi expansive. En même temps, la convenance parfaite de son
attitude imposait silence à nos ennemis et empêchait leur joie d'éclater
trop bruyamment; il se montrait affecté de nos revers, écoutait avec
complaisance les explications de Caulaincourt, s'attachait lui-même à
atténuer la gravité de l'événement. S'il revint ensuite sur ce pénible
sujet, ce fut parce qu'une trop grande réserve aurait paru affectée:
parlant de l'Espagne à plusieurs reprises, il le fit avec tact, avec
à-propos, évitant ces consolations accablantes qui aggravent les maux
qu'elles prétendent adoucir, et pansant d'une main légère les blessures
de notre amour-propre. À ses condoléances se mêlait toujours quelque
parole d'espoir et de réconfort. Il attribuait la défaite de Dupont à la
formation hâtive de son armée, au peu de solidité de jeunes troupes qui,
rendues à la France par la capitulation, reprendraient vite leur aplomb
et trouveraient leur revanche. Un jour, assistant à une parade avec
Caulaincourt, il voyait défiler quelques bataillons composés de recrues,
dont la marche et la tournure laissaient à désirer; se penchant alors
vers l'ambassadeur: «Ceux-là, dit-il, sont comme l'armée de Dupont,
mais, dans quelques mois, ils vaudront mieux et frapperont avec ceux de
Dupont là où nos intérêts communs l'exigeront[482].» Et il revenait
toujours à son thème favori: «C'était dans les circonstances difficiles
que l'Empereur le trouverait[483].»
[Note 482: Caulaincourt à l'Empereur, 4 septembre 1808.]
[Note 483: Rapport du 26 août.]
À ces assurances, Caulaincourt avait beau jeu de répondre en montrant
l'occasion propice pour donner à la France un témoignage irrécusable
d'attachement et de sympathie: le meilleur moyen de servir notre cause
en Espagne n'était-il point de parler à l'Autriche un langage sévère.
L'ambassadeur réitéra plusieurs fois cette remarque et n'obtint d'abord
que des réponses où perçait quelque embarras. Aussi bien, en appuyant
sur ce point, il touchait aux parties les plus délicates, les plus
sensibles, de la conscience et de la politique russes.
Certes, Alexandre appréhendait une nouvelle guerre entre la France et la
maison de Habsbourg; il la verrait avec terreur, parce que cette crise
fournirait à l'Empereur un prétexte pour ajourner toute action en
Orient, pourrait entraîner la destruction de l'Autriche et, faisant
disparaître toute puissance intermédiaire, exposer la Russie au contact
redoutable «de la grande domination[484]». Son voeu sincère était donc
que la cour de Vienne fût avertie et contenue. Par malheur, sa foi dans
l'alliance française n'était plus assez robuste pour le dispenser
désormais de tous ménagements envers l'Autriche. Si l'accord avec nous
ne se fixait pas à Erfurt, c'était vers cette puissance qu'il se
retournerait nécessairement; il serait heureux de retrouver l'alliée de
la veille pour en faire l'auxiliaire du lendemain; incommode en Orient,
l'Autriche restait utile, pouvait redevenir indispensable en Europe.
Depuis Tilsit, il y avait eu avec elle refroidissement, mais non
rupture; elle avait fait plusieurs fois des avances: tout récemment,
elle venait de proposer à la Russie de l'aider à obtenir les
Principautés par son entremise à Constantinople[485]. Alexandre avait
décliné poliment ces offres, évitant ce qui pourrait blesser. Dans les
cours étrangères, les agents du Tsar, par tradition et principe
personnel, écoutaient les doléances de leurs collègues autrichiens, leur
prêtaient assistance, agissaient d'accord avec eux, et ce commerce,
contraire en apparence aux intentions de leur maître, servait dans une
certaine mesure ses intérêts en lui rendant plus facile un rapprochement
avec François Ier. C'était par ces rapports indirects avec l'Autriche
que la Russie tenait encore à la coalition. Irait-elle, se livrant à
d'irréparables démarches, briser ce dernier lien, ce fil presque
invisible grâce auquel elle pourrait un jour retrouver et reprendre sa
voie naturelle, s'il lui fallait reconnaître décidément l'inanité et le
danger de l'alliance française? D'ailleurs, en se disant menacé par
l'Autriche, Napoléon ne cherchait-il pas un prétexte pour attaquer et
ruiner cet empire? ses demandes avaient-elles d'autre but que d'engager
irrévocablement la Russie? En lui cédant, cette dernière ne se
laisserait-elle pas entraîner dans une criminelle aventure, prélude de
son propre écrasement? «La destruction de l'Autriche, écrivait Tolstoï,
doit être envisagée comme l'avant-coureur et le moyen de la nôtre[486].»
Ému de ces sombres paroles, assiégé de doutes, partagé entre des
sentiments contradictoires, Alexandre s'arrêta à des demi-mesures: il
essaya de servir la France, sans se compromettre ailleurs, et fit à peu
près ce que nous lui demandions. Napoléon lui soufflant à l'adresse de
l'Autriche des paroles de blâme et de menace, il ne refusa pas de les
transmettre en se les appropriant, mais eut soin de les transposer, de
les baisser d'un ton et de les traduire sous forme d'amicaux et discrets
conseils.
[Note 484: DE MAISTRE, 318.]
[Note 485: MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, III,
20-22.]
[Note 486: Tolstoï à l'empereur Alexandre, 26 juillet-17 août 1808.
Archives de Saint-Pétersbourg.]
Pourquoi, disait Caulaincourt, ne pas déclarer que l'alliance des deux
cours était indissoluble, universelle, que leur action se concerterait
dans tous les cas, que rompre avec l'une était se mettre en guerre avec
l'autre? Alexandre jugeait l'idée bonne et promettait de s'en inspirer;
il écrirait dans ce sens au prince Kourakine, son ambassadeur à Vienne:
«Je parle à l'Autriche, disait-il quelques jours plus tard, un langage
ferme; je lui fais entendre que j'ai des engagements avec vous auxquels
je tiens par-dessus tout, et que, s'ils ne se mettent pas d'eux-mêmes à
la raison, ils y seront forcés[487].»
[Note 487: Caulaincourt à Champagny, 28 août 1808.]
Voici maintenant l'envers de ces fortes déclarations: c'est le texte
même des lettres adressées à Kourakine. L'avertissement s'y fait timide,
enveloppé: «Nul, écrit Alexandre le 10 juillet, n'est meilleur juge des
intérêts de l'Autriche que le cabinet de Vienne. Mais l'empereur
François connaît ma franchise, il a paru l'estimer. Je ne dissimulerai
donc pas que je crains que ces grandes mesures, au lieu de conserver
l'harmonie, pourraient l'altérer. La réserve va succéder à la confiance,
le soupçon produira des explications, et ces explications conduiront à
la guerre, qu'on a tant d'intérêt d'éviter.
L'armement est fait; il a réveillé l'attention. Il ne reste à souhaiter
que le cabinet de Vienne, marchant dans les principes de sa propre
sagesse, écarte et atténue tout ce que cette mesure peut produire
d'inimitié, et qu'il dirige sa sollicitude à conserver la paix dont il a
recueilli le fruit. Représentez-lui que je le désire avec ardeur. La
paix de Tilsit, que j'ai contractée, ne peut-elle avoir ses
engagements[488]?» Et le Tsar recommande à Kourakine de placer cette
remarque «avec discrétion».
[Note 488: Publié par HASSEL d'après les archives de Vienne, p.
536.]
Caulaincourt avait insisté pour que le prince eût ordre de se déclarer
prêt à prendre ses passeports au premier signe manifeste d'hostilité
contre la France; on se borna à faire prévoir aux Autrichiens le
remplacement de l'ambassadeur par un simple ministre. Le 5 septembre,
Alexandre éprouvait le besoin de leur adresser un second avis: il
excusait leurs craintes, compatissait à leurs embarras, leur parlait le
langage ordinaire de la coalition, tout imprégné de défiance envers
l'Empereur, mais s'attachait à démontrer l'inopportunité et le danger
d'une action immédiate, sans défendre de réserver l'avenir: «Les
affaires en Espagne allant mal, écrivait-il à Kourakine, n'est-il pas
permis de supposer que Napoléon serait charmé de les ajourner quelque
temps et de tomber avec toutes ses forces sur l'Autriche, et anéantir
une des deux seules puissances qui peuvent encore lui donner ombrage en
Europe? Le parti le plus sage pour l'Autriche me paraîtrait donc de
rester spectateur tranquille de la lutte que Napoléon a à soutenir en
Espagne. Il sera toujours temps de prendre ensuite le parti que les
circonstances suggéreront alors. En suivant cette conduite, l'Autriche
m'éviterait la pénible nécessité de prendre fait et cause contre elle,
car je n'y suis tenu qu'autant qu'elle attaquera[489].» Cette fois,
Alexandre énonçait ses engagements avec plus de clarté, mais leur
attribuait une portée restrictive et montrait combien il lui en
coûterait de les tenir. Dans l'affaire de la reconnaissance des nouveaux
rois, s'il ne nous refusa pas son concours diplomatique, il l'enveloppa
des mêmes réticences.
[Note 489: _Id._, 536-537.]
Tout incertain qu'il fût, le langage de la Russie fit d'abord impression
à Vienne. Dans cette capitale, où l'on avait peine à se familiariser
avec l'idée d'une entente sérieuse entre Alexandre et Napoléon, en
apprenant que l'on ne pourrait en aucun cas compter sur le premier,
qu'on risquait même de le rencontrer devant soi, on fut surpris,
décontenancé[490]. Sans doute, le choc ne fut que momentané; il ne fit
pas reculer sensiblement l'Autriche, ne la détermina pas à reconnaître
tout de suite les nouveaux rois, mais prolongea ses hésitations: le
contre-coup des événements d'Espagne ne produisit point l'explosion
redoutée. L'action de la Russie s'était exercée en somme dans un sens
pacifique et contribuait à ajourner la guerre continentale. Par contre,
si l'Empereur avait pu croire que son allié, tout entier au désir de
prévenir de nouvelles complications en Europe, se laisserait distraire
de la Turquie, cette illusion fut de courte durée. Loin de s'apaiser,
les convoitises d'Alexandre prenaient une intensité nouvelle; c'est
qu'en effet, parallèlement à la guerre d'Espagne, la crise d'Orient se
continuait, développant ses péripéties: à l'heure même où s'effondrait
la domination française au delà des Pyrénées, un de ces changements à
vue si fréquents sur la scène mouvante et compliquée de l'Orient venait
réclamer plus vivement l'attention des deux empereurs, semblait
justifier et même commander leur intervention.
[Note 490: Archives des affaires étrangères, correspondance de
Vienne, août-septembre 1808.]
Le sultan Mustapha IV, faible et pusillanime, n'avait pas su se
soustraire à l'humiliante tutelle des soldats révoltés qui l'avaient
placé sur le trône. À Constantinople, ce n'était même plus la milice
tout entière qui faisait la loi, c'en était la partie la plus
indisciplinée et la plus turbulente, les _yamacks_ ou gardiens de
batteries, ramassis d'aventuriers, brigands plus que soldats; retranchés
dans les châteaux du Bosphore, ils tenaient Constantinople sous le joug,
faisaient et défaisaient les ministres, remaniaient et bouleversaient
continuellement le conseil du souverain. Cette anarchie allait provoquer
une réaction des provinces contre la capitale, un effort tenté de
l'extérieur pour rétablir dans Constantinople une autorité capable de
diriger et de réformer l'empire.
Le pacha de Roustchouk, Mustapha-Baïractar, avait dans sa main quatre
mille hommes résolus; à leur tête, il conçoit le projet de délivrer et
de restaurer Sélim III, captif dans le Sérail. Il quitte sa position du
Danube et se dirige vers Constantinople, où il va, dit-il, replacer
l'étendard du Prophète, porté au camp l'année précédente. Devant le
signe révéré, les barrières s'abaissent, les villes s'ouvrent, les armes
s'inclinent, les fronts se courbent. Près d'arriver sur le Bosphore,
Baïractar s'y fait précéder par une poignée d'Albanais résolus qui vont
surprendre et poignarder dans son harem le chef des _yamacks_: ainsi
décapitée, cette milice se dissout d'elle-même. Baïractar est aux portes
de la capitale; sans se laisser désarmer par les flatteries du Sultan,
il pénètre dans la ville avec un millier d'hommes armés et pousse droit
au Sérail. Toutefois, avant de violer le sanctuaire, il hésite un
instant, parlemente, et laisse s'accomplir derrière les murs du palais
une sombre tragédie. Lorsque les arrivants forcent enfin l'entrée de la
seconde cour, le premier objet qui frappe leur vue est le cadavre de
Sélim; en tuant ce prince, Mustapha IV a pensé se rendre lui-même
invulnérable et a cru qu'on n'oserait le renverser du trône, faute d'un
remplaçant à lui donner.
Cet espoir est vain, car la lignée d'Othman n'a pas péri tout entière.
Parcourant le palais, les soldats de Baïractar découvrent, blotti sous
des nattes, le jeune prince Mahmoud; ils se prosternent à ses pieds et
l'acclament empereur, après avoir emprisonné Mustapha; leur chef est
nommé grand vizir et espère régner sous le nom du nouveau padischah.
Mais son gouvernement ne sera qu'une lutte; odieux aux janissaires, qui
détestent en lui le continuateur de Sélim, suspect aux ulémas, qui
combattent tout projet de réforme, révoltant le peuple par son orgueil
et son impitoyable rigueur, Baïractar voit se conjurer contre lui tous
les partis qui s'agitent dans la capitale, et déjà l'on peut prévoir que
ce maître d'un jour, élevé par la violence, succombera sous les coups
d'une nouvelle sédition. Ces crises de plus en plus rapprochées, ces
convulsions périodiques où s'épuise le gouvernement ottoman, le menacent
d'une totale dissolution: il semble que la Turquie, réalisant la
prophétie de Roumiantsof, va devancer l'arrêt de mort suspendu sur sa
tête et périr de ses propres fureurs[491].
[Note 491: Le récit le plus complet de cette révolution a été tracé
par le baron de Schlechta, d'après les sources orientales, dans son
livre _Die Revolutionen in Constantinopel in den Jahren_ 1807 _und_
1808, 113-179. Cf. JUCHEREAU DE SAINT-DENYS, 165-189.]
Les mouvements désordonnés de la capitale se répercutaient aux
frontières. Sur le Danube, tout était confusion et tumulte. Bien que
Baïractar parût personnellement enclin à la paix, l'armée, cédant à une
ardeur indisciplinée, poussait des pointes au delà du Danube, faisait
mine d'attaquer les Russes, toujours immobiles dans leurs cantonnements:
on croyait savoir à Pétersbourg que les hostilités étaient reprises
contre les Serbes, protégés du Tsar et compris dans l'armistice. Se
laisserait-on ainsi assaillir ou au moins insulter impunément? Lorsque
Alexandre s'était implicitement engagé à ne reprendre la lutte qu'après
s'être entendu avec nous, il avait toujours excepté le cas où l'attitude
des Turcs ferait craindre une attaque. Cette circonstance se produisant,
on allait être obligé d'agir, si l'accord entre les deux empereurs ne se
réalisait pas à bref délai. Le cabinet russe prit argument de cette
situation pour réclamer plus impérieusement la solution promise depuis
six mois et toujours attendue. Roumiantsof communiqua lui-même au duc de
Vicence les nouvelles de Constantinople et du Danube, en fit ressortir
la gravité, et Alexandre donna bientôt aux paroles de son ministre une
sanction éclatante. Usant de la latitude que lui avait laissée Napoléon,
il fixa de lui-même la date précise de l'entrevue, fit savoir à
Caulaincourt qu'il serait le 27 septembre à Erfurt, viendrait y chercher
la réponse définitive de l'Empereur: «Je serai exact au rendez-vous»,
dit-il à l'officier français chargé de porter cet avis[492].
[Note 492: Rapport de Caulaincourt du 22 août 1808.]
Pendant les semaines qui précédèrent l'entrevue, Alexandre ne se borna
plus à combler Caulaincourt de prévenances et de caresses: il l'en
accabla. Établi à Kamennoï-Ostrof, il voulut que l'ambassadeur choisît
une résidence d'été à côté de la sienne, afin que ce voisinage
multipliât les occasions de se voir et de s'entretenir. En août, la cour
étant allée passer quelques jours à Péterhof, il fallut que
l'ambassadeur fût du séjour; on l'installa avec sa suite dans l'un des
pavillons semés dans le parc du Versailles moscovite, et durant tout le
voyage il fut le commensal assidu de l'empereur. Le jour de la fête de
la Tsarine douairière, après le souper, quand la famille impériale fit à
travers les jardins illuminés sa promenade traditionnelle, Caulaincourt
était dans la voiture qui suivait immédiatement celle des souverains,
avec les ducs d'Oldenbourg et de Weimar, placé sur le même rang que ces
hôtes princiers de la Russie. En toute circonstance, Alexandre lui
assignait une place à part, au-dessus du corps diplomatique, et voyant
arriver le moment décisif, s'efforçait une dernière fois de flatter
l'orgueil de Napoléon et de mériter sa gratitude[493].
[Note 493: Caulaincourt à Champagny, 9 août 1808.]
À la même époque, Napoléon, revenu à Paris, invitait l'ambassadeur
Tolstoï à l'une de ses chasses, faveur toujours rare et enviée. Sans
connaître encore la date de l'entrevue, il la sentait prochaine; il
voulait, de son côté, préparer l'esprit d'Alexandre, le placer à
l'avance sous une impression favorable; il comptait donc faire entendre
à Tolstoï des paroles qui, communiquées à Pétersbourg, y produiraient
l'espoir et la confiance.
Pour aller au rendez-vous de chasse, indiqué près de Saint-Germain, il
avait pris dans sa calèche l'ambassadeur russe avec ses deux autres
invités, le prince Guillaume de Prusse et le maréchal Berthier: le
prince était à ses côtés, le maréchal et l'ambassadeur sur le devant.
Pendant le trajet, Napoléon se mit à vanter les qualités de l'empereur
Alexandre, parla de l'amitié qu'il lui avait vouée, fit valoir les
avantages que la Russie avait déjà retirés de l'alliance et ceux qu'elle
allait en recueillir. Mais ses paroles se dépensaient en pure perte,
Tolstoï paraissant peu soucieux de les relever et d'en provoquer
d'autres: le visage de l'ambassadeur, sévère, impénétrable, n'exprimait
qu'une froideur respectueuse et un parti pris de défiance. À la fin,
pour le dérider, l'Empereur se mit à le plaisanter sur ses terreurs, sur
les bruits sinistres dont il s'était fait l'écho. L'événement n'en
faisait-il pas justice? Au lieu d'une brouille entre la France et la
Russie, on allait assister à l'imposante consécration de leur accord.
S'animant peu à peu, il laissa échapper des paroles que l'avenir devait
rendre remarquables et auxquelles lui-même se chargerait de donner un
fatal démenti. Pourquoi le soupçonner, disait-il, de vouloir faire la
guerre à la Russie? Qu'irait-il chercher chez elle? Le supposait-on
assez insensé pour s'aventurer dans ses déserts? Une telle entreprise ne
serait-elle pas en contradiction avec la nature des choses, avec le
passé? «L'histoire ne fournit pas d'exemple que les peuples du Midi
aient envahi le Nord; ce sont les peuples du Nord qui inondèrent le
Midi.» Puis, contemplant la campagne ensoleillée, le ciel pur, la beauté
calme et sereine de l'été finissant, jouissant de cet éclat et de cette
douceur: «Ah bah! dit-il, il fait trop froid chez vous. Qui voudra de
votre neige, tandis que vous pouvez désirer notre beau climat?» D'un ton
rogue, Tolstoï répliqua que le présent n'offrait point d'analogie avec
les temps dont parlait Sa Majesté; aussi peu aimable pour ses
compatriotes que pour nous-mêmes, il observa que, «le Nord étant presque
aussi corrompu que la France, celle-ci n'avait rien à craindre de lui».
Mais retrouvant presque aussitôt son orgueil de Russe: «Pour moi,
ajouta-t-il, je préfère ma neige au beau climat de France[494].» S'il
fit de cet entretien l'objet d'un rapport à son gouvernement, ce fut
pour le mettre en garde contre de perfides avances, pour le supplier de
renoncer à un système de condescendance que le caractère de Napoléon
rendait, selon lui, inutile et périlleux.
[Note 494: Tolstoï à Roumiantsof, 28 août-9 septembre 1808. Archives
de Saint-Pétersbourg.]
Quelque contraste qu'offrît la conduite de cet ambassadeur avec celle de
son maître, Alexandre jugeait au fond, comme Tolstoï, que l'ère des
concessions devait se clore; s'il persistait toujours dans l'emploi des
moyens de grâce et de sentiment, ses cajoleries n'avaient d'autre but
que de mieux préparer Napoléon à entendre bientôt des revendications
positives. Ces exigences, il les laissait déjà prévoir. Son langage à
Caulaincourt, sans jamais se départir d'une amicale familiarité, prenait
souvent une gravité significative. À la veille de l'entrevue, il
semblait qu'Alexandre s'occupât à dresser le bilan de l'alliance
franco-russe: dans le compte que l'on s'était mutuellement ouvert, il
montrait à chaque page le nom de la Russie; relevant à son actif de
considérables avances, il en tirait cette conclusion que la France
devait s'acquitter à la fin, s'acquitter d'un seul coup et rétablir la
balance.
Remontant jusqu'à Tilsit, récapitulant l'histoire d'une année, il
énumérait complaisamment les gages de fidélité donnés par lui à la cause
commune, les épreuves que son amitié pour Napoléon avait eu à subir et
auxquelles elle avait victorieusement résisté. «Rien, rien au monde,
disait-il, ne m'a fait changer, vous le savez. Ni les obstacles, ni les
pertes que peut éprouver ce pays n'ont pu et ne pourront jamais me faire
varier. Le général Savary ne peut avoir laissé ignorer à l'Empereur que
je n'ai pas eu besoin d'être pressé pour déclarer la guerre à
l'Angleterre, que la déclaration était déjà préparée et faite quand il
en a parlé et mon parti pris parce que c'était l'époque convenue. Je
n'ai calculé ni les risques que courait ma flotte, ni aucune des raisons
qui pouvaient légitimer un retard. J'avais donné ma parole, je l'ai
tenue. Je ne vous parle de tout cela que pour vous prouver que
l'Empereur peut compter sur moi, et que je tiens aujourd'hui aux
engagements de Tilsit comme il y a un an. Vous voyez ce que souffre ce
pays de l'interruption du commerce, de toutes les mesures que j'ai
prises pour l'empêcher, afin que les Anglais ne puissent en profiter.
Cependant, vous pouvez remarquer comme l'opinion est changée, comme on
vient à vous, et en général comme quelques espérances nationalisent
votre alliance. Il ne tiendra qu'à l'Empereur qu'elle soit éternelle, et
qu'elle donne enfin la paix au monde... Par rapport aux affaires
d'Espagne, je n'ai d'autre désir que de les voir promptement terminées
tout à l'avantage du roi Joseph et comme l'Empereur peut le souhaiter.
Vous avez vu comme Roumiantsof a été à cet égard au-devant de vos
désirs[495], comme nous les avons prévenus[496].»
En regard de tant de services, Alexandre ne faisait figurer à l'actif de
la France que des paroles, des promesses souvent réitérées et dont
l'exécution restait en suspens. Caulaincourt parlait-il de la Finlande,
de cette acquisition qui complétait si heureusement l'unité territoriale
de l'empire, de ce «bras ajouté au corps[497]», rappelait-il
l'occupation des Principautés prolongée au mépris des traités, grâce à
la complaisance de l'Empereur, Alexandre détournait l'entretien,
revenait avec une insistance caressante, mais tenace et plaintive, aux
deux objets principaux sur lesquels il réclamait encore et attendait
satisfaction.
[Note 495: C'était Roumiantsof, en sa qualité de ministre des
affaires étrangères, qui avait expédié au représentant russe à Madrid
l'ordre de reconnaître le nouveau gouvernement.]
[Note 496: Rapport de Caulaincourt du 24 juillet 1808.]
[Note 497: _Id._, 4 avril 1808.]
C'était d'abord la Prusse, dont la délivrance, si formellement promise
par le message du 5 août, ne lui semblait pas s'opérer dans les
conditions annoncées. On venait de recevoir à Pétersbourg le texte de la
convention d'évacuation que Napoléon prétendait imposer à la cour de
Koenigsberg, et ses clauses avaient douloureusement surpris. Cet acte,
qui allait être signé à Paris le 8 septembre, bien qu'il stipulât la
libération territoriale de la Prusse, n'assurait pas son indépendance.
Napoléon restituerait à Frédéric-Guillaume sa capitale, lui rendrait
graduellement ses provinces, l'administration de ses États, la
perception de ses revenus, mais limitait à quarante-deux mille hommes
l'effectif de l'armée prussienne et conservait, entre autres garanties
pour l'acquittement des sommes dues, les trois forteresses de l'Oder,
Stettin, Glogau, Kustrin. En s'assurant cette ligne stratégique,
Napoléon n'avait-il point voulu se réserver, avec un moyen de prolonger
l'asservissement de la Prusse, une base d'opérations contre la Russie?
Loin d'évacuer le duché de Varsovie, le corps de Davoust s'y
concentrait, et n'était-ce point à l'État érigé comme une menace
permanente contre la Russie que profiterait l'abaissement définitif de
la Prusse, ruinée par une dette que le traité fixait à cent quarante
millions et rendait promptement exigible[498]?
[Note 498: Voy. le texte de la convention dans DE CLERCQ, II,
270-273. Pour la négociation, voy. HASSEL, 236-247.]
«Je vous l'avoue, disait Alexandre à Caulaincourt, j'espérais que ces
arrangements de la Prusse, que l'Empereur annonçait faire pour moi, ne
seraient pas si durs. Tolstoï m'en parle. Vous demandez une somme que
ces gens-là ne pourront jamais payer en si peu de temps; puis, vous avez
joui des revenus de la Prusse depuis Tilsit, vous vous les réservez
jusqu'à l'évacuation et vous ne les précomptez pas. Avec quoi
peuvent-ils vous payer? Après cela, les places que vous gardez! Je vous
parle franchement, on ne peut me soupçonner d'une arrière-pensée, car
j'ai fait plus que témoigner de l'attachement, de la déférence, de la
confiance à l'Empereur, je lui ai prouvé en toutes circonstances que
j'en avais. Tenez, on dira que ces places sont plutôt contre nous que
contre la Prusse, car les domaines[499] sont une garantie plus réelle
que ces places, et d'une chiquenaude donnée à Magdebourg, vous feriez
trembler la Prusse. L'Empereur le sait bien; par conséquent, ce n'est
pas une garantie nécessaire pour le payement. Il faut demander des
choses possibles; avec du temps, ils vous payeront; mais, dans le terme
que vous leur donnez et dans la position où vous les avez tenus depuis
Tilsit, cela me paraît impossible. Si l'Empereur veut décidément
rétablir ces gens-là, comme l'exige la paix de Tilsit, il faut le faire
avec des conditions qu'ils puissent raisonnablement remplir. Sans cela,
il faudra continuellement les chicaner, et les grands seigneurs ne
doivent pas chercher querelle aux petits. Moi, je désire qu'ils vous
satisfassent, mais je crains que ces conditions ne soient une source de
nouveaux chagrins pour eux et d'embarras par conséquent pour l'Empereur,
car il ne peut exiger l'impossible. Faites-leur payer encore ce qu'ils
pourront, mais ne leur imposez pas de conditions humiliantes. L'Empereur
a trop de gloire pour avoir besoin d'humilier qui que ce soit. Ces
gens-là seront à lui, je vous le jure, s'il le veut, s'il veut seulement
ne pas avoir l'air de peser autant sur eux. Je vous parle comme on parle
dans le monde, général. Si l'Empereur a voulu m'obliger, qu'il soit un
peu généreux. Rien, je vous le jure, ne me sera plus agréable; puis,
cela prouvera aussi à tout le monde qu'il fait aussi quelque chose pour
moi, tandis qu'on dit que c'est moi qui fais tout. Je veux faire à
l'Empereur des amis. Rappelez-vous la devise que vous avez mise sur son
buste (_dans l'un des salons de l'ambassade_): Grand dans la guerre,
grand dans la paix, grand dans les alliances.
[Note 499: La convention du 8 septembre donnait hypothèque à la
France, pour le recouvrement de sa créance, sur les domaines de la
couronne de Prusse.]
«S'il retire ses troupes des endroits d'où elles menacent, il donnera de
la sécurité aux puissances; vous inspirerez de la confiance à tout le
monde, car on ne peut se dissimuler qu'on est inquiet de votre séjour
dans le grand-duché, de votre position à Prag[500]. Un peu de modération
servira aussi vos intérêts. La France n'en sera que plus puissante, et
l'Empereur plus grand et plus heureux. Les Anglais, comme tous vos
ennemis, n'auront plus rien à dire alors. Comme je n'ai jamais partagé
les craintes de tout ce monde, je vous en parle avec franchise. Je n'ai
jamais rien voulu obtenir de l'Empereur par ma politique, mais par ma
loyauté. Il voit combien il peut compter sur moi; qu'il fasse pour ce
pays-ci et pour moi quelque chose qui prouve à tout le monde, je vous le
répète, que je compte avec raison sur lui[501].»
[Note 500: Praga, faubourg de Varsovie, formant tête de pont au delà
de la Vistule.]
[Note 501: Rapport de Caulaincourt du 23 septembre 1808.]
Passant alors à l'autre objet de ses désirs et de ses espérances, au
règlement du litige oriental, Alexandre y montrait le véritable noeud de
l'alliance, ce qui la rendrait indissoluble et la marquerait d'un
caractère d'impérissable grandeur. Depuis six mois, il semblait que tout
eût été dit sur le partage de la Turquie; Alexandre savait renouveler le
sujet, y découvrir des côtés inattendus, séduisants et grandioses. Il
revenait bien sur de prétendus engagements, parlait toujours de parole
donnée, mettait aussi en jeu l'intérêt suprême de la France, la
nécessité de réduire l'Angleterre en lui portant aux Indes un coup
décisif, mais ses appels s'adressaient surtout chez Napoléon aux
sentiments les plus hauts qui pussent faire vibrer l'âme d'un
conquérant: s'armant du langage tenu à Tilsit, renvoyant à l'Empereur
ses propres arguments, il répétait: «Ces Turcs sont, comme me le disait
l'Empereur, des barbares sans organisation, sans gouvernement; on ne
sait réellement à quoi cela ressemble. C'est plus que jamais le cas de
donner aux projets de Tilsit, à l'affranchissement réel de ce pays, la
couleur libérale qui appartient à ce grand événement. Notre siècle,
encore plus que la politique, repousse ces barbares en Asie. C'est une
noble et louable action que celle qui affranchira ces contrées; ce n'est
pas de l'ambition. L'humanité veut que ces barbares ne soient plus en
Europe dans ce siècle de lumières et de civilisation[502].»
Enfin, s'exaltant par degrés, s'échauffant au feu de ses propres
discours, il allait jusqu'à des accents belliqueux qui ne lui étaient
pas ordinaires, sonnait la charge contre tous les ennemis de son empire.
L'hiver approchait, disait-il, c'était la saison propice à la reprise
des hostilités contre la Suède; «la glace ferait des ponts partout»,
permettrait de passer le golfe de Bothnie, d'aller à Stockholm, et
l'entreprise du Nord se combinerait à merveille avec les grandes
opérations du Midi. Plus de retards sur aucun point; il fallait agir et
que partout les destins de la Russie s'accomplissent: «En septembre à
Erfurt, en octobre les mouvements, et pendant l'hiver les
résultats[503].»
[Note 502: _Id._, 31 juillet 1808.]
[Note 503: Rapport de Caulaincourt du 12 août 1808.]
Non content de développer ces pensées devant Caulaincourt sous vingt
formes diverses, Alexandre voulut en faire passer à Napoléon
l'expression directe et résumée. Il devait une réponse à la lettre du 8
juillet, dans laquelle l'Empereur avait exposé et défendu sa conduite en
Espagne. De plus, par une instruction postérieure, Caulaincourt avait
été chargé de remercier chaleureusement le Tsar pour la reconnaissance
du roi Joseph, et ce message semblait solliciter de nouveaux
épanchements. Enfin, ayant fixé la date de l'entrevue, Alexandre jugeait
convenable de donner personnellement rendez-vous à son allié; le 25
août, il lui écrivit une dernière lettre et la rédigea en ces termes:
«Monsieur mon frère, j'ai à remercier Votre Majesté pour sa lettre de
Bayonne du 8 juillet, et pour tout ce qu'elle veut bien m'y dire des
affaires d'Espagne. Son ambassadeur m'a rendu compte du contenu de la
lettre qu'il venait de recevoir avant-hier de sa part. Je vois avec
plaisir que Votre Majesté a rendu justice au sentiment qui m'a fait
aller au-devant de ses désirs. Il est naturel et n'est qu'une suite de
l'attachement que je désire lui prouver en toute occasion. Ce que Votre
Majesté se propose de faire pour le roi de Prusse m'a rempli de la plus
vive reconnaissance, et je n'ai pas voulu tarder un moment pour lui
exprimer tout le plaisir qu'elle m'a causé par cette nouvelle. J'ose
encore une fois recommander avec les plus vives instances ses intérêts à
votre amitié pour moi. Quant aux affaires d'Espagne, j'espère que les
troubles que les Anglais se plaisent à y exciter seront calmés sous peu.
Votre Majesté doit connaître déjà les événements de Constantinople. Le
sultan Sélim a péri, Mustapha est enfermé, et Mahmoud, aussi faible de
corps que d'esprit, n'est qu'un fantôme de souverain. Les différents
partis s'entre-déchirent plus que jamais; enfin, il me semble que toutes
ces circonstances ajoutent de nouvelles facilités pour l'exécution du
grand plan et dégagent Votre Majesté de ses derniers liens envers la
Porte. C'est avec la même surprise qu'elle que j'ai appris les armements
incompréhensibles de l'Autriche. J'ai cru lui devoir un avis, et mon
ambassadeur a eu l'ordre de lui représenter tout l'abîme qu'elle se
préparait. Je jouis de l'espoir de revoir Votre Majesté sous peu. À
moins que je ne reçoive d'elle des nouvelles qui s'y opposent, je compte
me mettre en route le 13 septembre, et dans quinze jours, je me
trouverai à Erfurt. J'attends cette époque avec la plus vive impatience
pour lui réitérer tous les sentiments dont je suis pénétré pour
elle[504].»
[Note 504: Archives des affaires étrangères, Russie, supplément 17.
Nous avons publié cette lettre dans la _Revue de la France moderne_, 1er
juin 1890.]
«Vous voyez que je lui dis tout», fit observer Alexandre à M. de
Caulaincourt en lui lisant la minute de cette lettre. En effet, avec une
grand finesse de touche, sur un ton affectueux et enveloppant, il
exprimait très nettement tous ses désirs, rappelait ce qu'il avait fait,
ce qu'il pouvait faire encore, ce qu'il attendait. Par sa lettre, les
bases de la discussion future se trouvaient à l'avance définies et
circonscrites. À Erfurt, quatre questions offriraient matière à débat et
à transaction, celles d'Espagne, d'Autriche, de Prusse et de Turquie. La
solution des deux premières importait essentiellement à la France; les
deux autres touchaient à la sécurité ou à la grandeur de la Russie.
Grâce à cet équilibre des intérêts, il pouvait y avoir entre les deux
empereurs parfaite réciprocité de services et de concessions. Alexandre
nous laissait la main libre en Espagne; il nous offrait contre
l'Autriche une aide plus apparente que réelle, mais dont il savait
habilement faire ressortir la valeur; en retour, il demandait la
reconstitution effective de la Prusse, qui le garantirait contre une
résurrection de la Pologne, et la satisfaction de ses convoitises en
Orient, reprenant à la veille d'Erfurt les prétentions émises avec tant
de persévérance au lendemain de Tilsit. En présence de cette double et
pressante mise en demeure, voilée sous les formes de l'amitié la plus
expansive, à quel parti s'arrêterait définitivement Napoléon,
aujourd'hui qu'il avait perdu l'espoir d'associer et de confondre les
intérêts des deux empires dans un immédiat remaniement de l'univers?